‹ Les Récentes Théories Monétaires en France: Idée Quantitative et Conflit des MéthodesChapitre 28 sur 59 · À. — LA CRITIQUE DE L'IDEE QUANTITATIVE CHEZ J. LESCURE · texte numérisé non relu

À. — LA CRITIQUE DE L'IDEE QUANTITATIVE CHEZ J. LESCURE

Monsieur le Professeur J. Lescure est sans doute l’adversaire le plus déclaré, en France, de l’idée quantitative. Sa position était déjà nettement définie avant la guerre, en trois articles (1), dont deux ont été réédités en 1933 sous le titre Hausses et baisses des prix de longue durée (2). Nous trouvons un autre aspect de ses conceptions dans une note des Economic essays in honour of G. Cassel (3), intitulée Prix, Monnaie et Crédit.

(4) L’accroissement de la production de l’or et la hausse générale des prix. Rev. d'Fcon. Pol., 1911.

Hausse et baisse générale des prix. Rev. d'Econ. Pol., 1912.

Hausse des prix et essor économique. Revue économique internationaie, mai 1914,

(2) Domat-Montchrestien, 1933.

(8) London. Georges Allen, 1933, p. 387-399.

Selon M. Lescure, c'est une erreur capitale des théories d’après guerre d’avoir placé au premier rang, dans l’explication des variations des prix, l’action des quantités de monnaie. « Les perturbations des prix, déclare-t-il, s'expliquent par le jeu de la loi de l'offre et de la demande... l'inflation s'est bornée à aider le jeu de la loi de l'offre et de la demande » (4).

Une brève et nette démonstration nous est donnée de cette affirmation. En premier lieu, les prix ont monté en France dès les premiers mois de la guerre, précédant l'inflation, el ils ont haussé même aux Etats-Unis, où l'inflation était inconnue. En second lieu, la politique des Etats- Unis en 1932, tendant à provoquer la hausse des prix en mettant à la disposition du marché une plus grande quantilé de monnaie, a abouti à un échec complet. Lorsqu'en 1933 le dollar a été dévalué, il s’est bien produit une hausse des prix, mais elle tient à ce que la défiance du public à l'égard de la monnaie a conduit à thésauriser les marchandises. Il y a donc eu une augmentation de la demande, toute provisoire et artificielle d’ailleurs. Le rétablissement définitif des prix ne pourra résulter que d’une diminution réelle des stocks de marchandises, consécutive à une augmentation de la consommation el à une diminution de l'offre (5). « Nous prétendons, conclut M. Lescure, rétablir à sa juste place la loi de l'offre et de la demande dans l'explication des variations des prix. Exagérer le rôle de la monnaie, et même le méconnaître, en assignant à la monnaie la première place dans l'examen causal des variations des prix, c’est à notre

(4) Prix, monnaie et Crédit, p. 387.

(5) Ici, M. Lescure, se référant à sa théorie bien connue des cerises cycliques, ajoute que la demande ne pourra augmenter que lorsque les épargnes recommenceront à se placer.

avis, commettre une erreur scientifique, capable de conduire aux plus sérieux mécomptes en malière de politique économique. C’est en réduisant les stocks qu’on agira sur la hausse des prix. Et c’est en agissant sur l'offre et la demande qu'on réduira les stocks » (6).

La faillite de la politique de monnaie dirigée tient d’ailleurs, suivant notre auteur, à une erreur fondamentale touchant la nature de la monnaie. On a confondu la monnaie et les crédits créés par les banques de dépôts. Or ces crédits depuis la guerre ont été accordés tout à fait abusivement, d'une manière indépendante de l’augmentation de la production. Les billets de banque émis dans les mêines conditions sont devenus eux-mêmes des instruments de crédit (7). De là est sortie cette exagération des perturbations cycliques de la vie économique.

Au tableau des phénomènes monétaires dans la période récente M. Lescure oppose le fonctionnement régulier de l’étalon or avant la guerre. Dans ce régime, l'inflation est rendu impossible en raison de la réglementation de la création de monnaie appliquée sévèrement par la Banque centrale et les banques de dépôts elles-mêmes, qui exigent un apport de métal ou de billets de banque avant de créditer un client (8). La quantité de monnaie n’est point cependant fixée d’une manière rigide. Lorsqu'il y a développement de la production, hausse des prix, la vitesse de circulation de la monnaie augmente ou la quantité des billets de banque. La circulation monétaire a toute l’élasticité nécessaire. Mais, et c’est ici qu'il nous faut insister, comme notre auteur lui-même « la prospérité économique commande l'augmentation des

(6) Prix, monnaîie et crédit, p. 391.

