I. Le premier de ces groupes de faits est relatif
aux erreurs que nous commettons à l'occasion de nos données sensorielles. Ces erreurs appartiennent à deux principales catégories, très différentes l'une de l'autre.
Certaines d'entre elles procèdent de l'opération mentale par laquelle nous nous imaginons que les qualités que nous percevons existent, indépendamment de notre conscience, telles que nous les sentons. Croire que le son se propage dans l'air, tel que nous l'entendons, que les couleurs sont localisées sur les objets, telles que nous les voyons, que les saveurs se trouvent dans les choses, telles que nous les goûtons, c'est commettre une erreur de ce premier genre. Rien de plus naturel que la disposition qui nous y porte ; rien de plus instinctif ; rien, peut-être, de plus utile pour notre survie. Mais les erreurs de cet ordre ne procèdent pas du raisonnement analogique ; neus ne les citons donc ici que pour mémoire.
Une seconde espèce présente, au contraire, pour nous, le plus grand intérêt. Nommons-les : les erreurs de perception proprement dites. Ce sont ces erreurs qui consistent, en nous guidant sur une donnée sensorielle, à nous représenter, d'après elle, d'une façon inexacte, les diverses qualités de l'objet perçu. Rappelons les déceptions que procurent le bouquet magique, un fruit artificiel bien imité, un biscuit d'étoupe, etc. Dans tous ces cas, le phénomène est le même. Le point de départ est une sensation ; à son occasion, nous nous figurons, dans l'objet, des propriétés qu'il n'a pas.
Rien ne confirme mieux l'idée que nous nous sommes faite du rôle que joue le raisonnement analogique dans la perception extérieure que l'analyse des conditions d'une erreur de cette catégorie.
Nous prendrons pour exemple l'expérience clas-
sique du bouquet magique. A l'aide d'un miroir concave convenablement disposé, on projette l'image réelle et vivante d'un bouquet de roses ; les spectateurs, s'ils ne sont pas prévenus, croient avoir affaire à un objet véritable ; on les invite à cueillir les fleurs ; ils tendent la main ; mais ils ne saisissent que le vide. Comment expliquer la déception qu'ils subissent ainsi ? Elle serait incompréhensible si le phénomène de la perception ne se passait pas comme nous l'avons exposé plus haut. Elle devient d'une interprétation aisée si, au contraire, notre analyse est exacte. Et, en effet : 1° la vision que nous avons de l'image de notre bouquet évoque en nous, par ressemblance, le souvenir visuel de bouquets analogues que nous avons perçus antérieurement ; 2° ce souvenir s'entoure de tout un cortège d'images de sensations tactiles, musculaires, olfactives, etc., que nous avons éprouvées jadis, en contiguïté avec la sensation visuelle dont ce souvenir est l'image ; 3° nous raisonnons alors par analogie et nous nous représentons, à tort, d'après les ressemblances des aspects visuels de l'image actuelle et des souvenirs analogues qui s'évoquent en nous, que, si nous venions à toucher le bouquet que nous voyons, nous éprouverions, à son sujet, le même genre de sensations tactiles, musculaires, etc., que nous avions ressenti jadis à l'occasion de bouquets analogues. D'où, l'erreur, le geste, et la déception. Mécanisme d'interprétation à l'aide duquel on expliquera immédiatement tous les phénomènes du même ordre : la tour carrée que, de loin, on croit ronde; le fruit en marbre, que l'on croit, à la vue, savoureux et sucré; le sommet éloigné que l'on s'imagine proche; la glace fragile que l'on juge solide, bref toutes les erreurs auxquelles nous exposent nos interprétations perceptives imprudentes et hâtives.
Notons, du reste, deux points importants.
D'abord, il ne suffît pas, pour rendre compte de notre phénomène, d'admettre, ici, un simple jeu d'association des idées, sans raisonnement analogique correspondant. En effet, erreur suppose jugement. Or la simple succession dans la conscience d'une pluralité d'images ne constitue pas, par ellemême, un jugement. Quand je pense, successivement ou à la fois, au soleil, à la lune et aux étoiles, ma représentation n'est ni vraie, ni fausse. L'erreur ne survient que si je me mets à juger, et, par exemple, à croire que le soleil et la lune sont de même nature. Je ne me trompe, de même, ici, que parce que je crois mon bouquet illusoire consistant et pesant. Or ce n'est pas seulement parce que des images de consistance et de pesanteur s'évoquent en moi que j'en juge ainsi. Si je le fais, c'est parce que je me rappelle qu'ayant touché un bouquet d'aspect visuel analogue, je l'ai trouvé consistant et pesant, et parce que j'en conclus, par une réaction instinctive, que, si je touchais celui-ci, j'éprouverais, à son sujet, des sensations analogues.
