‹ Les rayons du Nord, poésies canadiennesChapitre 5 sur 38 · A SIR WILFRID LAURIER · texte numérisé non relu

A SIR WILFRID LAURIER

Et du pli triomphal de ses drapeaux superbes, Gonflé de l'âpre vent du gouffre illimité, Tombent tout privilège et toute liberté.

La France, elle, la France !... elle est toujours l'étoile Vers qui le genre humain oriente sa voile !

Et de ces alliés, qu'un même rêve unit.

Les nœuds resteront forts comme l'âpre granit

Des côtes de Bretagne et des côtes d'Irlande.

Et pourquoi ces enfants des flots et de la lande^

Parjures au passé, briseraient-ils ces nœuds?

Ce passé n'a-t-il pas des racines en eux?

Tous deux ont hérité de la valeur kymrique ;

La douce Normandie et la rude Armorique

Ont allumé l'éclair qui brille en leurs regards.

Des mêmes trois couleurs sont teints leurs étendards ;

Le même orgueil serein illumine leurs faces;

Un étroit bras de mer seul sépare les races

Dont le sang est aussi généreux, aussi pur...

Et si l'onde déploie entre elles son azur,

C'est pour que leurs palais, leurs fières citadelles,

Y mirent aujourd'hui leurs ombres fraternelles,

Et qu'un nouvel Edcn s'y reflète demain.

Aussi, quand les rivaux se donnèrent la main, '

Un long frisson de joie émut nos champs, nos villes, Où deux peuples, issus de ces races viriles, <

Malgré leur loyauté, sentaient souvent leurs cœurs ' Frémir sous le ferment d'indécises rancœurs ; Plus d'un barde voulut sur sa lyre féconde ■•

Célébrer l'union des deux guides du monde, j

Mais nul, sous le drapeau de la noble Albion, i

N'a d'un cœur plus fervent béni cette union i

Que vous, l'altier tribun, et moi, l'humble poète, ■*

Parce que Français, plein de fierté satisfaite, ;

Vous êtes un des chefs du grand empire anglais, Parce que sur nos bords, altérés de progrès, !

Où la France a laissé de lumineuses traces, j

Vous voulez la concorde entre toutes les races, ^

Et parce qu'en mes chants vibre le vague écho ■

Des stances de Byron et des strophes d'Hugo, j

Parce que je caresse en mon âme sincère •

Ce que mon père aimait, ce qu'adorait ma mère, i

Parce qu'en moi je sens tressaillir à la fois j

Le sang des vieux Saxons, le sang des vieux Gaulois, Parce qu'enfin tous deux, chacun dans notre sphère, [ Nous rêvons la patrie ample, calme et prospère. i

^UM OI^CTONS

Poème lu par M. L. Brémont, de l'Odéon, le 23 juillet 190,, au pied de la statue de Jacques Cartier, à Saint-Malo, France.

J'aurais voulu franchir le farouche Atlantique, Pour aller m'incliner sur le rocher celtique Oiî naquit ce marin, au courage indompté, Qui, de son roi rêvant d'agrandir les domaines. Déploya le premier sur les eaux canadiennes Le drapeau de la France et de la chrétienté.

J'aurais voulu plier le genou sur la terre Que tant de fois rougit de sang la race altière Dont sont issus les preux qui peuplèrent nos bords Et j'aurais voulu voir le couchant d'or qui sombre Caresser d'un dernier rayon quelque mur sombre Qui protège la cendre auguste de vos morts.

J'aurais aimé me perdre à travers vos bruyères... J'aurais aimé me joindre à vous, ô nobles frères, Pour fêter celui qui, sans répandre le sang, La croix sur le cœur, sut vaincre la Barbarie, Et qui, nouveau Colomb, devait à sa patrie Léguer un monde aussi vaste qu'éblouissant.

De Paramé j'aurais aimé longer la grève... Mais, hélas! je n'ai pu réaliser mon rêve ; Et c'est avec un œil voilé de pleurs jaloux Que j'ai vu s'éloigner sur le flot qui palpite Le navire emportant cette troupe d'élite Qui maintenant festoie et jubile avec vous.

Non, je n'ai pu cingler vers la côte bretonne ; Mais, malgré l'Océan qui déferle et qui tonne. Malgré l'épais brouillard la dérobant toujours, —

AUX BRETONS 21 j

Avec les yeux pensifs et constants du poète î

J'aperçois Saint-Malo, dont un flot clair reflète ■

Les toits et les remparts, les môles et les tours.

Je contemple l'Arvor et ses hautes falaises, Ses grands pins résineux, ses chênes, ses mélèzes Et ses croix dominant le gouffre tourmenté; J'observe son granit que dorent cent légendes, Ses courtils, ses ajoncs, ses dolmens et ses landes, Tout ce qui fait sa rude et sombre majesté.

Oui, loin de vous, bien loin, j'assiste à votre fête ; Je vois les trois couleurs flotter sur chaque faîte ; Je vous vois radieux, hommes, femmes, enfants, En foule vous presser autour d'une statue Dont le galbe hardi vous parle et vous remue ; J'entends, tremblant d'émoi, vos longs cris triomphants.

J'entends parmi les cent rumeurs du flot qui râle Quelque panégyriste au verbe fier et mâle Exalter les travaux du modesle côtier Qui devait égaler les plus grands capitaines, Et, me faisant l'écho de ces voix si lointaines. Au bord de l'Ottawa, je dis : — Gloire à Cartier !

Gloire à Cartier ! — Le jour oij cet homme héroïque Prenait pied sur le sol vierge de l'Amérique, Le jour où, déployés auvent, ses pavillons Du vieux Stadacona rasaient le promontoire, Un nouvel astre d'or dans le ciel de l'Histoire Sur le grand nom français allumait ses rayons !

Gloire à Cartier ! — Parti du fond de l'Armorique, Il a frayé la route à ce groupe homérique Qui, de nos bois perçant la sombre immensité Sondant tous les recoins du nouvel hémisphère, Eclaireur du Progrès en marche, a su tant faire - Pour la mère patrie et pour l'humanité.

Grâce à lui, des rameaux du grand chêne de France Ont été transplantés au bord d'un fleuve immense, Et ces rameaux ont fait, malgré l'adversité, Des arbres débordant de jeunesse et de sève, Berçant des frondaisons sereines d'où s'élève La chanson du Travail et de la Liberté.

Grâce à lui, sous ce vaste ombrage notre race Compte ses Phidias, ses Pline, ses Horace... Nous avons eu naguère un Chénier, un Danton...

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