Cf. Bohn, la Naissance de V intelligence
documents de ces différents ordres suggère toujours les mêmes conclusions ; nous bornerons donc notre effort à l'examen d'un seul exemple, le plus typique de tous : comment nous rendons-nous compte du sens qu'un de nos semblables attribue aux paroles qu'il prononce ?
Un de mes amis formule cette proposition : « Le soleil est chaud aujourd'hui. » Je comprends immédiatement ce que ces expressions signifient. En d'autres termes, d'après les mots que mon ami emploie et la manière dont il les groupe, je comprends, tout de suite, qu'il a, simultanément, présentes à la conscience, les idées de soleil, de chaleur et de jour qui s'écoule, qu'il se représente, entre elles, un rapport spécial et qu'il croit à l'existence de ce rapport. Tout notre problème est donc celui-ci : « Comment, d'après les sons que je perçois, arrivai-je à une pareille conclusion ? »
Après les analyses précédentes, la solution s'impose. Si je comprends le langage de mon ami, c'est, d'abord, que j'aj pris l'habitude d'établir, par contiguïté, une association entre les idées que j'ai, du soleil, de la chaleur et du jour qui passe et les mots « soleil », « chaud » et « aujourd'hui » ; c'est, ensuite, qu'au moment où mon ami prononce ces trois mots, je me rappelle, grâce à une association par ressemblance, les trois mêmes mots dits par moi, et, grâce à une association par contiguïté, les idées auxquelles ils sont liés dans ma pensée ; c'est, enfin, parce que je raisonne, instinctivement, par analogie, et je me dis : « Puisque j'ai dans l'esprit telles idées quand je prononce les mots : «le soleil est chaud aujourd'hui», mon ami, qui m'adresse actuellement la parole en prononçant ces mots, doit avoir, en ce moment, les mêmes idées que j'ai moi-même en pareil cas »; c'est donc, finalement, parce que je reconstitue, ins-
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tinctivement, les pensées probables de mon interlocuteur, étant donné les mots qu'il emploie, en raisonnant par analogie d'après les pensées que j'ai moi-même, quand j'use des mêmes mots, et quand je les groupe dans le même ordre, avec la même intonation.
Qu'est-ce à dire ? Que l'interprétation que nous donnons, d'une manière presque instinctive, aux paroles, aux signes et à tous les indices que nous recueillons sur ce qui se passe dans l'esprit des autres êtres, se fait par un mécanisme analogue à celui qui, dans la perception extérieure, nous sert, d'après les données d'un seul de nos sens, à apprécier les qualités diverses d'un objet. Si je sais ce que signifie, dans la bouche de mon ami, le terme « le soleil », c'est parce que je me dis : « J'attache au mot soleil telle idée ; mon ami, qui le prononce, en ce moment, doit donc y attacher la même idée que j'y attache moi-même ». N'est-ce pas le procédé même par lequel je me persuade, en voyant une tache verte, là-bas, qu'elle correspond à une feuille de telle solidité, telle température et tel poids ? Cette conviction, je ne l'ai que parce que j'ai touché des objets qui présentaient un aspect visuel analogue à celui que je vois maintenant, parce que j'ai ressenti, en le faisant, certaines sensations, et parce que je conclus, par analogie, que si je touchais celui-ci à son tour, j'éprouverais probablement des représentations sensorielles analogues. Dans l'interprétation des mots et dans la perception on retrouve donc, à la base, les mêmes associations d'idées et les mêmes raisonnements analogiques.
Si cette analyse est exacte, nous devons pouvoir en obtenir une confirmation. Nous avons noté, en effet, à propos de la perception extérieure, certains phénomènes accessoires qui soulignent les procédés
psychologiques dont dépend l'interprétation de nos sensations. Si le mécanisme de l'interprétation des signes est réellement analogue à celui qui fonctionne dans la perception extérieure, nous devons donc découvrir, à son propos, des phénomènes analogues. En fait, ces phénomènes existent.
Nous l'avons constaté ; dans certains cas, il nous est impossible d'interpréter, tout de suite, une donnée sensorielle : un son, une odeur, un contact. Il nous arrive, de même, très souvent, d'être impuissants à découvrir le sens d'un groupe de signes. Or c'est la même cause qui, dans les deux ordres de circonstances, empêche la réussite de l'opération ; et c'est le même remède qui réussit dans les deux cas.
Considérons une personne qui n'entend pas le lalin et qui sait le français. Prononçons devant elle cette phrase: « Le soleil est chaud aujourd'hui » ; elle sait fort bien, tout de suite, quelle en est la signification. Mais elle ne sait nullement ce que veut dire celle-ci : « Sol est calidus hodie ». D'où vient donc qu'elle comprenne l'une immédiatement et non pas l'autre ?
