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attente dans cette formule : « Une pierre, en tombant dans un étang, produit du bruit, des ronds, des éclaboussures. » J'aurai traduit ainsi, dans une proposition générale, les résultats acquis, grâce à la vérification répétée de conclusions suggérées par une série de raisonnements analogiques successifs. Induire, c'est donc prévoir l'avenir en se fiant à l'analogie du passé.
Du reste, les expériences confirmatives des inductions que nous hasardons, en raisonnant par analogie, ne nous paraissent, en effet, confirmatives que parce que nous raisonnons encore par analogie, à propos de chacune d'entre elles. Je me suis dit, à l'occasion de certaines constatations particulières: « Il doit exister une liaison constante entre A et B », hypothèse dictée par le raisonnement analogique. Partant de là, j'examine si, en fait, A étant produit, B se produit; A étant supprimé, B est supprimé ; A étant varié, B varie. Je constate, par exemple, trois fois, en réalisant chaque type d'expérience que mes prévisions sont justifiées. Me voilà rassuré sur mon hypothèse. Mais n'est-ce pas, ici encore, parce que je suis convaincu que, si je recommence indéfiniment chacune des expériences que j'ai faites trois fois, chacune de ces expériences recommencera indéfiniment à tourner de la même manière ? Or d'où me vient cette conviction, sinon d'un nouveau raisonnement analogique ? Je table sur les constatations faites ; je me persuade que, chaque fois que des circonstances analogues seront reproduites, des constatations analogues se reproduiront.
Mais alors, comment prétendre réduire le raisonnement analogique à un raisonnement composé d'une induction suivie d'une déduction? Si nos analyses sont exactes, ce n'est pas parce que nous induisons que nous raisonnons par analogie. C'est parce que nous
raisonnons par analogie que nous induisons. Il y a, peut-être, un intérêt logique à se figurer un raisonnement analogique comme une combinaison d'inductions et de déductions. Du point de vue psychologique, décomposer ainsi le raisonnement par analogie, c'est en falsifier la nature.
Et ceci nous ramène au raisonnement déductif. Assurément, celui-ci ne saurait être réduit directement à une forme du raisonnement analogique. Mais ne pourrait-il pas se faire qu'il en dépendît indirectement?
La psychologie du raisonnement a priori le démontre très fortement. Ses conclusions ne nous paraissent nécessaires comme elles le font que parce que nous admettons tacitement certains principes! On appelle ceux-ci les axiomes. On pourrait les appeler aussi bien les postulats de la démonstration. Par exemple, lorsque j'ai posé les propositions suivantes : tout homme est raisonnable, et tout nègre est homme, je me sens comme contraint d'en conclure que, par conséquent, tout nègre est raisonnable. De même, lorsque j'ai posé les équations suivantes : A = B, B = C, je me sens comme contraint d'en conclure que, par suite, A = C. Or pourquoi éprouvai-je ce sentiment de contrainte, sinon parce que je pense comme si j'admettais certaines propositions universelles et je leurs attachais une valeur absolue ?|
Supposons, pour un instant, que mon esprit soit fait de telle façon qu'il puisse croire une chose à la fois elle-même et son contraire en même temps et sous le même rapport. La conclusion du syllogisme ci-dessus ne lui paraîtra plus aucunement nécessaire. Si je puis admettre, en effet, que tout homme peut être, à la fois, raisonnable et non raisonnable, le double fait que tout homme soit raisonnable et que tout nègre soit homme ne signifiera plus rien de nécessaire à mes yeux.
Supposons, de même, pour un instant, que mon esprit soit fait de telle façon qu'il puisse admettre, à la fois, que deux quantités égales à une même troisième sont et ne sont pas égales entre elles. Le double fait que A = B et B = C n'entraînera plus nécessairement, à mes yeux, l'égalité de A et de C.
