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CHAPITRE VI

RÉPERCUSSION DE L'AJUSTEMENT AUTOMATIQUE SUR LES PRIX ET RÉACTION DES PRIX SUR LE FONCTIONNEMENT DU SYSTÈME

Le salaire constituant à la fois un élément du coût de production et le revenu du travailleur, c’est à un double point de vue que la répercussion de l’ajustement automatique sur les prix doit être envisagée.

Tout d’abord on a soutenu que l'adaptation automatique gênait l'établissement du prix de revient en y introduisant un élément d'’incertitude. Cette objection était-elle réellement justifiée ? Lorsque les prix s’élevaient, un contrat de salaires de longue durée ne pouvait être maintenu. Le premier remède utilisé était précisément d’en réduire la durée d’application ou tout au moins de limiter la durée des clauses relatives aux salaires. On convenait par exemple que ceux-ci seraient revisés à un moment donné ou lorsqu'apparaîtraient certaines conditions, telles qu’un changement déterminé du coût de la vie. On était donc de toute façon obligé de négocier. Si l’on n'avait pas recours à un nombre-indice pour étudier les variations des prix, on pouvait facilement surestimer la hausse. C'est ainsi qu’en Hongrie, de deux associations patronales appartenant à une même industrie et employant par conséquent des ouvriers de même catégorie, la première, qui avait adopté la méthode de l'indice, payait des salaires inférieurs de 40 pour cent aux salaires payés par celle qui avait refusé d’en tenir compte.

Les négociations faites en dehors de tout système d'ajustement automatique pouvaient entraîner des pertes de temps, aboutir à des

conflits qui, eux aussi, apportaient un élément d’imprécision dans le calcul du prix de revient.

N'a-t-on pas vu d'autre part dans les pays de grande inflation ou même en France de nombreux contrats à échelle par lesquels les industriels s’assuraient contre ces difficultés ? Pour ne citer que la France, les contrats à index, dont on parlait encore récemment, avaient été introduits dès 1922 à Paris, pour la détermination des prix du gaz et de l'électricité qui variaient en fonction d’un certain nombre de facteurs, tels que les prix du charbon, les salaires. De même pour le prix du pain. Dans la grande industrie, le prix de la fonte était automatiquement lié à celui du charbon et du minerai. Dans certains cas, même les éléments « fixes » du coût de production variaient d’une manière analogue : tels étaient les baux à échelle. Si les salaires devaient êtré ajustés automatiquement au coût de la vie, on pouvait tout au plus dire que les contrats à échelle seraient plus fréquemment revisés. ;

En France, où l’opposition des employeurs à l’échelle mobile — surtout dans la grande industrie — a été très forte, il est intéressant ’ de citer une des rares attestations patronales qui aient été favorables à ce système. « À ne considérer que l’échelle mobile isolément, déclarait en 1924 M. Melin, vice-président de la Fédération des Industries Métallurgiques de Marseille (1), il est inexact de dire que les industriels marseillais n’y ont trouvé que des inconvénients ; la stabilisation des salaires pendant des périodes d’un minimum déterminé et le délai convenu d’un mois entre la parution de l’indice et la variation des salaires s’il y a lieu, permettent à l’industriel de régler ses approvisionnements et ses prévisions de façon moins incertaine, de mieux supputer ses prix de revient, d'éviter dans une certaine mesure les aléas auxquels les soumettent les brusques variations des cours et des changes ; les rapports entre la

clientèle et lui s’en sont améliorés et chacun y a trouvé son compte » (1).