Admettons que l'analyse précédente soit exacte. Ce qui manque à notre personnage, pour interpréter ia phrase latine, c'est, tout simplement, un des éléments indispensables à la construction d'un raisonnement analogique. Ayant ses sens intacts, il entend fort bien la sonorité des mots latins, comme il entendait celle des mots français. Sachant déjà une langue, il sait fort bien, d'autre part, en raisonnant par analogie avec ce qui se passe en lui, que celui qui prononce ces mots, à son adresse, doit avoir, présentes à l'esprit, certaines idées et la notion de leur rapport. Il voit fort bien, par suite, que, s'il pouvait pousser plus avant son raisonnement analogique, il réussirait à comprendre la phrase qui reste, pour lui,
mystérieuse. Seulement, il ne peut aller plus loin et il demeure en suspens.
D'où vient donc l'impuissance où il se trouve ainsi de passer au delà ? La cause en est exactement comparable à celle qui nous empêche, quand nous apercevons, pour la première fois, un fruit exotique, de nous rendre compte de sa saveur. Dans l'un et l'autre cas, en effet, la même chose manque : un lien d'association par contiguïté établi, dans l'esprit de notre personnage, par des expériences préalables, entre certaines sensations visuelles ou auditives et certaines images ou certaines idées. Quand la vue que j'ai d'un fruit me rappelle l'image visuelle d'un autre fruit analogue, mais que cette image n'est, elle-même, associée au souvenir d'aucune saveur, ma perception ne s'achève pas, parce qu'il me manque un élément pour que je puisse raisonner par analogie. Il en est ici exactement de même. La sonorité du mot entendu me rappelle, peut-être, des sons analogues que je me suis représentés antérieurement. Mais, si ces sons n'ont été associés par contiguïté à aucune idée, leur souvenir n'évoque en moi aucune notion correspondante. Ils restent, pour moi, stériles et morts, parce que rien ne cristallise autour d'eux. Aussi le raisonnement analogique nécessaire à l'intelligence des signes ne s'exécute pas. La phrase entendue traverse l'auditeur, sans qu'il puisse lui assigner une signification.
En veut-on la confirmation ? Qu'on étudie la manière dont nous passons, de la situation dans laquelle nous sommes hors d'état d'interpréter une langue, à celle dans laquelle nous devenons capables, et de la comprendre, et de la parler. Nous ne pouvons pas, la première fois que nous en apercevons un, dire immédiatement le goût d'un kaki du Japon ; mais il suffira que nous ayons, en mangeant un de
te ri \isn\\r.Mi:vr \>wogiqle iHCOHSCIEHT 40
'2S fruits, associé l'image visuelle que nous en avons a celle de son goût, pour que nous puissions, àl'avenir, connaître ce goût, au premier coup d'ceil. C'est par un procédé exactement analogue que nous acquérons le pouvoir de comprendre une langue qui, au début, nous est étrangère.
Distinguons deux cas : 1° celui où, sachant déjà au moins une langue, nous en apprenons une nouvelle ; 2° celui où, ne sachant encore aucune langue, nous apprenons notre propre langue maternelle.
Un Français veut s'instruire dans la langue anglaise. Au début, elle n'est, pour lui, s'il l'entend parler, qu'un groupe de sonorités musicales ; s'il la lit, qu'un groupe de signes juxtaposés sur un papier. Savoir l'anglais, ce sera être passé de ce premier état à un second, où, sons et signes écrits auront, immédiatement, pour lui, une signification. Le passage d'un de ces états à l'autre peut se faire de diverses façons. On apprend, en effet, une langue, soit par une méthode indirecte, soit par une méthode directe. Mais, que la méthode employée soit directe ou indirecte, le travail qu'elle exige, d'abord, est toujours du même ordre. Il s'agit toujours, en effet, de créer, entre certaines représentations et certains mots entendus ou vus, des associations solides, par contiguïté dans le temps.
