LA PHOTOGRAPHIE DANS L'OBSCURITÉ & PAR L'ÉLECTRICITÉ
Les anciennes recherches de MM. Henry. — La photographie céleste. — Pour diminuer le temps de pose. — ■Invenlion par M. Zenger de la phosphorographie. — Les avantages de la méthode. — Une théorie explicative. — Expériences confirmalives. — La photographie durant la nuit. — La fluorescence provoquée par une action électrique. — Ce que pense M. Zenger des rayons X et de la lumière noire.— Impression de la plaque sensible par les radiations électriques otiscures. — Les expériences de M. James Morton.
Uy a déjàun cerlainnombre d'années, MM. Henry, astronomes à l'observatoire de Paris, ont démontré que la plaque photographique était susceptible de fixer, par une pose suffisamment prolongée, les images célestes visibles ou invisibles à l'œil.
Le seul inconvénient de la méthode proposée par MM. Henry est do nécessiter une exposition de la plaque aux radiations célestes variant d'une à trois heures.
A seule fin de faciliter l'opération en diminuant sa durée, M. Ch.-V. Zenger, le savant directeur de l'Observatoire d'Astronomie physique de Prague, dès i 886, imagina un artifice particulièrement ingénieux et simple, grâce auquel la pose pouvait être réduite à moins d'une minute, les objectifs employés cessant d'être d'énormes et coûteux appareils pour se voir remplacés par des modèles plus courants.
Le procédé combiné par M. Zenger, et qui fut baptisé par lui du nom de pliosphorograplrie , consistait à utiliser, pour recueillir les impressions lumineuses les plus fugitives, jusquesety compris celles inaccessibles à notre vue, la phosphorescence des sulfures alcalino-terreux.
Voici, du reste, empruntée à son auteur, la description précise de la recette proposée par M. Zenger.
« Je place une plaque photographique, bien nettoyée sur un support exactement horizontal : je la recouvre d'une couche de phosphore Balmaiu (1) liquide, et je la place sous une cloche en verre jus-
(1) On donne le nom de phosphore Balmain au sulfure de calcium, à iluorescence bleue, du commerce. Ce sulfure doit ses propriclés remarquables de Iluorescence à la présence d'une faible quantité de bismuth.
Le phosphore Balmain fut préparé pour la première fois
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qu'à la dessication complète. On obtient ainsi une couche réfléchissant la lumière comme la plaque de verre qui lui sert de support ; on détache quelques millimètres du bord de la plaque au diamant, parce que les bords sont un peu convexes après le dessèchement de la couche phosphorescente. Je mets la plaque à l'abri de la poussière dans une boite de fer blanc, noircie à l'intérieur et munie d'un couvercle de verre rubis, pour la tenir à l'abri des radiations actiniques. La pose se fait comme pour une plaque d'émulsion au bromure d'argent, mais elle peut être réduite à un petit nombre de secondes, pour les étoiles de la troisième à la neuvième grandeur; elle ne dépasse pas trente secondes à une minute, pour les plus petites étoiles, jusqu'à celles qui sont invisibles aux télescopes les plus puissants. L'impression invisible à l'œil, se transporte aisément sur papier ou sur une plaque de sensibilité moyenne au gélatinobromure d'argent, dans les châssis ordinaires des photographes. Ce transport doit être eflectué immédiatement après la pose dans la chambre noire, et à l'abri de la poussière; c'est par une exposition prolongée pendant des heures et même des jours entiers, qu'on parvient à reproduire, après une première pose si courte, tout objet visisible ou invisible aux télescopes.
« En renversant ainsi le procédé photographique
dans le laboratoire de M. IJecquercl pfre, par un garçon fie laboratoire qui vendit le secret de sa préparation à un industriel américain du nom de Balinain.
LliS RAYONS X
et prolongeant le temps de reproduckion, au lieu du temps de pose, on peut se dispenser de l'emploi d'instruments dispendieux (1). »
La méthode appliquée par M. Ch.-V. Zenger à robservalion des objets terrestres donna encore des résultats heureux, si bien que M. Zenger fut amené à penser que la lumière du jour était susceptible de s'emmagasiner dans les corps exposés durant un certain temps à son action, pour ôtre ensuite restituée par ces corps^sous formes de radialions lentes et invisibles.
Cette théorie a du reste reçu diverses confirmalions expérimentales.
Ainsi, en 1884, dans la nuit du 17 mai, à Prague, le ciel étant couvert, M. Zenger, de la terrasse de son observatoire, réussit à obtenir des images assez bonnes des tours et des édifices environnants, après un contact de la plaque phosphorescente avec la plaque photographique prolongé jusqu'au malin du jour suivant. La pose avait été de quinze minutes.
Plus tard, la méthode ayant été perfectionnée, M. Zenger obtint des résultais plus surprenants
(1) Ch.-V. Zenger. — Eludes phosphorogvaphiques pour la reproduction photographique du ciel, dans les Coriiptes tendus heidcmodairts des Séances de l'Académie des Srienccs, année 1886, 1" semcslrc, p. 409.
