LE ONE
C’est sur l'énoncé de ces « présomptions de connaissances » (42) que se termine la partie proprement expérimentale des Recherches anciennes et nouvelles sur le mouvement général des prix du xvr° au xix° siècle) (43).
Le mouvement général des prix aux XIX° et XX° siècles.
Mais nous en trouvons la continuation pour le xix° siècle et le début du xx° dans Le salaire, l’évolution sociale et la monnaie. En effet, lorsque, pour les faits de salaires, Simiand en arrive à l’exécution de la quatrième tâche « Recherche des concomitances », il se trouve amené à étudier objectivement le mouvement des prix. Le cadre n’est pas ici à déterminer, puisqu'il est fixé en raison de l’objet direct de l’étude, le salaire: c'est le cadre de la France continentale depuis la fin du xvur siècle.
Il y a donc une certaine solution de continuité avec la précédente recherche. Pourtant, dans le cadre plus limité, l'étude est bien poursuivie suivant la même méthode que pour les périodes précédentes, en ce qui concerne les tâches de reconnaissance des moyens d'étude et de mise en œuvre des données. Simiand désire dégager la « tendance dominante commune » (44) des prix de gros français, en les exprimant dans des nombres indices calculés suivant des méthodes diverses qui se complètent. Il va donc utiliser les indices
(42) ‘Idem, p. 282.
(43) Une deuxième et une troisième parties sont consacrées à l'analyse des travaux anciens et récents sur le mouvement des prix (Fleetwood, Dupré de Saint-Maur, Messance, Eden, Evelyn, Tooke, Mitchell, Raveau, Mlle Bézard, Rabois, Bousquet, Lefèvre, Labrousse, Earl J. Hamilton). Simiand y trouve de nombreuses occasions de préciser, par opposition ou rapprochement, sa méthododologie. En même temps ces études lui apportent, dit-il, des suggestions pour la suite de son travail sur les prix.
(44) Le salaire, l’évolution sociale et la monnaie, t. II, p. 262.
Dour
courants : Indices de la statistique générale de la France, indice du Federal reserve Board pour la France, indices de Levasseur, de Foville, et enfin un indice des valeurs à l'unité de poids des importations et des exportations. Certes ces indices n’apportent pas tous les éléments de connaissance désirable. Simiand regrette en particulier qu'aucun ne soit calculé suivant le procédé de la médiane. Il y apporte cependant lui-même quelques compléments, spécialement pour la période révolutionnaire el le début du xix° siècle, comme nous l’avons vu.
Suivant le principe que nous avons dégag‘. il ne choisit pas entre les expressions statistiques, mais il groupe sur un même graphique toutes celles qui lui paraissent exprimer suffisamment la réalité. Ce rapprochement lui permet de retenir comme constatation l'existence d’une variation générale des prix à phases alternatives : phases A de hausse se situant de 1789 à 1815 - 18 environ; puis de 1851 à 1875 environ; enfin de 1896 ou 1897 à 1926 - 28: phases B de baisse majeure se situant entre les précédentes.
D. — Les phénomènes «concomitants » au mouvement général des prix.
Toute la recherche, jusqu'ici, a consisté à mettre en évidence les caractéristiques fondamentales du fait étudié. Nous savons qu'il y a réellement un mouvement général des prix dans le cadre de lPéconomie moderne occidentale. Il se traduit par une variation en phases opposées dont il a été possible de noter avec quelque précision les points de départ:
(45) Les problèmes de mise en œuvre des données ont été ici discutées comme dans les Recherches sur les prix. En particulier, il n’a pas échappé à Simiand que les indices non pondérés
conviennent mieux à la recherche d’une « tendance générale commune des prix », tandis que les indices pondérés traduisent mieux
Simiand va désormais viser à expliquer ce phénomène en le rattachant à d’autres faits voisins qu'il faut d’abord déterminer : c'est la « recherche des concomitances » .
L'important est de n'introduire dans la tentative d’explication aucune idée préconçue. On sait seulement que les relations possibles entre les prix et les autres faits économiques sont très nombreuses. « On peut dire, écrit Simiand, que tout ou presque tout a changé et fortement changé dans le milieu social, dans les relations des sociétés, dans leurs conditions de toutes sortes, mêmes physsiques. Aucun de ces changements n'est à priori à éliminer de quelque liaison avec Île mouvement des prix » (46).
Il faudra donc d’abord passer en revue tous ces changements, d'ordre très divers, et regarder s'ils présentent avec le mouvement des prix non pas une « relation », une « causation » ou une « corrélation » (ces termes disent beaucoup trop) mais une «concomitance », cette expression indiquant « simplement l’idée d’une certaine correspondance entre des mouvements » (47).
