‹ Les Récentes Théories Monétaires en France: Idée Quantitative et Conflit des MéthodesChapitre 25 sur 59 · SN OUR · texte numérisé non relu

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« nouvelle crise des changes », (31) on voit comment les plus récents systèmes monétaires : contrôle des changes et offices de compensation, réalisent au maximum la stabilité de l'étalon de valeur internationale, non par une action sur la circulation monétaire, mais par une action directe sur le marché des changes.

Tout cette interprétation des phénomènes de change va directement contre la théorie quantitative. Suivant celle-ci, en effet, les mouvements du change ne seraient que le reflet de la dépréciation intérieure des monnaies. Or l'analyse de M. Nogaro lui permet de conclure au contraire que « ce sont, à l’époque contemporaine des phénomènes essentiellement distincts » (32). Comme, d'autre part, les phénomènes de change ont été interprétés, dans leur ensemble, à peu près indépendamment de la quantité de monnaie en circulation, un vaste champ d'action est déjà enlevé à la théorie quantitative.

La quantité de monnaîe et les prix.

Mais M. Nogaro n’en a pas moins porté la discussion sur son terrain central, celui des relations entre la monnaie et les prix, et il abordé le problème en premier lieu sous sa forme la plus classique, celle de la relation entre la monnaie métallique, ou le stock de métal monétaire, et les prix.

monnaies, de caractère également fiduciaire. C'est à ce régime particulier que Ja terminologie courante réserve « arbitrairement », selon M. Nogaro, la dénomination de « Gold exchang: standard ».

(31) La Monnaie, 3° éd., 1** partie, chap. VIIL.

(32) Idem, p. 337.

Pour admettre cet aspect de la théorie quantitative, qui trouve encore de nombreux partisans, il faut d’abord accepter la conception classique suivant laquelle l'augmentation de la production de l’or détermine, dans les pays producteurs, une hausse de prix qui se répercute ensuite dans le monde entier, en même temps que l'or est réparti également entre les nations. if

Or, une enquête personnelle de M. Nogaro en Australie lui a permis de reconnaître un certain nombre de faits pour la période 1890-1993, qui fait suite à d'importantes découvertes de champs d'or (33). De l'examen de ces faits il ressort: -1° que si les prix se sont élevés sur les champs d'or c’est en raison surtout des difficultés de transport et de l’accaparement (34) — 2° que les hauts prix des champs d’or ne se sont pas réperculés à Perth (ville la plus proche) ni dans le reste de l'Australie (35). Rien donc ne nous permet d’admettre « l'existence d’une relation entre la production de l'or et son exportation, relation qui serait fondée sur la hausse des prix » (36). L'exportation de l'or est due principalement à ce que les mines sont exploitées par des capitalistes étrangers.

Ces considérations semblent donc atteindre dans sa base même la théorie moderne qui attribue aux variations du stock de métaux précieux l’évolution, en quatre phases alternées, du mouvement général des prix depuis le début du xix:° siècle. M. Nogaro, pourtant, porte sa critique dans le cadre de cette théorie.

(33) Cf. Contribution à une théorie réaliste de la monnaie et La Monnaie, 2° éd., p. 236-251.

(34) La Monnaie, 2° éd,, p. 241.

(36) Idem, p. 247.

Tout d'abord, pense-t-il, la division du mouvement des prix en quatre périodes est arbitraire : au lieu des périodes 1810-1850, puis 1850-1875, l'examen de la courbe des prix suggère aussi bien une seule période de stabilité des prix entre 1822-1878 avec une chute exceptionnelle en 1850 (37). Si l’on ne voulait pas aller jnsqu’à cette interprétation, on peurrait encore dire que si au lieu de faire partir la première période de 1810, sous un régime de papier-monuaie, on la faisait partir de 1820, la baisse serait assez faible jusqu’en

D'autre part la division en quatre périodes, si on l’admet. n'explique pas tout : Dans la décade 1840-1850, la production d’or s'accélère fortement par rapport à la période antérieure, sans que l’on constate un changement d'orientation des prix. Enfin si les quantitativistes arrivent à interpréter le décalage 1894-1897 entre l’accroissement de la production de l'or et le début de la hausse des prix, il faudrait qu'ils disent aussi pourquoi le même décalage ne se retrouve pas après 1850 (33).

La relation de cause à effet dégagée entre variations du stock métallique et prix paraît donc à M. Nogaro beaucoup trop hâtive, d'autant que d’autres facteurs, développement du syndicalisme, du protectionnisme, pourraient fournir les explications recherchées. Lui-même étudie spécialement la période 1850-1860, d’après les ouvrages de Levasseurs (39) et Virlogeux (40), et il fait les constatations suivantes :

(37) Idem, p. 261.

(38) Idem, p. 264-265.

(39) Emize LEVASSEUR. La question de l'or, Paris, 1858.

(40) MAURICE VIRLOGIEUX. « Quelques aspects de l’évolution des pri au siècle dernier et en notre temps ». Paris, 1927.

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1) La hausse des prix n'épparaîl guère aux Etats-Unis où pourtant la cireulation de l'or s’est le plus rapidement et le plus considérablement accrue (41).

2) En Angleterre la hausse entre 1851-53, précédée d'une baisse ne fait que ramener le niveau des prix à celui de 1839-41. C’est plutôt la baisse 1848-51 qu'il faudrait expliquer (42).

3) Pour la France, outre que la hausse présente le même caractère qu'en Angleterre, il faut se rappeler l’influence possible de la guerre de Crimée (1854-55) (43).

4) Les mouvements de l'indice moyen sont dominés par le prix des produits agricoles (il y a eu une série de mauvaises récoltes de 1852 à 1856) et la hausse de ces denrées est due pour une large part à la hausse énorme de quelques produits. Cela atteste le caractère accidentel de la hausse et son peu de significalion comme expression d'un mouvement général des prix (44).

5) Alors que le grand mouvement de hausse des prix a lieu entre 1852 et 1854, l'accroissement de la quantité d'or, en France ne se manifeste guère avant 1853 et ne prend toute son ampleur qu’en 1857. En outre on constate que les virements et les émissions de billets se sont développées bien avant l’accroissement du stock métallique.

De toutes ces constatations, M. Nogaro conclut qu'il n'y a dans les faits aucune « confirmation évidente » de la théorie quantitative. Si le stock d’or a pu faciliter les échanges, le crédit, il n’est pas possible « d'isoler » cette influence moné-

aire de bien d’autres facteurs, d'autant que son action est |

(41) (42) La Monnaïîe, 2?" éd, p. 267.