On ne saurait cependant méconnaître que l’objection est sérieuse. En particulier, lorsque l'employeur est l'Etat, l'adoption de l’échelle mobile introduit dans le budget un élément de déséquihbre. Si on en fait bénéficier les fonctionnaires, les retraités et pensionnés de guerre se déclarent fondés à obtenir l'application du système à leur propre rémunération. Il est cependant difficile de refuser d'adapter étroitement les traitements des fonctionnaires aux variations du coût de la vie si l’on est d'accord pour leur refuser le droit de grève. L’échelle mobile, au cours des années passées, s’est révélée plus nécessaire à eux-mêmes qu'aux travailleurs privés. Malheureusement, pour faire face à ce supplément de dépenses, l'Etat est obligé de recourir soit à l’impôt, soit à des émissions de billets. Dans le premier cas, il donne aux uns ce qu'il prend aux autres. La répercussion sur les prix, l'incidence des impôts sera variable selon que ceux-ci seront des impôts personnels ou au contraire des impôts de consommation, elle sera même différente selon la catégorie de produits visée par ces derniers. Dans le deuxième cas, l'Etat crée un revenu nominal supplémentaire. La hausse des prix suivra nécessairement. D'où un nouveau déséquilibre du budget.

D'autre part, pour maintenir constant le salaire réel, il faut que le salaire nominal, revenu de la classe ouvrière, augmente. I1 en résulte un accroissement de la demande et par là une consolidation de la hausse, qui peut-être n'aurait été que passagère. On sait par expérience qu’une simple augmentation de salaires est un puissant facteur d’élévation du coût de la vie, lorsqu'on accroît

(4) M. ANTONELLI, dans un article du « Peuple », en mars 1924, déclarait avoir constaté par sa propre expérience que les patrons sont à l’abri des surenchères possibles et des conflits inéluctables d’où ils sortent: toujours meurtris, même s'ils sont victorieux. Ils peuvent d'autre part, ajoutait-il, déterminer avec une relative sécurité leurs prix de revient et y adapter leurs prix de vente, les mouvements du salaire pouvant être prévus d’après le mouvement de la courbe des prix, généralement pour des périodes de plusieurs mois.

artificiellement la capacité d'achat des consommateurs, ou d’un? seule catégorie d’entre eux, sans que la quantité des biens à distribuer augmente dans le même temps. A plus forte raison la généralisation d’un système d'ajustement automatique permettrait aux producteurs et aux détenteurs de marchandises d’en étendre l’application à la fixation du prix de vente de leurs produits. Ce serait la « vis sans fin ». Lors de la discussion de l'échelle mobile ei du salaire à valeur stable en Allemagne, les patrons ont fréquemment invoqué l'exemple de l'Autriche où le pain disparaissait pendant deux ou trois jours des magasins, parce qu'on attendait la publication de l'index. Depuis la loi sur l'index officiel, déclarait au cours de l’été de 1923 le Président de la Direction des Usines Siemens-Schückert, l’index n’a plus été seulement la base servant à fixer les salaires, il a servi à fixer le prix des denrées alimentaires et objets de première nécessité et on a pu soutenir qu'il détruisait l’économie publique de l’Autriche.

La hausse des prix due au fonctionnement de l’échelle mobile sera la conséquence des récentes théories du revenu et de celles qui font une large part aux facteurs psychologiques. Dès que le salarié verra son revenu grandir ou plutôt dès qu'il saura, grâce aux mouvements du nombre-indice, qu’il augmentera, il attachera moins d'importance à l’unité monétaire, « il en offrira davantage, s’il est besoin, pour obtenir les mêmes produits » (1).

Il est difficile de contester la véracité de telles critiques. Il faut remarquer cependant que les producteurs et commerçants ne pourront pas récupérer intégralement l’augmentation des salaires due à l'échelle mobile par une augmentation additionnelle du prix de vente. Car les salariés, par le jeu du système, auront juste assez pour payer les produits au prix antérieur à cette nouvelle augmentation. Il faudra donc qu'ils se contentent d'acheter le même montant qu'auparavant de quelques denrées seulement, de celles pour lesquelles la demande n’est pas élastique, tandis qu'ils auront

(1) Aftalion : Monnaie, prix et change,

moins à dépenser pour les autres et qu’ils devront s’en passer en partie, si les vendeurs ne diminuent pas leurs exigences.

