‹ Les rayons et les ombresChapitre 45 sur 54 · LA STATUE · texte numérisé non relu

LA STATUE

Il semblait grelotter^ car la bise était dure. C'était, sous un amas de rameaux sans verdure. Une pauvre statue, au dos noir, au pied vert; Un vieux faune isolé dans le vieux parc désert. Qui, de son front penché touchant aux branches d'ar- Se perdait à mi-corps dans sa gaine de marbre, [bre,

Il était là, pensif, à la terre lié.

Et, comme toute chose immobile, — oublié!

Des arbres Tentouraient, fouettés d'un vent de glace,

Et comme lui vieillis à cette même place;

Des marronniers géants, sans feuilles, sans oiseaux.

Sous leurs taillis brouillés en ténébreux réseaux.

Pâle, il apparaissait, et la terre était brune.

Une âpre nuit d'hiver, sans étoile et sans lune,

Tombait à larges pans dans le brouillard diflPus. D*autre8 arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts; Plus loin d^autres encore, estompés par Tespace, Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés.

Et se posaient partout, Tun par Tautre voilés, Sur rborizon, perdu dans les vapeurs informes. Gomme un grand troupeau roux de hérissons énormes.

Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.

Peut-être dans la brume au loin pouvait-on voir Quelque longue terrasse aux verdâtres assises. Ou, près d'un grand bassin, des nymphes indécises. Honteuses à bon droit dans ce parc aboli.

Autrefois des regards, maintenant de Toubli.

Le vieux faune riait. — Dans leurs ombres douteuses Laissant le bassin triste et les nymphes honteuses, Le vieux faune riait, c'est à lui que je vins ; Emu, car sans pitié tous ces sculpteurs divins Condamnent pour jamais, contents qu*on les admire. Les nymphes à la honte et les faunes au rire.

Moi, J'ai toujours pitié du pauvre marbre obscur, De l'homme moins souvent, parce qu'il est plus dur.

Et sans froisser d'un mot son oreille blessée, Car le marbre entend bien la voix de la pensée, Je lui dis : — « Tous étiez du beau siècle amoureux. Sylvain, qu'avez-vous vu quand vous étiez heureux? Vous étiez de la cour ? Vous assistiez aux fêtes ? C'est pour vous divertir que ces nymphes sont fàitea. C'est pour vous, dans ce bois, que de savantes maias Ont mêlé les dieux grecs et les césars romains.

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Et, dans les claires eaux mirant les vases rares. Tordu tout ce Jardin en dédales bizarres.

Quand vous étiez heureux, qu'avez^vous vu, Sylvain? Contez-moi les secrets de ce passé trop vain, De ee passé charmant, plein de flammes discrètes. Où parmi les grands rois croissaient les grands poëtes. Que de frais souvenirs dont encor vous riez!

Parlez^moi, beau Sylvain, comme vous parleriez A Parbre, au vent qui souffle, à Therbe non foulée. D'un bout à Pautre bout de cette épaisse allée, Avez-vous quelquefois, moqueur antique et grec. Quand près de vous passait avec le l>eau Lautreo Marguerite aux doux yeux, la reine béarnaise. Lancé votre œil oblique à THercule Farnèse?

Seul sous votre antre vert de feuillage mouillé, Sylvain complaisant, avez-vous conseillé.

Vous tournant vers chacun du côté qui Pattire, Racan comme berger, Régnier comme satyre?

Avez-vous vu parfois, sur ce banc, vers midi. Suer Vincent de Paule à façonner Gondi?

Faune! avez-vous suivi de ce regard étrange Anne avec Buckingham, Louis avec Fontange, Et se retourna ient4Is, la rougeur sur le front. En vous eulendant rire au coin du bois profond ? Éliez-vous consulté sur le Ihyrse ou le lierre, Lorsqu'en un grand ballet de forme singulière La cour du dieu Phœbus ou la cour du dieu Pan Du nom d'Amaryllis enivrait Montespan?

