ALES ANT
monnaie ». Le premier caractère de la méthode de M. Nogaro. est donc la synthèse de l’observation et de la déduction dans le réalisme.
Le second, qui découle logiquement du premier, est la volonté de considérer la vie économique sous son aspect humain. M. Nogaro critique cetle « tendance à considérer l’économie politique, non comme une science humaine et psychologique, mais comme une science physique ». Il déplore que l’on se soit « ingénié à établir les concomitances, à imaginer des relations, sans rechercher le lien qui pouvait exister entre des faits, ou plutôt entre des actes » (3). Il affirme que «c’est à connaître les relations humaines que doivent tendre les recherches économiques ». « Nous ne devons pas seulement constater les relations économiques, dit-il encore, mais les comprendre » (4).
Sa méthode sera donc psychologique, mais elle ne s’attardera pas à disséquer les mobiles individuels, elle les prendra tels qu'ils apparaissent à la conscience même de ceux qui agissent. La vie économique étant du domaine des faits humains, elle doit pouvoir s’analyser dans une enchaînement d'actes volontaires et conscients. La science économique doil être un effort pour retrouver, lorsque cela est possible, les manifestations de la volonté des hommes, qui ont fait à chaque instant la vie économique. Cette idée est pleinement confirmée par tel passage de la seconde édition de « La monnaie… ». « La vérification d'hypothèses, dit M. Nogaro, reposant sur une représentation précise d'un mécanisme concret constitue un des éléments essentiels de la méthode scientifique en économie politique. Le fait que les phénomènes
(3) « Contribution à une théorie réaliste de la monnaïe », lirage: à part, p. 48.
(4) « L'expérience bimétalliste », tirage à part, p. 34-35.
LOU CRANTS
économiques procèdent d'actes humains, souvent inconseients de leurs conséquences ultimes, mais conscients de leurs buts immédiats, nous permet, er certains cas, de nous représenter clairement l'enchaînement des faits, que nous avons à expliquer » (5).
Un auteur a caractérisé la méthode de M. Nogaro par les termes de « réalisme rationnel » (6). Ils expriment bien, en effet, l'attitude du chercheur soumettant ses facultés intellectuelles aux faits, c'est-à-dire, dans notre cas, aux acles humains qui font la vie économique.
La nature de la Monnaie.
Cette prédominance de l’homme apparaît au plus haut point dans les conceptions de M. Nogaro touchant la nature de la monnaie (7).
La monnaie même métallique, pense-t-il, n’est pas essentiellement une marchandise, quoiqu’elle l'ail été à l’origine. Dès qu'un objet est accepté uniquement en vue d’être échangé ultérieurement, il ne répond plus nécessairement à un besoin et il se distingue d’une marchandise (8). Mais surtout, dès qu'on arrive au stade de la monnaie frappée, dès qu'apparaît l'unité de compte, « ce n’est plus, mentalement, à (une) quantité donnée de métal que l'on compare les marchandises à échanger, mais à l'unité de compte elle-même, derrière
(5) La monnaie, 2° édition, p. 429.
(6) MAURICE VIRLOGEUX. Le réalisme rationnel chez Bertrand Nogaro, Giard, 1932.
(7) Cf. Le rôle de la monnaie dans le commerce international, rh UE
L'expérience bimétalliste, p. 18-29.
La monnaie, 2° éd., 2° partie, chap. V, VL VIT.
(8) La Monnaie, p. 386.
OA
laquelle on entrevoit toute une série de marchandises ayant une valeur équivalente, inférieure ou supérieure » (9).
D'où la monnaie lire-t-elle done sa valeur ? De la loi. « La loi, dit M. Nogaro, peul exercer une influence décisive sur la détermination de la valeur de tout métal monétaire » (10).
Lors de l'ancienne monarchie le « soi-disant cours commercial (des métaux précieux) était le résultat de la diversité même et des varialions des prix d'achat des divers hôtels des Monnaies » (11), et avec le régime de la frappe libre il ne faut pas croire que l'Elat abandonne foute action sur la valeur de la monnaie, car « l’autorité ublique, malgré son apparente abstention place le métal dans une situation toute spéciale, qui influe d’une façon décisive sur la délermination de sa valeur d'échange » (12). Le métal étant acheté en quantité illimitée à un prix fixe, le coût de production n’a pas sur lui la même action que sur une marchandise ordinaire, de telle sorle que « la valeur des unités monétaires apparaît comme indépendante des circonstances qui auraient pu déterminer la valeur du métal étalon qui, sous le régime de la frappe libre, se trouve liée à celle de l’unité monétaire » (13).
Dans cette conception, il n’y a pas de différence essentielle entre monnaie métallique et monnaie fiduciaire. La convertibilité et la frappe libre n’ont pour but que d'assurer la stabilité du change qui peut-être également obtenue dans le cas de monnaie fiduciaire par le gold exchange, le contrôle des changes, les offices &e compensation, ele... « La monnaie, écrit M. Nogaro, une fois établie historiquement sous la forme
9) La Monnaie, p. 387.
