‹ Les Récentes Théories Monétaires en France: Idée Quantitative et Conflit des MéthodesChapitre 19 sur 59 · LS CRE · texte numérisé non relu

LS CRE

C’est principalement à l'étude des faits monétaires dans la guerre et l’après guerre, que M. Rist s’est attaché. Nulle époque sans doute ne vit de tels bouleversements dans la valeur des monnaies, ni surtout des bouleversements d’'apparence aussi incohérente, chaque nation y étant soumise en son temps et avec une intensité particulière. Nulle époque n’eut autant besoin de médecins sous ce rapport. M. le Professeur Rist se consacra à cette tâche, mais il eut en même temps le souci de ne pas nous laisser ignorer suivant quels principes il entendait l’accomplir.

En 1921, il publie un livre sur « les Finances de querre de l'Allemagne » (10), dans lequel retraçant l’histoire de l'inflation allemande, des controverses qui se sont déroulées en Allemagne pour l'expliquer, des efforts déployés en vain pour y porter remède, il indique déjà sa conception fondamentale de la santé monétaire el financière d’un pays.

En 1924 paraît l'ouvrage intitulé « La déflation en pratique » (11) dans lequel M. Rist, étudiant la manière dont différents pays, Angleterre, Etats-Unis, France, Tehécoslovaquie, ont essayé de rélablir ou de stabiliser la valeur de leur monnaie, dégage cette loi générale que le rétablissement de la vateur de la monnaie ne doit pas être attendu principalement d’une réduction de la quantité de monnaie en circulation, mais d'une bonne gestion des finances publiques. Enfin, dans la série d’articles réunis dans la première partie des « Essais sur quelques problèmes économiques et monétaires » et qui furent publiés de 1925 à 1932, à

(10) Payot, éditeur.

(41) Giard, éditeur.

ET es

l’occasion des grandes controverses suscitées en France, par le problème de la stabilisation du franc, dans le monde par le problème de l'or et le problème de la crise, nous trouvons des développements qui nous paraissent compléter l'exposé d'une véritable théorie monétaire.

Les prix français

avant la guerre.

Cette théorie il est vrai, était déjà toute contenue dans un article publié en 1914 sur « La circulation monéiaire francaise de 1878 à 1910 et la théorie quantitative des prix »: Dans cet article M. Rist ne prétend pas nous apporter une conception personnelle précise de la théorie quantitative, mais seulement un argument en faveur de la conception qui, dans l’ensemble, attribue les mouvements des prix à l'influence de la quantité de monnaie.

Dans ce dessein, il construit pour la période qui va de 1878 à 1910, la courbe de la circulation monétaire réelle en France : monnaies d’or et d'argent françaises, diminuées de l'importance de l’encaisse de la Banque de France, et billets en circulation.

Rapprochée de la courbe des prix construite suivant l’indice des prix de gros de la statistique générale de la France, indice non pondéré, elle se montre avec celle-ci d’un parallélisme frappant. Si bien qu'à ce problème concret posé aux économistes de « découvrir les circonstances nouvelles qui à partir de 1896, ont provoqué le soudain et considérable revirement dans les prix » (12), M. Rist répond que « l'une des seules circonstances tout à fait nouvelles », c’est le ren-

(12) Essais sur quelques problèmes économiques et monétaires, p. 295.

versement de la circulation monétaire entre les années 1890 et 1895, dû à l'énorme accroissement de la production de l'or.

Comme contre-épreuve, il se préoccupe alors de rechercher si d’autres modifications dans les méthodes de paiement à cette époque ne pourraient pas fournir l’explication recherchée. Mais après avoir examiné l'emploi des virements, l'usage du paiement par chèque, la vitesse de circulation de la monnaie, il conclut « qu’en comparaison du progrès des instruments monétaires, les autres changements dans les conditions d'échange et de paiement sont sans grande portée » (13). Aussi, quoique M. Rist se défende de justifier ici telle ou telle formule de la théorie quantitative, il nous propose une explication du mouvement des prix par la quantité de monnaie au sens le plus strict de ce terme.

Mais de cette explication même M. Rist nous montre la limite : « la similitude dont nous parlons, dit-il (entre la courbe des prix et celle de la circulation monétaire) n'est pas une similitude année par année. Rien, du reste, n'autorise à supposer un parallélisme aussi étroit. C’est le mouvement d'ensemble qu'il faut envisager » (14). Il reste donc à expliquer toute une série de décalages entre les prix et la quantité de monnaie, qui finissent par s’annuler dans la courbe « d'ensemble ».

M. Rist s'attache à expliquer l’un de ces décalages : c’est celui qui existe entre les années 1871 et 1877, où les instruments monétaires en circulation s'accroissent déjà, tandis que les prix continuent à baisser (15). Cette discordance, qui se réduirait sans doute à 3 ou 4 années, si l’on disposait

(13) Idem, p. 294.

(14) Idem, p. 287.

(15) Idem, p. 287 et 292.