^Supposons, d'abord, que notre étudiant procède par la méthode indirecte. Il apprend, pour cela, des listes de mots où sont juxtaposés des termes anglais et 1rs termes français correspondants. C'est dire qu'il s'efforce de créer les conditions nécessaires à l'établissement, entre ces termes, d'associations par contiguïté. En répétant ses listes de mots, en les lisant à haute voix, en les recopiant de sa main, en employant des procédés mnémotechniques, il fait tout pour rendre très fortes, et, si possible, indisso-
lubies les associations cherchées. S'il réussit, chaque mot anglais cesse d'être, pour lui, un simple son ou une pure forme visible. Il prend un sens, parce que les sensations ressenties, à son sujet, évoquent le souvenir du mot français correspondant, souvenir qui évoque, à son tour, l'image à laquelle il est associé. Par exemple, la représentation du mot « bred » appelle à la conscience l'image du mot « pain », image qui suscite, à son tour, celle de l'objet que nous désignons par ce nom. Pour fortifier les associations, pour se rompre à la construction logique des phrases, pour s'habituer aux nuances de leur signification, l'étudiant traduit des textes anglais, en français, des textes français, en anglais. Il associe ainsi par contiguïté le souvenir de certains tours français à celui de certains tours anglais. Finalement, il est amené à penser, d'abord, dans sa langue maternelle, puis à raisonner par analogie, et à se dire : « Si je veux formuler en anglais ce que je pense en français de telle manière, il faut que je m'exprime ainsi ; car c'est parce que je l'ai fait que j'ai pu m'exprimer correctement dans une circonstance analogue. »
Supposons, maintenant, que notre étudiant procède par la méthode directe. Il doit, pour cela, ou bien se transporter dans le pays dont il veut apprendre la langue, ou bien fréquenter une de ces écoles où l'on enseigne les langues étrangères, sans prononcer un seul mot dans celle de l'étudiant. Dans les deux cas, le travail qui s'accomplit dans l'esprit du débutant est le même. Le but reste celui que nous disions tout à l'heure : créer certaines associations entre des mots et des idées concrètes et abstraites de choses et d'actions. Mais, au lieu de chercher, ici, à associer le son des mots anglais et leur forme visible à des termes français correspondants, on s'efforce de les associer directement
à la représentation des objets et des actes qu'ils doivent représenter, et que l'expérience, ou le maître, désigne. Par exemple, le professeur montre un chapeau et prononce le mot anglais « hat ». Il met son chapeau sur sa tête et dit la phrase anglaise qui traduit cette opération. Il écrit, en même temps, sur un tableau, et le mot « hat », et la phrase en question. Il n'en faut pas davantage pour créer, chez l'étudiant, une association par contiguïté entre l'objet et l'acte perçus d'une part et les mots et phrases correspondants de l'autre. Cette association se renforce, et par la multiplication des leçons, et par les efforts que fait l'étudiant pour reproduire lui-même, de vive voix ou par écrit, ce qu'il a vu ou entendu : à la limite, elle devient indissoluble. Et les choses ne se passent pas autrement chez celui qui apprend une langue, sans maître, dans le pays même où on la parle. L'effort à faire est seulement, ici, un peu plus délicat. Il faut, en effet, que le novice profite de toutes les occasions pour deviner comment ceux qu'il coudoie appellent tel objet ou telle action, et discerner les tours de langage qu'ils emploient pour exprimer tel ou tel rapport. Personne, en effet, par hypothèse, ne fait rien pour le lui enseigner. Mais le résultat n'est acquis, cette fois encore, que lorsque les associations nécessaires ont été établies. Les manières d'apprendre une langue étrangère, quand on en connaît déjà une, ont donc beau être diverses : elles ne diffèrent, au fond, les unes des autres que par des nuances. Toutes visent, en dernière analyse, au même but. Créer des associations par contiguïté, si possible, indissolubles, entre des sonorités verbales, des aspects visuels correspondants, et certaines représentations.
P^l Seulement, dans les cas que nous venons de supposer, les étudiants possèdent déjà le maniement de
leur langue maternelle. Ils savent, par suite, d'avance» cette chose essentielle : un signe verbal, vocal ou écrit, est un élément perceptif grâce auquel on peut, en raisonnant par analogie, se représenter ce qui se passe, probablement, dans un esprit étranger. Tout leur effort ne tend donc qu'à apprendre un registre nouveau de signes vocaux et visuels et à en associer les articles aux idées correspondantes. Ils sont déjà fixés sur ce qu'ils auront à faire pour les interpréter.
Telle n'est pas la situation du très jeune enfant, au moment où il apprend sa langue maternelle. Celui-là se trouve dans une position infiniment plus délicate. Il ne peut, en effet, obtenir le résultat voulu qu'après s'être dressé à trois ordres d'opérations.
ïl est nécessaire, avant tout, qu'il apprenne à distinguer les sons les uns des autres, et à les prononcer lui-même, en accomplissant certains mouvements de la langue et des lèvres. C'est une chose à laquelle il n'arrive que grâce à des dispositions instinctives, aidées par l'éducation que lui donnent ses parents, par l'imitation de ceux qui l'entourent, et par toute une série de tâtonnements et d'efforts. L* enfant émet quelques voyelles qui font comme un ramage naturel diversement nuancé ; plus tard seulement, il commence à articuler certaines consonnes ; ce n'est que lentement qu'il réussit à les prononcer toutes. DeUx ans, trois ans, parfois davantage, sont nécessaires pour que le résultat soit acquis. L'enfant possède, alors, ce qu'on pourrait appeler le matériel de la parole.
Mais c*est peu. Les sonorités qu'il entend restent pour l'enfant dénuées de sens, tant qu'elles ne sont évocatrices dé la représentation d'aucun objet. C'est, pour lui, une sorte de jeu de les percevoir et de les reproduire ; rien de plus. Le premier progrès décisif se produira, autmoment où, à ces sonorités, vont
s'associer, par contiguïté, des images définies. Un enfant prononce, d'abord, les mots papa et maman, sans but, comme il remue les bras et les jambes, tout simplement pour les remuer. Pour que le jeu ainsi accompli devienne fécond, il faut que le son du mot papa, par exemple, s'associe dans son esprit à un groupe d'images visuelles, tactiles, auditives, etc., représentatives d'une certaine individualité, pendant que le mot maman et le mot toutou s'associeront, de même, à des groupes d'images différents. L'entourage de l'enfant l'aide, le plus souvent, à accomplir cette opération, en répétant indéfiniment devant lui et en insistant pour lui faire répéter toujours le même mot, à l'occasion de la perception du même objet. Il développe ainsi, chez l'enfant, des associations par contiguïté renforcées, entre le son de certains mots et les images de certaines choses.
