L’ENFANT DU BRACONNIER
L’ENEANT DU BRACOiNNlËll.
C*r un bujilèmc e»k une féle l’uur (les parents, pour des amis.
M. Scribe [ta Dame Blanche).
« PHrdonnez-inoi, monsieur le doyen, disait Bubet en aclievunl de savonner quelques langes et ({uelques brassières, tandis que le bon curé, assis au coin de la cheminée, attisait le feu avec le bout de sa canne; excusez<moi si je termine mon ouvrage; mais vous qui êtes si bon, vous savez que de pauvres gens comme nous ont besoin d’employer tout leur temps. D’ailleurs, il se fait tard, il faut que demain mon garçon soit bien paré. Je ne veux pas qu’à l’église son maillot paraisse moins blanc que votre surplis; il ne doit pas faire honte à son ptarrain : car enfin, grâce à vous, nous en avons un. C’est que personne dans Glaye ni dans Voisin ne voulait être notre compère. « Ces gens-là, disait-on,
liü L’ENFANT DU BRACONNIER.
« sont trop malheureux : ce serait contracter l’enga- « gement de les assister. » Mais vous, qui êtes notre Providence, vous avez dit : « Il ne faut pas que le « manque de parrain empêche de baptiser l’enfant « deBabet; » et vous nous avez trouvé un homme puissant, le garde-chasse du château.
— Allons! répondit le curé, j’ai fait aussi bien que j’ai pu.
— C’est, voyez-vous, reprit-elle, que je crains de ne pas vous avoir assez remercié; si vous saviez comme cela me fait plaisir; si vous saviez comme J’aime mon enfant! il faut voir comme il me sourit (Jéjà, comme il est joli! »
Babet, en disant cela, secoua la mousse blanche que le savon avait amassée autour de ses doigts ; elle essuya ses mains, et counit à la bannette d’osier dans laquelle était couché le marmot; elle le prit, le couvrit de caresses. « Tenez, tenez, fit-elle fière et radieuse en l’apportant au curé, comme il est fort ! dirait-on qu’il n’a que trois mois ? Comme il est beau! » Et de nouveau toute la chaumière retentit du bruit de ses baisers.
Quand enfin elle eut perdu haleine à force de l’embrasser, qu’elle l’eut placé dans son berceau , qu’elle eut repris son ouvrage : « Nous l’élèverons bien, continua-t-elle; nous lui apprendrons à vénérer Dieu, à être laborieux et sage ; et, pourvu que le ciel nous laisse la santé, à Jacques et à
L’ENFANT DU BRACONNiED.
moi, nous truvaiüerons tant, nous travaillerons de si bon cœur, que nous auiasscrons pour lui quelque bien; il ne sera pas si misérable que nous.
— Cependant , dit le pasteur, vous avez l’air content.
— Oui , oui , je suis heureuse quand je le regarde , et, n’étaient la capitainerie des chasses de Livry, la corvée, la taille, la capitation et la gabelle, je ne songerais jamais à me plaindre. Sans les gabelous cependant , j’aurais déjà pour lui plus de trois écus d’épargne; sous le prétexte que notre famille était devenue plus nombreuse, ils nous ont forcé à pt'endrc douze livres de sel en plus de la quantité à laquelle nous avions été taxés.
— Que voulez-vous, Babet? reprit le curé en sou- ' pirant; la gabelle, c’est comme les douleurs : nous
y sommes soumis dès notre naissance. On commence à payer, comme on commence à souffrir, dès que l’on vient au monde. Il faut souffrir, car chacun porte sa croix ; il faut souffrir et travailler, car la branclœ du figuier qui ne portera pas de fruit tombera maudite et desséchée. Mais , mon enfant , la journée de demain ne doit être pour vous qu’un temps de joie, et Mlle de Mancini veut que vous puissiez bien fêter vos voisins, vos amis; elle m’a chargé de vous remettre cette petite somme.
