‹ Les Récentes Échelles Mobiles de Salaires Systèmes d'ajustement automatique des salaires au coût de la vieChapitre 49 sur 76 · LES OBJECTIONS D'ORDRE SOCIAL · texte numérisé non relu

LES OBJECTIONS D'ORDRE SOCIAL

Partout les patrons ont contesté l'efficacité de l’ajustement automatique comme mesure de paix sociale (1). Ils admettaient qu’en période de hausse des prix, les ouvriers accepteraient le fonctionnement du système, mais qu’en cas de baisse ils refuseraient d’accepter une diminution correspondante des salaires. L'engagement qu’eux-mêmes respecteraient, même au prix de grandes difficultés, ne serait pas tenu par les ouvriers. En d’autres termes les patrons joueraient le rôle de dupes. Les sacrifices qu’ils auraient consentis pendant la hausse de l’indice ne pourraient être récupérés au moment de la baisse.

A l'inverse les ouvriers ont parfois exprimé la crainte que les patrons ne refusassent d'accorder les augmentations entraînées par la hausse. Par contre en cas de baisse, ils s’empresseraient de réclamer le bénéfice de l’échelle mobile.

L'expérience a montré que les appréhensions de l’une et l’autre partie étaient justifiées. Quand l'indice haussait, son exactitude était mise en doute par les patrons. Venait-il à descendre, les ouvriers s’empressaient de le contester.

Du côté patronal, on trouve des exemples d'engagements non tenus aussi bien en cas de hausse de l'indice qu’en cas de baisse. Les employeurs invoquaient que la situation économique+ne permettait pas une augmentation correspondante des

(1) «En lui-même, l’automatisme de ce système, l’enchaînement des « salaires au coût de la vie ne nous paraissent pas susceptibles « d'améliorer les rapports entre patrons et ouvriers ni de dévelop- «per chez les ouvriers, pas plus que chez les patrons, le sentiment «de la responsabilité ». (Bulletin quotidien du 17.11.24).

salaires ou qu’au contraire elle nécessitait une diminution plus forte que celle de l'indice.

Du côté ouvrier, il s’est trouvé au moment de la discussion de l'échelle mobile en Allemagne quelques écrivains syndicalistes ne cachant pas que le système n’était qu'un expédient momentané permettant une augmentation des salaires plus rapide que les méthodes ordinaires. Si la baisse survenait, on abandonnerait l'échelle mobile et on reviendrait aux anciens procédés pour empêcher une diminution trop rapide (4). En France, nous le verrons plus loin, les communistes ont eu la même franchise. Par contre on peut citer l'Union des Dockers Britanniques qui luttait contre ses adhérents au milieu de l’année 1923 pour leur faire accepter une réduction de salaires basée sur le jeu de l'échelle mobile.

Mais, en exceptant les agitateurs, on pourrait encore rassembler de nombreux cas de résistance à la baisse, de la part d’organisations syndicales ordinairement soucieuses du respect de la parole donnée.

Il y a des circonstances dans lesquelles une adaptation des salaires à la baisse du coût de la vie peut soulever des difficultés pour le budget ouvrier. Lorsqu'une baisse momentanée est suivie d'une hausse, l'ajustement des salaires à l'indice du mois précédent amène une diminution pendant un mois où il y a reprise du renchérissement (2). L’argument avait été avancé par les syndicats

(1) Richard Seidel, dans «die Freïheit » du 24-2-22, cité par B.Q. du 23-2-22.

(2) « A Hambourg dans la semaine du 5 au 11 février le coût de la vie «a augmenté de plus de 11 0/0 ; les salaires ne seront certainement «pas adaptés toutes les semaines, mais au plus tard tous les mois ; « si la cherté se poursuit et augmente comme dans la semaine du «5 au 11, la femme de l’ouvrier, comptant sur la hausse certaine, «devra faire des dettes qu’elle remboursera en mars; mais les «prix ayant baissé en mars, elle touchera pour le mois d'avril une «somme inférieure à celle touchée fin février, et alors qu’elle pou- «vait espérer pouvoir enfin se constituer une certaine épargne en « prévision de dépenses futures nécessaires, elle se voit de nouveau «condamnée à n’avoir qu’une somme strictement indispensable à « RE Un des besoins les plus immédiats ». Mainguy, op. cit. p. 165-166.

en Allemagne. Quelque importance qu'il ait, il nous faut remarquer que l'ouvrier à bénéficié de l’avantage inverse dans le mois qui a précédé la reprise de la hausse. Il a donc pu économiser. « Quelque prévoyance ne messied pas au salarié, dit M. Oualid »(1).

La résistance s’expliquait encore par le fait que les salaires étaient suffisamment réduits par rapport à leur niveau d’avantguerre pour que les ouvriers se jugeassent fondés à PASS pour eux seuls le bénéfice de la baisse des prix.