D'autre part, et c'est un second point à méditer, l'acte perceptif qui occasionne ici l'erreur ne s'accomplit que dans un cas : s'il existe, entre ce que nous sentons actuellement et ce que nous avons perçu jadis, une ressemblance suffisante pour qu'elle nous invite fortement à raisonner par analogie. Si un fruit en marbre est parfaitement imité, nous ferons sûrement à son sujet les raisonnements analogiques qui nous mèneront à un jugement de perception inexact. Mais, que ce même fruit présente de légers défauts, des cassures nettes, une couleur peu naturelle, une transparence insuffisante, nous ne nous tromperons plus. Les différences contre-balanceront les analogies. Cela suffira pour nous arrêter au bord de l'illu-
sion, parce que cela suffira pour paralyser notre disposition à réag.'r en raisonnant par analogie.
II. Considérons maintenant les cas où, au lieu de se faire par une réaction intellectuelle, en apparence, immédiate, notre interprétation perceptive ne s'exécute que d'une manière hésitante, ou même ne se fait pas du tout. Leur analyse nous fournit encore une vérification de notre théorie.
Les circonstances ne sont pas rares où nous ne réussissons pas immédiatement notre travail perceptif. Bien souvent, une donnée de la vue, de l'ouïe, de l'odorat nous est fournie ; mais nous ne savons pas tout de suite à quoi la rattacher. Nous cherchons nous tâtonnons, parfois utilement, parfois en vain. Par exemple, j'entends un son, je sens une odeur ; en général, je sais dire tout de suite : c'est le timbre de ma pendule qui le rend ; c'est la rose qui est dans ce vase qui la répand. Mais combien de fois arrive-t-il que les choses ne se produisent plus ainsi ? Loisque mon ouïe perçoit certains sons je ne sais pas du tout de quelle nature est l'objet auquel ils correspondent ; comme on dit: «je suis intrigué ». Lorsque mes narines sentent certaines odeurs, je me demande ce que peut bien être la source dont elles émanent : mon esprit hésite, demeure en suspens. Les phénomènes qui se produisent alors sont remarquables pour nous.
En premier lieu, notre esprit prend une attitude tout à fait caractéristique. Instinctivement, en effet, il se met à chercher, non plus inconsciemment, mais d'une façon consciente, s'il n'a pas antérieurement perçu des sensations de son ou d'odeur analogues à celles qu'il ressent actuellement. Il s'interroge pour voir s'il ne pourra pas interpréter la donnée actuelle, grâce au souvenir de ce qu'il a connu jadis. Il se tient des raisonnements comme ceux-ci : « J'ai déjà
entendu des bruits analogues à ceux que j'entends à présent ; après vérification, ils étaient dus à des tirs de canon lointains ; ce que j'entends à l'heure actuelle ne serait-il pas le bruit de détonations éloignées ? » Ou encore : « J'ai déjà senti une odeur de ce genre ; elle provenait d'un plant de verveine ; est-ce que l'odeur que je sens actuellement ne proviendrait pas d'un plant analogue ? » Qu'est-ce à dire ? Que le geste naturel de l'esprit embarrassé par une donnée sensorielle est de chercher dans ses souvenirs de quoi construire un raisonnement analogique. Ce qui se fait, à chaque instant, sans que nous le remarquions se présente ici au grand jour. Nous le surprenons sur le vif.
Et ce n'est pas seulement l'attitude d'esprit que nous observons ici qui est révélatrice : c'est encore la condition du succès ou de l'insuccès de la recherche à laquelle notre esprit se livre.