Ce n'est pas tout. Le travail ainsi fait resterait stérile, si l'enfant ne se rendait pas compte du mécanisme même du langage ; or il ne s'en rendra compte que s'il est amené à exécuter certains raisonnements analogiques. S'il entend le mot papa dans la bouche de quelqu'un, il est nécessaire, pour qu'il le comprenne, non seulement que l'image de son père surgisse à sa conscience, mais encore qu'il se dise : celui qui prononce ce mot a, dans l'esprit, cette même image et veut me la désigner. S'il désire faire surgir, dans la conscience de la personne à laquelle il s'adresse, l'image de son père, il ne fera le nécessaire que si, par un raisonnement instinctif, il se dit : « Quand on veut appeler, dans mon esprit, l'image de mon père, on prononce tel mot ; je dois donc, moi aussi, d'une manière analogue, prononcer ce mot pour obtenir le même résultat ». Amener l'enfant à ce degré de réilexion, c'est assurément le plus difficile. Un enfant ne commence qu'assez tard à com-
prendre les gestes qu'on lui fait ; il lui faut beaucoup plus de temps pour comprendre les paroles qu'on lui adresse ; et c'est encore longtemps après qu'il imite les paroles et s'en sert, à son tour, avec un but conscient. Il se rend pourtant compte, assez tôt, de la puissance de ses cris ; s'ils ont pour effet de faire surgir sa mère, de lui faire donner le sein, de le faire bercer et promener, il les emploie bien vite intentionnellement pour obtenir le résultat qu'il désire. D'où la nécessité, aujourd'hui reconnue, du dressage de la petite enfance ; ce dressage serait-il indispensable, serait -il même possible, si l'enfant n'était pas, très jeune, prédisposé à réagir intellectuellement comme s'il raisonnait par analogie ?
L'interprétation des signes se fait donc bien comme l'interprétation perceptive. Ce qui paralyse l'une comme l'autre, c'est l'absence des conditions nécessaires à l'exécution d'un raisonnement analogique ; ce qui facilite l'une comme l'autre, c'est leur acquisition.
Même conclusion quand on se place à un second point de vue.
Nous avons dit le rôle capital que joue, dans la perception, le mécanisme d'association par ressemblance et de raisonnement analogique par lequel nous apprécions, au premier coup d'œil, les diverses qualités d'un objet nouveau pour nous, mais dont nous connaissons des analogues. Nous retrouvons, dans l'interprétation des signes, un phénomène semblable.
Il n'est pas toujours nécessaire, en effet, pour que nous comprenions le sens d'un mot entendu ou lu pour la première fois, que nous ayons, au préalable, créé, entre lui et certaines de nos idées, des associations par contiguïté. Nous nous rendons compte., à
première vue, de la consistance d'un plafond que nous n'avons jamais touché ; nous sommes, de même, en état d'interpréter, tout de suite, dans certains cas, le sens de certaines expressions.
C'est ce qui arrive souvent, à propos, soit de mots d'une langue étrangère analogues à ceux de notre propre langue, soit de mots dérivés dont nous connaissons la racine, soit de mots composés dont nous comprenons les éléments composants. Dans tous ces cas, le mécanisme de l'interprétation est identique. Si, dans un texte italien, je rencontre le mot « speranza », je n'ai certes pas besoin d'avoir établi, entre lui et l'idée d'espérance, une liaison antérieure pour en comprendre le sens. Sa sonorité et sa structure suffisent à évoquer en moi l'image du mot français « espérance ». conformément à la loi d'association par ressemblance. Celle-ci appelle, à sa suite, conformément à la loi d'association par contiguïté, la représentation des idées auxquelles ce mot est associé chez moi. Il n'en faut pas plus : je raisonne instinctivement par analogie et j'attribue au mot speranza un sens analogue à celui que possède, en français, pour moi, le terme «espérance». Si je sais, de même, la signification du mot latin « divus » et que je rencontre, pour la première fois, le terme « divinus », je n'aurai, certes, pas besoin d'un dictionnaire pour le comprendre. Son aspect suffira, conformément à la loi d'association par ressemblance, a me rappeler le mot « divus » ; celui-ci reparaîtra, avec le cortège des images qui s'y sont associées par contiguïté antérieurement ; d'où la possibilité et le besoin de raisonner par analogie et d'attribuer à « divinus » une signification proche de celle du mot « divus ». Et il en va de même pour les mots composés, même ma] faits. Car si je comprends le grec et le latin, si je rencontre le mot « rhéostat » et si je sais qu'il désigne
un instrument en rapport avec les phénomènes électriques, j'en devinerai facilement le sens. Je me rappellerai, par ressemblance, le verbe grec « rhéô », le verbe latin « stare »; le souvenir de leur sens s'évoquera en moi par contiguïté ; d'où les raisonnements analogiques accoutumés et cette hypothèse : l'instrument ainsi nommé doit avoir pour but d'arrêter plus ou moins un courant électrique. Combien de mots, et dans les langues étrangères et dans la nôtre même, comprenons-nous ainsi d'une manière presque immédiate ?
