Cf. Stuart-Mill, Logique, t. II, liv. II, chap. xx
Et d'abord, l'expérience le prouve : se fier au raisonnement analogique, c'est, dans une multitude de cas, se condamner à l'erreur. On peut le constater, et dans la théorie, et dans la pratique.
N'est-ce pas pour avoir raisonné faux par analogie que tant de théoriciens ont introduit, dans les sciences, les métaphysiques, les religions, tant de questions, d'idées, de doctrines, non seulement inexactes, mais même parfois tout à fait saugrenues ? Pourquoi Lucrèce s'imaginait-il, en voyant les vers de terre surgir du sol après la pluie, qu'ils étaient engendrés directement par la terre mouillée, sinon parce qu'il se rappelait comment le jeune sort de sa mère, et parce qu'il concluait hâtivement, d'une analogie des apparences, à une similitude des réalités ? Pourquoi la plupart des géographes de l'antiquité se refusaient-ils à admettre l'existence d'antipodes habitées par des hommes, si ce n'est parce qu'ils se rappelaient qu'un individu organisé à la manière humaine peut bien circuler sur un plateau, mais ne peut pas marcher dessous, la tête en bas et les pieds en l'air, et parce qu'ils en concluaient, par analogie, que la vie, aux antipodes, serait impossible pour un être humain ? Pourquoi tant d'astronomes du temps jadis ont-ils cru nécessaire d'attribuer, aux astres errants, une âme consciente et capable de vouloir, sinon parce qu'ils se rappelaient que les mouvements qu'eux-mêmes exécutaient dépendaient de leurs propres décisions conscientes, et parce qu'ils en concluaient, par analogie, que les mouvements des astres qu'ils apercevaient ne s'expliqueraient pas, s'ils ne possédaient pas, eux aussi, et une conscience, et une volonté ?
Et n'est-ce pas aussi pour avoir raisonné faux par analogie que nous accomplissons, dans la pratique, tant d'actes qui aboutissent aux déceptions les plus
graves ? Un touriste s'enlise dans des sables mouvants ; un patineur s'engloutit dans l'eau d'un étang insuffisamment gelé ; un alpiniste s'effondre avec un bloc de rocher auquel il s'est cramponné, mais qui cède et l'emporte avec lui. Dans tous ces cas (et l'on pourrait en citer des quantités du même ordre), d'où viennent, et l'erreur commise,et l'accident qu'elle cause, si ce n'est de raisonnements analogiques inexacts ? Si nos personnages croient pouvoir, l'un, s'avancer sur une surface sablonneuse, le second, se risquer sur la glace, le troisième, se tenir à un rocher qui présente des prises, c'est qu'ils se rappellent qu'ils ont pu eux-mêmes ou que d'autres ont pu, soit impunément, soit même utilement agir de cette façon-là dans des cas analogues ; c'est qu'ils jugent, en raison de l'analogie apparente de ces cas, qu'ils obtiendront, dans les circonstances présentes, des effets analogues à ceux qu'ils savent s'être produits antérieurement ; bref, c'est qu'ils se fient aveuglément à un mode de raisonnement dont, justement, on ne saurait trop se défier.
Mais ce n'est pas seulement l'expérience qui invite à la prudence dans le raisonnement par analogie. Des motifs d'ordre rationnel en font autant.
Tout raisonnement analogique repose, en effet, sur un postulat fondamental plus ou moins inconscient. Ce postulat est le suivant : « Lorsque deux ou plusieurs objets sont semblables par certains points, ils le sont encore par certains autres. » Il suffit, pour le dégager, d'examiner d'un peu plus près le mécanisme de l'inférence dans les exemples précédents. Je n'hésite pas à conclure que la glace que je vois pourra porter le poids de mon corps ; c'est que je constate une ressemblance entre l'aspect qu'elle offre à ma vue et celui qu'offrait la glace qui m'a porté jadis ; d'où provient doncTma^conviction ?