Les divers ordres de faits seront passés en revue suivant une liste systématique qui comporte les faits physiques (spécialement météorologiques) religieux, intellectuels, politiques, démographiques, techniques, avant d'arriver aux faits économiques. Ces derniers comprennent d’abord les faits de constitution économique (l'anatomie de la vie économique) : successivement dans l’agriculture, l’industrie, le commerce et la banque sont étudiées les transformations du système
les mouvements effectifs de l’ensemble des prix. Mais comme on ne doit pas préjuger de l'existence de cette tendance commune il faut retenir les deux formes d'indice (p. 263).
(46) Op. cit., p. 424.
(47) Idem, p. 127.
économique, la spécialisation des productions, les modifications du « régime » et de la « forme » de la production, les transformations des classes sociales. Viennent ensuite les faits de fonctionnement économique (la physiologie) : fonctionnement de ia production (valeur globale des productions, quantités, valeurs unitaires) fonctionnement de la répartition et « fonctionnement global du système économique », qui comprend les rapports de l’économie privée et de l'économie publique, les relations entre les pays, les rapports entre la production et la répartition, les faits monétaires.
Dans les Recherches. sur le mouvement général des prix du xVI° au xIx° siècle, cette revue est conduite successivement par les trois phases du mouvement des prix. Il ne peut être question de l’analyser ici, ni même d’énoncer toutes les concomitances découvertes avant de parvenir aux faits monétaires; chacune n’a de valeur qu'accompagnée des mille nuances et circonstances qui l'entourent.
Indiquons seulement que plusieurs fois notre auteur relève des indications qui l’orientent déjà vers une explication monétaire. Ainsi dans la première phase, xvi° et première moitié du xvrr° siècle, ce qui est le plus frappant c’est l'énorme développement du commerce et de la banque. Généralement on se contente de l’expliquer par les grandes découvertes géographiques. Simiand n'attache pas une grande portée à cette explication. Il remarque qu’à d'autres époques des découvertes aussi importantes n’ont pas donné lieu à une telle évolution économique, que les quantités de marchandises susceptibles d’être transportées par les nouvelles routes maritimes devaient être très minimes étant donné le faible tonnage des bateaux, qu’enfin le développement économique ne fut pas le fait seulement des pays qui bénéficiaient des nouvelles routes. Au contraire on s’orienterait vers une explica-
Loi
tion beaucoup plus juste en méltant en avant le rôle des transports de métaux précieux, qui ont une grande valeur sous un faible volume (48).
Simiand met encore en évidence, spécialement pour le seconde phase, du milieu du xvir siècle au lroisième ou quatrième quart du xvir siècle, que les divers ordres de faits économiques paraissent non pas commander le mouvement des prix mais au contraire être dans sa dépendance : en particulier, les changements essentiels de l’industrie et de l’agriculture, « révolution industrielle », « révolution agraire », ne semblent pas engendrés par les faits techniques. La technique n'intervient que pour résoudre les problèmes posés au monde économique par l’abaissement des prix (49).
Pour ce qui concerne le x1x* siècle, nous devons nous référer de nouveau à l'ouvrage Le salaire, l'évolution sociale et la monnaîe. Mais en somme, que la recherche des concomilances part des faits de salaire ou des faits de prix, ce sont les mêmes phénomènes que nous voyons défiler sous nos veux.
Les concomitances rencontrées se trouvent être {out à fait semblables à celles qui avaient élé trouvées du xvi au xix° siècles, les aspects essentiels de la vie économique continuant à montrer une variation par phases alternées. Avec une phase de hausse de salaires et une hausse des prix (phase A), on constate, par exemple, une élévation des profits et des revenus mixtes, une augmentation des quantités produites, un développement général de tous les régimes et formes de production. Au contraire dans une phase de baisse des prix qui correspond à un arrêt dans la hausse des salaires, on cons-
(48) Recherches sur le mouvement général des prix, p. 444-446. (49) Zdem, p. 525 et 526.
late un maintien des autres revenus, une augmentation plus rapide encore que dans la phase précédente des quantités produites avec développement du machinisme, un développement des entreprises de forme évoluée au détriment de la petite industrie.
En notant ces correspondances, notre auteur à toujours le souci de rechercher en elles des éléments susceptibles de les hiérarchiser, afin de préparer l'explication. C'est ainsi qu'en s'appuyant sur des faits d’antériorité d’une variation sur l’autre, de grandeur des mouvements confrontés, de difrérenciation relative des mouvements, il croit pouvoir affirmer que le sens de la dépendance entre prix et salaire doit être du premier au second dans les deux sortes de phases (50).