Il n'est même pas besoin, du reste, que des mots ressemblent à d'autres mots connus de nous, pour que, dans certains cas, nous devinions ainsi leur signification.Nous en comprenons un grand nombre, du premier coup, parce qu'ils sont encastrés dans une phrase, entre d'autres dont nous savons la signification. Nous dégageons leur sens, de la connaissance que nous avons de celui des mots qui les précèdent et les suivent. Or si le contexte est ainsi suggestif, n'est-ce pas, précisément, grâce à un nouveau travail d'association par ressemblance et de raisonnement analogique ? Quand nous suivons le mouvement général d'un morceau dans une langue étrangère et quand nous comprenons le commencement et la fin d'une phrase, nous voyons bien que, si nous avions nousmêmes écrit ce commencement et cette fin, nous aurions voulu dire telle chose au milieu. N'est-ce pas ce qui nous engage à conclure : « L'auteur a voulu exprimer, par le mot dont nous ignorons le sens, cela même que nous aurions voulu dire, si nous avions commencé et fini une phrase comme il a commencé et terminé la sienne ? » Conclusion dictée par un raisonnement analogique.
\ -vEt Jvoici|encore, avec un dernier ordre de faits, une dernière ressemblance de l'interprétation per-
ceptive et de l'interprétation des signes. Nous commettons, en percevant, de fréquentes erreurs, pour nous être fiés à des raisonnements analogiques imprudents. Nous en commettons d'identiques, pour la même raison, dans l'interprétation des signes.
Considérons, en premier lieu, ce qu'on appelle un malentendu. L'individu A parle. Il pense une certaine chose ; il croit l'exprimer en formulant une série de mots. L'individu B écoute ; il entend cette série de mots, mais il attribue, à celui qui parle, des idées qui ne sont pas les siennes. D'où vient donc son erreur ? Évidemment du même mécanisme dont proviennent les erreurs de perception. Je m'imagine ronde une tour que je vois de loin, alors qu'elle est carrée. C'est que : 1° la vision que j'en ai évoque en moi, par ressemblance, les images visuelles d'autres tours d'aspect analogue que j'ai aperçues jadis ; 2° ces images me rappellent diverses impressions tactiles et musculaires que j'ai éprouvées jadis, en même temps queles perceptions auxquelles elles correspondent ; 3° en raison des analogies de l'aspect visuel de la tour que je perçois et de l'image de celles que je me rappelle, je me crois autorisé à conclure que, si j'exerçais tous mes sens sur elle, j'éprouverais des sensations tactiles et musculaires analogues à celles que je me rappelle actuellement. Mon erreur s'explique donc par un raisonnement analogique hâtif exécuté sans contrôle. De même, l'individu B se trompe sur le sens des paroles que l'individu A lui adresse. Si l'individu A prononce les mots qu'il prononce comme il le fait, c'est qu'il attribue, aux expressions qu'il emploie et aux intonations dont il use, une certaine signification, parce qu'il a pris l'habitude de les associer à certaines idées et nuances d'idées. L'individu B qui écoule, ou entend mal ce qui lui est dit, OU ne l'ail pas une attention suilisanle
à la nuance des intonations, ou a pris l'habitude d'associer, dans son esprit, aux mots qu'il entend et aux intonations qu'il perçoit, des idées qui ne sont pas les mêmes que celles de son interlocuteur. Dans les trois cas, l'effet produit reste identique. La similitude des sons qu'il perçoit ou croit percevoir évoque, chez l'auditeur, le souvenir de mots analogues et d'intonations analogues qu'il emploie, quand il a certaines idées et certains sentiments. Il raisonne, alors, par analogie et il attribue à son interlocuteur les idées et les sentiments qu'il aurait luimême, s'il prononçait sur le même ton que lui, les mêmes paroles : d'où l'erreur, produit fâcheux d'un raisonnement analogique hâtif et mal contrôlé.