(7) Idem, p. 395-396.

(8) Idem, p. 393.

quantités de monnaie. Et cette augmentation est indépendante de l'augmentation des stocks d'or » (9).

Cette dernière affirmation, que M. Lescure appuie de l’examen des statistiques belges, allemandes, néerlandaises de 1876 à 1910, nous transporte sur un nouveau terrain. Il ne s’agit plus des phénomènes d'après guerre dans le cadre de tel ou tel pays, mais du problème de la relation entre la production de l’or dans le monde et les grands mouvements des prix, problème que notre auteur a étudié dès avant la guerre.

Selon M. Lescure, il n'est pas possible d'expliquer les longs mouvements des prix par la production de l'or. Il s’est attaché spécialement à montrer que dans la période de 1897- 1910, il n’y a pas eu réellement surproduction ni dépréciation de l'or (10). Il n’y a pas eu surproduction parce que la demande a constamment précédé l'offre en raison des réformes monétaires successives et de la nécessité d’assainir partout la circulation monétaire. Il n’y a pas eu dépréciation, puisque l'or ne s’est pas vendu sur le marché au-dessous de son coût monétaire comme cela s’est produit pour l'argent en 1872-76.

Si l’on se borne à tenir compte de l’offre de monnaie métallique, l'application est donc trop sommaire. Et si, à la suite d'Irving Fisher, on fait intervenir la monnaie fiduciaire et la vitesse de circulation, on oublie que ces facteurs sont déterminés par l'importance de la circulation des marchandises et des capitaux (11).

(9) Idem, p. 395.

(10) Cf. L'accroissement de La production de l'or et la hausse générale des prix.

(11) Hausses et baisses des prix de longue durée, p. ?.

L’explication par la théorie quantitative se montre donc insuffisante et, selon notre auteur, ou on ne l’a si facilement adoptée qu’en raison d’une interprétation erronée de la nature même des mouvements des prix : « Sans doute les hausses el les baisses générales des prix, écrit-il, ne sauraient s'expliquer que pas une variation du facteur monétaire, mais les hausses el les baisses généralisées par solidarité peuvent très bien s'expliquer par des causes tenant aux marchandises elles-mêmes » (42).

Dans lies fails, on ne trouve pas une hausse parallèle et ininterrompue de tous les produits, mais d’abord une hausse des produits industriels qui se répercute sur les revenus des producteurs, et provoque une demande accrue de produits agricoles. Ce qui est done en question, dit M. Lescure, c'est en même temps les prix des marchandises et ceux des services, les revenus. Cest seulement en élargissant ainsi le problème que l’on peut en trouver la solution (13).

ïe qui caractérise essentiellement les grandes périodes de hausse des prix c’est qu'elles correspondent à une expansion économique el à une hausse considérable des profits. Inversement les grandes périodes de baisse des prix signifient décadence économique el baisse des profits. Or les modifications dans la production de l’or sont impuissantes à rendre compte de ces mouvements du profit. « En théorie, écrit M. Lescure, sous un régime de libre concurrence, coût de production et prix de vente coïncident, ou s’il n’en est pas ainsi, c'est parce que des causes susceptibles d'agir sur les prix de vente n’agissent pas sur le coût de production. I n’en serait pas ainsi de la dépréciation de l'or » (13). (En effet celle dépré-

(12) L'accroissement de la production de l'or, p. 9.

(13) Hausses et baisses des prix de longue durée, p. 15-16. (44) Idem, p. 62.

ciation doit faire hausser le prix des services en même temps

que celui des marchandises.)

M. Lescure confirme d’ailleurs cet aperçu théorique par l'examen d’un certain nombre de faits : Dans la période 1896-1913, les profits ont haussé dans les industries vendant à prix fixe (électricité, chemins de fer). La hausse des profits est très inégale, suivant les branches, et elle ne correspond pas à la hausse des prix dans chaque branche (les profits augmentent plus vite que les prix, et plus rapidement dans les mines que dans la métallurgie) (15). Il semble donc bien que la hausse des profits n’est pas un effet de la hausse des marchandises. Enfin la hausse des salaires est moins rapide dans certaines industries que la hausse du prix des marchandises, par exemple dans les houïllères (16). Cela ne peut s'expliquer par la dépréciation de l'or.

