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Une seconde catégorie de rêves d'interprétation se développe en fonction de sensations d'origine interne provoquées par l'état organique et physiologique du dormeur. Les exemples de tels rêves sont fréquents dans certaines maladies de l'estomac, de la poitrine, du cœur, des organes génitaux. Nombre d'individus dont la santé est altérée ont ainsi des rêves caractéristiques qui leur sont habituels et reviennent, toujours à peu près semblables à euxmêmes. Quelques-uns se sentent voler dans les airs, poursuivis par des ennemis chimériques ; d'autres, tomber à une rapidité vertigineuse dans un gouffre sans fond ; d'autres, pousser par une main irrésistible vers un précipice inévitable. Beaucoup de malades, en proie à des oppressions d'origine cardiaque ou pulmonaire, rêvent que quelque chose pèse sur leur poitrine, qu'un animal est accroupi sur eux, qu'ils sont enterrés vivants, écrasés sous la chute d'une maison. Les rêves les plus communs, dans cette catégorie, sont les rêves vénériens, si fréquents chez les célibataires des deux sexes et les rêves scatologiques, traduction d'un état spécial de la vessie ou des intestins. Ici encore, le rêve est l'interprétation d'une sensation. Seulement la sensation n'est plus du même ordre.

On peut, croyons-nous, considérer comme une troisième catégorie de rêves d'interprétation ceux qui évoluent en rapport avec des émotions que nous avons ressenties, ou que nous redoutons, ou que nous espérons. C'est ainsi que, pour avoir assisté à un spectacle atroce ou pris part, soit à une fête joyeuse, soit à une scène émouvante, un individu en repasse fréquemment les péripéties dans son rêve, et, parfois, bâtit un songe en fonction de ce qui reste, en lui, de ses impressions douloureuses ou agréables. C'est ainsi qu'un homme qui attend un

supplice, une opération chirurgicale, l'heure d'un concours, les résultats d'un examen dont doit dépendre sa carrière, fabrique, très souvent, des songes, en rapport immédiat avec l'angoisse qui lui sèche la gorge et l'étreint. C'est ainsi que les amoureux, les jaloux, les joueurs, les passionnés forgent des rêves fantastiques, en rapport avec les préoccupations permanentes que la durée et la violence de leur passion maintiennent en eux. L'occasion des rêves de cet ordre est assurément un peu plus psychologique que celle des précédents. Mais la différence n'est pas aussi grande qu'on est tenté de se le figurer d'abord. Toute émotion ressentie a été accompagnée de troubles physiologiques plus ou moins profonds, intéressant le cœur, les poumons, les intestins, les nerfs, les reins. Ces troubles laissent des traces : celles-ci suffisent à expliquer comment le dormeur est ramené vers les émotions qu'il a éprouvées, leurs circonstances, leurs causes et leurs conséquences. Toute émotion que nous attendons est, d'autre part, pour nous, riche d'espérances et de craintes mélangées et inséparables ; or crainte et espérance comportent des troubles physiologiques correspondants : contractions du cœur, angoisse physique, tremblement nerveux, dessèchement du gosier, halètement de la respiration, bref, tout le matériel organique nécessaire pour servir de base à un rêve d'interprétation. Et comme tout sentiment durable, toute passion violente, est, à chaqueinstant, pour nous, une source vive de préoccupations relatives à toute une série d'émotions faibles ou fortes, agréables ou pénibles, grosses d'espérances et de craintes, ils sont aussi des instruments permanents de bouleversement physique. D'où, sans doute, en partie, les rêves qui en procèdent. Mêmes phénomènes dans les délires morbides d'interprétation.

Certains rêves normaux se construisent sur des données sensorielles d'origine externe. Certains délires morbides se développent, de même, en raison de certaines anomalies des organes sensoriels ou de leur fonctionnement. Le sujet ayant subi, pour une raison ou pour une autre, une altération d'un de ses sens n'éprouve plus, par rapport à son milieu, les mêmes sensations. Au lieu de s'expliquer à luimême la bizarrerie de son nouvel état par la modification qu'il a ressentie, il va chercher, pour en rendre compte, des suppositions fantasques : d'où, suivant les cas, soit de simples idées délirantes, soit de véritables hallucinations, qui cristallisent autour de l'illusion première. On trouve, dans les traités spéciaux, des exemples nombreux d'aliénés de cette catégorie. Tel, ce monomaniaque, cité par Brierre de Boismont, qui ne cessait de lécher les murs de sa chambre et le seuil de sa porte ; il y avait là, disait-il, des « oranges du Japon » et il s'exclamait : « Quels fruits délicieux,quelles couleurs, quelle odeur, quelle saveur admirables ! » Le tout procédait d'une déformation anormale de certaines sensations du goût. Telle, également, cette femme qui s'imaginait avoir reçu d'un ange, par faveur spéciale, le pouvoir de travailler, avec quatre mains, à deux ouvrages à la fois. Elle était atteinte de diplopie et voyait deux objets partout où il n'y en avait qu'un (2). Tel, ce personnage, qui, éprouvant des sensations cutanées anormales, s'imaginait être envahi par un monde de chenilles et d'insectes qu'il avait l'illusion de voir et de toucher (3). Tels encore ce malade qui, ayant perdu la sensibilité de la plante d'un de ses pieds, s'imaginait avoir, attaché sous ce

1 Brierre de Boismont, les Hallucinations, p. 125.

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