Qu'est-ce à dire ? Que les conclusions de mes raisonnements a priori se ressemblent toutes par un point. Elles ne me paraissent établies que parce que je postule certains principes. Or ces principes sont assurément beaucoup plus généraux que les lois ordinaires de la nature. Il ne leur sont pas moins extrêmement analogues. Ne nous disent-ils pas, en effet, comment les choses se passent d'une façon constante dans l'univers tel que nous le connaissons ?
Mais alors une question se pose à leur sujet. Assurément, chez l'individu actuel, la disposition à penser, comme s'il avait conscience de certains axiomes et comme s'il les considérait comme universels et nécessaires, est devenue tout à fait instinctive. L'individu humain civilisé pense, dès sa première heure, comme s'il avait la certitude de certains principes, de même qu'il digère et marche suivant certaines lois. Estce à dire que cette disposition existait déjà, chez nos lointains ancêtres ? Est-ce à dire qu'elle ne soit pas l'effet d'inductions suggérées, d'abord, par le raisonnement analogique, confirmées, pendant des milliers de générations, par l'expérience, et transmises héréditairement ? Question qui n'est, assurément, pas résolue ; question qui n'est, peut-être, susceptible d'aucune solution vérifiée ; mais, en tout cas, question inévitable. Or si, par hasard, une telle question devait être tranchée dans un sens affirma tif ne faudrait-il pas voir, en dernière analyse, dans les raisonnements déductifs eux-mêmes, des dépendances indirectes du raisonnement par analogie ?
Et voilà que, par un remarquable retournement des choses, le raisonnement analogique, non seulement ne nous apparaît pas sous la forme d'une combinaison d'inductions et de déductions inconscientes, mais encore semble être le nerf caché, et de nos inductions, et, peut-être, de nos déductions elles-mêmes.
Le raisonnement analogique, nous disait-on, est un raisonnement composé qui procède de deux modes de raisonnement plus simples que lui. N'est-il pas, au contraire, le mode de raisonnement le plus élémentaire, mieux encore, le seul élémentaire, le seul primitif ?
On aboutit exactement au même résultat en suivant une tout autre voie.
L'étude des animaux même les plus relevés le démontre. Pas un seul n'est capable des opérations mentales qui mènent à des connaissances scientifiques et permettent d'en tirer ensuite des applications pratiques. Non seulement aucun animal n'a jamais découvert, de lui-même, une série de théorèmes mathématiques, non seulement on n'en a jamais vu d'occupé à formuler et vérifier des lois de la nature, mais encore pas un seul n'a montré les facultés suffisantes pour apprendre à entretenir du feu, à l'allumer, à l'utiliser. Un chien, un chat, un singe, manifestent, assurément, dans leur conduite, une intelligence réelle. Mais leur intelligence est bornée. Seul, de tous les vivants que nous connaissons bien, l'homme cultivé s'est montré capable d'induction et de déduction scientifiques. Seul, il a su établir des lois vérifiées et en tirer des conséquences logiques. Seul, il a manifesté la présence en lui d'une raison.
Or, en même temps que cette vérité, l'observation
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en met une autre en lumière. Impossible de savoir exactement comment s'opère le travail de l'esprit chez les animaux. Mais une chose est certaine. Tout se passe, dans la conduite de quelques animaux supérieurs, comme si, dans une multitude de cas, ils procédaient, eux aussi, à des raisonnements analogiques. Tout se passe donc, chez eux, comme si, incapables d'inductions et de déductions rationnelles, ils étaient capables de raisonnements par analogie.
L'étude de la perception, telle qu'elle paraît s'exécuter chez certains animaux, fournit, ici, un premier indice assez incertain, mais notable.