C'est pour une raison exactement semblable que tant de livres que nous avons lus dans notre jeunesse et qui nous avaient déplu, soit parce que nous les avions trouvés obscurs, soit parce que la finesse nous en avait échappé, soit parce que leur caractère sérieux et abstrait nous avait ennuyés, prennent, à nos yeux, quand nous les relisons plus tard, une signification nouvelle et un intérêt qui nous surprend. Si nous croyons comprendre un auteur, ce n'est pas, en effet, parce que nous connaissons avec certitude le sens qu'il donne aux mots qu'il emploie ; c'est parce que nous savons le sens que nous attribuons nous-mêmes à ces mots et parce que nous nous imaginons, par analogie, que l'auteur doit leur en attribuer un équivalent. Or, tant que nous sommes jeunes, nous ne nous préoccupons pas assez de savoir si un écrivain n'a pas attaché, à certains termes, une signification spéciale ; ayant, d'autre part, peu vu, peu lu et peu pensé, nous n'avons associé, aux mots que nous employons, que des idées assez pauvres et imprécises. Le système d'idées à l'aide duquel nous essayons d'interpréter ce que nous lisons et
entendons est, par suite, insuffisamment exact et nuancé. D'où, tant de contre-sens, de faux-sens et même de non-sens que nous commettons, dans notre jeunesse, en attribuant à un auteur des pensées, des opinions, des sentiments qui ne sont pas les siens. D'où, aussi, tant de jugements hâtifs et tant de surprises, quand nous relisons, plus tard, ce que nous avions malencontreusement apprécié.
Et c'est encore pour le même ordre de raisons que nous commettons tant d'erreurs dans nos interprétations primesautières de mots que nous ne connaissons pas ; par exemple, quand nous jugeons de leur sens, comme nous le disions plus haut, d'après la ressemblance qu'ils présentent avec certains autres mots ou d'après le contexte où ils sont encastrés. Combien de débutants se sont pris et se prendront encore au piège que tend, à leur paresse et à leur ingéniosité, la similitude des termes, celle des tours de phrase, et la tentation si grande que nous avons, à chaque instant, de nous tirer d'affaire par un raisonnement analogique à peine contrôlé ? Un esprit peu averti traduit, sans hésiter, le mot latin a torum » par le mot français « taureau », le mot allemand « Ross » par le mot français « rosse », le mot anglais « hut » par le mot allemand « hut ». Or il se trompe chaque fois et chaque fois il raisonne comme celui qui dirait : un parapluie est un instrument destiné à protéger de la pluie,un parachute est un instrument destiné à protéger des chutes, une paraphrase est donc un instrument destiné à protéger des phrases. L'association des idées fait, dans tous ces cas, son office normal et naturel : elle provoque des flux d'états de conscience. C'est le raisonnement analogique qui produit l'erreur par son intervention inconsidérée.
Ce que nous venons de dire à propos du langage
parlé, nous pourrions le répéter à propos des indices involontaires et des signes volontaires de tout ce qui se produit dans la pensée d'autrui. Je vois un individu les sourcils froncés. Je me dis qu'il est préoccupé ; c'est parce que je me rappelle que, quand je suis dans cet état d'esprit, je fronce les sourcils et parce que j'attribue, à mon personnage, en raisonnant par analogie, des dispositions mentales analogues à celles que je constate chez moi, quand je fais le mouvement qu'il fait à l'heure actuelle. Je me dis, en le voyant fermer les poings, serrer les dents, pâlir, crier, qu'un individu est en colère ; c'est que je me rappelle comment, quand je suis moi-même en colère, j'exécute toute une série d'actes de ce genre, et je lui attribue, en raisonnant par analogie, des émotions analogues à celles qui m'agitent en pareil cas. Je me dis, en voyant un pigeon roucouler autour de sa femelle, qu'il cherche à plaire et qu'il est plein de sentiments tendres ; c'est que je trouve quelque analogie entre les gestes qu'il fait et ceux que je fais moi-même en pareil cas, et je lui attribue, en raisonnant par analogie, des états de sentiment analogues à ceux qui m'animent dans des circonstances semblables. Actes, attitudes involontaires, expressions instinctives ou voulues, gestes, cris, tout cela ne prend, pour nous, un sens que parce que notre esprit réagit en raisonnant par analogie.
Ainsi, lorsque nous supposons, instinctivement' derrière les apparences matérielles de certains objets perceptibles, l'existence de consciences plus ou moins analogues à la nôtre, lorsque nous nous persuadons qu'il se développe dans ces consciences cer-
taines représentations intellectuelles, certains états sentimentaux, certaines déterminations volontaires, c'est toujours parce que, à l'occasion de certaines données sensorielles, nous bâtissons, à l'aide de matériaux que nous fournit un jeu d'associations par contiguïté et par ressemblance, des raisonnements par analogie. Nous nous surprenons à le faire consciemment, quand nous sommes embarrassés et nous tâtonnons. Mais nous le faisons, presque toujours et à chaque instant, d'une manière automatique et tout à fait inconsciente. Qui s'aperçoit qu'il raisonne par analogie, d'après des associations par ressemblance et contiguïté, quand il traite son chien, son chat ou son ami comme un être conscient ? Qui s'en aperçoit, quand il interprète, pour ainsi dire, au vol, le sens des gestes de ses enfants, des paroles d'un orateur, ou de celles d'un écrivain ? Le travail mental qui s'exécute dans les opérations perceptives s'évanouit en inconscience. Il disparaît, de même, dans les opérations par lesquelles, d'après certains indices que nous percevons, nous nous rendons compte de l'existence d'esprits différents du nôtre et des phénomènes psychologiques qui s'accomplissent chez eux. Là encore, l'esprit opère par des réactions immédiates aussi peu aperçues que celles dont dépend la digestion ou la formation du fœtus.