L'effort pour interpréter une sensation que nous ne savons pas rattacher immédiatement à l'image de certaines autres produit, en effet, des résultats très différents suivant les cas. Parfois, il reste entièrement vain : parfois il nous suggère des interprétations incomplètes, mais qui nous paraissent sûres. Parfois, il nous dicte des interprétations que nous jugeons possibles, mais douteuses. C'est ainsi que j'entends depuis longtemps, de chez moi, à certaines heures, des bruits sourds et saccadés que, malgré mes efforts, je n'ai réussi, jusqu'ici, à m'expliquer par rien. C'est ainsi que, percevant certains grondements, je suis bien certain que ce sont les effets d'explosions lointaines. C'est ainsi que, malgré cette certitude que j'ai, j'hésite à poursuivre plus loin mon interprétation perceptive et j'avoue ne pas savoir si ces explosions proviennent d'un tir de canon, d'expériences d'explosifs, ou de coups de mines dans
des carrières éloignées. Combien de fois nous est-il donné d'observer des faits de ce genre ? Ils sont singulièrement significatifs.
Ils le sont, d'abord, parce qu'il est facile de voir pourquoi l'interprétation ne se fait pas, ou se fait d'une manière incomplète, ou ne se fait qu'en se nuançant d'un doute. Dans chaque cas, ce qui manque, c'est, en effet, toujours, soit l'un, soit l'autre des documents nécessaires à l'établissement du raisonnement analogique que l'interprète cherche à établir instinctivement. Je ne m'explique pas mes bruits saccadés: c'est qu'ils ne ressemblent à aucun de ceux que je connais et dont j'ai déterminé les sources, de sorte qu'ils ne me rappellent rien : pas de souvenirs, pas de raisonnement analogique. Je sais que les bruits que j'entends sont des détonations d'explosifs ; c'est qu'ils sont assez analogues à d'autres bruits bien connus de moi et dont je me rappelle les causes, pour que je remarque l'analogie en question et j'en tire les conclusions naturelles. Je ne sais pas si les détonations que j'entends proviennent d'un canon ou de cartouches de dynamite, etc. ; c'est que je ne trouve pas assez de ressemblances et de différences entre elles et le souvenir que j'ai d'autres détonations analogues, dont je < nais les circonstances déterminantes, pour avoir une véritable confiance dans les raisonnements ai: giques qui se présentent à moi, à leur propos, comme possibles. Ce qui paralyse plus ou moins ma réaction intellectuelle varie donc, suivant que je considère un des cas ou un autre. Mais c'est toujours parce que quelque chose entrave mon raisonnement analogique en formation que mon interprétation perceptive avorte. Chaque fois, mon esprit se tend en vue de l'effort nécessaire à la constitution de son raison- Dément familier. Mais la tension reste plus ou moins
inutile, faute des éléments indispensables à Pexéeution du raisonnement tenté.
Et ce qui prouve le mieux qu'il en est ainsi, c'est l'analyse des circonstances qui tirent un esprit de cette impasse et le mettent en état d'interpréter une autre fois ce qu'il ne peut pas interpréter aujourd'hui. Pour que l'interprétation qu'il cherche devienne, pour lui, désormais, possible et facile, il suffît, en effet, que notre esprit ait pu exécuter, fût-ce une seule fois, sur l'objet mystérieux, une expérience suffisante et simultanée de ses différents sens. Dès lors, le mécanisme est monté ; la moindre sensation déclenche l'opération. Placé, pour la première fois, devant une grenade fermée, quel est l'homme qui sera capable de se figurer la multitude de petits fruits rouges que l'écorce contient ? Après l'expérience qu'il aura faite, avec tous ses sens, sur la grenade ouverte, quel est celui qui, quand on lui présentera un autre exemplaire de ce fruit, hésitera sur sa structure interne ? A la première expérience, le raisonnement analogique est impossible parce que manquent les souvenirs du goût, de l'odorat, du toucher, du sens musculaire, dont l'évocation par l'aspect visuel de l'objet est nécessaire à son exécution. Il suffit que ces souvenirs aient été une fois acquis et associés entre eux, pour que, devant un objet d'aspect visuel analogue, ils s'évoquent à la conscience et pour que devienne, par suite, possible et bientôt automatique, le raisonnement analogique dont l'esprit cherchait lés termes et dont dépend l'interprétation.
Erreurs de perception, hésitations dans la perception confirment donc la même vérité. Tout se passe, dans l'interprétation perceptive, comme si elle dépendait, pour la plus grande part, de raisonnements analogiques inconscients.