(44) Idem, pp. 272-273.

complexe et peut comporter successivement une tendance à la hausse puis à la baisse (45).

Mais si la comparaison directe des mouvements de l'or et des prix ne nous apporte pas confirmation de la théorie quantitative, peut être poarrail-elle être trouvée si l’on considérait les variations de la circulation monétaire totale. Certains ont lenté récemment de le faire et en particulier M. Loveday dans un des rapports de la Délégation du Comité financier de la S. D. N. Cette lentative, jointe à celles de M. Cassel en vue d'établir le taux d’accroissement des transactions et le {aux normal d’accroissement de stock d’or, visait à remettre plus que jamais en évidence la domination de la monpaie et de l'or sur les prix. C’est à criliquer ces récentes tentatives que va s'employer maintenant M. Nogaro (46).

M. Loveday évalue l'accroissement des moyens de règlement pendant la période 1913-1928 à 2,83 %.

M. Cassel estime que pendant la méme période l’accroissement du volume des transactions est de 3 %.

La délégalion de l’or conclut qu’il y a bien une insuffisance de movens de paiements qui explique la baisse de prix.

M. Nogaro répond que l'écart entre les deux taux est si mipime qu'il faudrait une grande rigueur dans les méthodes d'évaluation pour qu'on en puisse tirer des déductions. Or dans les évaluations de M. Lodevav, l'estimation des dépôls en banque est assez incertaine : d'autre part il ne se préoccupe pas des changements dans les vitesses de circulation des différents instruments monétaires. Quant à la mé-

(45) Idem, pp. 277-278.

(46) dem, p. 278-293. Ces pages reprennent un important arlicle paru en 1931 dans la Revue d'Economie Politique : La question de LVor devant la S. D. N.

thode de M. Cassel, M. Nogaro la qualifie de « manifestement rudimentaire ». M. Cassel s'appuie d’abord sur une évaluation directe de la production mondiale entre 1850 et 1907. M. Nogaro lui oppose les indices de la production industrielle en divers pays de 1919 à 1928 qui révèlent des variations beaucoup plus complexes. Surtout, il critique la méthode d'évaluation indirecte de M. Cassel. Celui-ci dit : le stock d'or a augmenté de 2,8 % par an entre 1850 et 1910. Or les prix sont les mêmes au début et à la fin de cette période. Donc les transactions ont augmenté d'autant. En arrondissant à 3 %, il croit avoir le taux de progression des transactions applicables très généralement. Mais, dit M. Nogaro, ce raisonnement suppose ce que l’on veut démontrer, c’est-àdire que seules les variations dans la quantité de monnaie relativement au nombre des transactions peuvent faire varier les prix. Il est donc sans valeur. Il suffirait de choisir une autre période pour trouver un tout autre taux d’accroissement du stock d’or. Enfin il est parfaitement arbitraire de transporter dans la période d’après guerre un taux d’accroissement des transactions dégagé pour la deuxième moitié du xix* siècle.

M. Nogaro conclut donc que la correspondance n’est pas plus certaine entre les prix et la circulation monétaire totale qu'entre les prix et le stock métallique.

Le refuge de la théorie quantitative ne sera-t-il pas dès lors dans les expériences des régimes de papier-monnaie 19 M. Nogaro l’y poursuit jusque-là; mais il importe ici de nous souvenir qu’il n’a jamais rejeté toute idée d'influence possible de la quantité de monnaie sur les prix. Il a toujours reconnu que l’augmentation de la quantité de monnaie exerçait une influence sur la demande des marchandises,

influence qui pouvait apparaître prépondérante dans les faits au cas d’une augmentation rapide et considérable (47).

Et, en effet, il reconnaît bien que dans la période d’inflation d’assignats de la Révolution française la théorie quantitative a sans doute joué (48).

Par contre, en Angleterre, au début du xix* siècle, la dépréciaition du billet est un phénomène de change et ne prouve rien quant à la théorie quantitative. L'expérience des Greenbacks aux Etats-Unis est également incertaine de même que les autres cas de dépréciation du papier-monnaie au xix° siècle, ainsi que l’a mis en évidence M. Subercaseaux.

Enfin, M. Nogaro étudie la période d’après guerre et il lui apparaît que les prix sont commandés, dans cette période, bien davantage par le change, l'offre insuffisante de marchandises et les facteurs psychologiques que par la circula-

tion. Nous reproduirons seulement ses conclusions

« Les émissions massives de monnaie fiduciaire, dit-il, ont lieu surtout dans les périodes de trouble politique et économique.. au cours desquelles d’autres facteurs agissent incontestablement dans le sens de la hausse des prix. D'autre part le papier est, au cours de ces périodes, inconvertible et subit généralement une dépréciation à l'égard du numéraire métallique, particulièrement à l'égard des monnaies étrangères restées au pair du métal; il y a là une seconde cause de hausse des prix. Sans doute peut-elle être indirectement liée à l'inflation, en ce sens que celle-ci peut agir sur le change. Mais c'est une influence qui peut s'exercer parmi beaucoup

(47) Les phénomènes monétaires et la théorie de la monnaie. Revue Economique Internationale, nov. 1920, p. 18. (48) La Monnaie, 2° éd., p. 293.

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d’autres et, en tout cas, une telle action exercée sur les prix par l'intermédiaire du change est fort éloignée de l'hypothèse simple qui est contenue dans la théorie quantitative » (49).

La critique de M. Nogaro sur le terrain des faits s’est ainsi développée sous trois formes, suivant que par quantité de monnaie l’on entend : métaux préciaux, circulation monétaire totale ou papier-monnnaie. Mais elle présente encore un aspect, peut-être plus fondamental, que nous devons maintenant mettre en évidence : M. Nogaro rejette l’idée du mouvement « général » des prix. « Je n’aperçois nullement, dit-il, la possibilité de constater l'existence de mouvements « généraux » des prix comme un phénomène indépendant » (50). Les indices des prix ne traduisent à chaque instant, à ses veux, qu'une moyenne de différents prix qui ont varié d’une manière indépendante. « Une hausse ou une baisse générale des prix, dit-il encore, n'étant établie que par la constatation des prix moyens à deux époques différentes, ces mouvements de hausse ou de baisse (peuvent) fort bien, le plus souvent, trouver une explication suffisante dans les circonstances parliculières qui agissent sur le prix des marchandises » (51).

A vrai dire, M. Nogaro ne croit pas que la seule impossibilité de distinguer des mouvements généraux des prix, doive conduire à éliminer les explications monétaires : « Dans le cas d’une variation moyenne des prix, écrit-il. on peut supposer l’action dominante d’un facteur monétaire » (52). ïette supposition, nous l'avons vu, ne se trouve pas confir-

(49) Idem, p. 316.