Le raisonnement analogique comme réaction
intellectuelle dans le travail de l'imagination
productrice.
L'analyse des deux fonctions que nous venons d'étudier l'établit suffisamment ; il est bien vrai qu'à chaque instant notre esprit réagit comme s'il procédait à des raisonnements analogiques. Nous pourrions donc arrêter ici la première partie de notre analyse. Mais le rapprochement même des conclusions que nous venons de dégager pose un problème. La perception est une œuvre d'interprétation imaginative. L'intelligence des indices et des signes en est une autre. Est-ce donc par un simple hasard que l'imagination travaille, dans ces deux opérations, comme si elle s'aidait du raisonnement analogique ? Est-ce, au contraire, une de ses lois, soit d'utiliser toujours, soit d'utiliser très fréquemment ce mode de réaction ?
Pour répondre à cette question, nous envisagerons successivement le travail de l'imagination sous ses deux grandes formes : spontanée et volontaire.
L'imagination spontanée est cette espèce d'imagination, dans laquelle notre esprit fabrique des images fictives, en réajustant entre eux des souvenirs, sans aucune réflexion consciente et délibérée. On l'observe au travail dans un grand nombre de cas. Elle se manifeste : 1° dans la rêverie relâchée et nonchalante à laquelle se laisse aller celui qui, comme dit le langage populaire, « est occupé à ne penser à rien» ; 2° dans le rêve naturel et normal du sujet sain qui dort, rêve de cet instant falot où l'individu hésite entre le sommeil et la veille, rêve du sommeil profond, rêve brusque du réveil ; 3° dans le cauchemar et le délire de l'individu endormi ; 4° dans le développement des illusions perceptives chez les sujets éveillés, illusions des personnages normaux, et aussi de ceux dont les sens sont atteints de déformations ou d'altérations; 5° dans l'évolution des hallucinations complexes qui, parfois, se greffent sur les hallucinations simples provoquées par un état morbide, un état d'ivresse, une suggestion hypnotique ; 6° dans ce rêve éveillé aux multiples aspects qu'on nomme la folie délirante. Tous ces phénomènes sont des produits différents d'un seul et même travail mental : la cristallisation spontanée des images.
Allons-nous donc retrouver, dans leur analyse, le raisonnement analogique et son mécanisme ordinaire ?
Rien ne serait plus faux que de rapporter à ce mécanisme unique l'élaboration de tous les produits de notre imagination spontanée. Considérons, par exemple, la rêverie éveillée. Elle aboutit souvent à d'étonnantes fantasmagories imaginatives. Le sujet se voit lui-même dans des situations merveilleuses ; il se croit puissamment riche, hautement estimé,
pourvu d'une situation sociale inespérée; ou bien il se figure au milieu des conjonctures les plus déplorables, et pour lui, et pour les siens, et pour son pays ; il accomplit des actes grandioses de dévouement chevaleresque, de sacrifice, de grandeur d'âme, et, tout à coup, il se retrouve, tel un des héros de Daudet, assis dans un omnibus, et brandissant un parapluie en prononçant des paroles incohérentes. Qui ne connaît ces échappées imaginatives, pendant lesquelles le rêveur se promène parmi des aventures inédites, et des paysages souvent inconnus ? Quand la rêverie atteint cette intensité, elle est bien et vraiment créatrice. Mais elle est, parfois, beaucoup moins nettement productrice. Le relâchement intellectuel n'a très souvent qu'un effet : provoquer une succession plus ou moins rapide d'images-souvenirs qui, ou se suivent tout simplement, ou s'évoquent les unes les autres, mais sans se fondre en un tout bien défini. Et, sans doute, l'imagination joue, même ici, un certain rôle. Car il est décidément impossible de distinguer, dans la pratique, où finit la mémoire et où l'imagination commence. Théoriquement, est souvenir toute reproduction exacte d'une représentation passée; est image fictive toute image d'un objet que nous n'avons jamais aperçu antérieurement tel que nous nous le représentons. Mais, pratiquement, où découvrir une seule image-souvenir qui soit une reproduction absolument parfaite d'une représentation d'autrefois ? Tout souvenir est toujours simplifié, schématisé; il a, par conséquent, quelque chose de fictif. Même réduite à une succession de souvenirs simplement juxtaposés, la rêverie est donc, en dernière analyse, un travail mental surtout imaginatif.
