‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 19 sur 38 · SUR LA. TOMBE DE LOUIS FRÉCHETTE · texte numérisé non relu

SUR LA. TOMBE DE LOUIS FRÉCHETTE

Tu vantais les beautés vierges de ton pays. Tu disais tes amours avec une ardeur ciiaste Et, ravi, j'acclamais, disciple enthousiaste, Tout ce que modulait le chantre de Lévis.

Et quand je hasardais, discret, dans la retraite. Quelques notes louant les vertus de nos preux. De loin tu saluais d'un bravo chaleureux L'apprenti qui rêvait les lauriers du poète.

Mais, un jour, — laisse encor lancien ami loyal Te rappeler l'aigreur de nos vaines querelles — Le destin désunit nos barques fraternelles, Qui la veille sillaient sur u«n lac de cristal.

L'orage avait soudain bouleversé cette onde Paisible et transparente, où se miraient les cieux ; Et ta voile bientôt disparut à mes yeux... J'errai seul, ballotté par la houle qui gronde.

Mais, comme le bouvreuil, par la bise emporté, Nargue d'un cri joyeux les vagues en démence. Fièrement tu chantas derechef pour la France, Pour la sainte Patrie et la pure Beauté.

Et du lointain le vent sur son aile sonore M'apportait des lambeaux de tes nouveaux refrains/ Et, l'oreille tendue à ces échos sereins, Souvent je fus tenté de t'applaudir encore.

Et lorsque la mort vint heurter ton large front. Tant de fois enflammé de sublimes chimères, Nul ami ne versa plus de larmes amères. Nul ne fut torturé d'un chagrin plus profond.

Tu vois toujours des pleurs trembler à ma paupière... Mais pourquoi dans mon cœur ce regret douloureux? Tu viens de t'évader d'un exil ténébreux Pour aller contempler l'immanente Lumière.

Déjà tu joins ta lyre à celle des Elus, A l'abri des soupçons, des haines, des défaites, Dans un monde toujours paisible où les poètes, Ceints des mêmes lauriers, ne se jalousent plus.

Comme toi, je voudrais ouvrir enfin mon aile, Je voudrais m'élancer vers l'infini des cieux... Mais quand donc tomberont en poussière les nœuds Qui retiennent mon âme en sa prison charnelle ?

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Quand pourrai-je gravir les radieux sommets Que le feu de l'amour immuable illumine ? Je suis vieux, et déjà mon front blanchi s"incline Vers la terre, où tout choit et s'endort pour jamais.

Je quitterai bientôt la sombre et morne sphère Où le sort si longtemps tous deux nous exila : Et quand je franchirai le seuil de Y Au-delà, Tu viendras au-devant de moi, n'est-ce pas, frère ?

Nous retrouverons là tous nos amis anciens. Oubliant nos longs jours de luttes et d'épreuves. Nous nous promènerons au bord dimmenses fleuves Réfléchissant l'azur des cieux kiurcntiens.

Sous le dais parfumé de forêts insondables, Dont nos soleils de juin font resplendir le front, Nous entendrons des chants qui nous rappelleront Les trémolos des nids à travers nos érables.

Nous goûterons sans tin des bonheurs inouïs. Et nous contemplerons, loin de tous les Zoïles. Des spectacles cent fois plus beaux que nos Mille-Iles, Que nos Niagaras et nos Allcghanys.

Tu poliras cncor des vers, et dans les rimes

Tu mettras la fraîcheur du terroir des aïeux ;

Et tes stances auront le souffle harmonieux

Qui court sur nos grands lacs et sur nos grandes cimes.

Tes divins devanciers, tes maîtres, tes rivaux, Te saluront souvent d'ineffables aubades ; Et mes travaux d'hier, si pâles et si fades, Refléteront le pur éclat de leurs travaux.

Nos livres deviendront des œuvres idéales, Et peut-être, le long de quelque frais sentier, Verrons-nous quelquefois Lamartine et Gautier Penchés sur ta Légende et tes Fleurs Boréales.

Crémazie e-tGarneau nous prendront par la main Pour nous guider au sein de l'éternel domaine... Mais quel vol de poète extravagant m'entraîne ?... Seigneur, pardonne-moi ce rêve tout humain.

Pardonne cet espoir conçu dans la souffrance, Sur un tertre désert j'étais venu prier... Maintenant je ne puis, mon Dieu, que m'écrier : — Etends sur ce tombeau l'aile de ta clémence ! —

LE DERniER EiIVRC

On dit que Tennyson, le grand poète anglais, Dont les chants inspirés charment toujours l'Empire, Sur son lit d'agonie, à l'un de ses valets Fit signe, en souriant, d'apporter son Shakspere.

Le moribond ouvrit le volume au hasard, Le feuilleta longtemps, distrait, sans y rien lire. Enfin son œil errant s'arrêta sur César. Etait-il conscient ? Nul ne saurait le dire.

168 SPHÈRE INTJME

On aurait cru pourtant qu'il savourait ces vers, Où le doigt du génie avait mis son empreinte, Car, d'instant en instant, quelques lambeaux d'éclairs Se rallumaient au fond de sa prunelle éteinte.

Plus d'une fois le pâle agonisant baisa Les feuillets glorieux, qu'il semblait voir à peine Puis, refermant soudain le volume, il posa Dessus sa main encor ferme, calme et sereine.

Cette main resta là jusqu'au suprême instant Où le monde, qu'avait si bien compris Shaksperc, Et que le vieux disciple immortel aimait tant, S'évanouit pour lui comme un accord de lyre.

Moi, le poète obscur, malgré tout mon amour Pour l'œuvre sans rival dont Albion s'enivre, Je voudrais, quand aura pâli mon dernier jour, Tenir entre mes mains un plus modeste livre.

Je voudrais, quand la mort réclamera son bien, Quand je me sentirai sombrer dans son mystère, Serrer contre mon cœur un humble paroissien Qu'en mourant me légua ma pauvre vieille mère.

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