‹ Les rayons X et la photographie de l'invisibleChapitre 10 sur 36 · LES PRÉCURSEURS DE M. RŒNTGEN · texte numérisé non relu

LES PRÉCURSEURS DE M. RŒNTGEN

Les promifîrcs Icninlives de la photographie de l'invisible. — Le tluide odi(|iie de Reicheiibach. — La photographie de l'od. — L'étude du spectre solaire. — Les expériences de MM. de Chardonnel el Sorel. — Les rayons ullraviolels traversent l'argent — Pourquoi l'œil ne perçoit pas les rayons X. — L'hypothèse de la matière radiante et la découverte des rayons X. — Les travaux de M. Lenard.— Une mémorable expérience. — Les rayons cathodiques se propagent dans l'air. — Pourquoi M. Lenard n'a pas découvert les rayons X.

Ce n'est pas seulement de ces derniers jours que la hantise de percevoir « l'invisible » et d'en fixer l'image a préoccupé les gens de science.

Les premières tentatives opérées à cet égard remontent, en effet, après d'un demi-siècle, exactement à 1849, époque oîi Reichenbach essaya, avec succès, paraît-il, d'enregistrer sur la plaque du daguerréotype la trace des effluves odiques, c'est-à-dire la trace de ce fluide particulier qui d'après le savant autrichien se dégage do tous les

êtres vivants, des aimants, des composés chimiques, etc., et que certains sujets spéciaux par lui appelés sensilifs perçoivent directement au milieu de l'obscurité.

Voici, du reste, à titre de curieux document, un court extrait des Recherches physico-phijsiologiques dans lequel le baron de Reichenbach retrace ses expériences relatives à la photographie de Vud.

« Pour me convaincre moi-même, autant que possible, s'il s'agissait bien là d'une lumière ou d'une autre espèce d'apparence perçue par les seri- -sitifs, je désirai faire une expérience avec le daguerréotype et voir si une plaque d'argent iodée pourrait être impressionnée. M. Karl Sclnuh, professeur libre de phj'sique à Vienne, bien connu par ses recherches sur le microscope à gaz et par son habileté en daguerréoty pie, voulut bien me prêter son concours. Il mit dans une chambre noire une plaque iodée, en face de laquelle on plaça un aimant ouvert ; en même temps, il disposait de même une autre plaque dans une autre chambre noire, mais sans aimant.

« Après quelques heures, il reconnut que la première plaque, après qu'elle eût été traitée par les vapeurs mercurielles, avait été affectée par la lumière, tandis que la seconde ne l'avait pas été ; mais la difl'érence entre les deux était peu marquée. Pour mieux voir l'effet, il prit l'aimant, l'appliqua sur une plaque iodée, en prenant les plus grandes

LES PRÉCURSKUKS DK M. ROENTGEN

précautions pour éviter la moindre trace de lumière pendant la manipulation à laquelle j'assistai; il plaça le tout dans une boite que l'on giissa entre d'épais matelas et qu'on laissa là pendant soixantequatre heures. Reprise dans l'obscurité et exposée à la vapeur mercurielle, la plaque laissa voir le plein effet de la lumière qu'elle avait reçue sur toute sa surface. Il est donc évident, à moins que d'autres causes ne soient capables d'affecter les plaques photographiques après un temps considérable, qu'une lumière, faible il est vrai, et d'action lente, se dégage de l'aimant (1). »

Telles furent les premières tentatives pour la photographie de l'invisible.

Cependant, Reichenbach, en dépit de son zèle, ne put réussir à convaincre les savants de son temps.

L'existence de Vod demeura contestée et les expériences instituées par lui pour en démontrer la réalité ne furent point poursuivies.

Il appartenait à notre science moderne guidée, cette fois, par des données théoriques des plus précises, de reprendre la recherche du problème,

(l) Reichenbach. — Recherches physico-physiologiques, Braunsweig, 1849, traduction de M. E. Lacoste, dans Le Fluide fies magnélisetirs, un vol. in-8, par le lleulenanlcolonel de Rochas d'Aif^lun. Paris, 1891, chez Georges Carré.

en ce qui concerne la fixation d'images inaccessibles à noire vue. Telle est, en effet, la réalité dos choses : une découverte semblable à celle du professeur Rœntgen ne survient jamais « ainsi brusquement et de but en blanc mais, comme le notait non sans raison il y a quelques semaines M. Henri de Parville dans son feuilleton hebdomadaire du Journal des Débats, « il existe toujours des préliminaires. »

Ce fut l'étude du spectre solaire qui conduisit à une première découverte précieuse, celle de la transparence de certains corps opaques à des radiations particulières susceptibles d'influencer les substances chimiques de la même façon que la lumière.

