TRENTE-CINQUIÈME
Dût entendre de voix joyeuses et moroses !
Gomme on sent qu'à cet âge où notre cœur sourit. Où lui déjà pensait, il a dans son esprit Emporté, comme un fleuve à Tonde fugitive, Tout ce que lui jetait la nuée ou la rive !
Gomme il s^est promené, tout enfant, tout pensif. Dans les champs, et, dès Taube, au fond du bois massif, Et près du précipice, épouvante des mères!
Tour à tour noyé d'ombre, ébloui de chimères, Gomme il ouvrait son âme alors que le printemps Trempe la berge en fleurs dans Teau des clairs étangs, Que le lierre remonte aux branches favorites. Que rherbe aux boutons d'or mêle les marguerites !
 cette heure indécise où le jour va mourir.
Où tout s'endort, le cœur oubliant de soufi^rir, Les oiseaux de chanter et les tronpeaux de paître, Que de fois sous ses yeux un chariot champêtre. Groupe vivant de bruit, de chevaux et de voix, A gravi, sur le flanc du coteau dans les bois, Quelque route creusée entre les ocres jaunes; Tandis que, près d'une eau qui fuyait sous les aulnes. Il écoutait gémir dans les brumes du soir Une cloche enrouée au fond d'un vallon noir!
Que de fois, épiant la rumeur des chaumières.
Le brin d'herbe moqueur qui siffle entre deux pierres.
Le cri plaintif du soc gémissant et traîné.
Le nid qui jase au fond du cloître ruiné
D'où l'ombre se répand sur les tombes des moines,
Le champ doré par l'aube où causent les avoines
Qui pour nous voir passer , ainsi qu'un peuple heureux,
Se penchent en tumulte au bord du chemin creux.
L*abeille qui gaimenl chante et parle à la rose, Parmi tous ces objets dont Fétre se compose, Que de fois il rêva, scrutateur ténébreux.
Cherchant à 8*expliquer ce quMls disaient entre eux !
Et chaque soir, après ses longues promenades. Laissant sous les balcons rire les sérénades, Quand il s^en revenait content, grave et muet, Quelque chose de plus dans son cœur remuait.
Mouche, il avait son miel; arbuste, sa rosée. 11 en vint par degrés à ce qu'en sa pensée Tout vécut. ■— Saint travail que les poètes font ! — Dans sa tète, pareille à Tunivers profond, L*air courait, les oiseaux chantaient, la flamme et Tonde Se courbaient, la moisson dorait la terre blonde. Et les toits et les monts et Tombre qui descend Se mêlaient, et le soir venait,, sombre et chassant La brute vers son antre et Thomme vers son gîte. Et les hautes forêts, qu'un vent du ciel agite. Joyeuses de renaître au départ des hivers.
Secouaient follement leurs grands panaches verts!
C'est ainsi qu'esprit, forme, ombre , lumière et flamme , LUirne du monde entier s'épancha dans son âme !
Ni peintre, ni sculpteur! Il fut musicien.
Il vint, nouvel Orphée, après l'Orphée ancien;
Et, comme l'océan n'apporte que sa vague,
11 n'apporta que l'art du mystère et du vague!
La lyre qui tout bas pleure en chantant bien haut !
TAENTI-CIKQUliHE. H5
Qui verse à tous un ton où chacun trouve un mot!
Le luth où se traduit, plus ineffable encore.
Le rêve inexprimé qui s'efface à l'aurore !
Car il ne voyait rien par Tangle étincelant;
Car son esprit, du monde immense et fourmillant
Qui pour seé yeux nageait dans Tombre indéfinie,
Éteignait la couleur et tirait Tharmonie!
Aussi toujours son hymne^ en descendant des cieux.
Pénètre dans Tesprit par le côté pieux,
Comme un rayon des nuits par un vitrail d*égliiet
En écoutant ses chants que Tâme idéalise,
Il semble, à ces accords qui, jusqu'au cœur touchant,
Font sourire le juste et songer le méchant,
Qu'on respire un parfum d'encensoirs et de cierges,
Et l'on croit voir passer un de ces anges-vierges
Comme en rêvait Giotto, comme Dante en voyait.
Êtres sereins posés sur ce monde inquiet,
A la prunelle bleue, à la robe d'opale,
Qui, tandis qu*au milieu d'un azur déjà pâle '
Le point d'or d'une étoile éclate à l'orient,
Dans un beau champ de trèfle errent en souriant!
Heureux ceux qui vivaient dans ce siècle sublime Où, du génie humain dorant encor la cime.
Le vieux soleil gothique à l'horizon mourait! Où déjà, dans la nuit emportant son secret, La cathédrale morte en un sol infidèle Ne faisait plus jaillir d'églises autour d'elle! Ère immense obstruée encore à tous degrés.
Ainsi qu'une Babel aux abords encombrés.
De donjons, de beffrois, de flèches élancées,
D^édifices construils pour toutes les pensées; De génie et de pierre énorme entassement; Vaste amas d'où le jour s'en allait lentement ! Siècle mystérieux où la science sombre De Tantique Dédale agonisait dans Tombre, Tandis qu'à l'autre bout de l'horizon confus , Entre Tasse et Luther, ces deux chênes toufiPus, Sereine, et blanchissant de sa lumière pure Ton dôme merveilleux, ô sainte Architecture , Dans ce ciel, qu'Albert Dure admirait à l'écart, La Musique montait, cette lune de l'art!
Mai 1837.
'^rtnU'^0mme.