DAT£ DU SEIZIÈME SIÈCLE
V0U8, mes vieux amis, si jeunes autrefois, Qui comme moi des jours avez porté le poids.
Qui de plus d*un regret frappez la tombe sourde. Et qui marchez courbés, car la sagesse est lourde; Mes amis ! qui de vous, qui de nous n'a souvent, Quand le deuil à Tœil sec, au visage rêvant. Cet ami sérieux qui blesse et qu'on révère.
Avait sur notre front posé sa main sévère, Qui de nous n'a cherché le calme dans un chant !
TREIfTE-CIlIQIJIÈME. 139
Qui D*a, comme une sœur qui guérit en touchant, Laissé la mélodie entrer dans sa pensée !
Et, sans heurter des morts la mémoire bercée, N*a retrouvé le rire et les pleurs à la fois Parmi les instruments, les flûtes et les voix!
Qui de nous, quand sur lui quelque douleur s^écoule. Ne s*est glissé, vibrant au souffle de la foule, Dans le théâtre empli de confuses rumeurs !
Gomme un soupir parfois se perd dans des clameurs, Qui n*a jeté son âme, à ces âmes mêlée, Dans Torchestre où frissonne une musique ailée , Où la marche guerrière expire en chant d*amour, Où la basse en pleurant apaise le tambour!
tt
Écoutez ! écoutez ! du maître qui palpite.
Sur tous les violons Tarchet se précipite.
L^orchestre tressaillant rit dans son antre noir. Tout parle. G*est ainsi qu*on entend sans les voir, Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure. Rire les vendangeurs dans une vigne mûre.
Gomme sur la colonne un frêle chapiteau, La flûte épanouie a monté sur Talto.
Les gammes, chastes soeurs dans la vapeur cachées. Vidant et remplissant leurs amphores penchées. Se tiennent par la main et chantent tour à tour. Tandis qu'un vent léger fait flotter à Tenlour, Gomme un voile folâtre autour d*un divin groupe, Ces dentelles du son que le fifre découpe.
Giel ! voilà le clairon qui sonne. A cette voix,
Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fuis.
La caisse aux miUe échos, battant ses flancs énormes.
Fait hurler le troupeau des instrumelits difformes,
£t Tair s'emplit d'accords furieux et sifflants
Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs.
Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire !
Soudain du haut en bas le rideau se déchire ;
Plus sombre et plus vivante à rœil qu'une forêt,
Toute la symphonie en un hymne apparaît.
Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde.
Tout se perd dans les plis d'une brume profonde.
Chaque forme du chant passe en disant : Assez !
Les sons étincelant» s'éteignent dispersés.
Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies
Efface le contour des vagues mélodies.
Telles que des esquifs dont l'eau couvre les mâts;
Et la strette, jetant sur leur confus amas
Ses tremblantes lueurs largement étalées.
Retombe dans cette ombre en grappes étoijées !
concert qui s'envole en flamme à tous les vents ! Gouffre oii le crescendo gonfle ses flots mouvants! Gomme Tâme s'émeut! comme les cœurs écoutent! Et comme cet archet d'où les notes dégouttent, Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit, Remue avec fierté cet orage de bruit !
Puissant Palestrina, vieux maître, vieux génie.
Je vous salue ici, père de l'harmonie,
Car ainsi qu'an grand fleuve où boivent les humains.
TBBNTE-CiNQUIÈME. 141
Toute cède musique a coulé de vos mains!
Car Gluck et Beethoven, rameaux sous qui Ton rêve.
Sont nés de votre souche et faits de votre sève !
Car Mozart, votre fils, a pris sur vos autels
Cette nouvelle lyre inconnue aux mortels.
Plus tremblante que Therbe au souffle des aurores,
Née au seizième siècle entre vos doigts sonores!
Car, maître! c'est à vous que tous nos soupirs vont
Sitôt qu'une voix chante et qu'une âme répond !
Oh! ce maître, pareil au créateur qui fonde.
Comment fit-il jaillir de sa tête profonde Cet univers de sons, doux et sombre à la fois. Écho du Dieu caché dont le monde est la voix ? Où ce jeune homme, enfant de la blonde Italie, Prit-il celte âme immense et jusqu'aux bords remplie? Quel soufïle, quel travail, quelle intuition Fit de lui ce géant, dieu de Témotion, Vers qui se tourne Tœil qui pleure et qui s'essuie. Sur qui tout un côté du cœur humain s'appuie? D'où lui vient cette voix qu'on écoule à genoux? £t qui donc verse en lui ce qu'il reverse en nous?
mystère profond des enfances sublimes!
Qui fait naître la fleur au penchant des abîmes. Et le poète au bord des sombres passions ?
Quel dieu lui trouble l'œil d'étranges visions? Quel dieu lui montre l'astre au milieu des ténèbres. Et, comme sous un crêpe aux plis noirs et funèbres On voit d'une beauté le sourire enivrant,
L'idéal à travers le réel transparent?
Qui donc prend par la main un enfant dès Taurore
Pour lui dire : — «En ton âme il n*est pas joar encore.
Enfant de l'homme î avant que de son feu vainqueur
Le midi de la vie ait desséché ton cœur,
Viens, je vais f en tr'ouvrir des profondeurs sans nombre.
Viens, je vais de clarté remplir tes yeux pleins d'ombre!
Viens! écoute avec moi ce qu'on explique aiHeurs,
Le bégaiement confus des sphères et des fleurs;
Car, enfant, astre au ciel ou rose dans la baie,
Toute chose innocente ainsi que toi bégaie !
Tu seras le poète, un homme qui voit Dieu.
Ne crains pas la science, âpre sentier de feu.
Route austère, il est vrai, mais des grands cœurs choisie,
Que la religion et que la poésie
Bordent des deux côtés de leur buisson fleuri.
Quand tu peux en chemin, ô bel enfant chéri.
Cueillir l'épine blanche et les clochettes bleues.
Ton petit pas se joue avec les grandes lieues.
Ne crains donc pas l'ennui, ni la fatigue. — Viens!
Écoute la nature aux vagues entretiens.
Entends sous chaque objet sourdre la parabole.
Sous l'être universel vois l'éternel symbole;
Et l'homme et le destin, et l'arbre et la forêt;
Les noirs tombeaux, sillons où germe le regret;
Et, comme à nos douleurs des branches attachées,
Les consolations sur notre front penchées;
Et, pareil à l'esprit du juste radieux.
Le soleil, cette gloire épanouie aux cieux ! »
Dieu ! que Palestrina, dans l'homme et dans les choses,