(50) La question de l'or devant la S. D. N. Revue d'Economie Politique, 1931, p. 19.

(51) Les phénomènes monétaires et la théorie de la monnaie, p. 13. Cf. aussi. Traité élémentaire d'Economie Politique, 2 64. 1921, section IV, chap. TT et La Monnaie, 2° éd. p. 251-256.

(52) La monnaie, 2° éd., p. 255.

mée dans les faits analysés par notre auteur, el là se trouve l'essentiel de sa critique. Cependant nous ne pouvons nous empêcher de penser qu'en écartant l’idée du mouvement « général » des prix, M. Nogaro donne à sa pensée une orienlation qui déjà l’éloigne de l'explication des prix par une cause unique, et de la théorie quantitative.

l'explication des mouvements des

prix par l'offre et la demande.

S'il n'y à pas nécessairement un mouvement « général » des prix, il semble logique de rechercher d’abord dans les conditions de la production et de la distribution des différentes marchandises, l'explication des fluctuations de l'indice des prix. C’est ce qu'a pensé M. Nogaro. Déjà, dans la deuxième édition de La Monnaie et les phénomènes monétaires contemporains, il esquissait une explication de cette nature pour le mouvement des prix depuis la guerre. Dans un ouvrage récent : Les prix agricoles mondiaur et la crise (53), nous trouvons, pleinement développée, la conception positive et réaliste de la formation et du mouvement des prix que M. Nogaro entend substituer aux conceptions quantilativistes.

Pour expliquer la formation des prix, dit-il, il faut revenir à la « vieille théorie de la valeur. moins simpliste que la théorie quantlilative » (54). Elle nous enseigne à attribuer comme base à la valeur d'échange, à côté de l'utilité, le coût de production, ou le prix de revient, car ces deux notions ne

sont pas inconciliables, comme l’a montré Marshall. Ainsi,

(53) Librairie générale de Droit, 1936.

(54) Op. cit. D. 5.

écrit notre auteur « le prix de revient est à la base du prix du marché. mais celui-ci s’en écarte plus ou moins sous l’action de l'offre et de la demande » (55).

Cette idées théorique étant développées en introduction, M. Nogaro consacre une première partie de son ouvrage, intitulée Données générales, à nous exposer, en quelque sorte, ce qui l’a conduit à orienter son étude du mouvement des prix d'une manière si différente de la plupart des auteurs. Il a analysé l’évolution des courbes des prix de gros dans les principaux pays depuis 1919 et il en a conclu que l'on ne peut pas en retirer « une expression parfaitement satisfaisante des cours mondiaux » (56). En effet, on ne peut comparer avec exactitude les prix des pays à monnaie dévaluée avec ceux des pays qui ont conservé l’étalon or sans changement de parité (57), et d'autre part le niveau des prix de gros se détermine dans chaque pays en raison de facteurs particuliers tels que le régime douanier (58).

Cette impression est confirmée si l’on étudie spécialement les prix agricoles, qui présentent, suivant qu’il s’agit de pays importateurs ou exportateurs, des divergences très sensibles et, dans l’ensemble, montrent une discordance nette avec le mouvement des autres prix de gros (59). Ce phénomène n’est pas unique puisque, dans la même période, on peut constater une discordance encore plus grande entre les prix de gros et les prix de détail. M. Nogaro en conclut qu’il ne s’agit pas « d'expliquer, à proprement parler, une baisse générale des prix, mais plutôt une évolution où sans doute se rencontrent

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de nombreuses discordances, mais aussi des discordances importantes » (60).

Il pense qu'il n’y a pas, dans cette période de « mouvement général » des prix.

M. Nogaro se croit donc autorisé à chercher l’explication du mouvement des prix agricoles du côté des éléments offre, demande, coût de production, indiqués par la « vieille théorie de la valeur ». Et ceci le conduit à la seconde partie de son ouvrage qui est une étude des marchés agricoles mondiaux, principalement ceux du blé, du sucre, de la viande, du café, du coton, du caoutchouc du bois, etc...

Cette élude montre que les variations des prix sur ces divers marchés sont fort semblables : partout sont constatés la hausse de 1919, la baisse de 1921, le redressement de 1923 1929, la chute de 1929 à 1932, et la dispersion des courbes est faible (61). Pourtant l’évolution du prix de chaque produit peut très bien s'expliquer, dans le cadre de son marché propre, par l'offre et la demande (62). En particulier, c'est toujours la surproduction, et la constitution de stocks trop abondants en face d'une demande régulièrement croissante qui a provoqué la chute des prix. Les facteurs qui déterminent les variations des différents prix sont donc semblables, et d’ailleurs ils se rattachent tous à un même fait exceptionnel, la guerre (63). Si l’on considère en outre la solidarité naturelle, les liens financiers qui existent entre les

divers marchés, on voit qu’il n’est aucunement nécessaire,

(60) Idem, p. 37.

(61) Idem, p. 146.

(62) Idem, p. 146-151.

(63) Idem, p. 153.

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pour expliquer le caractère général du mouvement des prix agricoles, de faire appel à une cause monétaire (64).

M. Nogaro prend soin encore, en terminant, de faire remarquer que ses conceptions n’excluent pas toute influence de la monnaie (65). En particulier il reconnaît que la multiplication des moyens d'achat a pu être une cause de déséqui-libre dans les marchés. Mais il fail remarquer que cette influence monétaire ne peut agir qu’à travers la demande.

Nous sommes donc bien autorisés à conclure, avec notre auteur lui-même, que son explication de mouvement des prix agricoles traduit une conception essentiellement différente decelle des partisans de la théorie quantitative.

Mais l’étude des prix agricoles dépassait déjà largement la théorie monétaire et nous introduisait dans théorie générale de la crise. Bientôt, en effet, M. Nogaro faisait paraître son ouvrage La crise économique dans le monde et en Fran£e - Symptômes - Causes - Remèdes (66). Bien que l'analyse de cet ouvrage ne rentre pas dans notre sujet, nous devons cependant y souligner ce qui à trait à la critique de l’interprétation monétaire de la crise.

M. Nogaro reprend d’abord les critiques qu’il a apportées aux conclusions de la Délégation de l'or, établissant un lien étroit entre la production de l’or, ou la circulation monétaire. totale, et les prix. Pourtant il admet que la grande souplesse de la circulation « immatérielle » a pu contribuer à la hausse des prix, qui, stimulant à l’excès la production, à préparé la baisse ultérieure (67). La circulation monétaire serait ainsi

(64) Idem, p. 131.

