CHAPITRE II
LE POSTULAT SOCIOLOGIQUE CHEZ Fr. SiIMIAND
Une construction de l'importance de celle de Simiand, menée avec une aussi scrupuleuse honnêteté, ne peut manquer de s'imposer avec force. Dans son corps même et en particulier dans la liaison qu'elle reconnaît de la monnaie aux prix, elle paraît bien difficile à attaquer. Il faudrait un travail immense pour réunir une documentation qui puisse être comparée à celle de l’auteur des Recherches sur le mouvement général des prix du xvr au xix° siècles. Personnellement nous croyons qu’un tei travail ne ferait que confirmer ses conclusions principales.
Est-ce à dire que tous les aspects de son œuvre doivent être acceptés sans réserve ? C’est ce que nous ne croyons pas. Lorsqu'à la fin de l'ouvrage sur Le salaire, l'évolution sociale et la monnaie, l’auteur prétend avoir découvert la « rationalité » de l’évolution économique et la loi invariable du progrès économique, nous croyons qu'il dépasse les concelusions strictement autorisées par les résultats de sa recherche, qu'il leur superpose une vue arbitraire révélant l'existence dans son esprit d’une idée préconçue, d’un postulat. Il nous paraît intéressant de mettre ce trait en évidence, car ïül constitue la racine de l’exclusive jetée par Simiand sur toutes les méthodes courantes de l'Economie politique.
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Suivant M. Bouglé (1), trois traits caractérisent la pensée de Simiand : Positivisme, rationalisme, sociologisme. Sans faire preuve de grande pénétration, ni d’ailleurs énoncer rien de péjoratif, on peut dire que ces caractères étaient déjà dans l'esprit de notre auteur dès le début de ses travaux économiques.
Simiand, nous le savons, est un des représentants les plus marquants de l’école sociologique française (2). Le chef de cette école, Emile Durkheim, a emprunté à Auguste Comte l’idée de l’unité de la connaissance scientifique. Dans cette conception, les faits humains, parce que sociaux, doivent être soumis des lois analogues à celle qui gouvernent les phénomènes de la nature inanimée. Pour les atteindre, il faudra se confier à une méthode expérimentale capable, comme dans les sciences physiques, de dégager des rapports de causalité. A supposer donc que la science sociologique soit achevée, ou du moins assez avancée, elle doit nous donner une connaissance intégrale des enchaînements des phénomènes sociaux, une vue pleinement satisfaisante pour ce qu'il y a dans notre esprit d’exigences de connaissance positive et rationnelle. Par le fait même, elle doit nous permettre de passer à l'application et de guider l’évolution sociale dans la voie du progrès par les moyens les plus rationnels.
Nous avons déjà rencontré, dans notre travail, des auteurs qui tendaient à rapprocher les sciences morales des sciences physiques pour justifier leur recherche de lois économiques (3). Mais leur ambition était beaucoup moins grande que
(1) La méthodologie de F. Simiand et la sociologie. Annales sociologiques, série A, fase. 2, p. 25.
(2) Si différente, par exemple, de l'école allemande : Cf. Raymond ARON, La sociologie allemande contemporaine, Alcan, 1935.
(3) Cf. Supra, chap. I.
celle de l’école sociologique. Ils ne se préoccupaient pas de savoir si l’ensemble des faits sociaux pourrait un jour nous apparaître comme rigoureusement enchaînés à la manière des phénomènes physiques. Les sociologues français, au contraire, sont toujours guidés par cette vision : elle est la foi qui stimule leur recherche.
Simiand est pleinement imprégné de cet esprit sociologique, et nous devons d’abord reconnaître que si sa pensée n’avail pas été pénétrée de cette croyance en l’avenir de sa méthode, il n'aurait pu soutenir peut-être le labeur écrasant dont est sorti un progrès incontestable de notre connaissance des phénomènes sociaux. Mais il nous faut aussi montrer les aspects excessifs de cette foi lorsqu'elle prétend aboutir, par l'emploi de la seule méthode positive, à constituer une science intégrale de la vie économique.
Le progrès des sciences de la nalure lient à ce que l’objet de chacune homogène. Réduisant le réel à un certain nombre d'éléments simples, particules ou forces, elles dégagent entre eux des rapports invariables de cause à effet. Ainsi le déter- .minisme dégagé dans les phénomènes passés peut fonder une connaissance des phénomènes actuels el fonder une action efficace sur ceux-ci.
Lorsque Simiand aborde l'étude des fails économiques, il postule l’existence entre eux d’un délerminisme semblable, fondée sur la dépendance mutuelle de certaines tendances de psychologie sociale. Il n’ignore pas sans doute que les réaclions économiques de l’homme ne sont pas absolument isolées de l’ensemble des réactions sociales. Cependant l'existence de la valeur économique par laquelle sont {traduites en quantités
tout un groupe de tendances psychologiques, lui à paru four-
nir une base suffisante à la constitution d'un objet homogène en vue d’une science économique positive (4).