De ce que j'admets implicitement que deux choses semblables par un point doivent l'être encore par d'autres. Lucrèce affirme que les vers de terre naissent spontanément de la terre mouillée ; n'est-ce pas parce qu'il constate une ressemblance entre la façon dont beaucoup de jeunes sortent de leur mère tout vivants et celle dont les vers apparaissent après la pluie ? N'est-ce pas, par suite, parce qu'il admet implicitement que deux phénomènes, semblables par un de leurs côtés, doivent l'être encore par un autre ? La même analyse fournit les mêmes résultats, quel que soit le raisonnement analogique considéré. Quand nous avons posé, en vue d'un syllogisme, que 1° tout chien est vertébré, et que 2° Azor est chien, nous nous sentons comme contraints d'en conclure qu'Azor est nécessairement vertébré ; c'est parce que nous sentons bien, sans nous le formuler, qu'un être, comme un chien, ne peut pas être à la fois lui-même et son contraire en même temps et sous le même rapport, c'est-à-dire vertébré partout et non vertébré dans Azor. Ce principe tacite est le postulat caché dont notre conviction procède. Lorsque nous exécutons un raisonnement analogique, notre conclusion ne s'impose à nous que pour un motif semblable. Seulement, c'est sur un postulat différent que notre conviction se fonde et ce postulat est singulièrement hasardeux. Car il n'a point l'allure d'un axiome, mais celle d'un principe étrangement douteux. Il n'est nullement évident, en effet, que la similitude partielle de deux ou de plusieurs objets entraîne l'existence, entre eux, de similitudes plus complètes. Les exemples fourmillent de choses qui, très analogues par certains de leurs caractères, diffèrent profondément les unes des autres par ailleurs. Comment donc se fier à un raisonnement fondé sur un ,tel postulat ? Sans doute, ce raisonne-
ment pourra, dans certains cas, se trouver juste. Dans combien d'autres sera-t-il radicalement faux ? En somme, l'expérience et la réflexion concourent également à l'établir : le raisonnement analogique ne doit, en aucune circonstance, être considéré, à lui seul, comme une preuve suffisante de sa conclusion. Tout ce qu'il peut logiquement, c'est créer, en sa faveur, une présomption, une probabilité variable (1). Cette probabilité reste très faible, quand la proposition qu'on prétend prouver repose sur la constatation de ressemblances peu nombreuses et peu importantes entre les objets sur lesquels porte la réflexion. Elle peut devenir très forte, si elle repose sur la constatation d'un grand nombre de similitudes importantes entre ces objets. Elle dépend donc du nombre et de la nature des analogies constatées. Mais, si sérieuse qu'une probabilité fondée sur l'analogie puisse devenir, elle n'est jamais entière, jamais absolue. Les choses les plus semblables en apparence peuvent toujours différer par quelque point secondaire. Comment donc être jamais sûr, en raisonnant par analogie, qu'on ne se trouve pas justement en face d'une de celles-là ? Ne l'oublions pas : si l'on chauffe de l'eau distillée à 15° de manière à la porter à 17°, elle se dilate ; l'esprit est donc tenté d'en conclure, par analogie, que, quand nous chaufferons de l'eau de 1° à 3°, elle se dilatera aussi ; or l'expérience l'établit : en pareil cas, l'eau se contracte. La ressemblance des objets et des circonstances était bien faite, cependant, pour suggérer très fortement la conclusion. Seulement l'expérience a parlé, et elle nous a donné, sur ce point, une leçon de prudence dont ce serait sagesse de profiter. Tran-
1. Cf. Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances. Ch. iv, De la probabilité philosophique.
LE RAISON\i:\IF.M" ANALOGIQUE INCONSCIENT 7
chons le mot : le raisonnement analogique est une opération mentale illogique ; c'est un mode d'inférence tout à fait périlleux.
Or voici le paradoxe qui sollicitera notre réflexion tout le long de cette étude : ce mode de raisonnement si suspect, si absurde même aux yeux de la pure logique, est cependant celui que nous employons le plus, celui qui joue le plus grand rôle dans la vie consciente des animaux supérieurs. La moindre étude des procédés les plus courants du travail de la machine intellectuelle le met en lumière : nous ne raisonnons peut-être pas très souvent par analogie d'une façon consciente ; mais nos opérations mentales les plus familières, les plus indispensables pour la conservation et l'expansion de notre vie, celles que nous exécutons à toutes les secondes de notre existence et sans lesquelles nous péririons très vite, sont guidées par de perpétuels raisonnements analogiques inconscients. Autrement dit, et si l'on préfère ce langage prudent, tout se passe, à chaque instant, dans le travail intellectuel, comme si notre esprit raisonnait sans cesse par analogie sans que nous nous en apercevions.
Il suffira, pour mettre cette vérité dans toute sa lumière, de porter notre attention sur trois principaux groupes de phénomènes.
Le raisonnement analogique comme réaction intellectuelle dans la perception extérieure.
L'étude des procédés dont dépend la perception que nous avons du monde qui nous entoure et par rapport à laquelle s'oriente toute notre conduite fournit, pour la thèse que nous venons d'énoncer, un premier ordre de faits des plus significatifs.