(65) Idem, p. 154-158.

(66) Librairie générale du Droit, 1936.

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un élément d'interprétation de la crise, mais nullement exclusif comme le voudraient les quantitativistes.

D'autre part notre auteur consacre un chapitre au rôle du crédit dans la crise, dans lequel il s’attache surtout à une. analyse concrète des conditions de l’activité financière aux Etals-Unis avant la crise. Ici encore nous trouvons des solulions très nuancées. M. Nogaro n’admet pas que la crise soit aue à une insuffisante émission de crédit aux Etats-Unis avant 1929, ou à une stérilisation de l'or, ou à une mauvaise répartition du crédit dans le monde dans la même période (68). Il ne lui semble même pas qu’un contraction du crédit ait été « la cause occasionnelle de la chute des cours ». « La responsabilité du crédit, écrit-il, se manifeste surtout par un soutien trop longtemps accordé à la production d’abord, puis au stockage des marchandises, et enfin à la spéculation qui poussait le cours des valeurs bien au delà de ce que comportait le rendement des entreprises » (69). Le crédit, par conséquent « parail avoir été dans l’évolution de la conjoncture vers, et à travers la crise, une circonstance très aggravante plutôt qu’une des causes les plus profondes du déséquilibre économique actuel » (70).

Nous avons tenté de résumer les principales contributions apportées par M. Nogaro à l'analyse des phénomènes monétaires. Il est évident que nous ne sommes pas en présence d'une simple réfutation de la théorie quantitative, mais d’une œuvre constructive de première importance.

(68) Idem, p. 124-132.

(69) Idem, p. 132.

(70) Idem, p. 135.

Le dessein de M. Nogaro a été d'expliquer la plupart des grands phénomènes monétaires des deux derniers siècles d'une manière concrète, réaliste. Pour cela, il fallait s'attacher à l’étude des systèmes monétaires qui se sont succédés et au mécanisme des changes sous ces divers régimes. Les phénomènes monétaires s'éclairaient ainsi beaucoup mieux que par l’application de la théorie quantitative. M. Nogaro n’a pas prétendu que celle-ci ne puisse jamais jouer et il n’a pas voulu construire en face d’elle une théorie monétaire totale. Mais constatant quel faible rôle elle a joué dans le déroulement réel des faits, il nous propose de rechercher bien davantage la source de l’évolution des prix dans les conditions

de l'offre et de la demande des marchandises elles-mêmes.

Les apylications.

Mais M. Nogaro n’a pas été qu'un théoricien. Les hautes fonctions qu'il a remplies suffiraient à nous en persuader si des travaux importants ne traduisaient aussi, chez lui, le souci d'application. Nous ne citerons que les plus récents et ceux qui se rattachent le plus directement aux conceptions théo-

riques que nous avons résumées.

Ayant, dès ses premiers travaux, exposé la théorie de la stabilisation du change, M. Nogaro devait apporter, après la guerre, une des premières contributions à la solution de ce problème. À plusieurs reprises, il indiquait que la meilleure politique consistait à rétablir la convertibilité du billet pour

les règlements extérieurs au moyen d’une caisse de conver-

sion (71) s'appuyant sur des crédits étrangers (72). [Il déposait une proposition de loi dans ce sens à la Chambre des Députés (73), et un gouvernement dont il faisait partie aurait sans doute réalisé cette stabilisation si le jeu parlementaire n’en avait décidé autrement (74).

Depuis la « nouvelle crise des changes », M. Nogaro voit encore la solution, non dans un rétablissement du régime d'avant guerre, mais plutôt dans un régime de collaboration internationale au moyen d'ouvertures de crédit (75). Il souligne l'insuffisance de la politique de déflation des prix et parle en faveur de l'alignement monétaire (76). Mais ce qu'il désire surtout, c'est qu'un régime de stabilité générale des changes soit instauré, d'accord avec les autres nations, soit par le fonctionnement de l'étalon-or, soit par celui de fonds d’égalisation des changes (77).

(71) Cf. par exemple Pouvons-nous stabiliser les changes. L'Action Nationale, 1920.

(72) C'est pourquoi M. Nogaro proposait la création d'un organisme international chargé de les distribuer et l'émission d’une circulation fiduciaire internationale (Cf. : La stabilisation des changes, Cadet, 1922). (Cf. : Monde nouveau, juin-juillet 1919, Rev. Econ. Internat., juillet 1920).

(73) Voir ce texte dans : Finances et politique, Giard, 1927.

(74) La stabilisation réalisée par M. Poincaré fut d’ailleurs du type proposé par M. Nogaro.

(75) Travaux du Congrès des économistes de langue française 1933, l’étalon or.

La réforme monétaire en Indo-Chine donne l'occasion à M. Nogaro de déplorer que certains restent attachés à une conception de l’étalon d'argent ou de l'étalon d'or qui dérive de la conception de la monnaie marchandise.

Cf. : Le problème monétaire dans l'Indo-Chine Francaise (Rev. Eccn. Intern, 1922). |

(76) Politique monétaire et « déflation » des prix. L'Etat Moderne, maï 1934. Cf. aussi : Rev. Econ. Intern.,, janvier 1934.

(77) Cf. : Compte rendu des travaux de la Réunion d'Economistes organisée par la Chambre du Commerce d'Anvers, 1935. Memorandum et déclarations de M. Nogaro.

LD Vue

D'autre part M. Nogaro s’est attaché au problème des conditions de paiement dans les périodes de cours forcé : paiements en or, paiements en nature. Des deux articles consacrés à ce problème dans la Revue trimestrielle de Droit civil (78), tirons les arguments qui intéressent directement la théorie monétaire : M. Nogaro approuve la jurisprudence qui considère comme nulles, en période de cours forcé, les clauses « payables en or » : En effet, dit-il, un principe de notre droit monétaire, contenu notamment dans l’article 1895 du Code civil, consacre le « nominalisme » contre le « métallisme », c'est-à-dire qu'il s'oppose à ce que l’on tienne compte désormais de la « valeur intrinsèque » des monnaies (79). On voit combien sont confirmées par là les vues de notre auteur suivant lesquelles la monnaie métallique n’est plus une marchandise.

Mais certains juristes ont encore contesté qu’il v ait un intérêt d'ordre public à l'annulation des clauses de paiement en espèces. M. Nogaro montre au contraire combien l'intérêt national est ici en question (80). Si, en effet, les paiements en or ou en monnaie-or continuent à s'effectuer en période de cours forcé, tous les prix se relèvent automatiquement en proportion de la perte au change, alors que, dans le cas contraire, les prix ne sont atteints qu’indirectement par la hausse des marchandises importées et exportées. D'autre part l’existence très apparente d’un agio en faveur de l'or enlève la confiance dans la valeur future de la monnaie légale, de sorte que la dépréciation de cette monnaie se trouve entrai-

(78) La clause payable en or. Rev. trim. de droit civ., 1925. Les £'incipes fondamentaux du Droit monétaire français. Rev. trim. de Droit Civil, 1930.