L'exploration du spectre avait, en effet, montré, il y a longtemps déjà, qu'en dehors de la partie colorée visible, existaient d'autres régions, calorifiques en deçà du rouge, chimiques au delà du violet.

Étudiant plus spécialement cette dernière partie du spectre, MM. de Chardonnet et Soret parvinrent à établir que si elle échappait à notre vue, c'est que les radiations la composant, avant de pouvoir parvenir jusqu'à la rétine ou couche sensible de l'œil, se trouvaient absorbées par les humeurs de cet organe.

LKS PHÉCUKSKURS DR M. KCENTGliN

Bientôt, du reste, complétant ces premières recherches, M. de Chardonnet observa qu'une lame mince d'argent assez épaisse pour s'opposer au passage de la lumière était parfaitement perméable aux rayons ultra-violets et qu'il était par suite possible d'obtenir une photographie derrière une plaque de ce métal.

L'expérience en fut réalisée en 1886 par M. de Chardonnet qui, à cette époque, obtint de la sorte les premières photographies qui aient été faites au travers de corps opaques. Le dispositif qu'il employait était tort simple, comme l'on en peut juger par cette indication que j'emprunte à M. Niewenglowski :

€ Une lanterne de Dubosq, à rintérieur de laquelle se trouvait un arc électrique, était obturée par une glace mince de Saint-Gobain argentée sur une de ses faces, qui cachait à la vue l'arc électrique ; un appareil photographique, placé devant, recevait les radiations complètement invisibles qui avaient traversé l'argent et fournissait une photographie très nette de l'arc électrique. Une statue en marbre de Carrare put aussi, avec un temps de pose de quinze minutes, être photographiée à travers l'obturateur métallique (1). »

(1) Niewcnglowski. — Rayons ultra-violets et rayons X, dans La Science français':, n» 58 du 6 mars 1896, p. 68.

Comme l'on voit, les rayons ultra-violets (1) se comportent ici absolument d'une façon analogue aux rayons X de M. Rœntgen qui, ainsi que le constataient tout dernièrement MM. Dariex et de Rochas dans une note soumise à l'Académie des Sciences (2) par M. A. Cornu, ont la plus grande peine à fran-

(1) Tout dernicrement M. L. Colson a monlré que les radiations infra-rouges exerçaient elles aussi une action comparable, impressionnant la plaque sensible comme les radiations visibles, sous la seule condition d'être suffisamment intenses. «Pour les radiations visibles, écrit en effet cet auteur dans une note présentée à l'Académie des Sciences, il faut tenir compte de la propriété, que possède la plaque, d'accumuler les effets successifs, tandis que l'œil se salure en une fraction de seconde. J'ai appliqué derrière une planchette de sapin de 5""" d'épaisseur une plaque Lumière (bleue), protégée et maintenue par quatre feuilles de papier noir collées sur le bois. Après une exposition de huit heures à la inmièrc diffuse du Jour, j'ai obtenu un bon cliché montrant la structure du bois et donnant un négatif d'une épreuve sur papier interposée entre la plaque et la planchette ; du papier d'élain était légèrement traversé, et du papier noir ne l élail nullement. Je me suis assuré que, dans ces conditions d'éclairage, il fallait réduire l'épaisseur à moins de 3""" pour que l'œil, habitué à l'obscurité, puisse percevoir la lumière au travers. Les rayons lumineux peuvent donc, avec le lempsi impressionner la plaque d'une façon appréciable au Ira" vers de corps que nous appelons opa^iwcs. {Comptes rendus hebdomadaires des séances de l'Académie des Sdences, Séance du 9 mars 1896, p. 600).

(2) Dariex et de Rochas. — Sur la cause de l'invisibilité des ratjons de Rœntgen, dans les Comptes rendus hebdo-

LF.S l'IilCi'.UlsKl US rjE M. HŒ^fTCTA

chir les milieux de Fœil # facilement perméables cependant à la lumière ordinaire.