A vrai dire, quelques types d'êtres vivants et probablement conscients sont de telle nature que nous sommes hors d'état de nous figurer, et ce qu'ils perçoivent, et comment ils le perçoivent. Considérons un insecte : une abeille, par exemple. Elle possède une série d'organes que nous appelons un système visuel. Mais ses yeux à facettes et les yeux séparés qu'elle porte sur le front, s'ils paraissent sensibles à la présence de la lumière, développent-ils, chez elle, des visions lumineuses, colorées et ordonnées dans un espace à trois dimensions comme le sont les nôtres ? Elle a, d'autre part, des antennes qui semblent jouer un rôle capital dans la manière dont elle se dirige par rapport au monde extérieur ; mais comment ces antennes lui servent-elles comme elles le font ? Lui fournissent-elles exclusivement des représentations du toucher ? Lui en procurentelles d'autre nature ? Ces représentations ont-elles la moindre analogie avec les nôtres ? Autant de problèmes au sujet desquels nous sommes et serons toujours réduits à des conjectures invérifiables. Le monde psychologique qui se développe, sans doute, dans la conscience d'une abeille est de telle nature que nous ne pouvons nous en faire aucune idée exacte.
Il est même possible qu'étant donné la différence de structure qui existe entre une abeille et nous, nous ne puissions, par aucun moyen, en avoir une idée quelconque. Nous sommes, peut-être, aussi incapables de nous figurer des représentations d'abeille qu'un aveugle né non opéré peut l'être de se représenter des couleurs.
Seulement d'autres animaux et d'autres espèces nous ressemblent infiniment davantage, et par leur structure, et par leurs actions. Tels sont les vertébrés, et, plus spécialement, les oiseaux et les mammifères.
Or, assurément, même parmi les espèces de cet ordre, beaucoup semblent être, dès la naissance, mieux organisées que la nôtre, et pour sentir, et pour interpréter les sensations. Spalding a fait, sur ce sujet, des expériences connues et convaincantes. Un poussin qui vient de sortir de l'œuf, un canard récemment éclos, non seulement savent se tenir sur leurs pattes, et courir en tous sens, mais encore se comportent comme s'ils étaient en état de mesurer immédiatement, par la vue, les distances des objets et de se diriger d'après elles ; un poussin sait, tout de suite, happer une mouche au passage, attraper un grain de mil à une distance donnée, traverser, sans se choquer nulle part,- un réseau compliqué de bouts de bois plantés en terre. En quoi il ne ressemble guère au nouveau-né humain.
Mais, à côté des espèces de cette catégorie, beaucoup d'autres ont des façons d'agir qui semblent trahir une organisation perceptive primitivement incomplète.
Les poussins et les canetons sont assez exceptionnels dans le monde des animaux supérieurs. La plupart des jeunes oiseaux et des mammifères sont bien éloignés d'être en état de courir immédiatement dans
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tous les sens et de se conduire comme en connaissance de cause. Ils sont, au contraire, extrêmement misérables, entièrement à la merci de leurs parents, forcés d'apprendre, sous leur direction, à utiliser leurs pattes, leurs ailes, leurs aptitudes. Et, sans doute, il est hasardeux d'en conclure qu'une éducation leur est nécessaire, non seulement pour l'utilisation de leurs membres, mais encore pour la perception complète de leur milieu. Toutefois, au moins en ce qui concerne quelques espèces, des indices permettent ici un soupçon.
L'un des ordres de faits les plus significatifs pour mettre en évidence le jeu du raisonnement analogique dans la perception extérieure est, nous nous le rappelons, l'observation des erreurs que nous commettons en interprétant nos sensations.
Or l'étude des animaux le démontre. On peut amener certains d'entre eux à se tromper, dans des circonstances déterminées, comme nous le faisons nous-mêmes, quand, à propos d'une donnée sensorielle, nous bâtissons des raisonnements analogiques mal fondés.