(79) La clause payable en or, tirage à part, p. 12 et 18.

(80) Idem, p. 18-21.

née dans un mouvement accéléré. Enfin la validité des clauses conduit les parties à se procurer d'avance des moyens de paiement en monnaie étrangère, ce qui peut conduire à un effondrement du change et du papier monnaie.

Il est à peine besoin de faire remarquer combien, dans ces développements, notre auteur utilise peu l’idée quantitalive pour expliquer les mouvements de prix et de change. Ajoutons que, dans les mêmes études, M. Nogaro se montre favorable aux paiements en nature et aux clauses visant à déterminer les sommes dues d’après les variations de l’indice des prix, au moins en ce qui concerne les contrats à long terme (81).

Indiquons enfin que les vues personnelles de notre auteur sur la politique monétaire trouvent leur expression la plus générale dans les deux derniers chapitres de la seconde édition de l'ouvrage La monnaie et les phénomènes monétaires contemporains. M. Nogaro pense, nous le savons, que le métal] précieux ne tient pas son rôle d’étalon monétaire de sa qualité de marchandise, mais du fait qu'il est accepté dans les règlements internationaux. C’est pourquoi un projet tel que celui du dollar à teneur d’or variable ne lui paraît pas comporter les avantages que certains en attendent. Le public est complètement indifférent à la teneur en métal des monnaies (82). Les influences de la variation de la teneur en or de la monnaie sur les prix d’un pays s'expliquent uniquement par les variations dans le cours du change (83). Or, Fisher veut appliquer son système sur le plan international (84). Pour

(81) Idem, p. 27 et 28.

(82) La monnaie et les phénomènes monétaires contemporains, 2° éd., p. 420.

(83) Idem, p. 421.

(84) Idem, p. 422.

donner au projet un sens plausible il faudrait admettre que la quantité des unités monétaires varie en sens inverse de la teneur en or de chacune. Mais là encore l'effet sur les prix ne serait constaté que si la théorie quantitative jouait parfaitement, ce dont on doit douter (85). M. Nogaro ne croit pas que l’on puisse remédier à l'instabilité monétaire par une action sur la quantité de monnaie ou sur sa valeur intrinsèque. Il nous oriente au contraire vers une solution juridique qui consisterait à étendre certains procédés employés dans les contrats pour neutraliser les variations du pouvoir d'achat de la monnaie. Dans les contrats à long terme on insérerait des clauses tendant à déterminer la somme à payer en fonction des variations des prix moyens (86).

Les vues de M. Nogaro sur la politique monétaire nous paraissent donc très prudentes et en opposition complète avec les idées de monnaie dirigée qui fleurissent dans les pays où l’on fait grand usage de la théorie quantitative. Notre auteur, en effet, repousse cette théorie très nettement bien qu'avec beaucoup de nuances. Sur le plan abstrait ou devant les faits eux-mêmes, qu’il s'agisse d'expliquer les crises ou les mouvements de prix de longue durée, il n’admet pas qu’on attribue au facteur monétaire une influence qui domine toutes les autres, au point de rejeter dans l'ombre les variations de l'offre et de la demande des marchandises ainsi que de leur coût de production. Pour énoncer en quelques lignes sa position devant l’idée quantitative nous dirions :

(85) Idem, p. 412.

(86) Idem, p. 422-425.

1) Qu'il n’admet pas qu'on puisse pratiquement parler d’un mouvement absolument général de tous les prix, attribuable à une cause unique, la variation de la quantité de monnaie, en quelque sens qu’on prenne cette notion.

2) Que la cause monétaire, à ses yeux, lorsqu'elle Joue dans le sens conforme à l’idée quantitative, ne peut pas, le plus souvent, être isolée de l'ensemble des facteurs qui font varier les prix et qui doivent être bien davantage recherchés dans les rapports entre la production de chaque marchandise et les besoins.

Citons encore ce passage des Eléments d'Economie Politique (87) ou M. Nogaro exprime ses vues d’une manière particulièrement synthétique : « Les mouvements moyens des prix, écrit-il..., résultent de l’ensemble des circonstances qui agissent sur les divers marchés. Les changements dans la quantité de monnaie en circulation font partie de cet ensemble de circonstances. Ils peuvent exercer sur les divers marchés des actions multiples, très inégales et de sens divers, à travers lesquelles peut se manifester parfois une action dominante. Mais il faut se garder de conclure à une action toujours certaine, et de sens défini, pour un ordre de grandeur quelconque ».

Cette conception porte la marque d’un esprit essentiellement réaliste, soucieux de dépasser constamment les explications mécanistes pour aller chercher au plus profond de la vie économique des interprétations concrètes, susceptibles de fournir rapidement des éléments d'application à la politique monétaire.

(87) 4° édition, Librairie générale de Droit, 1936, p. 137.

$S HI. —— L’école psychologique

A. AFTALION

Un des courants les plus originaux, dans la théorie monétaire française, est dû à M. le Professeur A. Aftalion.

M. Aftalion, en effet, a trouvé son point de départ dans une rupture complète avec les conceptions « classiques » de l’économie politique. certes, les théories modernes de la valeur et les conceptions de dynamique économique n’ont pas été sans exercer une grande influence sur l’ensemble des économistes français contemporains. Elles ne sont pas sans rapport avec la grande souplesse d'interprétation que nous avons rencontrée chez M. Rist ou M. Nogaro. Mais chez aucun de ces auteurs elles n'ont exercé, semble-t-il, la même influence qu'à l'égard de M. Aftalion : lorsque celui-ci aborde la théorie monétaire, il est déjà un des principaux représentants, chez nous, de l’école de l’ulilité marginale, en particulier par sa théorie des crises (1).

L'application du marginalisme

à da théorie monétaire.