La hausse des prix peut avoir d’autres causes que des phénomènes monétaires. Elle peut être due à l’action de producteurs ayant un monopole. Dans ce cas encore, la possibilité d’une augmentation du prix de vente récupérant entièrement celle des salaires dépend de l’élasticité de la demande.

La hausse peut être enfin due à une diminution de la production nationale. En maintenant constant le pouvoir d’achat de la classe ouvrière, on diminue la part de la production totale revenant aux autres catégories sociales et d'autre part l'accélération de la hausse se réalisera plus facilement encore que dans le premier cas. De plus l’ajustement automatique, en donnant aux salariés une part proportionnellement plus grande du total des biens et services, constitue une aggravation du coût de production telle qu’elle peut se traduire par une réduction des profits. Celle-ci peut entraîner les entrepreneurs à suspendre l’activité des branches les moins rémunératrices de leurs établissements, et cette nouvelle diminution de la production se traduit par une nouvelle augmentation des prix.

Alors que les autres inconvénients du système peuvent être atténués par une négociation heureuse du salaire de base, à intervalles convenus, la répercussion de l'échelle mobile sur les prix paraît être une objection indiscutable. Sa portée est cependant atténuée en pratique, car, nous l’avons répété à différentes reprises, l'ajustement automatique de la totalité du salaire n’a guère existé en pratique. Les salariés dont le pouvoir d’achat était amoindri par une adaptation de leur rémunération moins que proportionnelle aux variations de l'indice ne pouvaient se porter acheteurs de la même quantité qu'auparavant de toutes les denrées qu'ils avaient l'habitude de consommer. De plus, répétons-le encore ici, les nombres indices du coût de la vie dans les pays de l’Europe Centrale et Orientale tenaient compte des conditions de vie d’après-guerre, de sorte que, même complètement adaptés aux variations des indices, les salaires n’auraient pu procurer aux travailleurs les méêmes satisfactions qu’avant-guerre.

Cet inconvénient de l'échelle mobile est d'autant plus grave qu'il n'y a pas lieu de considérer seulement l’action du système sur les prix, mais aussi la réaction des prix sur le fonctionnement du système.

A mesure que les prix haussent, l'ajustement automatique perd peu à peu son rôle protecteur du salaire réel. Dans un article de la Revue Internationale du Travail, M. Szturm de Sztrem, de l’Institut d'Economie Sociale de Varsovie, a montré que les raisons de cette dépréciation du salaire réel devaient être recherchées dans certains défauts des méthodes emloyées (1).

M. de Sztrem distingue d’une part la méthode par laquelle les salaires étaient payés à la fin d’une période donnée, et par laquelle le montant des salaires était fixé une fois par mois ; on majorait le montant des salaires payés le mois précédent du pourcentage d'augmentation marqué par l’index du coût de la vie au cours du mois précédent par rapport au mois antérieur.

Par une deuxième méthode, les salaires étaient payés à la fin d’une période donnée et leur montant était fixé d’après le salaire et le supplément de vie chère du mois précédent. Dès que l'augmentation du coût de la vie pendant le mois en cours avait été calculée, c’est-à-dire à la fin du mois ou au début du mois suivant, des suppléments de vie chère étaient accordés de façon à compenser rétrospectivement la perte subie par l’ouvrier en raison de la hausse du coût de la vie survenue pendant le mois considéré.

Enfin par une troisième méthode, les salaires étaient payés d'avance au commencement de chaque mois. On leur ajoutait un supplément de vie chère calculé d’après l'augmentation du coût de la vie au cours du mois précédent.

La première méthode, la plus fréquente, ne prévient en aucune façon, dit l’auteur, la dépréciation de la valeur réelle des salaires, dépréciation qui sera d'autant plus forte dans un mois donné que la hausse du coût de la vie pendant ce mois sera proportionnellement plus forte que celle survenue au cours du mois précédent.