Le grand mérite de notre auteur a été de ne pas déduire les tendances sociales, explicatives des faits économiques, de Ja psychologie courante, très souvent sommaire, mais de les rechercher par une étude expérimentale. S'il est ainsi parvenu, comme il le dit lui-même, à la conception d'un « homo æçconomicus », celui-ci est bien différent de celui des économistes classiques. Il est constitué de tendances beaucoup plus complexes et qui, sans doute, n’ont pas toujours exislé.
Pourtant, il est facile d'apercevoir combien Simiand est peu favorable aux conceptions relativistes de la science économique, suivant lesquelles, par exemple, les lois économiques dégagées par rapport au régime capitaliste n'auraient pas de valeur pour expliquer les faits antérieurs ou postérieurs à ce régime. Analysant le livre de Sombart Der Moderne Kapitalismus, il indique que les distinctions établies d'après « l'esprit » suivant lequel est dirigée la production ne lui paraissant pas vraiment explicatives (5). Et dans un cours d'Economie politique, il montre que les transformations de l'économie dans l'expérience soviétique n'ont sans doute apporté aucun bouleversement fondamental dans la vie économique (6). Dans les premières lignes dù même cours d'Economie politique, Simiand nous présente une conception de l'évolution économique qui cadre parfailement avec les principes de sa méthode (7). Il distingue trois grands « types de vie économique » : économie fermée, économie d'échange
4) Cf. Cours d'économie politique, 1. TT, p. 743-744. 5) Cf. L’Année sociologique, t. VI, 1901-1902.
(6) Cours d'économie politique, L. T, p. 825-850. (Idem een 0er
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simple, économie d'échange complexe enfin, qui se caractérise en particulier par le développement complet du rôle de la monnaie et du crédit. L'économie d'échange complexe étant le type dominant depuis plusieurs siècles et postulant l'existence d'un certain nombre de tendances sociales relativement fixes, notre auteur retrouve ainsi la condition d’homogénéité de son objet sans faire appel à un homo œeconomicus totalement indépendant de l’évolution humaine. L’homogénéité des tendances économiques ne serait done pas réalisée dans tout le cours de l’histoire, mais elle serail néanmoins suffisamment parfaite, depuis une époque assez reculée jusqu’à nos jours, pour que dans ce cadre on puisse édifier une science, c’est-à-dire dégager un déterminisme qui constitue une explication des faits qui se déroulent sous nos yeux. Comme d'autre part, notre auteur admet implicitement que les traits de l’économie moderne sont fixés pour un long avenir encore, la connaissance des régularités qu’ils impliquent doit fournir la base de la politique économique. Ainsi s'explique, croyons-nous, toute l'orientation des travaux de Simiand et la portée qu’il leur attribue. Guidé seulement par la préoccupation de découvrir des groupes de faits, des « ensembles » qui se déterminent les uns les autres, il a cru découvrir la loi fondamentale de l’évolution économique, dont le rapport entre la monnaie et les prix n’est qu'un des chaînons. Il exprime lui-même cette loi, lorsqu'il veut en faire ressortir le caractère original, dans les termes suivants : « Ce qui, aux xix° et xx° siècles, écrit-il, est à l’origine de l'élévation des salaires, et plus largement d’une orientation générale favorable dans le développement économique tout entier, ce n’est pas la constitution même du système économique, ce n’est pas la liberté économique, ce n’est pas les transformations techniques, ce n’est pas le capi-
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talisme et ce n’est pas le socialisme : c'est la découverte et l'exploitation des mines d’or de Californie, puis de celles du Transvaal et Klondyke. Et subsidiairement, au début du xIx° siècle, comme encore en les deuxième el troisième décades du xx‘, c’est ce qu'on dénomme couramment l'inflation fiduciaire » (8).
L'aspect paradoxal de cet énoncé, aurait dit Simiand, tient à ce que nous sommes très peu accoutumés à considérer les faits humains du point de vue positif. Non seulement il tenait cette explication par les faits monétaires, pour la seule vraie, mais il pensail que l'alternance ainsi provoquée dans l’évolution économique est « rationnelle », c’est-à-dire qu'elle doit se renouveler aussi longtemps que notre économie moderne progressera, et que sa reconnaissance est, par conséquent, une base essentielle de l'interprétation des phénomènes économiques contemporains.
Sans doute la loi énoncée dans Le Salaire, l’évolution s0ciale et la monnaie ne constitue pas à elle seule, aux yeux de Simiand, la science économique positive. D'abord tous les aspects des fluctuations interdécennales n’ont pas encore été dégagés. Dans ce sens notre auteur annonçait de nouveaux iravaux, notamment sur la relation du salaire avec la production et avec la consommation ouvrière (9), ou encore sur le développement de l’économie internationale (10). D'autre part, nous savons qu'il aurait voulu se consacrer à l'étude des fluctuations de courte durée dans la vie économique. Tous ces projets n’ont malheureusement pu être réalisés. Ils suffisent cependant à nous montrer comment Simiand croyait
(8) Le salaire, l'évolution sociale el la monnaie, avant-propos, p. XIV.
(9) Idem, avant-propos, p. XX.
(10) Quelques remarques sur l'évolution économique internatio-
nale et les grandes fluctuations monétaires. In : Economic essays in honour of. G. Cassel, p. 581-591.