I.'OMBRE
II lui disait : —Vos chants sont tristes. Qu'avezvous? Ange inquiet, quels pleurs mouillent vos yeux si doux ? Pourquoi, pauvre âme tendre, inclinée et fidèle. Gomme un jonc que le vent a ployé d^un coup d*aile, Pencher votre beau front assombri par instants? Il faut vous réjouir, car voici le printemps, Avril, saison dorée, où parmi les zéphires, Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires, Et les charmants propos qu'on dit à demi-voix. L'amour revient aux cœurs comme la feuille aux bois?
Elle lui répondit de sa voix grave et douce :
— Ami, vous êtes fort. Sûr du Dieu qui vous pousse.
130 LES RAYONS ET LES aUBRKS.
L'œil fixé sur un but, vous marchez droit et fier, Saus la peur de demain, sans le souci d'hier. Et rien ne peut troubler, pour votre âme ravie, La belle vision qui vous cache la vie. Mais moi je pleure ! — Morne, attachée à vos pas, Atteinte à tous ces coups que vous ne sentez pas, Cœur fait, moins Tespérance, à Timage du vôtre, Je souffre dans ce monde et vous chantez dans l'autre.
Tout m'attriste, avenir que je vois à faux jour. Aigreur de la raison qui querelle l'amour, £t l'acre jalousie alors qu'une autre femme Veut tirer de vos yeux un regard de votre âme, Et le sort qui nous frappe et qui n'est jamais las. Plus le soleil reluit, plus je suis sombre, hélas ! Vous allez, moi je suis; vous marchez, moi je tremble; Et tandis que, formant mille projets ensemble, Vous semblez ignorer, passant robuste et doux, Tous les angles que fait le monde autour de nous, Je me traîne après vous, pauvre femme blessée. D'un corps resté debout l'ombre est parfois brisée.
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^retite-(iiuatnéme.
TRISTESSE lyOLYMPIO.
Les champs n'étaient point noirs, les cieux n'étaient pas Non,le jourrayonnaitdans unazur sans bornes [mornes;
Sur la terre étendu, L'air était plein d'encens et les prés de verdures Quand il revit ces lieux où par tant de blessures
Son cœur s'est répandu !
L'automne souriait; les coteaux vers la plaine Penchaientleursbois charmants qui jaunissaient à peine;
Le ciel était doré; Et les oiseaux, tournés vers celui que tout nomme. Disant peut-être à Dieu quelque chose de l'homme ,
Chantaient leur chant sacré !
Il voulut tout revoir, Tétang près de la source, La masure où Taumône avait vidé leur bourse.
Le vieux fréue plié.
Les retraites d'amour au foud des bois perdues. L'arbre où dans les baisers leurs âmes confondues
Avaient tout oublié!
11 chercha le jardin, la maison isolée,
La grille d'où l'œil plonge en une oblique allée,
Les vergers en talus.
Pâle, il marchait. — Âu bruit de son pas grave et sombre 11 voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l'ombre
Des jours qui ne sont plus !
11 entendait frémir dans la forêt qu'il aime
Ce doux vent qui, faisant tout vibrer en noits-méme,
Y réveille l'amour.
Et, remuant le chêne ou balançant la rose.
Semble l'âme de tout qui va sur chaque chose
Se poser tour à tour!
Les feuilles qui gisaient dans le bois solitaire, S'efforçant sous ses pas de s'élever de terre.
Gouraient dans le jardin; Ainsi, parfois, quand l'âme est triste, nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées,
Puis retombent soudain.
Il contempla longtemps les formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques ;
11 rêva jusqu'au soir; Tout le jour U erra le long de la ravine.
Admirant tour à tour le ciel, face divine.
Le lac, divin miroir !
TRENTE-QU\TRIȫE. 1 55
Hélas ! &e rappelant ses douces aventures.
Regardant, sans entrer, par dessus les clôtures,
Ainsi qu*un paria, Il erra tout le jour. Vers Theure où la nuit tombe. Il se sentit le cœur triste comme une tombe,
Alors il s'écria :
— tt douleur! j'ai voulu, moi, dont l'âme est troublée, Savoir si l'urne encor conservait la liqueur, Et voir ce qu'avait fait celte heureuse vallée De tout ce que j'avais laissé là de mon cœur!
n Que peu de temps suffit pour changer toutes choses ! Nature au front serein, comme vous oubliez!
Et comme vous brisez dans vos métamorphoses Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!
» Nos chambres de feuillage en halliers sont changées; L'arbre où fut notre chiffre est mort ou renversé; Nos roses dans l'enclos ont été ravagées Par les petits enfants qui sautent le fossé!
» Un mur clôt la fontaine où, par l'heure échauffée, Folâtre, elle buvait en descendant des bois ; Elle prenait de l'eau dans sa main, douce fée, Et laissait retomber des perles de ses doigts !
» On a pavé la route âpre et mal aplanie, Où, dans le sable pur se dessinant si bien, El de sa petilesse étalant l'ironie. Son pied charmant semblait rire à côté du mien !
» La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis pour m'attendre elle aimait à s'asseoir,
S'est usée en heurtant, lorsque la route est sombre, Les grands chars gémissants qui reviennent le soir.
n La forêt ici manque et là s'est agrandie.
De tout ce qui fut nous presque rien n'est vivant; Et, comme un tas de cendre éteinte et refroidie. L'amas des souvenirs se disperse à tout vent!
» N'existons-nous donc plus? Avons-nous eu notre heure? Rien ne la rendra-t-il à nos cris superflus?
L'air joue avec la branche au moment où je pleure; Ma maison me regarde et ne me connaît plus.
» D'autres vont maintenant passer où nous passâmes. Nous y sommes venus, d'autres vont y venir; Et le songe qu'avaient ébauché nos deux âmes, Ils le continueront sans pouvoir le finir!
A Car personne ici-bas ne termine et n'achève; Les pires des humains sont comme les meilleurs; Nous nous réveillons tous au même endroit du rêve. Tout commence en ce monde et tout finit ailleurs.
» Oui, d'autres à leur tour viendront, couples sans tache, Puiser dans cet asile heureux, calme, enchanté. Tout ce que la nature à l'amour qui se cache Mêle de rêverie et de solennité!
» D'autres auront nos champs, nos sentiers, nos retrai- Ton bois, ma bien-aimée, est à des inconnus. [tes. D'autres femmes viendront, baigneuses indiscrètes, Troubler le flot sacré qu'ont touché tes pieds nus !