Je passe devant un magasin ; j'aperçois, à l'intérieur, un objet, une banane, par exemple. Par rapport à cet objet, un seul de mes sens, la vue, est actuellement en exercice. Pourtant je suis capable de me représenter et d'énumérer les diverses propriétés que je sentirais à propos de ce fruit, si je mettais successivement tous mes sens en situation d'être excités par lui. J'ai l'idée de l'odeur que ma conscience percevrait, si j'en approchais les narines, de la saveur que je goûterais, si je le mettais dans ma bouche, des impressions de froid, de poli, de contact humide que j'éprouverais, si je le touchais, du degré de résistance que je sentirais en le palpant, du poids que je constaterais en le soupesant, du bruit mat
qu'il rendrait, si je le laissais tomber à terre. Ce n'est pas tout. Je me rends compte de la distance qui sépare cet objet de ceux qui l'environnent sur le même plan, à droite et à gauche, au-dessus de lui et au-dessous. Je me rends compte également de la profondeur qui l'éloigné de moi et de ce qui est situé soit devant, soit derrière lui. Bref, bien qu'un seul de mes sens, la vue, soit actuellement excité, je me représente, non pas seulement les qualités de ce fruit que ce sens paraît apte à me faire connaître, mais encore une quantité d'autres dont l'ensemble forme la représentation que j'ai, et de cet objet lui-même, et de ceux qui l'entourent, et de la situation qu'il occupe par rapport à eux.
Si nous nous laissons aller à notre première impression devant un tel phénomène, nous constatons que nous avons une tendance à expliquer la manière dont nous percevons, à l'état adulte, par l'existence, chez nous, d'une faculté de percevoir que nous aurions eue, dès notre première heure, et qui aurait produit, immédiatement, son effet normal. Que l'on consulte, à ce sujet, un enfant de douze ans eu un homme tout à fait inculte. A peine comprendront-ils qu'une question puisse être posée sur un point pareil. Ils sont tellement habitués à leur manière de percevoir, leur travail mental est si instinctif en percevant, l'effort qu'il demande est si minime, qu'ils pensent avoir pu, dès leur naissance, ce qu'ils peuvent aujourd'hui. Devenus adultes, nous n'avons aucun souvenir de l'état où nous nous trouvions à l'âge où nous ne savions ni prendre, ni marcher, ni parler. Si l'expérience ne nous forçait pas à constater, chaque jour, que les nouveau-nés sont . d'abord, dans l'incapacité d'exécuter ces opérations et n'arrivent à savoir les faire qu'après quelques semaines de tâtonnements et d'exercices, nous serions proba-
blement tentés de croire que nous avons toujours pu, sur ce point, ce que nous pouvons plus tard. C'est précisément ce qui arrive à propos de l'acte par lequel nous percevons les qualités des objets. L'enfant apprend à percevoir plus tôt, plus rapidement et d'une façon moins apparente qu'à prendre, à marcher et à parler. De là l'illusion que se fait, sur ses propres facultés natives, quiconque n'observe la nature que superficiellement, et sans méthode.
Cette illusion, la psychologie classique l'a mise en évidence par des arguments bien connus.
L'étude des enfants nouveau-nés en fournit un. L'observation démontre qu'ils ne se comportent pas comme les adultes dans les mêmes circonstances. Par exemple, si l'on fait un grand bruit auprès d'un enfant de quelques heures, il tressaute. Mais il ne tourne pas les yeux dans la direction d'où vient le bruit. Si on le pince à la cuisse, il crie, mais il ne regarde pas l'endroit où il est pincé et n'y porte pas la main. Ces faits comportent diverses interprétations plausibles. Ils peuvent prouver, ou que le nouveau-né ne perçoit pas comme l'adulte, ou qu'il perçoit comme lui, mais ne sait pas faire les mouvements nécessaires pour agir comme lui, ou les deux choses à la fois. Isolées, les observations classiques sur les nouveau-nés laissent donc l'esprit en présence d'un doute. Ce doute disparaît, quand on fait attention aux trois groupes de faits suivants.
D'abord, l'étude des sens prouve que chaque sens est spécial. Cela veut dire que chaque sens nous fournit, par lui-même, un ordre de sensations et un seul : la vue, des taches colorées; l'ouïe, des sons; l'odorat, des odeurs. L'enfant, dans les premières semaines de sa vie, doit donc, si l'on place un objet devant ses yeux, voir seulement des couleurs, si l'on fait retentir une sonnette à son oreille, entendre
LE UVlSONNEUENr ANALOGIQUE INCONSCIENT U
seulement des sons. Il ne doit pas pouvoir, immédiatement, d'après le son qu'il entend, se représenter la couleur de la clochette qui le rend, et réciproquement. Autrement dit : il ne doit pas percevoir comme l'adulte.
