C. — ATTITUDES ECLECTIQUES
Le grand ouvrage de Monsieur le Professeur Baudin La Monnaie et la formation des prix (33), si remarquable par l'abondance et la sûreté de sa documentation, contient maintes vues constructives.
À l'égard de la formation des prix, d’abord, M. Baudin met en évidence le caractère indéterminé, dans une certaine mesure, du prix, tenant à ce qu’il est fondé sur des appréciations psychologiques susceptibles de varier d'une manière imprévisible. Sa conclusion sera que le prix monétaire présente un caractère fuyant. Fixé dans une zone plus ou moins
(30) Idem, p. 121, (31) Idem, p. 131-135.
(32) Idem, p. 122.
(33) La première partie seulement, Les éléments, est parue Sirey, 1936.
étroite d’indétermination, il est soumis à l'empire de la demande, elle-même conditionnée par le passé, le futur, le milieu et en particulier par l'offre elle-même. Le prix du marché n’est presque jamais tel que nous le prévoyons, il conserve sa vie propre et revêt le caractère inattendu d’une nouvelle et perpétuelle éclosion (34. Cette conception n'est pas sans analogie avec celle que M. Aftalion sur la détermination spontanée et historique des prix, analogie qui devient extrêmement frappante dans des formules comme celles-ci : « Les prix actuels reposent à la fois sur les prix passés et sur la prévision des prix futurs » (35).
M. Baudin critiquera encore cette « habitude fâcheuse de considérer la monnaie comme un fait extérieur aux transactions » qui conduit à penser que « l'offre apparaît d’une part, la demande de Pautre, toutes deux déterminent les prix, puis la monnaie vient permettre le paiement ». « On comprend dans cette hypothèse, poursuit-il, qu'il puisse exister une action mécanique de la monnaie sur les prix ou des prix sur la monnaie; tout se passe en dehors des offrants et des demandeurs. D'où les théories quantitatives et antiquantitatives également critiquables sous leur forme absolue, car la monnaie, nous le savons, n’est pas surajoutée à l’échange, elle entre dans le tableau des désirs; elle pénètre, elle imprègne l'offre et la demande » (36). On peut. certainement rapprocher ces vues de l’une des bases fondamentales de la eritique de la théorie quantitative chez M. Nogaro.
Mais où M. Baudin, nous semble-t-il, apporte une contribution de la plus haute importance à la théorie monétaire, c’est en ce qui concerne la notion de vitesse de la circulation
(34) Op. cit. p. 96.
(35) Idem, p. 73.
(36) Idem, D. 455.
de la monnaie. Nous tenterons de la mettre en évidence en utilisant non seulement le livre sur « la monnaie », mais aussi un article capital donné à la Revue économique internalionale (37).
C'est d’abord ie concept même de vitesse de circulation et sa distinction d'avec celui de quantité de monnaie que Monsieur Baudin éclaircit d'une manière qui n'avait pas été faite Jusqu'ici, croyons-nous. La vitesse de circulation de la monnaie est définie par le rapport du total des paiements effeciués au montant moyen de stocks monétaires. Mais en quoi consiste ce stock ? De nombreuses réponses peuvent être données à cette question. Qu'il nous suffise de remarquer qu'à certaines époques on aurait fort bien pu considérer que les billets de banques n'étaient qu'un procédé permettant d'augmenter la vitesse de circulation du stock de métal précieux. De nos jours on pourrait fort logiquement soutenir que la monnaie de banque ne doit aucunement être appelée un « stock monétaire ». Les banques se bornent à faire circuler leur encaisse. Enfin si l’on comprend même dans le stock monétaire la monnaie de banque, n’y a-t-il pas lieu de déduire de ce stock les sommes immobilisées par suite de phénomènes de thésaurisation, par exemple ? A ces problèmes, M. Baudin répond à très juste titre que les solutions sont commandées par la commodité du travail scientifique. Il est moins difficile de rapporter les phénomènes de thésaurisation à la vitesse de circulation et de prendre pour le stock monétaire (numéraire, billets, crédit) les quantités totales susceptibles de circuler, qu’elles circu-
lent ou non.
(37) La vitesse de circulation de la monnaie. Rev. Ec. Int. juillet 1933.
EMOÛRE
De cette conception découle que les fluctuations de la vitesse de circulation « ont une double origine : elles dérivent soit du mouvement des affaires. soit de celui du montant de l’épargne-réserve.. Elles trouvent donc leur source ou dans l’économique ou dans le psychologique ». Et elles sont tantôt effet, tantôt cause dans l'équation des échanges, car le mouvement des affaires est déjà enregistré par le facteur T du second membre de l'équation, tandis que les influences extra-économiques ont trouvé dans V et V' une porte d'accès.
Mais cette idée se heurte à une grave objection, présentée par certains quantitativistes et que l’on examine peut-être pas suffisamment lorsqu'on réfute la théorie quantitative au moyen de la notion de vitesse de circulation. V et V’, peuton dire, ne sont pas des facteurs actifs de détermination des prix parce qu'ils sont liés étroitement au volume des transactions (38). Snyder et Davenport, principalement, ont soutenu de nos jours cette objection. Toute somme déboursée, disentils, correspond à un achat. Donc si les débours s’accélèrent, les achats, c'est-à-dire les transactions, s’accélèrent au même rythme. Snyder a confirmé cette idée par d'importants travaux statistiques.
M. Baudin s’attache longuement à en chercher les points faibles. Il reprend d’abord la réponse de Bresciani-Turoni el de A. Marget : la courbe de la vitesse de circulation et celle des transactions peuvent ne pas se superposer exactement parce qu’il y a un décalage entre les opérations et achat et de vente et les paiements. Si ce décalage est modifié, si par exemple dans une période de temps déterminé le retard ap-
(38) Cette objection Continue celle de FisHErR, réfutée par M. Ar-rALION, disant que V et V’ sont liés étroitement à la quantité de monnaie par les habitudes bancaires et de paiement.
porté aux paiements est moins important que dans la période de même durée qui l’a précédée, la vitesse de circulation de la monnaie se trouve diminuée sans que le nombre des transactions ait varié (pour un même nombre de transactions il y a eu davantage de paiements). M. Baudin ne juge pas cette réponse satisfaisante. Il ne s'agirait que de modifications tout à fait temporaires de la vitesse de circulation.
Mais il convient, dit-il, de se poser la question suivante toute transaction engendre-t-elle un paiement en monnaie et inversement? Non, car en dehors du troc, il y a des biens donnés, des biens volés, des biens qui ne sont pas payés parce que leurs débiteurs sont tombés en faillite, et inversement il y a une circulation monétaire « indifférente » ne correspondant pas à des transactions (donation monétaire, secours de chômage, jeu, pari, vol de monnaie, faillite du débiteur monétaire, et surtout impôts).
Là encore se pose une question de terminologie. C’est seulement au cas où l’on exclut toutes ces transactions sans paiements et ces paiements sans transactions que le lien entre V et T est étroit. La question d’ailleurs n'est peut-être pas essentielle, car les moyens stalistiques dont nous disposons ne nous permettent pas d'évaluer T à un degré de précision tel que de telles causes d'erreur dussent être éliminées.
Par contre il est important de reconnaître que la vitesse de circulation peut varier indépendamment des transactions en raison de diverses modifications dans les modes de paiement: usage du crédit au livre, du chèque, modification dans la fréquence et la régularité des paiements. M. Baudin, finalement, soutiendra de nouveau que les variations de la vitesse de circulation sous l’influence des circonstances psychologiques se comportent comme des phénomènes incitateurs des modifications de l'équation de l'échange.