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encore, comme nous en pouvons juger par l'extrait suivant d'une communication adressée par lui à TAcadémie des Sciences, dans la séance du 21 août 1893, pour accompagner l'épreuve d'une superbe photographie — dont nous donnons la reproduction photogravée, [fig. 28) — représentant les bords du Léman et le Mont-Blanc, prise à Genève, vers minuit :
c Me trouvant à Genève, j'observai, durant une journée très chaude du mois de septembre, que le Mont-Blanc restait visible jusqu'à dix heures et demie du soir, longtemps après le coucher du soleil, et qu'il était illuminé d'une lumière jaune verdàtre assez semblable à celle montrée par les tubes de Croolies. Je mis au point sur le Mont Blanc et j'attendis que la dernière lueur ne fut plus visible dans la jumelle très forte dont je me servais. J'exposai alors sur une plaque au collodion Iluorescente colorée à la chlorophylle et, vers minuit, j'obtins une vue assez distincte du sommet et de la chaîne environnante. »
Depuis le temps de ces très curieuses expériences, au surplus, divers observateurs ont constaté des phénomènes analogues, et, tout récemment encore, M. A. Briançon, de Chambéry, à la date du il février 1896 informait l'Académie des Sciences qu'il avait réussi à constater qu'oun corps qui a été
exposé à la lumière impressionne, dans l'obscurité, une plaque sensible. » (1)
A quelle cause, à présent, doit-on en tous cas rapporter cette fluorescence qui, d après M. Zenger, accompagne toujours la restitution des radiations lumineuses emmagasinées parles corps insolés?
Vraisemblablement, répond le savant astronome de Prague, à une action électrique, action qui se retrouverait encore, du reste, à la base de la production des phénomènes nouveaux signalés par M. Rœntgen.
M. Zenger, à c.et égard, est particulièrement net, ainsi que nous en trouvons la marque dans ce passage d'une lettre adresséepar lui le 17 de février dernier à M. le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, à propos d'épreuves photographiques ; obtenues suivant la méthode de M. Rœntgen.
« Ce qui me parait intéressant, c'est que M. Domalip a obtenu des images électriques (de Trouvelot), sur la plaque, au moyen de plaques de cuivre jaune et rouge, de zinc, de plomb, d'acier. C'est la preuve, selon moi, qu'il n'y a là qu'un | phénomène d'induction électrique produisant la j phosphorescense de la gélatine et en même temps ^ la décharge électrique dans la gélatine; enfin, la , ',
(1) Comptes rendus hebdomadaire des Séances de l'Académie des Sciences, séance du 17 février 1896, p. 390.
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Iluorescense de l'air ambiant, comme dans le cas de la décharge en aigrettes (décharge sombre) de l'électricité. A mon sens, ce sont ces trois agents qui déterminent la décomposition des sels d'argent dans la couche sensible : il n'y a pas de rayonnement spécial, de rayons X ou de lumière noire, etc.
» Au surplus, on obtient une action plus rapide avec des plaques orthochromatiques à l'éosine, ou avec des plaques lavées avec une solution de sulfate de quinine ; toutes ces substances, qui peuvent transformer le mouvement électrique en mouvement ondulatoire, c'est-à-dire produire la fluorescence et la phosphorescence, contribuent beaucoup à la production des images » (1).
II est à noter que cette hypothèse de M. Zenger ne laisse pas d'avoir pour elle certaines considérations intéressantes. Dans un précédent chapitre, (v. p. 73 ) nous avons rapporté les recherches anciennes de M, Tommasi qui, dès 1886, a démontré que l'effluve électrique (décharge obscure) était capable d'impressionner la plaque photographique, exactement comme les rayons ultra-violets du spectre.
En ces tous derniers temps,d'autres observations
(1) Ch.-V. Zenger. — Sur la production des silhouettes de M. Rœntgen, dans les Comptes rendus hebdomadaires des Séances de l'Académie des Sciences, séance du 24 février 1896, p. 4S6.
de même oi-dre ont encore été relevées, nolammenl par M. G. Moreau, qui ayant eu idée de substituer au tube de Crookes, l'aigrette d'une forte bobine d'induction actionnée par un courant de 6 ampères, pour photographier des objets dissimulés à l'intérieur d'une boîte de carton, réussit fort bien dans sa tentative chaque fois que la plaque sensible était placée parallèlement à l'aigrette; disposée normalement, le résultat fut au contraire négatif.
De même, rapporte Electrical Engineer du 5 février dernier, M. James Morton a obtenu sur une plaque sensible enfermée à l'intérieur d'un châssis des images d'objets situés en dehors de ce châssis, en soumettant simplement le tout à l'action de la décharge par effluves d'une machine à influence dont les condensateurs étaient enlevés ou d'un circuit secondaire d'une bobine de Tesla.
En cinq minutes d'exposition, l'impression de la glace sensible était réalisée.
Or, l'auteur de ces expériences, note M. J. Blondin, dans L'Eclairage électrique^ fait remarquer que «( les images obtenues ne peuvent être attribuées aux aigrettes lumineuses qui se produisent sur les bords des lettres métalliques — les objets à représenter — sous l'influence des variations du
LA l'IIOTOGRAPIIlE l'VH l'ÉLECTRICITK
cliamp électrique, le couvercle du châssis arrêtant la lumière de ces aigrettes.» (1).
Le phénomène ici est donc bien analogue à celui observé naguère par M. Tommasi et plus récemment par M. Moreau,les radiations impressionnant la plaque sensible étant dans l'espèce des radialions obscures.
Maintenant, comme l'estime M. Zenger, ces radiations provoquent-elles une phosphorescence de la gélatine recouvrant la plaque photographique?
La chose n'est pas impossible, mais des observations ultérieures seules nous fixeront définitivement à cet égard.
(I) Eclairage ékcbiqiie, n" H du 14 mars 1896, p. a07.