L'étude de certains des pièges que l'on tend et qui réussissent est suggestive à cet égard. Beaucoup d'entre eux ne peuvent produire leur effet qu'en poussant l'animal à interpréter à faux une sensation. On prend des maquereaux en accrochant, à un hameçon traîné derrière une barque, au bout d'une ligne, soit un morceau de toile rouge, soit un simple tuyau de pipe en terre. Les perches, les brochets, se précipitent sur une cuiller d'argent que l'on fait luire à leurs yeux en la faisant danser dans l'eau. Des canards sauvoges se posent dans la région des gourbis d'où le chasseur les guette, attirés par la vue de faux canards en bois qui flottent sur un étang et que le chasseur agite de temps a autre avec des ficelles. Beaucoup d'oiseaux viennent, attirés par un bruit
qui imite leurs cris de rappel. Ces exemples qu'on pourrait multiplier prouvent tous une même vérité. Beaucoup d'animaux, dans beaucoup de cas, se comportent comme nous le faisons nous-mêmes devant le bouquet magique dont nous avons parlé. On crée, pour eux, une sensation de la vue, de l'ouïe, de l'odorat. On amorce ainsi, dans leur conscience, certains flux de souvenirs. On les incite à procéder à un raisonnement analogique inconscient, comme ceux que nous faisons nous-mêmes. S'ils se conduisent comme s'ils l'avaient, en efîet, exécuté, n'est-ce pas une première présomption en faveur de l'opinion de ceux qui les en croient capables ?
Cette présomption est heureusement confirmée par une constatation indiscutable. Certains animaux comprennent les gestes, les cris, les paroles. Ceux qui possèdent un chien familier savent à quel point un animal de ce genre entre, pour ainsi dire, en conversation avec son maître. Non seulement il devine, d'après une simple intonation de la voix, que l'on est satisfait de lui ou irrité, qu'on lui permet ou lui défend quelque chose, non seulement un coup de sifflet, un geste brusque ou doux, un regard amènent, de sa part, des réactions caractéristiques, attitude repentante, geste de faire le beau, saut pardessus une barrière, etc., mais encore beaucoup de chiens comprennent, comme des petits enfants, des phrases précises qu'on leur adresse : On leur dit : « va manger ta soupe », et ils y vont ; « viens chercher du sucre », et ils accourent ; « allons nous promener », et ils sautent de joie ; « va-t'en » et ils partent, la queue basse. Ils attachent donc, aux signes que leur maître emploie avec eux, un sens analogue à celui-là même que ce maître leur attribue. Ils font mieux. Sans parler, ils savent, et par leurs gestes, et par les nuances de leurs cris témoigner de
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leurs désirs, celui d'être caressé, de manger, de faire ouvrir une porte. Ils ne comprennent donc pas seulement les signes qu'on leur adresse. Ils prennent l'initiative d'en faire.
Et les animaux supérieurs n'ont pas besoin de vivre familièrement avec les hommes pour interpréter des signes et en user volontairement. Les adultes d'une même espèce se comprennent entre eux. Ils s'entendent à l'aide de gestes et de cris nuancés. Un chien sait fort bien en menacer un autre : il montre les dents et gronde ; le menacé n'ignore pas ce que cela veut dire, et il en tient compte. Les oiseaux de beaucoup d'espèces ont des gammes de cris. Les uns ont pour but d'appeler les individus de la même bande ; tels, les cris de rappel des perdreaux, des courlis, des chevaliers. D'autres ont pour objet de les mettre en garde contre un danger; telles, les notes spéciales que poussent, les sentinelles placées autour de leurs bandes par les pluviers, les oies sauvages, les barges, et tant d'autres espèces. Les hirondelles adultes, au moment où les jeunes commencent à voler, inspectent, pour eux, les lieux où ils couchent le soir. Si elles constatent quelque chose d'anormal, elles poussent des cris d'une certaine modalité : les jeunes restent éloignés. Si la place est libre et sans danger, elles poussent d'autres cris : les jeunes viennent immédiatement se poser. Lubbock a établi, à l'aide d'expériences minutieuses, que les fourmis, les abeilles, les guêpes se communiquent les unes aux autres des nouvelles simples. Qui regardera, d'ailleurs, des coqs, des poules et leurs poussins sans être entièrement convaincu de leur aptitude à communiquer entre eux ? Le coq offre à sa poule un grain qu'il vient de trouver et se rengorge pour ce beau geste. La poule appelle ses poussins, les guide, les fait fuir d'après ses gloussements.