Les célèbres expériences sur les aveugles nés opérés de la cataracte confirment cette conclusion. Elles ont donné lieu à des discussions. C'est que certains psychologues ont cru pouvoir s'y fier entièrement pour déterminer ce que sont les perceptions visuelles du nouveau-né avant toute éducation. En quoi ils commettaient une imprudence : car il n'y a pas identité entre l'œil d'un aveugle à qui l'on a retiré son cristallin et celui d'un enfant normal qui vient de naître ; d'autre part, le langage que parlent les nouveaux opérés demeure souvent obscur et prête à l'équivoque. Mais les mêmes observations qui laissent, quelque incertitude sur les vraies perceptions naturelles du sens de la vue n'en laissent aucune sur la réalité d'une éducation des sens, si l'on prend soin de les rapprocher de ce qu'on sait par ailleurs. Isolées, elles prouvent incontestablement deux choses : 1° au début, l'opéré n'est pas capable., d'après un document que lui fournit sa vue.de se rendre compte des multiples qualités que ses divers sens lui feraient connaître, s'il les exerçait sur un certain objet; 2° après un certain temps, et grâce à l'utilisation simultanée de tous ses sens, il interprète, au contraire, les données de sa vue comme le font les adultes normaux. D'où cette conclusion : l'œil du nouveau-né, vierge comme celui de l'opéré, peut fort; bien ne lui fournir, d'abord, que des taches de couleur à interpréter, taches qui deviennent pour lui des documents quand l'éducation est intervenue. Mais ne s'agil-il pas là d'une simple possibilité qui n'exclut pas la possibilité du contraire ? Cette objection perd toute va-
leur quand on se rappelle ce que nous venons de dire par ailleurs, et du comportement des nouveau-nés, et de la spécialité des sens. Les choses ne se passentelles pas, en effet, chez les aveugles nés opérés exactement comme on pouvait prévoir qu'elles devaient se passer, si l'œil vierge ne fournissait, au début de la vie, que des sensations à interpréter et si l'éducation était nécessaire pour que cette interprétation puisse se faire ? Un tel recoupement ne saurait être attribué au hasard.
Aussi bien, suffît-il d'examiner les adultes normaux pour constater directement à quel point la perception procède d'une éducation des sens. Cette éducation, l'observation la surprend, en effet, en train de s'exécuter, dans les incertitudes et les erreurs de la perception elle-même. Car elle se poursuit sans cesse et n'est jamais terminée. La chose est extrêmement sensible quand on étudie la perception telle qu'elle se construit sur les données d'un sens autre que la vue. J'entends un grand bruit ; je sais immédiatement que passe, dans ma rue, une automobile lourde. Mais quelle est exactement sa forme ? Quelle est sa couleur ? Quel est son chargement ? Je l'ignore. Ma représentation perceptive commence donc ici ; elle ne s'achève pas, ou, si elle s'achève, c'est par une conjecture qui peut être erronée. Un personnage a les yeux bandés ; je pose sur sa langue un quartier d'orange, fruit qu'il connaît ; il se représente immédiatement l'objet avec ses diverses qualités. Si je lui donne, au contraire, un morceau d'un fruit exotique et nouveau pour lui, quelle idée va-t-il pouvoir s'en faire, et, s'il s'en fait une, sera-t-elle exacte ? Phénomène identique à propos de la vue elle-même. Celui qui aperçoit, pour la première fois, une figue de Barbarie a-t-il une idée quelconque de la saveur qu'elle peut bien
avoir ? Dans aucun de ces cas la perception ne se termine. Or l'expérience l'établit : si notre personnage a pu, fût-ce une fois, exercer simultanément tous ses sens sur l'objet en question, il saura, une autre fois, devant un objet analogue, procéder à l'interprétation qu'il n'a pas pu faire. Qu'est-ce à dire ? Que l'action concourante de ses différents sens est indispensable à l'adulte pour que sa capacité de percevoir s'étende. Elle a donc dû être également indispensable au nouveau-né pour qu'elle se forme à propos de tous les objets. X'est-ce pas cela même que suggèrent, à leur manière, les observations faites sur les aveugles nés opérés ?
Voilà les principaux et célèbres arguments classiques qui concourent à démontrer cette vérité capitale : si la perception se fait comme elle se fait chez l'adulte, c'est en raison d'une éducation qui débute dès la première minute de la vie et n'est jamais achevée. Percevoir, c'est interpréter, à l'aide de représentations acquises, les données naturelles des sens, opération qui ne s'exécute bien qu'à un certain âge, après certains contacts avec le milieu.
Comment donc cette opération s'exécute-t-elle ?