LE RAISONNF.Mr.VI WAI.OGIQIE INCONSCIENT 31 * *
S'il en est ainsi, nous pouvons donc considérer comme acquis un des points les plus essentiels de la thèse que nous nous proposions d'établir. Si suspect que puisse être le raisonnement analogique, écrivionsnous, il n'est pas d'opération psychologique qui s'accomplisse en nous d'une manière plus fréquente. Comment douter, maintenant, d'une telle proposition ?
Je me promène dans la rue ; j'aperçois, au-dessus de ma tête, le ciel ; devant moi, un espace qui s'étend et où je situe des arbres, des chevaux, des automobiles, des hommes, des femmes; à droite et à gauche, des maisons qui s'élèvent, des boutiques remplies d'objets; dans le lointain, des horizons qui s'estompent, meublés d'une multitude de choses, un fleuve qui coule, des bateaux qui passent, des cheminées d'usines qui fument, bref, tout le grouillement d'une grande ville. Il me suffît d'un coup d'oeil pour me rendre compte des propriétés principales de tous ces objets, de tout ce monde, et c'est ce qui me permet d'évoluer, sans trop de péril, dans mon milieu. Grâce à quel mécanisme psychologique ce coup d'oeil est-il donc, pour moi, révélateur ?
Si j'examine, d'abord, ce qu'il entre de sensations proprement dites dans la représentation totale que j'ai actuellement ainsi de ce qui m'entoure et de moimême, je n'en trouve qu'un nombre relativement faible : des sensations de la vue, représentation de taches diversement colorées qui s'agitent dans différents sens ; des sensations de l'ouïe, bruit du roulement des voitures, des cornes d'automobiles, des cris d'enfants, du piétinement des chevaux ; un petit nombre de sensations d'odeur ; un nombre également faible de sensations du goût ; enfin des sensations
tactiles et musculaires, celles que j'éprouve par suite du contact de mes vêtements, de la pression de mes pieds sur le sol, des mouvements que j'exécute ; rien de plus.
Si j'examine ce qu'il entre d'images-souvenirs proprement dites dans la même représentation, je suis bien obligé de le constater également : leur quantité est encore très restreinte. Sans doute, j'ai déjà éprouvé la perception visuelle de quelques-uns des objets que j'aperçois actuellement et je les reconnais ; mais le nombre de ces objets estinfime, en proportion de celui des choses qui sont nouvelles pour moi dans le paysage qui m'entoure. Du reste, je n'en ai jamais perçu antérieurement aucun exactement tel qu'il est à la minute actuelle, puisque tout se modifie sans cesse dans le monde, et moi aussi. Quant à des objets sur lesquels j'aie exercé simultanément tous mes sens, de telle sorte que la perception que j'en ai soie faite entièrement de souvenirs, au sens précis du mot, leur nombre est presque nul. Les seuls qui appartiennent à cette catégorie sont, en effet, ceux que je manie tous les jours, et dont j'use familièrement. Or combien y en a-t-il autour de moi, dans la rue, au prix des autres ?
Me voilà donc condamné à la conclusion suivante. Parmi les objets que je perçois actuellement, il y en a plus de 999 sur 1.000 que je ne me représente qu'à l'aide d'images fictives que mon esprit crée, à l'occasion des sensations présentes, grâce à un travail instinctif d'associations par ressemblance et de raisonnements analogiques. Je vois ici une tache brune et je me dis : c'est un cheval ; je vois, là-bas, une tache blanche d'une autre forme et je me dis : c'est une femme ; je vois, ailleurs encore, une tache verte et je me dis : c'est un arbre couvert de feuilles Autant d'interprétations hâtives qui se font toutes
de la même manière. La sensation donnée évoque par ressemblance l'image de sensations passées analogues ; cette image rappelle, à son tour, par contiguïté, celle des sensations des différents sens qui accompagnaient jadis la sensation qu'elle représente. Puis intervient le raisonnement analogique. Nous attribuons, à ce que nous percevons actuellement par la vue, le pouvoir d'exciter en nous les mêmes sensations que nous avons ressenties antérieurement à l'occasion d'objets pourvus d'un aspect visuel analogue. L'interprétation est faite ; or elle ne l'est que parce que notre esprit a fabriqué un groupe (limages fictives, à l'aide de souvenirs qu'il a réajustés, d'après le point de repère d'une sensation, grâce à tout un travail de raisonnement analogique inconscient.
Et voila dégagée une étrange conclusion.