Fuyant des courtisans les oreilles de pierre, La Fontaine vint-il, les pleurs dans la paupière. De ses nymphes de Vaux vous conter les regrets? Que vous disait Boileau, que vous disait Segrais, A vous, faune lettré qui jadis dans Péglogue

Aviez avec Virgile un charmant dialogue, Et qui faisiez sauter, sur le gazon naissant, Le lourd spondée au pas du dactyle dansant ?

Avez-vous vu jouer les beautés dans les herbes, Chevreuse aux yeux noyés, Thiange aux airs superbes? Vous ont-elles parfois de leur groupe vermeil Entouré follement, si bien que le soleil Découpait tout à coup, en perçant quelque nue. Votre prolil lascif sur leur gorge ingénue?

Votre arbre a-t-il reçu sous son abri serein L'écarlate linceul du pâle Mazarin?

Avez-vous eu Thonneur de voir rêver Molière ? Vous a-t-il quelquefois, d'une voix familière. Vous jetant brusquement un vers mélodieux, Tutoyé, comme on fait entre les demi-dieux?

En revenant un soir du fond des avenues.

Ce penseur, qui, voyant les âmes toutes nues. Ne pouvait avoir peur de votre nudité, A rhomme en son esprit vous a-t-il confronté? Et vous a-t-il trouvé, vous, le spectre cynique. Moins triste, moins méchant, moins froid, moins ironi- Alors qu'il comparait, s'arrétant en chemin, [que. Votre rire de marbre à notre rire humain? »

Ainsi je lui parlais sous Tépaisse ramure.

11 ne répondit pas même par un murmure.

J'écoutais, incliné sur le marbre glacé.

Mais je n'entendis rien remuer du passé.

La blafarde lueur du jour qui se retire Blanchissait vaguement l'immobile satyre. Muet à ma parole et sourd à ma pitié.

A le voir là, sinistre, et sortant à moitié De son fourreau noirci par l'humide feuilléc,

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On eût dit la poignée en torse ciselée

D*un vieux glaive rouillé qu'on laisse dans Pélui.

Je secouai la léte et m'éloignai de lui.

Alors des buissons noirs, des branches desséchées Gomme des sœurs en deuil sur sa tête penchées, El des antres secrets dispersés dans les bois, 11 me sembla soudain qu'il sortait une voix, Qui dans mon âme obscure et vaguement sonore Éveillait un écho comme au fond d'une amphore.

— «0 po6te imprudent, que fais-tu? laisse en paix Les faunes délaissés sous les arbres épais!

Poète ! ignores-tu qu'il est toujours impie D'aller, aux lieux déserts où dort l'ombre assoupie, Secouer, par l'amour fussiez-vous entraînés, Cette mousse qui pend aux siècles ruinés, Et troubler, du vain bruit de vos voix indiscrètes. Le souvenir des morts dans ses sombres retraites! »

Alors dans les jardins sous la brume enfouis Je m'enfonçai, rêvant aux jours évanouis, Tandis que les rameaux s'emplissaient de mystère. Et que derrière moi le faune solitaire.

Hiéroglyphe obscur d'un antique alphabet, Continuait de rire à la nuit qui tombait.

J'allais, et contemplant d'un regard triste encore Tous ces doux souvenirs, beauté, printemps, aurore. Dans l'air et sous mes pieds épars, mêlés, flottants. Feuilles de l'autre été, femmes de l'autre temps, J'entrevoyais au loin, sous les branchages sombres, Des marbres dans le bois, dans le passé des ombres !

D<^cembre 1837.

'^ttnUSt^txiïxu.

J'eus toujours de Famour pour les choses ailées.

Lorsque j^étais enfant, j'allais sous les feuillées,

J'y prenais dans les nids de tout petits oiseaux ;

D*abord je leur faisais des cages de roseaux

Où je les élevais parmi des mousses vertes.

Plus tard je leur laissais les fenêtres ouvertes,

Ils ne s'envolaient point ; ou, s'ils fuyaient aux bois.

Quand je les rappelais ils venaient à ma voix.

Une colombe et moi, longtemps nous nous aimâmes.

Maintenant je sais Tart d'apprivoiser^les âmes.

Avril 1840.

"^ttnU'-i^mtxmt.

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