Quoiqu'il en soit, l'expérience de M. de Chardonnel montrait nettement qu'il y avait un gros inconnu à dégager en ce qui concerne les modes de la propagation des diverses ondes au travers des différents milieux.

L'bypothèse de Crookes sur la matière radiante devait cire le point de départ naturel des recherches qui ont amené progressivement M. Rœntgen à sa merveilleuse découverte.

Il y a plusieurs années, en étudiant les rayons cathodiques (1), le grand physicien Hertz avait démontré que ces rayons, qui agissent sur la plaque photographique sensible à la façon des rayons ultra-violets du spectre solaire, et qui, ainsi encore que ces mêmes rayons ultra-violets,

mndaves des séances de l'Académie des Sciences, séance du U février 1896, p. 438.

'1) Les rayons cathodiques sont des rayons semblant prendre naissance dans un tube de Croolies de la cathode ou électrode négative. Le tube de Crookes est un tube de verre dans lequel le vide a été fait de façon à peu près parfaite ; les parois de ce tube sont traversées par deux fils en aluminium servant de conducteurs et permettant de les relier aux deux pôles d'une source d'électricité. Nous reviendrons du reste tout à l'heure sur l'emploi de ces tubes et sur les phénomènes qu'ils ont permis de constater.

LES HAYONS X

jouissent de la propriété de rendre phosphorescentes certaines substances telles que le platinocyanure de baryum, étaient capables de traverser successivement plusieurs feuilles de métal parfaitement opaques pour la lumière ordinaire.

Ebert, Jaumann, Wiedeman, qui au mois d'août dernier constatait à son tour que l'étincelle électrique et les tubes à vide émettent des radiations susceptibles de rendre phosphorescentes à température assez basse un grand nombre de substances, avaient repris et complété les premières indications de Hertz. Mais, c'est surtout au savant hongrois Lenard, l'élève et le préparateur de Hertz, que revient l'honneur d'avoir le premier, à l'aide des rayons cathodiques, obtenu en dehors du tube de Crookes et au travers des corps opaques, des images photographiques.

M. Lenard^en effet, imagina un dispositif des plus ingénieux pour faire sortir dans l'atmosphère les rayons cathodiques que l'on n'avait jamais constatés auparavant qu'à l'intérieur des appareils oii ils étaient produits.

A cet effet, sur les conseils de Hertz qui avait reconnu qu'en fait <v des lames métalliques sont plus transparentes aux rayons cathodiques que des lames de mica d'égale épaisseur (1) », Lenard

(1) La Lumière électrique, t. XLIII. p. 393.

NognlifA. Lomlo. l'iiulucoliojjravure L, ficisl.^:'.

Planche 7. — Porlo-Cij;arollos en Celliiloi I ol Métal, (fîpi-etivc obtonuc par la Plmtnsraiihie ordinaire).

Planche 8. - Porlc-Cisarellcs en Celluloïd el Mêlai. (Epreuve obtenue avec les rayons X).

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construisit un tube de Croolces 0 muni, à l'une de ses extrémités, d'un diaphragme en aluminium P extrêmement mince — son épaisseur mesurait seulement trois millièmes de millimètre — 'mais parfaitement opaque cependant pour la lumière et suffisant aussi pour arrêter le passage de l'air et résister à la pression de l'atmosphère {fifj. 3).

Des rayons cathodiques de grande intensité ayant été produits à l'intérieur de cet appareil et dirigés sur la fenêtre d'aluminium, Lenard eut la satisfaction de les voir franchir la paroi de leur prison et s'échapper au dehors où leur présence se décelait dans la zone obscure avoisinant l'extrémité du tube par le moyen des substances phosphorescentes qui y brillaient d'un vif éclat, alors que des pellicules photographiques sensibles introduites dans la même région noircissaient rapidement.

Lenard, étudiant la marche de ces rayons au moyen de petits écrans phosphorescents, constata qu'ils n'étaient pas la prolongation directe de l'effluve intérieur, mais qu'ils se répandaient dans l'air « comme dans un milieu trouble et diffusant, à peu près comme les ra;yons lumineux pénètrent dans une fumée ou dans un liquide trouhle. »

Voici, du reste, d'après le savant physicien anglais Olivier Lodge, membre de la Société

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