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de statistiques plus précises, est due à ce que, au moment où l'or afflue en France, on se trouve dans une période de dépression cyclique.

Si donc la quantité de monnaie en circulation n’est pas la seule cause qui à chaque instant explique la formation des prix, dans son ensemble, pourtant, le niveau des prix est commandé par la quantité de monnaie. C’est à cette conception, croyons-nous, que M. Rist s’est tenu, et chacun de ses travaux, depuis lors, l’a justifiée, affirmant la théorie quantitative en même temps qu'il en marquait fortement les limiles.

Les phénomènes d'après-querre.

Les phénomènes monétaires d’après-guerre sont particulièrement abondants en exemple de discordances entre la quantité de monnaie et les prix dans les différents pays. M. Rist ne cherche pas à éluder l'examen de ces faits. Il s’applique au contraire à les mettre en évidence.

Pour les expliquer en s’efforçant de rester dans le cadre de la théorie quantitative, on pourrait essayer de faire intervenir les modifications dans le volume des transactions, dans la vitesse de circluation. M. Rist est plus réaliste : il va aussitôt à l'explication la plus déconcertante peut-être pour les théoriciens de la monnaie : la dépréciation directe des diverses monnaies sur les marchés intérieurs et sur les marchés des changes.

Dans « les finances de querre de l'Allemagne » M. Rist admet déjà très explicitement à côté de la dépréciation de la monnaie de papier consécutive à la multiplication de cette monnaie, la dépréciation directe, dont il nous expose le mécanisme de la manière suivante : « Le publie parce qu'il se

défie du payier-monnaie, n'accepte un mark-papier que moyennant une quantité diminuée d’or ou de marchandises, il ne lui accorde volontairement qu'un moindre pouvoir d'achat. Ici la dépréciation est « directe » et naît de l’état d'esprit du publie à l'égard du billet ». [1 ajoute d’ailleurs que « la dépréciation directe sous forme d’une sorte de prime d'assurance contre le risque (se traduisant par la prime de Por ou le prix surtaxé de la marchandise payée en papier) a été pendant la guerre un phénomène très rare » (16). Mais dans l'après-guerre, il n’est pas douteux que ce phénomène a fréquemment provoqué la formation des prix indépendamment de ja quantité de monnaie existant au moment même.

La dépréciation directe des monnaies sur le marché des changes est peut-être un phénomène plus essentiel encore. M. Rist nous montre dans « la Déflation en pratique » comment dans les années 1920-1925, le redressement et la stabilisation des monnaies sur le marché international, recherché par lous les pays, n’a pas été une conséquence de la baisse du niveau des prix intérieurs à ces pays, obtenue par une diminution de la circulation monétaire. Au contraire, le cours du change s’est élabli en raison d’une réaction en quelque sorte intelligente du marché, qui accordait sa confiance à tel ou tel pays. Ainsi en a-t-il été pour l'Angleterre : jusqu’à la fin de 1922, la diminution de la circulation n'est que de 7 %. Elle correspond à une baisse des prix intérieurs que l’on retrouve, du même ordre, aux Etats-Unis. Pourtant le change de l'Angleterre avec les Etats-Unis se rétablit. C’est que la politique financière de l'Angleterre, qui a rétabli l’équilibre budgétaire, et commencé à rembourser sa dette, a inspiré confiance au marché.

(16) Les Finances de querre de l'Allemagne, p. 137 note (-T.

En

Au contraire, si nous prenons le cas de la France en 1921, nous constatons une diminution de la cireulation sans que le change se rétablisse. C'est qu'en même temps les émissions considérables de bons du Trésor constituent une menace perpétuelle d'inflation.

De même la Tchécoslovaquie en 1919 tente une réduction de sa cireulalion monétaire. Or, au cours des années 1919 et 1920, on constate une ascension rapide des prix en Tehécoslovaquie. Ces prix sont manifestement commandés par le cours du change qui s'établit sans rapport avec l’imporlance de la circulation monétaire.

Des exemples seraient également trouvés facilement en sens contraire. Dans son article « Pour la stabilisation du franc » publié en 1925, M. Rist affirmait que l’afflux de capitaux étrangers, même servant de base à une circulation accrue, soit de billets, soit de dépôts en banque, ne constituait pas un danger pour le change. Cet apport de monnaie saine, dit-il, « soutient le change au lieu de le déprécier » (17). Ces vues ont été pleinement confirmées puisque, de 1926 à 1998, la stabilisation du france a été réalisée malgré une circulalion sans cesse croissante.

M. Rist est tellement convaincu de la réalité de ces phénomènes de dépréciation et d'appréciation directe de la monnaie qu'il semble bien prendre pleinement à son compte l'opinion des experts de 1926 qu'il nous rapporte dans l’article sur « le mécanisine de la stabilisation française » : « Quant au montant de la circulation, dit-il, loin d'être

le facteur déterminant du niveau des changes et des prix,

(17) Essais sur quelques problèmes économiques et monétai- PES; pie

eu NE

il leur paraissait au contraire, commandé par ce niveau » (18).