M. Aftalion, suivant ses propres déclarations, se rattache à la doctrine de Friedrich Von Wieser, l’économiste autrichien qui, à la suite de Menger, à apporté de considérables

développements à la théorie de lulilité marginale (2) et l'a

(1) Les crises périodiques de surproduction. Rivière, 1913. (2) Cf. G. Prrou. L’utilité marginale, p. 119 et suiv.

appliquée spécialement à la théorie monétaire (3). Selon cet auteur, la monnaie n'est pas une marchandise, car elle n'est pas apte à satisfaire directement les besoins humains. La monnaie n'a pas à proprement parler de « valeur objective » comme les marchandises, mais elle a pourtant une valeur subjective générale (Volkswirtschaftlicher Wert) qui s’en rapproche. Celle-ci est la résultant de valeurs subjectives individuelles qui ne sont pas des valeurs subjective d'usage (la monnaie n’en comporte pas) mais des valeurs subjectives d'échange, dérivées de la valeur d'usage de la marchandise

achetée avec l'unité monétaire marginale.

Cette unité monétaire marginale c’est la dernière unité du revenu (4) de chacun. La valeur de la monnaie ou le niveau des prix dans un pays résullera donc de la confrontation du revenu en monnaie, ou nominal, de ce pays, avec l’ensemble des marchandises jou revenu réel.

Cette théorie est très éloignée de toutes les conceptions passives qui font de la valeur de la monnaie le simple résultat de la confrontation d’une quantité de monnaie et d’une quantité de marchandises. Pour montrer combien la valeur de la monnaie est greffée directement, activement, sur la psycho-

logie humaine, Wieser indiquait que les prix des marchan-

(3) Cf. : Zeitschrift fur Volkswirtschaft, Socialpolitik und Verwaltung, vol. 13 et : Schriften des Vereins für Socialpolitik, 1909.

On trouvera une analyse de la théorie monétaire de Wieser dans : ANDERSON : T'he value of money. Macmillan, 1922, p. 83 et s.

(4) Quoique déjà Cantillon ait indiqué cette action de la quantité de monnaie à lravers les revenus, que NEWMARCH et LEvAs- “EUR l’aient également soulignée, il faut arriver jusqu'à WIEsEr pour voir se constituer sur cette base, une théorie complètement ariginale, s'opposant nettement aux théories quantitatives classiques.

dises peuvent monter simplement parce que les échangistes se sont transportés d’un milieu rural sur un grand marché. A ce moment, en effet, les échangistes sont amenés à apprécier en monnaie tous les éléments de leurs coûts et de leurs revenus et la valeur qu'ils attribuent à la monnaie en est profondément modifiée. C’est pourquoi, historiquement, ditil, une tendance à la hausse des prix est constatée avec l’ex-

tension de l’économie monétaire.

M. Aftalion a pleinement développé chez nous et considérablement étendu cette application à la monnaie de la théorie de utilité marginale. Mais au lieu de procéder par voie déductive, il s’est fondé sur d'importantes études statistiques, concernant les mouvements des prix en France et en Europe depuis 1914. Ce fut l’objet d'articles parus dans la Revue d'Economie Politique en 1925, puis du livre Monnaie, prix et change.

Les phénomènes monétaires récents

ct la théorie quantitative.

Dans ces travaux, M. Aftalion opère, pour la France, d’abord, dans la période 1914-1327, le rapprochement entre les mouvements de la circulation de monnaie proprement dite (à l’exclusion des dépôts en banque) et des variations de l'indice des prix de gros de la statistique générale de la France (5).

(5) Monnaîe, prix et change, p. 5 à 8. M. Aftalion précise que la considération des dépôts ne modifierait pas beaucoup ses conclusions. Il ne se dissimule pas, d'autre part, l'insuffisance de l’inaice des prix de gros comme expression de la valeur de la monnaie. Mais nos indices des prix de détail sont encore bien inférieurs.

Une analyse statistique très subtile met en évidence, à côté des concordances entre les courbes de la circulation et des prix, des discordances certaines : pour la période 1920 à 1924, après élimination du mouvement de longue durée des prix et des mouvements saisonniers, on peut déterminer 1) que la déviation des prix autour de la moyenne est 5 fois plus importante pour les prix que pour la circulation (6); 2) Que les prix marquent une avance sur les mouvements de la circulatio nde 5 mois en 1920 et 1921 (période de baisse) de 1 mois en 1922 et 1928 (période de hausse). M. Aftalion en conclut que ce sont les mouvements des prix qui ont commandé ceux de la circulation, et non l’inverse comme le prétend la théorie quantitative.

Mais quels sont alors les facteurs du mouvement des prix? Pour les mettre en évidence, M. Aftalion trace, en regard de la courbe des prix, une courbe correspondant au pouvoir d'achat extérieur du franc, c’est-à-dire où se combinent les mouvements des prix-or étranger et du change. Cette seconde courbe présente une allure semblable à la première, mais l’intensité de ses variations est différente. Or si l’on étudie séparément les prix intérieurs de marchandises dépendant du marché international et les prix des produits domestiques, on s'aperçoit que les premiers montrent des variations d’une intensité égale à celle du pouvoir d’achat extérieur du franc, tandis que les seconds varient beaucoup moins. M. Aftalion en conclut que le pouvoir d'achat extérieur du franc commande successivement les prix des produits importés, puis ceux des produits domestiques.

Daans une première période 1920 et 1921, ce pouvoir d'achat extérieur a subi principalement les fluctuations des

(ê) Monnaie, prix et change, p. 26.

prix étrangers; dans une seconde période, 1922 à 1925, principalement les fluctuations du change. Telle est l’origine des mouvements des prix français entre 1920 et 1924.

M. Aftalion élargit alors son étude à un cerlain nombre de pays européens (7) : Angleterre, Suède, Italie, Allemagne, Hollande, Norvège, Danemark, Suisse, Espagne. Pour chacun de ces pays, il compare les varialions de la circulation de monnaie métallique et de billets depuis 1914 (pour lPAngleterre seule, il tient compte des dépôts) et les variations des prix. Il constate qu'après une période de concordance entre les deux termes comparés, on tombe à partir de 4919 dans des périodes de discordance. Les premières apparaissent en période de hausse des prix, 1919-1920, puis en période de baisse des prix, 1920-1921. Les mouvements des prix étant alors en harmonie avec ceux des prix américains, M. Aftalion rattache ces discordances au phénomène général de la crise économique mondiale et les appelle « discordances principalement eyeliques ». Mais en 1921-22, le phénomène se poursuit. Dans sept des pays considérés (la Belgique, l’Allemagne, l'Italie étant exclues) les prix continuent à baisser beaucoup plus que la circulation (17 % en moyenne contre 6 %). Cette baisse, selon M. Aftalion, est due principalement au change, c’est-à-dire au recul du cours du dollar, qui atteint alors 23 %.

Une autre période s'ouvre à la fin de 1922. où l’uniformité des mouvements de prix dans les divers pays est rompue. Mais les expériences qui se réalisent ainsi sous nos yeux n’en sont que plus instructives: M. Aftalion montre que c'est toujours le change qui accompagne le mouvement des prix, tandis que la circulation varie d’une manière très différente.

