TRENTE-QUATRIÈME
» Quoi doDc! c'est vainement quUci nous nous aimâmes! Rien ne nous restera de ces coteaux fleuris Où nous fondions notre être en y mêlant nos flammes! L'impassible nature a déjà tout repris.
» Oh ! dites-moi, ravins, frais ruisseaux, treilles mûres, Rameaux chargés de nids, grottes, forêts, buissons. Est-ce que vous ferez pour d'autres vos murmures ? Est-ce que vous direz à d'autres vos chansons ?
« Nous vous comprenions tant! doux, attentifs, austères, Tous nos échos s'ouvraient si bien à votre voix! Et nous prêtions si bien, sans troubler vos mystères. L'oreille aux mots profonds que vous dites parfois !
» Répondez, vallon pur, répondez, solitude,
nature abritée en ce désert si beau.
Lorsque nous dormirons tous deux dans l'attitude
Que donne aux morts pensifs la forme du tombeau ;
» Est-ce que vous serez à ce point insensible De nous savoir couchés, morts avec nos amours. Et de continuer votre fête paisible, Et de toujours sourire et de chanter toujours?
» Est-ce que, nous sentant errer dans vos retraites^ Fantômes reconnus par vos monts et vos bois, Vous ne nous direz pas de ces choses secrètes Qu'on dit en revoyant des amis d'autrefois ?
» Est-ce que vous pourrez, sans tristesse et sans plainte, Voir nos ombres flotter où marchèrent nos pas. Et la voir m'entrainer, dans une morne étreinte, Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas ?
» El s'il est quelque part, dans Tombre où rien ne veille, Deux amants sous vos fleurs abritant leurs transports, Ne leur irez-vous pas murmurer à Toreille :
— u Vous qui vivez , donnez une pensée aux morts ! »
» Dieu nous prête un moment les prés et les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, £t les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs , nos rêves, nos amours !
>' Puis il nous les retire. II souffle notre flamme. Il plonge dans la nuit Tantre oii nous rayonnons ; £t dit à la vallée, où s'imprima notre âme, D'effacer notre trace et d'oublier nos noms.
» Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages! Herbe, use notre seuil ! ronce, cache nos pas ! Chantez, oiseaux ! ruisseaux, coulez ! croissez, feuilla- Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas. [ges I
» Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même! Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin ! Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême Où nous avons pleuré nous tenant par la main !
» Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau. Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau. *•
» Mais toi, rien ne t'efface. Amour! toi qui nous charmes. Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard! Tu nous tiens par la joie et surtout par les larmes; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.