Cela posé, comment le nier ? Les phénomènes observables dans les états de rêverie sont trop com-
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plexes et trop divers pour qu'ils soient tous explicables par une formule unique. Certains d'entre eux procèdent, assurément, du raisonnement analogique; mais d'autres ne dépendent que du simple jeu de l'association des idées; d'autres proviennent d'ailleurs, sans que nous puissions dire exactement de quoi. Je me rappelle, qu'en rêvassant, je viens de me représenter successivement un paysage qui m'est familier, un voyage que j'ai fait en Espagne il y a quelques années, un livre à couverture rouge que je viens de lire et dont le titre m'échappe, le visage d'un ami absent ; le tout a abouti à la représentation anticipée d'un déplacement que je compte faire pendant les vacances et à celle d'une série de promenades où je me suis vu, d'avance, engagé et dont j'ai prévu les compagnons et les péripéties ; puis mon esprit s'est plongé, tout à coup, dans des pensées mélancoliques et j'ai 'ruminé les préoccupations graves que me cause le sort de certains des membres de ma famille... Quels sont les liens qui rattachent entre eux ces éléments divers de mon rêve éveillé ? Sans doute, c'est par analogie avec le souvenir d'excursions déjà faites que je me figure celles que je ferai cet été. Sans doute, j'entrevois un jeu plus ou moins net des associations d'idées par contiguïté et par ressemblance dans l'évocation de certaines des images qui défilent ainsi dans ma conscience. Seulement cela ne suffit pas à tout expliquer. Le développement de chaque partie de la rêverie a bien l'air de dépendre surtout de ces deux ordres de facteurs. Mais pourquoi, après avoir rêvassé à un sujet, est-ce à un autre que je songe? La psychologie, très souvent, ne peut répondre, et c'est, peut-être, dans la physiologie qu'il faut en chercher la cause : congestion ou innervation successive, d'abord, d'une région du cerveau, puis d'une seconde, puis d'une
troisième, sans loi précise, sans règle rigoureuse, avec apparition concordante, à la conscience, d'une suite d'images bigarrées et hétéroclites.
Et, naturellement, la même observation s'applique, soit aux rêves normaux de l'homme endormi, soit à Ja série de ces rêves morbides qui s'échelonnent, du simple cauchemar au délire onirique, et du délire onirique à celui de l'aliénation mentale. Beaucoup de ces phénomènes sont aussi inexplicables, dans l'état actuel de la science psycho-physiologique, que le sont ceux de la rêverie éveillée. Ils se réduisent à des suites d'images incohérentes et décousues. N'est-ce pas ce qu'a remarqué M. Foucault en se faisant réveiller au plus profond de son sommeil ? En général, les rêves de cet état ne forment que des séries de tableaux sans rapport véritable les uns avec les autres, et proprement incohérents. N'est-ce pas aussi ce qu'on peut constater dans l'étude de certains déments? Ils parlent indéfiniment, sans rien dire qui ait un sens, et leur délire morbide se résout en un flux d'images incohérentes et désordonnées. La science de demain aura, peut-être, de quoi expliquer les bizarreries de ces formes du travail imaginatif spontané. Celle d'aujourd'hui ne peut que les constater et avouer qu'elle ignore, en grande partie, Î3 mode de fonctionnement de notre phonographe imaginatif.
Mais s'il y a ainsi des formes du rêve normal et morbide où l'imagination spontanée semble produire en dehors de toute loi, il y en a d'autres dont le Caractère est tout différent. Tels sont les rêves et les délires d'interprétation. Énumérons-en,j d'abord, les principaux types.
11 y a, en premier lieu, toute une catégorie de rêves normaux qui semblent occasionnés, chez le dormeur sain ou malade, par des excitations senso-
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rielles d'origine eoderne. Ces excitations sont la source de sensations qui restent plus ou moins inaperçues du dormeur, mais servent de centre à une cristallisation d'images qui s'opère en lui. Nul n'a, mieux que Maury (1), démontré l'existence de phénomènes de cette espèce. Maury expérimente sur lui-même. Un aide est chargé, quand il le verra complètement endormi, d'agir sur un de ses sens par un procédé quelconque et de le réveiller quelques instants après. Maury note son rêve, se fait indiquer les excitations sensorielles qu'il a subies et examine s'il n'y a pas quelque rapport entre les deux. L'expérience met ce rapport en évidence dans un très grand nombre de cas. Par exemple, chatouillé avec une plume aux lèvres et à l'extrémité du nez, Maury rêve qu'on le soumet à un horrible supplice, qu'un masque de poix est appliqué sur sa figure, puis arraché brusquement de manière à déchirer la peau des lèvres, du nez et du visage ; l'oreille excitée par les vibrations d'une paire de pincettes sur laquelle on frotte des ciseaux d'acier, il rêve qu'il entend le bruit des cloches ; ce bruit se change en celui du tocsin ; Maury croit revivre les journées de 1848; ayant reçu sur le front une goutte d'eau qui glisse sur son visage, il rêve qu'il voyage en Italie, qu'il fait très chaud et qu'il boit du vin d'Orviète. Phénomènes analogues à propos d'une bouteille d'eau de Cologne placée sous le nez, de l'odeur d'une allumette soufrée enflammée, de la lueur d'une lumière enveloppée d'un papier rouge et promenée devant les yeux. Le rêve est visiblement, dans tous ces cas, une interprétation spontanée d'une sensation d'origine externe; celte sensation sert d'amorce au travail mental ; les images cristallisent autour d'elle et à sa suite.