Nous avons vu que certaines conventions d'’échelles mobiles répondaient en partie à ces objections, lorsqu'elles prévoyaient que les réductions de salaires seraient inférieures aux diminutions de l'indice. Le parti socialiste avait proposé en Allemagne que la baisse des salaires ne fût effectuée qu'avec un retard de six mois.

Pratiquement, dans des pays comme le Danemark où l'indice n’est publié que par semestre et la Norvège et la Suède, où il est calculé par trimestre, l'inconvénient n'aurait pas dû se présenter, au moins pendant les années 1921 et 1922 au cours desquelles la baisse s’est poursuivie d’une façon continue. Le retard dans l’ajustement des salaires était donc suffisant.

Ce que les syndicats ennemis de l'échelle mobile lui ont surtout reproché, c’est la cristallisation du standard de vie de la classe ouvrière. Si le salaire de base était inférieur à celui de 1914, le système devait perpétuer un minimum d'existence. Et même si le salaire de base était celui de 1914, l'adaptation au nombre indice aurait empêché les travailleurs de participer à la prospérité générale.

« Même si en 1920 ou en 1914 ou à quelque autre époque, les compositeurs avaient reçu un salaire suffisant, déclare un syndicat d'ouvriers imprimeurs américains, il n’y à pas de juste raison de leur refuser d'améliorer leur « standard of living ». Si les salaires sont diminués quand le coût de la vie diminue et en proportion complète de cette diminution, et s'ils ne sont élevés que lorsque

(1) Cours de législation industrielle à la Faculté de Paris (Doctorat) — Année 1923-1924.

le coût de la vie augmente, tout au plus en proportion complète de cette augmentation, il est évident que le compositeur sera toujours empêché d’atteindre un plus haut standard de vie que celui dont il jouit actuellement. C’est virtuellement un état d'esclavage. Il apparaîtrait plus logique, selon ce système, de payer les travailleurs en nature — en leur allouant chaque année la même quantité de biens et de services qu’il leur est arrivé de recevoir à quelque période arbitrairement choisie. Un système de salaire de cette sorte n’est pas seulement une injustice à l’égard des travailleurs, mais il agira comme un « boomerang » à l’égard de la classe des employeurs elle-même et sera bien entendu un obstacle écrasant dans la voie du progrès de la nation. Car c’est seulement par une ferme élévation du standard de vie qu’un pouvoir d’achat et de consommation peut être suffisamment développé pour absorber le produit de l’industrie et fournir le stimulant d’un progrès industriel et d’une expansion continus » (1).

Dès que les prix baissèrent, les unions ouvrières américaines, qui avaient accepté la méthode de détermination des salaires par le nombre-indice durant la guerre et jusqu’en 1920, opposèrent aux demandes de réduction des patrons des budgets de famille compilés en appliquant les prix locaux aux quantités d'articles du budget de « minimum de santé et confort » calculé par le Bureau of Labor Statistics à la suite d’une enquête faite en 1919. Elles essayaient ainsi de démontrer que l'ajustement des salaires au nombre-indice donnait une rémunération insuffisante pour assurer le paiement d’un «living wage », Celui-ci étant défini comme un salaire qui n’assure pas seulement une confortable subsistance physique au travailleur et à sa famille, mais lui permet également de faire face à la maladie, à l’invalidité et la vieillesse.

C’est surtout en Amérique que l’idée du living wage s’est répandué, mais l'opposition ouvrière à l'échelle mobile, moyen de

(1) Carr, op. cit., p. 298 — Printing Industry (Book and Job) New-York — Typographical Union n° 6 — novembre 1922.

Cf la réponse de la Fédération Suédoise des Travailleurs de la Pierre à l'Enquête sur la Production, Enquête t. V, 2c voume, p. 1066.

perpétuer un standard de vie donné, s’est manifestée partout. « Elle place la totalité de la classe ouvrière au rang d’un animal, basant son gagne-pain sur la nourriture seule » (1), a-t-on dit en Angleterre, et nous retrouverons cette idée en France sous la plume d’un des plus remarquables dirigeants de la C.G.T.

On se rendit compte en Amérique du danger des budgets familiaux comme moyen d'améliorer le standard de vie. D'ailleurs, du jour où un minimum de santé et de confort est inclus dans un budget, il est nécessairement ravalé au rang d’un minimum de besoins.