N'y a-t-il donc pas là une seconde raison de penser que l'aptitude à raisonner par analogie existe ailleurs que dans l'humanité ? Nous l'avons montré dans un chapitre antérieur. Nous ne comprenons un signe que parce que nous faisons le raisonnement analogique suivant : « Lorsque je fais tel signe, c'est que j'ai telle idée ou tel sentiment. Puisque telle personne me fait ce même signe, elle doit donc avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments que j'ai moi-même en pareil cas. » Nous n'avons, d'autre part, l'idée de faire un signe que parce que nous nous disons : «Lorsque telle personne me fait tel signe, je comprends qu'elle a telles idées et tels sentiments ; si je fais, à mon tour, le même signe, d'autres comprendront que j'ai, moi aussi, telles idées et tels sentiments. » Tout le mécanisme de l'intelligence et de l'usage des signes est ainsi dominé par le raisonnement analogique. D'où cette conclusion. Puisque beaucoup d'animaux comprennent la signification des signes comme nous la comprenons nous-mêmes, et puisque beaucoup d'entre eux ont l'idée de se servir de signes pour exprimer leurs sentiments, tout se passe, encore une fois, chez eux, comme s'ils étaient capables de raisonner par analogie.
Mais il y a mieux. Tous les animaux supérieurs et même beaucoup d'animaux inférieurs sont capables de s'instruire par V expérience. Le pourraientils donc, s'ils ne raisonnaient pas par analogie ?
Qu'est-ce que s'instruire par l'expérience ? Considérons, pour nous en rendre compte, un exemple particulier. Un chien voit, dans une cuisine, un morceau de viande ; il s'en approche pour le manger ; il est surpris et battu; l'expérience le prouve ; un chien qui est passé par des épreuves de ce genre ne se laisse plus prendre ; il résiste à la tentation, ou n'y cède qu'avec des précautions multiples. D'où vient donc
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une telle prudence ? Évidemment de ce que notre animal s'est instruit par l'expérience. Mais comment l'expérience lui a-t-elle servi à s'instruire ? On ne le comprendrait assurément pas, si l'on n'admettait pas que cet animal sait jusqu'à un certain point, ou raisonner par analogie, ou accomplir des opérations mentales équivalentes au raisonnement analogique. Il a souffert à l'occasion d'un morceau de viande posé dans certaines conditions. Il aperçoit maintenant un autre morceau de viande posé dans des conditions analogues. La représentation qu'il a du second et de ce qui l'entoure lui rappelle, par ressemblance, celle qu'il a eue antérieurement du premier et de ce qui l'entourait. Le souvenir qui s'évoque ainsi en lui s'accompagne, en raison des contiguïtés antérieures, de celui des impressions douloureuses qu'il a ressenties, en subissant les coups de bâton qu'il a reçus. Finalement, il s'abstient du morceau de viande tentateur. N'est-ce pas parce que, plus ou moins obscurément, il se dit : « Dans des conditions analogues, je ne me suis pas défié ; j'ai été battu et j'ai dû souffrir. Si j'agis comme la première fois, je serai battu une seconde fois et je souffrirai d'une manière analogue » ? Et, naturellement, il ne se représente pas cela par des mots. N'est-ce pas tout de même raisonner par analogie ?