Ce monde que nous percevons, nous l'imaginons. Notre esprit le construit. Les sensations lui servent de données; les souvenirs, de matériaux. Tout le reste, il le crée, et le grand instrument de son œuvre, c'est le raisonnement analogique. Assurément, le travail de la perception ne se ferait pas, si nous n'avions pas des sensations ; car, sans elles, rien, du monde extérieur, n'existerait pour nous. Il ne se ferait pas non plus; si nous n'avions pas un certain nombre de souvenirs au sens précis du mot : à savoir les images des sensations que nous avons éprouvées jadis ; car, sans elles, l'imagination ne pourrait rien construire et, aussi bien, L'expérience passée n'existerait pas pour nous. Il ne se ferait pas davantage, si l'usage simultané de tous nos sens, à propos des diverses qualités d'un certain nombre d'objets, ne déterminait pas de solides liens d'association par contiguïté entre les représentations que nous en avons. Mais tout cela resterait stérile, si notre esprit, par un pro-
cédé machinal, toujours le même, grâce à des associations par ressemblance et des raisonnements analogiques, ne nous créait pas, automatiquement, en réagissant, à propos de chaque sensation donnée, un édifice imaginatif interprétateur. Dans la perception extérieure, notre esprit construit le monde, pour notre plus grand bien, en traduisant nos sensations, comme un spécialiste traduit les signes du télégraphe Morse. Ce travail, nous l'exécutons à tous les instants de notre existence. Chaque jour, depuis le moment où nous ouvrons les yeux jusqu'à celui où nous les fermons, à chaque division du temps, si courte qu'on la suppose, nous faisons quelque raisonnement de cet ordre. Nous ne pouvons, ni voir une tache colorée, ni entendre un son, ni flairer une odeur, ni goûter une saveur, ni éprouver un contact, sans que soient mises en branle, non seulement notre mémoire, dans la mesure où elle est régie par les associations d'idées, mais encore notre machine à réagir en raisonnant par analogie. Comment s'étonner, dès lors, que nous ne remarquions pas son action ? Remarquons-nous notre respiration ? Remarquons-nous les battements de notre cœur ? Nous les oublions parce qu'ils sont incessants et parce qu'ils sont le ressort même de notre vie. Cependant, si nous y faisons attention, nous constatons bien les sensations qui s'y rapportent. Il en est exactement de même du raisonnement analogique dans l'opération perceptive. Nous n'avons pas conscience de son action, parce qu'elle s'accomplit à toutes les secondes de notre existence. Mais si nous fixons notre attention sur elle, nous n'avons pas de mal à remarquer sa présence et l'ampleur de son rôle.
Le raisonnement analogique comme réaction
intellectuelle dans la représentation
des esprits par les esprits.
L'étude des réactions intellectuelles dont dépend la perception extérieure suffirait à mettre en lumière le jeu perpétuel de nos raisonnements analogiques inconscients. Mais il en est une autre qui n'est guère moins significative à cet égard. C'est celle de la manière dont nous nous représentons les esprits des êtres qui nous entourent et nous comprenons, ou croyons comprendre, ce qui se passe en eux.
Nous faisons tous, naturellement et en dehors de toute philosophie, des distinctions importantes parmi les objets. Certains d'entre eux nous paraissent purement matériels et inertes : tels, une pierre, un morceau de verre. Certains autres nous paraissent vivants, mais dénués de représentations conscientes : tels une mousse, un chêne. D'autres encore nous paraissent non seulement vivants, mais encore conscients : tels, les autres hommes et certains animaux supérieurs, les chiens, les chats, les oiseaux. Lors-
qu'il s'agit de ces derniers, nous n'hésitons pas à croire que, dans certains cas, nous nous rendons compte de ce qui se passe en eux. C'est ainsi que, voyant la figure crispée d'un homme, nous disons : « il souffre ». C'est ainsi que, entendant gronder un chien, nous pensons : « il est en colère ». Et c'est d'après ces interprétations rapides que nous combinons nos actions à leur égard.
D'où vient donc l'impression que nous avons ainsi de ce qui nous environne ? Cette question nous impose une constatation immédiate. Ce n'est pas directement que se forment les convictions que nous, avons sur ce point.