M. Lescure va donc chercher l'explication de ces grands mouvements qui intéressent l’ensemble de la vie économique, dans une nouvelle direction : du côté de la loi de l'offre et de la demande.

En vertu de la solidarité du prix des marchandises et du prix des services, l’accroissement de la valeur d’une production déterminée provoque l'augmentation de certains revenus. De là une demande accrue pour d’autres marchandises, une hausse des prix et un accroissement de la production qui s'étend bientôt à toutes les branches industrielles et commerciales. « Les valeurs, dit M. Lescure, s’échangent contre les valeurs » (17). « Si telle branche de production, tel service tendent à la hausse, l’équilibre économique dans son ensem-

(15) Idem, p. 65-67.

(16) Idem, p. 68-69.

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ne

ble tendra à la hausse et réciproquement ».… (18). « Le monde économique nous apparaît comme travaillé par des forces, l'invention, l'apparition de nouveaux besoins, la création de nouvelles industries, qui tendent sans cesse à déplacer son centre de gravité et sous l'égide de la loi de l'offre et de la demande, il tend sans cesse à s'assurer un nouvel équilibre. De là résultent les phénomènes de hausse et baisse générales des prix de longue durée » (19).

En fait, ce qui aurait déterminé la hausse de 1850-75, c’est le développement des chemins de fer et celle 1895- 4912, la création de nouvelles industries (industries électriques, industries automobiles, ainsi que la mise en valeur par l'Europe de pays neufs (20).

M. Lescure n’enlève pas tout rôle à la production de l'or. Il lui reconnait une double action (21). Elle a créé une nouvelle demande de marchandises de la part des pays exploitant les mines. Elle a permis l'assainissement de la circulation monétaire de nombreux pays, exerçant ainsi une action bienfaisante sur l’essor économique général.

Mais l’explication quantitative est énergiquement rejetée. Non seulement la production de l'or n’explique rien mais « les variations des prix commandent aux variations des quantités de monnaie et non l'inverse : les variation des quantités de monnaie elles-mêmes, dans une très large mesure, sont indépendantes des quantités d'or » (22). « Hausses et baisses des prix sont des phénomènes extramonétaires » (23).

(18) Idem, p. 38.

(19) Idem, p. 56.

(20) Idem, p.-72 et s.

(21) Idem, p. 88.

(22) Idem, p. 11.

(23) Idem, p. 6.

Comme M. Nogaro, M. Lescure met au premier plan les liens de solidarité entre les marchés ; c’est dans les conditions de la production et de la demande de certaines catégories de biens qu'il voit la source du dynamisme des prix.

B. — NOUVELLE DEFENSE DE L'EXPLICATION MONÉTAIRE DES MOUVEMENTS DE PRIX DE LONGUE DUREE R. MARJOLIN

Tout récemment, M. Robert Marjolin a apporlé une contribution de premier intérêt au problème des causes du mouvement des prix de longue durée (24). Dès l’abord, il se pose en partisan de l'explication monétaire, car le parallélisme entre la courbe de l'indice des prix de gros français et celle des taux d’accroissement annuel du stock d’or mondial lui paraît tel qu’il exige un lien très étroit. Or, des deux variables, dit-il, il faut admettre que le facteur causal est le taux d’accroissement du stock d’or car il ne dépend pas des autres éléments de la vie économique.

L'objet des éludes de M. Marjolin sera donc de répondre à certaines objections théoriques à l'explication monétaire du mouvement des prix, et cela, par la méthode statistique.

Une première objection, que nous avons, en effet, rencontirée, consiste à dire que l'importance de l'or comme instrument de paiement étant devenue de plus en plus minime, les modifications dans la production de l'or ne peuvent déterminer le mouvement des prix. M. Marjolin répond en monirant, statistiquement, que le montant des billets de banque

(24) Or, prix, crédit. L'Activité Economique, octobre 1935 (Sirey). Mouvements de longue durée des prix et extraction des métaux précieux. L'Activité Economique, janvier 1937.

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