(7) Idem, chap. I, p. 65-140.

On a ainsi des cas de « hausse des changes et des prix sans véritable inflation » (Belgique, Danemark, Norvège), des cas de « hausse formidable des changes et prix, sans accroissement correspondant de la circulation » (Allemagne, Pologne).

Enfin, s'ouvre une période de stabilisation du change qui a commencé, pour certains pays, dès 1922 ou 1924. Pourtant, dans les pays où cette stabilisation succède à une forte dépréciation de la monnaie, le change continue à exercer une forte influence sur les prix, par sa seule stabilité. Dans ces pays, en effet (Allemagne, Autriche, Pologne, Hongrie), on constate après la stabilisation une très forte augmentation de la circulation. Mais cette augmentation ne provoque pas de mouvement des prix et même parfois elle favorise le maintien des prix, parce qu’elle correspond à une entrée de devises étrangères qui garantit la stabilité du change (8).

De ces cas si variés, M. Aftalion se croit autorisé à conclure que l'expérience des pays européens confirme pleinement l'expérience française quant à l'influence des prix extérieurs, et surtout du change, sur les prix.

Passant alors sur le plan théorique, et recherchant une explication générale des phénomènes qu’il vient de décrire, notre auteur va montrer comment les faits étudiés contredisent les différentes formes prises récemment par la théorie quantitative (9).

On a dit d’abord que les prix doivent varier comme le rapport de la quantité de monnaie à la quantité de marchandises et services échangés. Mais, répond M. Affalion, depuis 4920

(8) Idem, p. 105.

(9) Idem, p. 113-148.

on a constaté de nombreuses discordances entre prix et circulation. Elles son tdues notamment au change et, dans la plupart des cas, cette influence du change ne peut représenter, comme certains le voudraient, une simple anticipation des mouvements de la circulation puisqu'elle se prolonge pendant des mois et des années sans grande variation de celleci. D'autre part, il n’est pas vraisemblable que des modifications dans le volume des échanges puissent expliquer ces discordances, car elles sont très fortes et se développent simultanément dans divers pays, en des sens différents, alors que les mouvements du volume des échanges sont vraisemblablement parallèles (10).

Mais la théorie quantitative prend encore une autre forme, plus subtile. Elle affirme que ce sont toujours des facteurs monétaires : variations de la circulation de monnaie proprement dite ou de dépôts, vitesse de circulation de chacune de ces formes de monnaie, qui déterminent les prix (réserve faite du volume des échanges). M. Aftalion admet la vérité d’évidence de l’équation des échanges, et par conséquent il reconnaît que les discordances entre la circulation et les prix ne sont pas à elles seules, une contradiction à la seconde forme de la théorie quantitative. [Il se refuse pourtant à admettre que le rapport causal, dans l’équation des échanges, s'exerce toujours des facteurs monétaires aux prix, et jamais l'inverse, car une interprétation plus approfondie des faits

contredit cette opinion.

(10) Zdéem, p. 117. M. Aftalion appuie sa critique d’un exemple numérique pour la France dans lequel l'indice de la production industrielle est pris pour indice du volume des échanges.

Il est bien vrai, en effet, que les discordances dues au change entre mouvements de la circulation et des prix sont accompagnées par une augmentation de la vitesse de circulation, que l'on peut évaluer grossièrement (11). Mais il n’est pas exact que cette augmentation de la vitesse de la circulation soit la cause du mouvement des prix. M. Aftalion en donne trois raisons : 1°) Si les prix montaient sous l'influence d'une modification de V ils devraient {ous monter à peu près dans la même proportion. Or on constate que la hausse est beaucoup plus accentuée pour les produits importés ou exportés que pour les produits indigènes destinés à la consommation nationale; 2°) Ces mouvements de V, s'ils devaient être pris comme un facteur causal, ne pourraient s’interpréter que comme une fuite devant la monnaie nationale. Or dans certains cas, par exemple en France en 1922-28, rien ne permet de croire qu'il y ait eu défiance à l'égard de la monnaie nationale: 3°) Enfin, la hausse des prix s'opère souvent sous l'influence de commandes anticipées qui n'ont aucun effet immédiat sur la vitesse de circulation.

Il faut donc, selon M. Aftalion, admettre que parfois il y ait une influence directe du change sur les prix. Mais alors, la logique de l'interprétation conduit à penser que, même dans les cas de fuite devant la monnaie, les variations de la vitesse de la circulation ne sont qu'un effet du mouvement des prix, et que celui-ci doit encore être considéré, dans certains cas, comme la cause des modifications de la quantité de monnaie elle-même. On voit que, dans la pensée de M. Aftalion, l’idée quantitative subit un véritable renversement : au lieu que les prix soient soumis passivement aux facteurs monétaires, ce sont fréquemment les prix qui sont constitués en facteurs actifs des variations monétaires.

mr

La théorie du retenu et la théorie psychologique de la monnaie.

Débarrassé de la théorie quantitative, M. Aftalion se préoccupe de dégager la véritable explication théorique qui permette d'interpréter les phénomènes monélaires récents.

Il s’agit essentiellement d'expliquer l’action du change sur les prix sans passer par la quantité de monnaie ou la vitesse de circulation. Pour cela M. Aftalion fail appel à la notion de revenu (12).

Tout d’abord, dit-il, il est certain que les prix des marchandises vendues à l'étranger ou achetées à l'étranger se trouvent directement atteints par la hausse du change. Mais les autres marchandises aussi vont augmenter de prix, parce que cerlains revenus dans le pays vont se trouver augmentés : ceux. des importateurs, ceux des détenteurs de titres étrangers. ceux des étrangers résidant dans le pays, ceux des exportateurs. La courbe de la demande s'élève pour les individus bénéficiant de ces revenus par suite la courbe sociale de la demande s'élève aussi et les prix montent.

Cette explication, selon M. Aftalion, est susceptible d’une très large généralisation qui aboutit à « la théorie du revenu » (13). Il est évident, en effet, si l’on fait abstraction des relations avec l'étranger, que le revenu national est égal à la production nationale. On peut exprimer cette idée sous la forme de l'équation :

R=PQ R étant « le revenu national en argent »; Q le « total de la production » ;

(12) Idem, p. 148-157.

P le « prix moyen des articles qui y figurent » (14).