(1) RIT, septembre 1924.

Soit en effet ii, la hausse mensuelle du coût de la vie pour le 1% mois, 12 la hausse mensuelle pour le 2° mois, Kii le coût de la vie pour le 1* mois et P le salaire nominal pour le premier mois,

P le salaire réel du premier mois sera —— ; pour le 2° mois, le coût Kit Pu de la vie sera Kï1 i2, le salaire nominal Pi, et le salaire réel Kit i2

Pour le n° mois, le coût de la vie sera Kid i2. in-1 in, le salaire P ïi i2 i3...in-1 nominal P if i2 in-1, et le salaire réel :

Kii...in-1 in La variation du salaire réel d’un mois à l’autre sera : P Pi D'ipeuties — — SOI — et par conséquent le salaire réel Ki1 Ki i2 Ki1 i2

d’un mois donné diminue par rapport à celui du mois précédent si l’on a i2 plus grand que ii.

D’après cette méthode M. de Sztrem a calculé qu’un salaire réel correspondant à la base 100 en janvier 1922 se dépréciait de 63 pour 100 à la fin de 1923.

La deuxième méthode paraissait donner un ajustement au coût de la vie sans dépréciation pour l’ouvrier puisqu’en plus des salaires de base équivalant aux salaires globaux du mois précédent, une nouvelle indemnité de vie chère était accordée à la fin du mois pour compenser la perte subie par les travailleurs du fait de la hausse du coût de la vie survenue au cours du mois. Mais le supplément de vie chère ainsi calculé ne pouvait être dépensé que le jour même de la paye et pendant les quelques jours suivants ; il n’avait donc pas le pouvoir d'achat qu'il aurait eu s’il avait été payé en même temps que le reste du salaire. La dépréciation du salaire avec cette méthode restait très minime et ne s’accentuait que si la hausse du coût de la vie était particulièrement rapide.

En supposant dans ce deuxième cas que la hausse quotidienne du coût de la vie a suivi une progression arithmétique continue de janvier 1922 à décembre 1923, M. de Sztrem a montré qu’un salaire réel de 100 au point de départ est descendue à 76,1 à la fin de la période envisagée. Il a en outre montré, par le raisonnement mathématique, que la valeur réelle du salaire lui-même tendrait vers zéro si la hausse du coût de la vie prenait des proportions considérables, mais que l'indemnité de vie chère serait égale à la moitié de la valeur réelle, aux premiers jours de la période considérée, du salaire global (salaire et indemnité de vie chère) de la période précédente.

Enfin la dépréciation résultant de cette méthode constituait, selon M. de Sztrem, un véritable impôt prélevé par l'Etat sur les classes ouvrières ; « les patrons n’en tirent aucun bénéfice, car ils payent la valeur intégrale des salaires », tandis qu'avec la première méthode, « la dépréciation s'opère surtout au profit des employeurs, qui n’ont pas à payer la valeur complète des salaires ».

La troisième méthode peut se ramener à la seconde, sauf que le travail est effectué après le paiement des salaires au lieu de l’être avant.

Les explications de M. de Sztrem font comprendre pourquoi les salaires ont couru derrière le coût de la vie pendant les années d'inflation en Pologne et en Autriche, où un large essai de l’échelle mobile avait été tenté. Il faut ajouter que l’indice du coût de la vie n'était pas publié immédiatement à la fin de la période à laquelle il s’appliquait, qu’un nouveau délai s’écoulait entre le moment de la fixation du salaire à l'indice et le jour de paye, enfin un autre retard se produisait entre le moment de la paye et celui de la dépense sur le marché de détail. Nous avons vu dans un précédent chapitre les mesures qui avaient été prises en Allemagne au cours de l’été 1923, pour remédier à cet état de choses.

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