Ne semblerait-il pas que par une telle conclusion M. Rist se met en contradiction formelle avec la théorie quantitative, que, par ailleurs, il prétend défendre ?

Certes, nous l'avons vu, M. Rist n’a jamais soutenu la thèse d’une proportionnalité rigoureuse entre les mouvements des prix et ia quantité de monnaie en circulation. Il pense seulement que si des discordances se produisent, elles doivent finalement s’annuler si l’on regarde à l’ensemble des mouvements de prix. Mais des phénomènes aussi désordonnés que les mouvements des changes et des prix après la guerre ne viennent-ils pas ruiner même cette défense modérée de la théorie quantitative ?

Non sans doute et pour faire tomber l’apparent paradoxe, il suffit de faire appel à cette idée que nous savons être fondamentale chez M. le Professeur Rist : la distinction du normal et de l’anormal. Si dans l'après-guerre, la théorie quantitative se trouve si brutalement mise en échec, c’est que nous nous trouvons dans un ensemble de circonstances éminemment exceptionnelles, pathologiques. M. Rist nous l’affirme : « Dans les pays à finances avariées, la baisse du change est l'expression d’un phénomène nettement pathologique » (19).

La cause profonde de ces phénomènes pathologiques, c’est le régime du papier-monnaie, c'est-à-dire la suspension de la convertibilité des billets de banque, la rupture du mécanisme de l’étalon-or. Pour M. Rist sous un tel régime le fonctionnement des lois économiques est bouleversé. « La véri-

(18) Idem, p. 85.

(19) Idem, p. 31.

en

table valeur d’une monnaie de papier, dit-il, est celle qu’elle tire du fait d’être échangeable à tout instant à la Banque d'Emission contre une certaine quantité de métal. Il n’y à pas de « véritable » valeur de la monnaie tant que la Banque d'Emission ne l’achète et ne la vent pas à un prix fixe » (20). La pensée de notre auteur semble donc être que dans ce cas, il n'y a plus lieu de rechercher le fonctionnement de la loi qui unit valeur et quantité. Le papier-monnaie n'a plus qu'une valeur errante, soumise entièrement aux appréciations psychologiques du marché intérieur et surtout du marché des changes.

Cela ne signifie pas, du reste, que la quantité de papiermonpaie n'ait d'influence en aucun cas sur sa valeur. Il est hors de doute que l'inflation monétaire a été à l’origine de l'élévation du niveau des prix pendant et après la guerre. À certains moments, le mécanisme quantitatif a joué. Mais il semble que du jour où l’exagération même de son action a conduit les nations à cette maladie monétaire dont elles ne sont pas encore sorties, il a été radicalement brisé. C'est pourquoi il est apparu que le remède ne devait pas, en premier lieu, être cherché dans la réduction de la quantité de monnaie, mais dans le rétablissement de la confiance par la bonne gestion financière. De même, le médecin ne se contente pas seulement de supprimer la cause première de la maladie, mais il doit porter remède en eux-mêmes aux troubles qu'elle a engendrés.

Les jrir-or mondiaux depuis la guerre.

Les phénomènes pathologiques de l'après-guerre ne permettent done pas de vérifier la loi qui relie la valeur de la

(20) Idem, p. 63.

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monnaie à la quantité de monnaie en circulation, dans chacun des pays qui ont été soumis au régime du papier-monnaie. Mais il s’est trouvé des monnaies cependant qui, sans interruption, ont été des monnaies-or, en particulier le dollar. D'autre part, après 1925, la plupart des monnaies ont été stabilisées. On peut donc parler de prix-or ou de prix mondiaux pour la période qui s'étend de la fin de la guerre à nos Jours. Dès lors, ne serait-il pas possible de dégager un lien entre les mouvements des prix mondiaux depuis la guerre et l'abondance plus où moins grande des moyens monétaires internationaux, c'est-à-dire les quantités d’or ? M. Rist s’est attaché particulièrement à la solution de ce problème.

Une baisse mondiale dans les prix s'étant manifestée depuis 1927, la crise déclanchée en 1929 la transforme en une chute si catastrophique, que les économistes se demandent s’il ne faut pas attribuer à ce phénomène un caractère autre que celui de marquer une simple crise cyclique. De plusieurs côtés, e{ en particulier en 1930, dans le rapport de la Délégation de l'or du Comité financier de la $S. D. N., on met en avant cel argument que la baisse des prix serait due à un « stérilisation de l'or » tenant à sa mauvaise répartition entre les nalions. Certaines banques d'émission se trouvant en possession d'encaisses métalliques considérables n’en fourniraient pas pour cela davantage de crédit. Et pendant ce temps les pays moins bien pourvus verraient se restreindre leurs moyens monélaires,.

C’est à la réfutalion de ces arguments que M. Rist a consacré deux imporlants articles : « La Question de lOr » (21) paru en 1930: — « Le mécanisme de l'étalon-or a-t-il été faussée » paru en 1982 el une conférence faite à Londres

(24) fdem, p. 108.

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