Revenons à notre exemple. D'où vient que, passant devant un magasin et regardant une banane derrière la vitrine, nous soyons capables, bien que notre vue seule soit en exercice, de nous représenter les qualités de ce fruit, même celles qui ne tombent pas naturellement sous ce sens, et, par exemple, d'abord, la saveur spéciale que nous ressentirions si nous le goûtions ?
On ne peut, à notre avis, expliquer un tel phénomène qu'en admettant qu'il procède d'une opération mentale à deux temps. Cette opération paraît se décomposer de la manière suivante : 1° au premier temps, une association par ressemblance; 2° au
U LES RÉA.CTIONS INTELLECTUELLES ÉLÉ VIE \T.URES
deuxième temps, un raisonnement analogique inconscient.
Au moment où mes yeux convergent sur l'objet que je désigne sous le nom de banane, une excitation se produit sur mes deux rétines. Cette excitation déclenche ce qu'on nomme, faute d'un autre mot, et sans savoir exactement ce que c'est, un influx nerveux qui gagne le cerveau. Cet influx nerveux détermine la production d'un état cérébral particulier qui semble localisé dans une région définie de l'écorce. Cet état cérébral, à l'aide d'un mécanisme que nous ne connaissons pas, s'exprime dans la conscience par une représentation correspondante. C'est cette représentation qui est la sensation proprement dite. Elle se réduit, en l'occurrence, à celle d'une certaine tache colorée, d'une dimension donnée et d'une forme déterminée.
Chez l'enfant nouveau-né, si nous ne nous sommes pas trompés, la sensation ainsi produite demeure, pour ainsi dire, inerte. Elle n'évoque, en lui, ni images souvenirs, puisque sa mémoire est vierge, ni image fictive, puisque L'imagination ne peut rien produire qu'en travaillant sur des souvenirs. Elle est donc un élément psychologique interprétable, mais qui, en fait, n'est pas interprété.
Chez l'adulte, il n'en va plus ainsi.
J'ai la sensation d'une certaine tache colorée. Cette sensation va jouer, dans ma conscience, le rôle d'un centre d'attraction, ou, mieux encore, de cristallisation d'images. Au lieu de rester isolée et morte, ma sensation va évoquer, par ressemblance, l'image souvenir, d'ordre visuel, de sensations analogues que j'ai éprouvées antérieurement. La tache colorée que j'aperçois appelle, à sa suite, les images d'autres taches colorées plus ou moins semblables, jadis aperçues par moi. Or j'ai eu l'occasion, autre-
fois, au moment où je voyais une banane, d'exercer, à son sujet, mes différents sens, toucher, goût, odorat, sens musculaire. D'où, toute une série d'associations par contiguïté entre le souvenir visuel qu'elle m'a laissé et les images-souvenirs des diverses autres propriétés que l'expérience m'a fait connaître en même temps. En conséquence : au moment où, voyant actuellement la tache verte que la présence de la banane fait surgir à ma conscience, je me rappelle, par ressemblance, la tache verte que j'ai aperçue autrefois en regardant d'autres bananes, les images des sensations tactiles, musculaires, gustatives, olfactives, que j'ai éprouvées en même temps ressuscitent en moi par contiguïté. Le phénomène se produit, du reste, d'autant plus sûrement qu'à une époque antérieure, ou j'ai eu plus souvent l'occasion d'exercer tous mes sens sur des bananes, ou j'ai été plus attentif en accomplissant peu de fois cette opération, ou j'ai subi, en la faisant, un état émotif plus fort, d'agrément, de désagrément ou de surprise. C'est là, pour ainsi dire, le premier moment, la première phase du travail mental dont la perception procède. En termes abstraits : conformément à la loi d'association des idées par ressemblance, la sensation donnée amorce une sorte de flux d'images, en occasionnant la réapparition d'une image souvenir analogue à elle ; puis le mouvement se prolonge conformément aux lois de l'association par contiguïté. La sensation actuelle sert de « déclencheur ». Autour d'elle, par une sorte d'apport automatique, circulent, plus ou moins rapides, plus ou moins souples, plus ou moins nettes, des suites d'images accessoires.
Mais ce n'est certainement là qu'une partie du phénomène. Nous pouvons, en effet, avoir, présentes à l'esprit, des images multiples, en même temps
qu'une sensation, sans, pour cela, les rapporter à l'objet qui cause cette sensation elle-même. C'est ainsi que la vue du Vésuve fait revivre en moi les images du mont Blanc, du mont Rose et du Cervin, avec celles de leurs glaciers. Mais cela ne suffit pas à me faire juger que le Vésuve en porte comme eux. L'opération perceptive commence donc bien par une marée d'images qui monte à notre conscience. Mais cette marée ne rend pas compte du phénomène tout entier. Le travail perceptif suppose une seconde opération.