0) L'Exypérience bimétalliste, p. 18.
) La Monnaie, p. 394.
\ Idem, p. 397.
) La Monnaïie, p. 402.
d’une marchandise telle qu’un métal, l'autorité publique peut, en attribuant à un objet quelconque une cote dans la monnaie de compte préalablement établie par l’usage, en faire un instrument d'échange, et, par voie de conséquences, la commune mesure des valeurs » (14).
Ces conceptions ne peuvent manquer de nous faire penser au nominalisme de certains auteurs allemands. M. Nogaro cite, en effet, le livre de Knapp « Staatliche theorie des Geldes ». Par ses propres voies, il est arrivé à des conclusions analogues à celles de cet auteur (15).
Connaissant les principes méthodologiques de M. Nogaro et sa conception de la nature de la monnaie; il nous sera plus facile d'analyser sa position à l’égard de la théorie quantitative.
Cette position, très complexe, comporte en premier lieu une critique abstraite, puis un examen concret du mécanisme des phénomènes monétaires qui nous présente de nombreuses raisons de limiter les prétentions de la théorie quantitalive et de lui assigner un rôle très modeste dans l’explication des mouvements des prix.
La critique abstraite de
la théorie quantitative.
« La théorie quantitative, écrit M. Nogaro, est essentiellement l'application de la loi de l'offre et de la demande à la monnaie » (16). Et dans un ouvrage récent, notre auteur
(14) L’Expérience bimétalliste, p. 27.
(45) Idem, p. 27.
(16) Le rôle de la monnaïe, p. 71.
LR de HO
présente ainsi le raisonnement fondamental, selon lui, de tous les quantitativistes : « La valeur de la monnaie diminue, l'offre de marchandises étant toujours constante, quand la monnaie elle-même est plus abondante et elle augmente quand elle est plus rare » (47).
M. Nogaro conteste la valeur de cette application de la loi de l’offre et de la demande parce qu’elle lui semble reposer sur une représentation artificielle de l'échange. « IL est inexact, écrit-il, de se présenter que l'échange est conclu d’abord et qu’ensuite on se procure l'instrument qui sert à le réaliser. L'idée de l'offre et de la demande d’un instrument d'échange repose donc sur une conception qui ne contient la représentation d'aucune relation réelle » (18).
D'autre part, la base de la théorie quantitative est encore viciée d’une autre manière, car on passe de l’idée que, sur un marché particulier, le prix dépend de l'offre et de la demande à cette autre idée que la quantité de monnaie agit proportionnellement sur les prix dans le cadre national ou mondial (19), et on en arrive même à raisonner comme si l'offre des marchandises ne jouait aucun rôle (20). Or da manière dont agit la loi de l'offre et de la demande est beaucoup plus complexe. D'abord, elle « ne joue pas de la même manière sur tous les marchés » (21). Des différences essentielles dans son action se constatent dans le cas des prix de monopole, des prix taxés, et encore suivant que la demande agit sur des denrées agricoles, des matières pre-
(17) Eléments d'économie politique, 4 édition, libraire générale ‘du droit, 1936, p. 121.
(48) Contribution à une théorie réaliste de la monnaîïe, p. 8.
(19) Eléments d'Economie politique, p. 134.
(20) Idem, p. 136.
(21) La Monnaie, 2° éd., p. 209.
Le ras
mières, des produits manufacturés. Pour ces derniers l'augmentation de la demande peut même entraîner une baisse des prix. En second lieu, l'augmentation de la quantité de monnaie exerce aussi une influence sur l'offre des marchandises, en donnant des facilités à la production (22). Mais une augmentation de cette offre crée une tendance à la baisse des prix, et l'on ne peut affirmer à priori qui l’emportera de la tendance à la hausse résultant de la demande accrue, ou de la tendance à la baisse consécutive à l'augmentation de l'offre. Pour déterminer l'influence de l'augmentation de la quantité de monnaie, il faudra regarder à chaque époque aux conditions des différents marchés.
Il s’en suit que lorsque les quantitalivistes substituent aux facteurs concrels des concepts fabriqués pour rentrer dans une formule algébrique, ils ne font que s'éloigner, pense M. Nogaro, de la véritable solution du problème. |
M En effel, la formule P = T établit une équivalence entre
des quantités de monnaie et de marchandises échangées, alors que les facteurs dont nous voulons constater les influences réciproques sont l'importance de la circulation monétaire et des marchandises « disponibles pour l’échange » (23). D'autre part l'introduction, dans la formule, de la vitesse de circulation, n’améliore pas la position des quantitativistes, parce qu'elle n’est pas un facteur « distinct et indépendant ». Ellee est liée à l'accroissement du nombre des transactions (24). Enfin, avec la complication moderne des systèmes moné-
taires, on ne peut plus considérer comme un facteur unique:
(22) Idem, p. 226-230.
(RS)Mdem pe 12E2217 (24) Idem, p. 217-221.