D'une manière plus générale, il retire de sa recherche l’impression que les faits passés en revue ne contiennent pas en eux-mêmes leur explication. « Dans l’une et lautre sorte de phases, écril-il, nous ne trouvons pas au dedans de la production et de la répartition en elles-mêmes le « primum movens » désiré » (51). Voilà où nous en sommes avant de parvenir dans la recherche des concomitances au dernier ordre de faits : les faits monétaires (52).
(50) Le salaire, l’évolution sociale et la monnaie, t. IT, p. 279-284.
(52) Il faut d’ailleurs remarquer que la présentation que nous donnons de cette recherche de concomitances ne correspond pas exactement à celle que nous trouvons dans les Recherches sur les prix. Dans cet ouvrage le travail est conduit par grandes phases À. et B. Les faits monétaires sont donc confrontés avec les prix pour la première phase avant toute recherche sur la seconde. Une interprétation étant donnée pour la première phase, la recherche des concomitances et l'interprétation pour la phase B apparaissent comme une contre-épreuve et pour la deuxième phase A comme un renouvellement de l'expérience. Les interprétations partielles sont reprises globalement à la fin de l'ouvrage.
— RAP — Les faits monétaires.
En ce qui concerne les deux premières phases, du XVI‘ siècle au milieu du xvir, puis au troisième ou quatrième quart du xvirr°, les faits monétaires atteints sont d’abord ceux de production des métaux précieux. Les sources utilisées sont les travaux de Jacob, Lexis, et surtout Soetbeer. Simiand les critique et en dégage les taux d'augmentation des stocks de métaux précieux. ;
Ces taux sont relativement les plus élevés dans la première moitié du xvi* siècle, sont encore assez élevés dans la fin du xvVIe siècle, puis s’abaissent dans les deux premières périodes de vingt années du xvrI: siècles et à partir de ce moment-là. [c’est-à-dire jusqu'à la fin du xvi siècle] restent relativement très bas (53).
D'autre part, comme ces métaux précieux ne sont pas produits dans notre cadre qui est l'Europe, il est intéressant d'utiliser les données récentes de Earl J. Hamilton sur l’importation des métaux précieux en Espagne. Le taux d’accroissement de ces importations est « surtout très fort dans la période 1540-1555, un peu moins dans les 15 années qui suivent, se reprend un peu plus fort entre 1570 et 1600, diminue entre 1600 el 1620, s’atténue encore davantage en 1620-1640, et devient très faible dans les dernières décades ici enregistrées » (1640-1660) (54).
Le caractère de la variation de ces deux ordres de faits est déjà très intéressant puisqu'il révèle deux phases opposées : très forte accélération de la production des métaux précieux el très fortes importations en Europe jusqu'au milieu du xvIr siècle, diminution considérable ensuite et de la produc-
(53) Recherches sur le mouvement général des prix, p. 466. (54) Idem, p. 468.
tion et des importations. Mais il faut tâcher de saisir la réalité monétaire proprement dite : quantité de métaux précieux affectés à une fonction de monnaie, quantité de cette monnaie en circulation compte tenu de sa vitesse de circulation, enfin moyens monétaires autres que ceux en métaux précieux avec leur vitesse de circulation (55).
Notre auteur s'y emploie et conclut que « l’ensemble des moyens monétaires en circulation paraît bien avoir un mouvement de même caractère et avoir cru au moins autant et peut être plus, que le total des métaux précieux produits ou des métaux précieux importés » (56).
On voit immédiatement le rapprochement possible avec les prix. Pour Simiand, cette variation dans le montant des moyens monétaires, en deux phases opposées, très forte puis très faible augmentalion, présente avec le mouvement des prix une correspondance plus intéressante que toutes celles aperçues précédemment. En outre, des décalages aperçus entre les deux variations dans le temps, notre auteur déduira que la relation doit aller des faits monétaires aux prix et non l'inverse.
Si nous passons maintenant à la troisième phase de l’histoire des prix, troisième ou quatrième quart du xvrI: siècle au milieu de la deuxième décade du xix°, la considération de la production des métaux précieux ne nous apporterait pas d’élément intéressant. En effet, il n'y a dans cette période aucune reprise notable en hausse du taux d’accroissement du stock des métaux précieux. Cependant dans chacune des
(55) Simiand ne croit pas possible d'arriver à connaître la répartition des métaux précieux. Cela, pense-t-il, n'a pas d’inconvénient capital puisque « en gros le mouvement des prix nous est apparu du même ordre dans ces divers pays » (Europe, moins la péninsule ibérique).
(O6) RO PEU p2719;
LPO
nations considérées il se produit, à travers de grands bouleversements monétaires ,une augmentation, irrégulière d’ailleurs, des moyens monétaires en circulation. En Angleterre les émissions de « bank-notes » augmentent même avant la période d'inconvertibilité (57). Cependant c’est surtout l’inflation de moyens monétaires inconvertibles qui caractérise celte phase, en France (58), en Angleterre (59), aux Etats- Unis (60) .