D'où vient, en effet, que, voyant la tache verte de ma bananeje me représente que celle-ci possède, ainsi que nous le disions plus haut, une saveur déterminée ? Évidemment, je ne le pourrais pas, si mon expérience antérieure ne me fournissait pas des images souvenirs relatives à la saveur des bananes dont j'ai eu auparavant la représentation visuelle. Mais l'acte par lequel mon esprit attribue, à la banane actuelle, la saveur des bananes autrefois perçues, qu 'est-il donc, sinon un raisonnement analogique ? Si je l'accomplis, n'est-ce pas, en effet, parce que : 1° je constate une certaine analogie entre la couleur et la forme sous lesquelles m'apparaît la banane actuelle et celles des bananes dont j'ai eu auparavant la sensation visuelle ; 2° je me rappelle les propriétés avec lesquelles les bananes que j'ai maniées autrefois apparaissaient à ma conscience, et, en particulier, leur saveur ; 3° je me dis, par suite, qu'à l'analogie visuelle qui se manifeste entre la banane actuelle et les bananes jadis aperçues par moi doivent correspondre des analogies d'un ordre tel que, si je goûtais celle-ci, j'aurais, à peu près, les mêmes impressions que j'ai éprouvées jadis quand j'avais, à propos d'autres bananes, une sensation visuelle analogue à celle que j'ai actuellement?
Si l'acte perceptif débute par un simple jeu d'associations d'idées, il ne s'achève donc que par une intervention évidente du raisonnement analogique.
Seulement, il y a un fait incontestable : nous n'avons pas conscience, en percevant, du raisonnement analogique assez compliqué que nous exécutons ainsi. Il se fait, en nous, avec une rapidité toute instinctive. Il nous est, de plus, tellement habituel que nous ne le remarquons même pas. Si nous voulons qualifier exactement le travail mental que nous venons d'analyser, nous aurons donc le choix entre deux expressions. L'une consistera à dire que l'acte par lequel nous apprécions, à l'occasion d'une sensation donnée, les diverses qualités d'un objet est un raisonnement analogique inconscient. L'autre consistera à dire que tout se passe, en nous, dans l'opération perceptive, comme si nous raisonnions par analogie.
Et naturellement, si c'est bien de cette façon-là que nous apprécions, à l'occasion d'une sensation visuelle, la saveur que nous sentirions, au cas où nous goûterions la banane que nous voyons, ce n'est pas d'une autre manière que nous accomplissons nos autres opérations perceptives.
D'abord, le mécanisme par lequel iigus nous rendons compte, d'après une sensation visuelle, du poids, de la consistance, de la température, de l'odeur, de la sonorité d'un objet quelconque est exactement le même que celui dont nous venons de déterminer les caractéristiques. Au lieu de raisonner ainsi : tel objet présente le même aspect visuel que tel autre objet qui avait telle saveur ; il doit donc avoir la môme saveur que lui, l'esprit raisonne de la manière suivante : tel objet présente le même aspect visuel que tel autre objet qui avait tel poids, telle consistance, telle température ; il doit donc avoir le même
poids, la même consistance, la même température que lui. La matière du raisonnement est différente. Sa forme, sa nature intime restent identiques.