« En présentant le budget du coût de la vie, dit une autre association ouvrière américaine, nous ne désirons pas laisser l’impression que nous considérons la simple satisfaction des besoins immédiats du salarié et de sa famille comme un standard idéal de vie En même temps que nous sommes anxieux d’assurer aux travailleurs un living wage leur permettant de se maintenir euxmêmes et leur famille dans une décence et un raisonnable confort, nous inculquons à nos membres l’idéal d’un effort pour des objets plus élevés que ce qu’une étroite construction du terme « living wage » peut impliquer. Nous avons une profonde croyance à l’augmentation progressive du standard de vie. Nous nous rendons compte qu'après s'être assuré un certain standard de vie, les travailleurs doivent être en. mesure de s'élever vers un confort plus grand, vers l’éducation et des relations sociales ».

« C’est le désir continuel d'améliorer leur condition de vie qui est la cause principale du progrès que les travailleurs de ce pays ont fait. Les luttes qu'ils ont accomplies pour forüfier leurs unions ouvrières est une preuve qu'ils ont l'intention d'utiliser leur force d'organisation pour une nouvelle amélioration de leur condition et s’assurer un standard de vie beaucoup plus haut que celui dont ils ouissent actuellement » (2).

(1) M. Bevin, représentant ouvrier à la cour d'Enquête des Dockers de

(2) Carr, op. cit. p. 326 — Ladies Garment Industry Cleveland — International Ladies Garment Workers’ Union, 1922.

L'American Federation of Labor s’est exprimée plus énergiquement encore : «Il y a une croyance largement répandue que les salaires doivent être fixés sur la base du coût de la vie. Gette idée est pernicieuse et intolérable. Elle revient à enchaîner le progrès et à entraver la liberté. Elle signifie la fixation d’un standard de vie, et d’un standard de vie et de liberté qui doit rester immuable. Les travailleurs d'Amérique ne peuvent accepter cette proposition ».

« Ils demandent une amélioration progressive du standard de vie. Ils ont une foi inébranlable dans un avenir meilleur pour tout le genre humain. Ils repoussent et dénoncent un système de fixation des salaires sur la seule base de budgets familiaux et de bons de pain (bread bills). Les travailleurs n’ont pas seulement droit à la vie, mais la société moderne doit prévoir plus qu’il n’est compris dans le terme vie. Elle doit accorder à tous les travailleurs une plus juste récompense pour leur contribution à la société, une contribution sans laquelle le progrès de la civilisation est impossible ».

Ici encore une réduction des salaires d’un pourcentage inférieur à celle de l'indice répondrait en partie aux attaques ouvrières. Mais nous ne croyons pas qu’elle suffirait à faire disparaître la résistance des travailleurs. Celle-ci se manifeste dès qu’on veut porter atteinte au taux de salaire atteint, sans même qu'il s’en suive une diminution du pouvoir d’achat du salaire. Mais il y a lieu de distinguer entre le cas d’un pays appauvri et celui d’un pays prospère. La tendance à l’amélioration du standard de vie. en Amérique était entièrement justifiée dès 1922. Par contre, en Allemagne, à la même époque, les salariés auraient dû se borner à la considération du moment et non à celle de l'avenir. Or il est évident que l’échelle mobile avait pour but de préserver le standard atteint contre toute nouvelle réduction, tandis que l’augmentation des salaires nominaux effaçait dans l’esprit des travailleurs la notion du salaire réel. L’ajustement automatique mettait fin à cette confusion en faisant disparaître toutes les luttes nécessitées auparavant pour adapter le salaire nominal à la hausse du coût

de la vie. Elle permettait aux syndicats de concentrer leurs efforts sur l'augmentation des salaires réels.

C’est pourquoi les deux derniers arguments présentés par les syndicats allemands — qui sont peut-être les véritables raisons de leur opposition à l’échelle mobile — ne nous paraissent absolument pas justifiés. Ceux-ci craignaient en effet, dit M. Mainguy, que le choix de l'heure des demandes d'augmentation ne leur appartint plus et que la plupart de leurs adhérents, une fois leur salaire réel stabilisé, les abandonnassent. En France, du jour où les éléments extrémistes prirent parti en faveur du système, ils reprochèrent au secrétaire de la Fédération des Fonctionnaires d’avoir exprimé la même crainte d’une diminution de ses effectifs.

Il est curieux de constater que des syndicalistes aient pu se tromper à ce point. Durant ces dernières années, quand le coût de la vie montait en France et en Belgique, seules les organisations puissantes parvenaient à imposer l'échelle mobile aux patrons. Et la meilleure preuve que ce système n’est pas un obstacle au développement de la force syndicale n'est-elle pas dans le fait qu’il s’est particulièrement répandu dans les pays scandinaves et en Angleterre, où les unions ouvrières sont particulièrement puissantes. Il subsiste en Angleterre dix ans après son introduction et n'empêche pas les cheminots et autres salariés de recevoir une augmentation de salaire, même quand les prix baissent — lorsque bien entendu les circonstances le permettent.

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