Nous ne saurions, en effet, connaître, par une expérience directe, ni l'existence d'une conscience différente de la nôtre, ni, a fortiori, ce qui se passe, à un moment donné, dans une telle conscience. Chaque esprit est un monde clos. Il ne saisit et ne peut saisir que ce que sa conscience représente, c'est-àdire ses propres idées. Comment pourrait-il donc pénétrer de plain-pied dans les esprits voisins ? On l'a dit : la conscience de chaque homme est « un petit cachot » ; elle n'aperçoit donc que ce qui se passe dans ce petit cachot. Si nous sommes convaincus de l'existence d'autres petits cachots différents du nôtre; si nous croyons, de plus, à un moment, savoir ce qui s'y produit, ce ne peut donc être que parce que nous récoltons, dans la nature, un certain nombre d'indices et parce que nous estimons, d'une manière plus ou moins réfléchie, que ces indices doivent être interprétés dans le sens d'une certaine conclusion.
D'où, pour nous, deux problèmes : Quels sont ces indices ? Par suite de quel travail mental en tironsnous ce que nous nous croyons autorisés à en conclure ?
On peut, croyons-nous, classer en trois grandes catégories les phénomènes perceptibles dont l'observation nous persuade l'existence d'esprits différents du nôtre et nous suggère une idée de ce qui se passe en eux.
Nous tenons compte, en premier lieu, dans les appréciations que nous faisons ainsi, de l'organisation structurale des êtres qui nous entourent. Par exemple, si nous examinons, même superficiellement, un animal supérieur, nous lui trouvons des yeux, des oreilles, un nez, une bouche, une langue. Si nous l'étudions d'une manière plus méthodique et plus savante, nous découvrons en lui toute une série d'appareils, respiratoire, circulatoire, digestif, nerveux, composés de tissus d'une structure caractérisée. Rien de semblable dans un quartier de roche, dans un tas de terre, dans un cristal. Rien non plus, sinon d'analogue, au moins d'aussi net, chez une plante ou un animal inférieur comme un protozoaire. Nous tenons compte, ensuite, dans ces mêmes appréciations, des actes que l'objet qui nous intéresse accomplit, sans, pour cela, paraître se proposer d'entrer volontairement en communication, soit avec nous, soit avec d'autres êtres. Par ces actes, il faut entendre , d'une part, les mouvements exécutés dans l'espace et le temps; d'autre part, les sons proférés. Voilà un chien : s'il reçoit des coups, il pousse des cris et s'enfuit ; s'il n'a pas mangé depuis quelque temps, il cherche des débris de viande et les dévore ; s'il a couru et rencontre un cours d'eau, il boit et se baigne ; nous le voyons, par instants, immobile et tendu, comme s'il était attentif ; à d'autres instants, gambadeur et aboyeur, comme s'il était joyeux ; à d'autres, gémissant et plaintif, comme s'il pleuiait. Un
quartier de roche, un tas de terre, un cristal, une plante, un protozoaire, ne font rien d'équivalent.
Nous tenons compte, enfin, dans nos appréciations, de gestes, de cris, de paroles, que certains êtres semblent, soit exécuter, soit proférer, soit prononcer, précisément pour être compris de nous-mêmes ou d'autres êtres analogues à eux. Nous sommes à table ; notre chien nous pousse le coude avec son museau, comme s'il voulait appeler notre attention et se faire donner à manger. Arrêté par une porte fermée, il aboie sur un mode spécial, comme s'il désirait se faire ouvrir. Un autre chien s'approche de lui, pendant qu'il ronge un os. Il gronde et montre les dents, comme pour lui faire comprendre qu'il ait à se retirer. Beaucoup d'animaux supérieurs se conduisent d'une manière analogue. Les autres hommes emploient les mêmes moyens pour s'adresser à nous, et ils ont, en plus, à leur disposition, la parole articulée, avec les diverses intonations qu'elle comporte. Naturellement, rien de tel chez un quartier de roche, un tas de terre, un cristal, une plante, un protozoaire.
Ce sont là les éléments d'observation à l'aide desquels nous nous faisons une idée, et de l'existence d'esprits différents du nôtre, liés à des objets perceptibles, et de la présence, en eux, de certaines représentations, de certains sentiments et de certaines volontés. Reste à déterminer le procédé grâce auquel nous y réussissons. Ici reparaît le raisonnement analogique.