Ensuite, c'est encore par le même mécanisme que nous apprécions les distances qui nous séparent des objets en profondeur et qui les séparent les uns des autres. On s'en rend compte dès qu'on a pris soin de préciser quelques définitions. Dire qu'un objet est à une certaine distance de nous, c'est, en effet, en termes psychologiques, dire que, pour entrer en contact avec lui, il nous faudrait inévitablement exécuter un certain nombre d'efforts. Dire d'un objet qu'il est plus éloigné de nous qu'un certain autre, c'est, également, en termes psychologiques, dire qu'il nous faudrait faire plus d'efforts pour entrer en contact avec lui qu'il ne nous en faudrait pour entrer en contact avec cet autre. D'autre part, quand nous fixons les yeux sur un point d'un objet donné, il se produit tout un ensemble de phénomènes notables: 1° nous voyons l'objet lui-même avec une certaine dimension, certains détails, et, autour de lui, d'une manière plus ou moins vague, toute une série de taches qui correspondent à d'autres choses ; 2° pour avoir de cet objet, et, spécialement, d'un de ses points, une vision parfaitement nette, nous sommes obligés, si nous avons nos deux yeux, de les faire converger d'un certain degré, de manière à amener, sur la tache jaune de chacune de nos rétines, Vian ge de la région spéciale que nous fixons ; 3° notre c.ïstallin ne nous fournit, du reste, d'un objet situé à une distance donnée, une image aussi parfaitf que notre œil nous permet de nous la représenter qu'en s'accommodant, c'est-à-dire en s'aplatissant ou se bombant d'une certaine quantité. Cela posé, l'analyse du phénomène devient possible. Lorsque j'aperçois un objet que je n'ai jamais été toucher, la repré-
LE RAISONNEMENT ANALOGIQUE INCONSCIENT l</>
sentation que j'en ai, en le fixant, comporte un certain degré de détails, le sentiment d'une certaine tension qui résulte de la convergence de mes yeux, celui d'un certain effort qui est en rapport avec le bombement de mon cristallin. Cet ensemble de représentations me rappelle, par ressemblance, les images d'autres objets que j'ai perçus antérieurement, avec des dimensions, des détails, des encadrements analogues, et que je ne voyais avec exactitude que parce que mes yeux prenaient un degré de convergence et d'accommodation qui se traduisait à ma conscience par un état de tension plus ou moins semblable. Les images de ces objets s'accompagnent, par contiguïté, du souvenir du contact que j'ai eu auparavant avec eux et de celui de la série des efforts musculaires, soit des mains, soit des bras, soit des jambes, soit de tout le corps, que j'ai dû me donner pour obtenir ce contact. A ce moment, intervient le raisonnement analogique instinctif. Tout se passe, en moi, connue si je me disais : pour entrer en contact avec l'objet que j'aperçois actuellement, il me faudrait, soit autant, soit plus, soit moins d'efforts musculaires, qu'il ne m'en a fallu pour entrer en contact avec celui à propos de la représentation visuelle duquel j'ai éprouvé le groupe de sensations visuelles et musculaires qui ressemblait le plus à celui que je ressens, en fixant l'objet, à l'heure actuelle. C'est ce sentiment que chacun de nous exprime quand il déclare, d'un objet, qu'il est aussi loin de nous, plus loin ou moins loin qu'un autre. Notre représenta lion des perspectives a donc bien l'air d'être l'interprétation, à l'aide d'images-souvenirs visuelles et musculaires et de raisonnements analogiques inconscients, des menus détails des sensations visuelles et musculaires que nous éprouvons, en fixant les yeux sur les objets.
Et ce n'est pas non plus d'une autre manière que nous interprétons une sensation auditive, olfactive, gustative, tactile, etc. Reprenons un des exemples que nous utilisions plus haut. J'entends un roulement dans la rue : j'en conclus immédiatement qu'il provient d'une automobile lourde qui passe. L'analyse que nous venons de faire nous fournit, maintenant, tout de suite, l'explication du phénomène. Le bruit que j'appelle un roulement me rappelle, par ressemblance, des bruits analogues entendus antérieurement. Ceux-ci me rappellent, à leur tour, par contiguïté, les sensations visuelles, tactiles, musculaires, que j'ai éprouvées précédemment, en même temps que la sensation du roulement lui-même. Tout se passe alors, en moi, comme si je raisonnais par analogie, et je me dis : l'objet dont j'entends aujourd'hui le roulement ferait sur mes différents sens, si je les lui appliquais, telles et telles impressions, puisqu'ils en ont ressenti d'analogues à l'occasion d'objets qui produisaient un son analogue. L'analyse suggérerait les mêmes résultats, quelle que soit la perception étudiée, et quel que soit le sens qui en fournît l'occasion.
L'acte perceptif paraît donc bien être l'effet d'un travail mental à deux temps qui suppose : l°un jeu d'association par ressemblance ; 2° un raisonnement analogique inconscient.
Toutefois, l'acte perceptif suppose quelque chose d'autre que ce mécanisme à deux temps. L'opération mentale que nous venons de décrire ne pourrait pas s'exécuter, en effet, si elle n'avait pas été précédée d'une autre, dont nous avons dit quelque chose incidemment, mais sur laquelle il est indispensable que nous insistions.