Le même raisonnement préside à tous les actes qu'un animal quelconque exécute d'après les données de son expérience passée. Car si un a nimal sait, quand il a faim, que certaines choses sont bonnes à manger et doivent être recherchées, quand il a froid que certains lieux sont abrités et certains gites sont recommandables, quand il a peur, que certains endroits présentent une sécurité et certaines précautions sont à prendre, n'est-ce pas parce qu'il a déjà eu l'occasion de constater tout cela dans
des circonstances antérieures, analogues à celles où il se trouve, et parce qu'il raisonne, en vue du futur, par analogie avec ce qu'il a constaté dans le passé ? Et n'est-ce pas pour le même motif qu'il évite certaines choses et certains actes, comme mauvais dans les circonstances où il se trouve ? N'estime-t-il pas les dangers de demain d'après l'analogie des dangers courus hier ? Ne combine-t-il pas ses actes en vue de l'avenir d'après l'analogie de ceux qui lui ont servi ou lui ont nui antérieurement ? Et assurément certains animaux font certaines actions, poussés par un instinct inné qui les conduit. Mais la plupart d'entre eux ne doivent que fort peu à l'instinct. Ils se dirigent presque toujours d'après les résultats de leur expérience propre.
Que ceux qui seraient tentés d'en douter se rappellent le dressage et les méthodes qui le produisent. Une multitude d'animaux, depuis les éléphants jusqu'aux puces, sont susceptibles d'être plus ou moins parfaitement dressés. Or les procédés des dresseurs sont toujours du même ordre. Ils consistent à amener les animaux à vouloir exécuter certains actes, quand on leur fait certains signes, et s'abstenir de certains autres, quand on leur en fait certains autres ; on associe, pour cela, dans leur esprit, l'idée de l'obéissance, avec le souvenir d'une récompense agréable, l'idée de la désobéissance, avec celui d'une punition pénible ; d'où un travail d'esprit qui équivaut aux raisonnements analogiques suivants : « Mon maître me fait tel signe : quand j'ai désobéi dans une circonstance analogue, j'en ai éprouvé telle souffrance ; quand j'ai obéi dans une circonstance analogue, j'en ai éprouvé tel plaisir ; si je désobéis, je vais éprouver une souffrance analogue; si j'obéis, je vais ressentir un plaisir analogue. » Le résultat peut être obtenu d'une manière souvent très simple, grâce à l'intelli-
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gence naturelle de l'animal qu'on dresse. M. Hachet Souplet (1) fait apparaître, dans une cage de pigeons, une boule rouge. Il sert, quelques instants après, une pâtée et des grains dans un certain coin de la cage. Il répète cet exercice avec régularité. Bientôt, dès que les pigeons voient la boule rouge, ils viennent d'eux-, mêmes dans le coin de la cage où l'on a l'habitude de leur donner leur nourriture. Les mouettes qui fréquentaient jadis le Rhône, à Lyon, pendant l'hiver, en faisaient tout autant. Certains habitants des quais leur jetaient du pain, de leurfenêtre, à des heures déterminées. Il n'en fallait pas plus pour que, au bout de quelques jours, h l'heure dite, elles viennent se poser sur la fenêtre d'où l'on avait l'habitude de les servir. De tels animaux agiraient-ils ainsi s'ils n'exécutaient pas l'équivalent de nos propres raisonnements analogiques ?
Tout se passe donc, chez certains animaux, comme si les hommes n'étaient pas les seuls êtres vivants et conscients capables de raisonner par analogie.
D'où la conclusion même à laquelle nous aboutissions tout à l'heure par une autre voie. On nous assure que le raisonnement analogique n'existe pas, mais se réduit à deux opérations rationnelles accouplées : une induction, d'abord, une déduction, ensuite. Or voilà que nous faisons cette constatation : beaucoup d'animaux se comportent comme s'ils faisaient des raisonnements analogiques. Ou donc il va falloir admettre que les animaux en question sont capables d'exécuter des inductions et des déductions comme nous le pouvons nous-mêmes ; ou il va falloir admettre que le raisonnement analogique n'est pas composé d'une induction et d'une déduction ; ou il va falloir admettre que des effets semblables à ceux