Comment in terprétnos-nous, en effet, les documents des différents ordres que nous venons d'énumérer, quand nous nous croyons autorisés à nous fier à eux pour conclure qu'il existe, chez certains des êtres
que nous percevons, des représentations conscientes? Se poser cette question, c'est se demander, en termes abstraits, d'où vient que nous n'hésitons pas à déclarer, de notre chien, qu'il a des représentations conscientes, d'un morceau de fer, qu'il n'en a pas, et d'une méduse, que nous ne pouvons pas savoir avec certitude si elle en a ou si elle n'en a pas. En fait, qu'il s'agisse de l'opinion que se crée, sur des sujets de ce genre, le vulgaire tout instinctif, ou qu'il s'agisse de celle que finit par se former, à tête reposée, un savant averti, le travail mental qui s'exécute ici est toujours, à peu de chose près, le même.
Nous disons, de notre chien, qu'il a, sans aucun doute, des représentations conscientes. D'où vient donc la certitude qui s'impose ainsi à nous ? Elle procède d'une opération mentale exactement comparable à celle dont résultent nos perceptions extérieures.
Nous savons tous, par une expérience personnelle, que nos sens sont adaptés de manière à susciter en nous des représentations conscientes : nous associons, à nos yeux, nos représentations visuelles, à nos oreilles, nos représentations auditives, à notre nez, nos représentations olfactives, etc. Nous savons également que ce qui nous pousse à manger et à boire, c'est, ou la faim que nous ressentons, ou la gourmandise qui nous anime. Nous savons, du reste, qu'en général nous éprouvons du plaisir quand, ayant faim ou soif, nous mangeons ou buvons, et de la douleur quand, étant dans le même état, nous ne pouvons ni manger ni boire. Nous savons encore que, si nous recevons des coups, nous en ressentons une souffrance et qu'il nous arrive de fuir pour nous mettre à l'abri ; que, si Ton nous llatte, nous en ressentons un plaisir et nous éprouvons des sentiments Itendres pour celui qui le fait. Nous savons, de même,
que, si nous voulons exprimer notre colère, nous prenons une certaine attitude, que nous poussons certains cris dans la joie, que nous émettons certains gémissements dans la souffrance. Savoir tout cela, c'est la condition indispensable du travail mental qui va nous pousser à supposer, chez un autre être, l'existence de représentations conscientes. Or d'où le savons-nous ? De ce que nous avons remarqué certains rapports entre nos propres représentations, nos propres sentiments et nos propres volontés, d'une part, et, d'autre part, soit la nature de notre organisation physiologique, soit celle des excitations que nous subissons, soit celle des actes que nous accomplissons.
Voici, maintenant, un animal. Nous constatons, chez lui, la présence d'yeux, d'oreilles, de narines, etc. Il n'en faut pas plus pour que s'évoque en nous, grâce à une association par ressemblance, l'image des détails correspondants de notre propre organisation. Ces images appellent, à leur tour, par leur présence, selon la loi de contiguïté, le souvenir des représentations conscientes à la production desquelles nos organes servent chez nous. Et voici que se déclenche le mécanisme ordinaire de nos raisonnements analogiques inconscients. Tout se passe comme si nous nous disions : nos yeux, nos oreilles, nos narines, etc., servent à susciter dans notre conscience des représentations visuelles, auditives, olfactives ; cet animal possède des yeux, des oreilles, des narines, etc., analogues aux nôtres : il doit donc être capable de représentations visuelles, auditives, olfactives, etc., également analogues à celles que nous éprouvons. Et ce n'est pas autrement que nous interprétons les autres indices que l'observation nous fournit. Car, si nous nous disons, lorsque nous voyons un chien manger certaines nourritures et en refuser
d'autres, qu'il aime celles-là et déteste celles-ci, n'est-ce pas parce que, quand nous agissons comme lui, nous avons ces sentiments-là ? Si nous nous disons, quand nous l'entendons crier sous les coups et nous le voyons fuir, qu'il souffre et qu'il a peur, n'est-ce pas parce que les coups nous font souffrir nous-même et parce que nous lesredoutons? — Mécanisme d'interprétation d'où procèdent touteslesopérations psychologiques par lesquelles nous attribuons des états de conscience à un autre être, d'après la nature de ses organes physiques, de ses actes ou de ses gestes.
Rien de plus facile, du reste, que de vérifier, par ailleurs, le jeu de ce mécanisme. Il suffit, pour cela, d'analyser les raisons pour lesquelles : 1° nous pensons que certains objets ne sont pas pourvus de représentations conscientes ; 2° nous hésitons à dire, de certains autres, qu'ils en ont ou qu'ils en sont dépourvus.