Nous n'insisterons pas davantage sur cette période avec laquelle se termine l'analyse poursuivie dans les Recherches sur le mouvement général des prix du xvi* au xix° siècle. Elle est, en effet, reprise dans Le Salaire, l'évolution sociale et la monnaie, pour la France seulement, il est vrai, mais d'une manière beaucoup plus large et précise. Désormais, nous analyserons donc les faits monétaires dégagés par Simiand dans le cadre français depuis la fin du xvur° siècle jusqu'à
Notre auteur pense que le meilleur moyen de se rendre compte, ici, du rôle possible de la fonction monétaire est de s'attacher à la variation globale du montant des moyens monétaires (61). Aucun recensement intégral n’en ayant été fait et ne pouvant l'être, il va utiliser tous les éléments valables d'évaluation partielle, le montant {otal cumulé des valeurs monnayées soit en or, soit en argent, le montant des billets de la banque de France en circulation et l’encaisse métallique depuis 1872, le lotal des virements à la Banque de France el des sommes compensées à la Chambre
(58) Idem, p. 599 ets.
(59) Idem, p. 582.
{60) Idem, p. 629.
{61) Le salaire, l'évolution sociale el la monnaïe, 1. X, p. 426.
de compensation de Paris, le montant cumulé de l'excès des importations sur les exportations de numéraire de 4800 à 1847, le montant cumulé de l'excédent des importalions sur les exportations de métaux précieux; enfin spécialement pour les périodes d’inconvertibilité, la quantité d'assignats en circulation de 1790 à 1796 avec Ja variation de leurs cours en numéraire, Île montant des Bons de la défense nationale en circulation de 4915 à 1926 (62), de cours du dollar de 4911 à 1928 à Paris (63).
Avant tiré de toutes ces données partielles, groupées sur un même graphique, une estimation suffisamment précise de l’évolution des moyens monétaires, Simiand y constate une « variation neltement différenciée en deux sortes de périodes »
1) Périodes de hausse: 1790 à 96 et 1804 à 1815-20; 1850 environ à 1875-78; 1895 à 1920, puis 1922 à 1926 et 1927-28.
2) Périodes de variation très atténuée et presque de palier : entre 1815-20 et 1850, puis de 1875-78 environ jusqu’en 1890-95 (64).
On voit immédiatement que cette évolution par phases correspond à celle du mouvement des prix. Comme précédemment Simiand s'efforce de dégager le sens de la relation : si l'on regarde, dit-il, aux dates de départ des grandes phases : 4849, 1892-94 par la monnaie, 1851, 1897 pour les prix, on doit en conclure que la relation va de la monnaie au prix et non l'inverse.
(62) « Pour autant qu'ils ont joué. du moins rôle indirect de moyen monétaire » (Op. cit. p. 428).
(63) « Pour tenir compte. du facteur que même dans son emploi intérieur peut être pour une monnaie non convertible. son estimation extérieure », p. 429.
(64) Voir une énonciation plus nuancée, p. 432.
Il ne s’en suit aucunement, déclare aussitôt notre auteur (65), que l’on soit ramené à la théorie quantitative. Il existe d'abord des décalages dans le temps entre les points de départs des mouvements de la monnaie et des prix. En second lieu, même si l’on fait la part d’une modification possible de M’, V, V’, dans les périodes de.hausse des prix, l’ordre de grandeur de l’augmentation des moyens monétaires reste, à l'évidence, très supérieur à celui des prix; et dans les autres périodes, il y a baisse des prix tandis que les moyens monétaires restent à l’état stationnaire.
S'attachant plus spécialement aux périodes d’inconvertibilité, notre auteur a encore moins de peine à montrer que la hausse des prix ne suffit pas à compenser l'augmentation des moyens monétaires dans toute une partie de ces périodes. Si à la fin de la période des assignats, ou même en 1922-1923, 1925-26, les prix prennent une accélération supérieure à celle des moyens monétaires, ce phénomène (qui d’ailleurs coniredit en un autre sens la théorie quantitative), n'apparaît pas « comme un trait constitutif et toujours rencontré de ces régimes monétaires d’inconvertibilité » (66).
Au total, dans les faits constatés « il ne nous apparaît pas, écrit Simiand, une relation simple, directe et moins encore proportionnelle. entre la variation des moyens monétaires et celle des prix » (67).
Désormais, Simiand peut appuyer sa critique de la théorie quantitative sur une étude originale et approfondie des mouvements des prix et des faits monétaires. Mais il ne pense pas pouvoir dégager encore le vérilable lien qui unit les phéno-
(65) Op. cit., p. 433-442.
(66) Idem, p. 44.
(67) Idem, p. 441.