Il y a, en effet, une condition sine qua non de l'interprétation des sensations présentes par le raison-
nement analogique. C'est qu'au moment où ces sensations évoquent l'image-souvenir de sensations antérieures analogues à elles, celle-ci ne se présente pas seule à la conscience ; c'est qu'elle entraîne, à sa suite, comme un cortège, d'autres images-souvenirs acquises par l'exercice antérieur de nos différents sens. Je vois, actuellement, la tache verte d'une banane ; si elle suscite, simplement, en moi, le souvenird'une tache verte analogue, sans que ce souvenir entraîne la production d'images de sensations d'autres sens données antérieurement en même temps qu'elle, je n'ai pas les matériaux nécessaires pour établir un raisonnement analogique. Je les ai, au contraire, dans le cas où le souvenir des représentations visuelles que j'ai eues antérieurement, à l'occasion des bananes analogues à celle que je vois actuellement, est assez étroitement associé en moi à celui de toute une série de sensations tactiles, musculaires, auditives, etc., que j'ai eues en même temps, pour que la renaissance de Tune entraîne la reviviscence des images des autres. L'opération perceptive, telle qu'elle se fait chez les adultes normaux, suppose donc, comme sa condition indispensable, un travail préparatoire qui doit se réaliser, chez le nouveau-né, par un procédé différent.
Ce procédé paraît se réduire à l'établissement d'associations par contiguïté.
Considérons un très jeune enfant. Supposons que nous lui présentions un trousseau de clefs. Il éprouve une sensation visuelle, celle d'une tache claire d'une dimension et d'un aspect déterminés. Supposons maintenant qu'au moment même où il ressent cette sensation visuelle, on agite ledit trousseau de clefs, on le place entre ses mains, il le porte à sa bouche, etc. Il va donc, par cela même, en contiguïté avec sa sensation visuelle, éprouver toute une série de sen-
sations d'un autre ordre : auditives, tactiles, musculaires, gustatives, olfactives. En raison de leur contiguïté même, ces sensations vont s'associer entre elles. Si l'image d'une d'entre elles réapparaît à la conscience, les images des autres vont s'évoquer avec elle. A la période des sensations disjointes va succéder celle des sensations évocatrices.
Et, sans doute, l'association qui s'établit ainsi est, au début, tout à fait inconsistante. Mais, que l'enfant ait, très souvent, l'occasion de voir le trousseau de clefs et de le manier en même temps, la liaison qui va s'établir, en lui, entre les diverses sensations qu'il éprouve, par suite de l'action que cet objet exerce sur ses différents sens, va devenir de plus en plus forte. A la limite, elle sera tout à fait indissoluble. A ce moment-là, l'une quelconque des représentations que le trousseau de clefs a occasionnées dans la conscience de l'enfant ne renaîtra plus, chez lui, sans que les images de toute la série des sensations aperçues en contiguïté avec elle, dans une expérience antérieure, cristallisent, immédiatement, autour d'elle, et rendent ainsi possible, par leur présence, l'opération perceptive que nous avons définie.
Tout le travail de la perception extérieure semble donc dépendre originairement de la constitution d'un certain nombre d'associations par contiguïté qui s'établissent au début de la vie. C'est seulement quand ces associations sont consolidées qu'interviennent les associations par ressemblance et les raisonnements analogiques inconscients. Grâce à eux les effets des premières liaisons d'idées qui se sont formées chez nous se font sentir prodigieusement vite et prodigieusement loin.
Reconnaissons-le, du reste, sans hésiter. Il existe des raisons sérieuses de croire que les opérations perceptives ne sont pas, chez nous, l'effet exclusif
de l'éducation. Le nouveau-né sait, d'emblée, digérer, respirer, excréter : là-dessus il n'a besoin de rien apprendre. Mais il ne sait, ni se tenir en équilibre, ni prendre, ni marcher, ni parler. C'est l'éducation qui le lui enseigne. Seulement, ce n'est évidemment pas elle qui produit ici tout l'effet : les progrès sont trop rapides, dès qu'ils ont commencé, pour qu'il soit possible d'en douter. Le nouveau-né possède des prédispositions instinctives à utiliser ses membres d'une certaine manière. L'éducation qu'il reçoit ne fait que les développer. Il est extrêmement probable que les choses se passent de même dans le phénomène de la perception. L'éducation des sens s'exécute, elle aussi, trop vite et trop bien, chez un être trop jeune pour que nous puissions admettre qu'elle procède uniquement de l'expérience individuelle. L'enfant naît, probablement, prédisposé de manière à accomplir les actes de la perception. Mais il ne sait les exécuter qu'après tout un apprentissage, celui dont nous venons d'essayer d'analyser le mécanisme. Si ces observations sont justes, il faudra dire que la perception, telle que nous l'avons définie, est le fruit naturel d'une disposition instinctive éduquée par l'expérience. L'association de ces mots n'étonnera, comme paradoxale, que ceux qui oublient la différence qui sépare le germe, de l'adulte qui sort de lui.
La théorie que nous venons d'exposer se consolide remarquablement si l'on fait attention à deux groupes de faits. Ces faits sont de telle nature qu'ils paraissent inexplicables dans toute autre hypothèse et qu'ils s'expliquent, dans la nôtre, avec facilité.