Cette formule traduit la loi de la formation des prix suivant la théorie moderne de la valeur : à la courbe d'offre des marchandises s'oppose une courbe de demande qui n’est autre que la somme des courbes d'offre de monnaie des individus, lesquelles dépendent de la grandeur des revenus individuels. Dans cette perspective, proche de celle de Wieser que M. Aftalion rappelle (15), tous les phénomènes monétaires doivent trouver une exacte interprétation.

Mais cette interprétation est bien différente de la théorie quantitative (16). M. Aftalion l'indique en un certain nombre de points :

1) Le change est un facteur monétaire de la variation des prix, indépendamment de la circulation, parce qu'il modifie le revenu national.

2) La circulation n’est un facteur « direct et sûr » des variations des prix que lorsqu'elle agit sur les revenus. Il en est ainsi lorsque les émissions de papier-monnaie sont destinées à suppléer aux insuffisances budgétaires. Dans ce cas, en effet, l’Etat payant les fonctionnaires, les rentes, les pensions, avec de la monnaie qu'il n’a pas soustrait au revenu national par l'impôt, augmente done ce revenu; s'il crée de la monnaie pour exécuter des travaux, c'est directement son revenu comme consommateur qui est augmenté (17).

3) Il n’y a pas de proportionnalité nécessaire entre les mouvements de la circulation, des revenus et des prix, car il n’y a pas égalité entre le montant des revenus d’un pays et la quantité de numéraire en circulation.

(44) Idem, p. 157.

(15) 1dem, p. 164-169.

(16) Idem, p. 168-188.

(47) Idem, p. 158.

- 4) Les prix ne sont pas un élément passif dans l'équation des échanges mais ils peuvent avoir une action causale sur la circulation. A l'encontre de Fisher, M. Aftalion pense que les individus tendent, par un phénomène d'habitude, à conserver en caisse des disponibilités non pas proportionnelles aux paiements qu'ils ont à faire, mais sensiblement égales pendant une période donñée, quelles que soient les variations des prix et donc de la masse des paiements. Il en résulte que la vitesse de circulation de la monnaie se modifie considérablement avec les variations des prix, c'est un premier aspect de leur action causale. Mais celle-ci est encore plus nette dans le cas où les prix montant, par exemple, les individus réclament sans cesse à la Banque d'émission de nouveaux moyens monétaires. La hausse des prix est alors la cause d’une augmentation de la quantité de monnaie en circulation.

La théorie du revenu, ainsi présentée, constitue, aux yeux de M. Aftalion, un grand progrès sur la théorie quantitative. Elle n’explique pas tout cependant, car, dans les pays d’'Europe centrale où le papier-monnaie a subi une énorme dépréciation, on ne peut plus constater, à certains moments, cette généralisation progressive de la hausse des prix par l’intermédiaire des revenus. C’est presque instantanément, alors, que l’ensemble des prix suit les fluctuations du change. De ces phénomènes nouveaux, M. Aftalion donne l'interprétaüon suivante : « Quand une longue expérience, écrit-il, a enseigné. que la hausse des changes étrangers finit par entrainer l’ascension des prix des marchandises, on n'attend plus que se déroule la série des actions et réactions qui, dans d’autres pays, relient les mouvements du change à ceux des prix. Immédiatement, par les exigences des uns, par les craintes et Ta résignation des autres, se rattache l'effet à la cause... C'est directement que la hausse des prix suit la dépréciation

extérieure » (18). Telle est l’idée centrale de ce que M. Aftalion appelle « la théorie psychologique de la monnaie ».

Cette théorie, nous le voyons, va plus loin que la théorie du revenu, et même elle nous semble contredire les idées de Wieser sur un point essentiel : l'absence d'utilité directe de la monnaie. La modification directe de la valeur de la monnaie, nous explique M. Aftalion, tient à ce que cette valeur ne se détermine plus seulement par des éléments quantitatifs (du côté des marchandises ou du revenu) mais par des éléments « qualitatifs » (19) qui sont essentiellement des prévisions (20) sur la valeur future de la monnaie. Si on craint de la voir baisser, dès le moment présent on déprécie l'unité monétaire, et inversement si on espère le voir monter. Les facteurs psychologiques donnent à la monnaie une qualité indépendante du service immédiat qu’elle peut rendre. On porte sur elle des jugements analogues à ceux que l’on peut avoir à l'égard de biens véritables, « Survivance des temps anciens, obscur atavisme, ou peut-être conscience des réalités présentes » (21), écrit M. Aftalion. De nouveau, comme au temps où le lien était étroit entre la monnaie et la substance marchandise dont elle était faite, nous sommes capables de rechercher la monnaie pour elle-même, comme pour en constituer un trésor.

Parti de la critique de la théorie quantitative, M. Aftalion aboutit donc à présenter comme la véritable explication des phénomènes monétaires, la théorie du revenu et la théorie psychologique qui seront désormais au centre de son œuvre. C'est ainsi que dans son livre Monnaie et Industrie, il les

(18) Idem, p. 199.

(19) idem, p. 202-208, (20) Idem, p. 213-219.

(21) Idem, p. 206.

utilise pour l'explication des faits monétaires en France de 1926 à 1929 : il n’a pas de peine à montrer que l'inflation des dépôts en 1926 n’a aucune raison de faire monter les prix, car les revenus ne sont pas augmentés comme par une inflation de billets, et qu'ensuite, lorsque la circulation augmente en 1928, il n'y à pas encore de véritable augmentation des revenus car c’est de l'épargne ancienne, principalement placée à l'étranger, qui est convertie en franes (22).

Mais les nouvelles théories ne se montrent pas seulement d’une très grande généralité d'application dans l'étude des faits proprement monétaires. Elles vont servir de base à M. Aftalion pour un renouvellement de plusieurs aspects de la théorie économique générale.

Sur elles il va fonder en premier lieu une critique décisive des conceptions classiques de l'équilibre dans la vie économique : équilibre des changes avec l'étranger, équilibre dans la répartition internationale de l’or, équilibre, en général, dans les relations économiques internationales.

Toute la théorie classique dépend de la conception suivant laquelle le niveau des prix dans un pays est un facteur passif de la quantité de monnaie, d'une part, de facteurs naturels permanents, d'autre part. Il ne faudrait pas penser, dit

(22) M. Aftalion aura encore l’occasion d'indiquer que, si les prix de détail montent pendant cette période, cela n'est pas dû à l'influence de la circulation monétaire, mais à celle des récoltes ët des droits de douane (La circulation monétaire et le coût de l'alimentation. Information, 28 mai 1931). Cf. aussi Les causer et les effets des mouvements d’or vers la France. In : S. D. N. Documents sélectionnés sur la distribution de l'or, soumis à la Délégation de l'Or du Comité financier, Genève, 1934.

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