J'ai là, devant moi, un morceau de cristal de roche. Je suis convaincu, avant tout examen scientifique, qu'il est dénué de facultés représentatives. Je le suis plus encore, après une étude précise de sa structure et de la manière dont il se comporte. Pourquoi donc une telle conviction ? Nous retrouvons ici le raisonnement analogique. Seulement il n'aboutit plus, comme dans le cas précédent, à une conclusion affirmative, fondée sur la constatation de certaines ressemblances ; sa conclusion est négative ; c'est que l'analyse, bien loin de dégager des ressemblances, me fait surtout apercevoir des dissemblances entre l'objet en question et moi-même. Ce morceau de cristal, je le constate, est composé d'une substance qui ne ressemble guère à celle de ma propre chair; il ne possède pas d'organes des sens analogues aux miens ; il ne respire pas ; il na mange pas ; il ne boit pas ; il ne se déplace
jamais spontanément ; il ne profère aucun cri ; il ne manifeste aucune velléité de fuite, quand on le frappe, quand on le brise, quand on l'approche d'une flamme. Il y a donc, entre son organisation générale et la mienne, d'une part, entre sa façon de se comporter dans les diverses circonstances et la mienne, d'autre part, des différences tout à fait profondes. Non seulement donc les ressemblances qu'il présente avec moi ne me portent pas à penser qu'il possède des représentations conscientes analogues aux miennes, mais encore les dissemblances qui le séparent de moi sont assez profondes, pour me contraindre à juger qu'il doit différer de moi par le dedans, comme il en diffère par le dehors. La conclusion se fait, ici, du dissemblable constaté au dissemblable probable, comme elle se faisait, tout à l'heure, du semblable constaté au semblable probable.
Mais les choses ne se passent plus aussi simplement, lorsque nous avons affaire à des vivants d'un ordre inférieur. Voici une méduse, un oursin, une anémone de mer. Nous constatons de la ressemblance entre les tissus vivants de ces animaux et les nôtres. Nous n'apercevons pas, d'abord, chez eux, des sens nettement définis comme les nôtres ; du moins possèdentils une certaine capacité de réaction à certains excitants déterminés. Ils se nourrissent, ils respirent, ils se déplacent, ils se reproduisent, ils meurent. L'analyse physiologique décèle, chez eux, non pas un système nerveux différencié comme le nôtre, mais quelque chose qui en est comme une première et lointaine esquisse. Va-t-il donc falloir attribuer à des vivants de ce genre, des plaisirs, des douleurs, des désirs, des passions, des volontés ? Va-t-il falloir admettre qu'ils ont des sensations représentatives, une certaine perception du monde extérieur, certaines idées ? Faut-il penser, au contraire, qu'ils
vivent automatiquement comme marche une machine ? En fait, l'instinct populaire hésite. Mais les savants hésitent bien davantage. Les uns croient devoir attribuer, à ces vivants inférieurs, des états de conscience plus ou moins analogues à ceux que nous avons nous-mêmes (1). Les autres croient devoir expliquer tous leurs actes par des tropismes, c'est-àdire des actions physico-chimiques que n'accompagne et ne commande aucun développement d'états psychologiques (2). Les uns et les autres sont, du reste, en dernière analyse, obligés d'avouer qu'ils ne sont pas bien certains de ce qu'ils avancent. La question devient plus épineuse encore, quand elle se pose à propos de vivants comme les protozoaires et les végétaux. On ne distingue plus, ni chez les uns, ni chez les autres, aucune trace d'un système nerveux. Mais la simplicité apparente des premiers ne tient, peutêtre, qu'à l'insuffisance des instruments qui nous servent à les observer, et plusieurs d'entre eux accomplissent des actes qui ne sont pas sans analogie avec ceux que nous faisons nous-mêmes sous l'influence d'une délibération volontaire. Quant aux plantes, elles n'ont pas de substance grise comparable à celle des animaux supérieurs, et elles ne se comportent assurément pas comme eux. Mais l'existence de la substance grise est-elle la condition absolument indispensable de la représentation consciente (3) ? Et peut-on expliquer les actes de certaines plantes, comme Ja dionée attrape-mouches, sans être obligé de leur attribuer au moins une sensibilité générale plus ou moins ralentie ? En ces matières, rien de certain. Or si rien n'y est certain, c'est que ni les