— A moi vingt-quatre livres! s’écria Babet en sautant de joie. Oh! quel joli béguin je vais avoir
lÜ» L'ENFANT Ü« BRACONNIER.
pour mou enfant! » Puis se reprochant tout 4 coufir d’avoir cédé à sa vanité niatemelle avant cto song^ à sa bienfaitrice : « La brave dame, ajouta-t-elle, toujours empressée à saisir l’occasion de foire le bien ! puisse le ciel accueillir les vœux que nous faisons pour elle 1 Puissent nos bénédictions ia protéger, elle et ses deiniers neveux! » '
En ce moment la porte de la cabane s’ouvrit : on vit entrer Georges , le garde-chasse. Après avoir-dit bonjour à Babet , avoir salué le curé, et déposé soigneusement sur la huche son fusil et son chapeau galonné, il s’excusa de venir si tard.'* Mais , voyezvous, la faute en est aux coquins de braconniers qui m’ont fait courir ce soir. J’achevais ma tournée du côté de Gros-Bois ; eh bien ! ne se sont-il pas avisés de fureter presque sous mes yeuX? cependant je les suivais de bien près , car ils n’ont pas même eu le temps de retirer toutes leurs bourses des gueules du terrier. 11 faut qu’ils aient le diable au corps pour s’exposer ainsi, car le capitaine des chasses de Livry ne les ménage pas. H n’y a i>as deux mois encore qu’il vient d’en condamner un aux galères. Et, voyez-vous, il est tel cas où un vilain peut être pendu pour fait de chasse. Au reste, c’est leur affaire ; tant pis pour eux si je les prends, et je les prendrai, ou j’y perdrai mon nom de Georges. Je les prendrai sam attendre plus tard que ce soir; ils m’ont vu partir, ils sont tranquilles,
L'ENFANT DU BRACONNIER. Ii:i
el ne se doutent guère (jue je veuille revenir sur mes pas : aussi sont-ils certainement retournés au terrier pour altendre la sortie du furet qu’ils y avaient laissé. Pendant ce temps, je préviens la maréchaussée, nous cernons le bois, et, si les braconniers échappent, ils auront du bonheur.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! monsieur Georges, vous ne ferez pas cela , dit la pauvre Babet toute pâle et toute tremblante, tandis que le garde se frottait bruyamment les mains, comme pour applaudir d’avance au succès de son stratagème ; vous ne voulez pus causer tant de j)eine à de pauvres gens. Songez combien il est horrible de priver un enfant de son père. Ah! monsieur Georges, vous ne le ferez pas; vous n’avez pas le cœur assez dur pour cela. »
Dans les regards que Babet promenait avec anxiété du berceau de son fils à la porte de la cabane, le moins claii’voyant eût su lire : «Oh! si le |>ère de mon enfant était de retour ! oh ! si je pouvais l’avertir du danger!» Et la bouche de la pauvre femme, presque d’accord avec ses pensées , répétait en balbutiant : « Priver un enfant de son père ! oh ! monsieur Georges , vous iikle ferez pas 1
— Mais au contraire , reprit le garde ; pas de pitié pour ceux qui détruisent notre gibier ; je ne ferais pas grâce à mon propre père, si je le trouvais à braconner. »
Babet vit bien qu’elle essayerait en vain de fléchir
iik L’ENFANT UU BKAOONNIER.
l’inexorable Georges; elle lit doue uii effort pour reprendre courage , et tenta de le retenir autrement que par des prières.
* \'ous ne pouvez , dit-elle, nous quitter comme cela; ne faut-il pas que vous attendiez Jacques ^ pour convenir avec lui du nom que vous donnerez à votre filleul ï
— En ma qualité de chasseur, répondit Georges, je suis d’avis de le mettre sous l’invocatien de saint Hubert et de sainte Barbe. Je voulais en dire ce soir quelques mots à Jacques ; mais il sera temps d’en causer demain matin. Adieu ! >>
Et déjà il saisissait son chapeau.
« Mais regardez. donc, reprit-elle, comme il fait vilain; il va pleuvoir, vous allez être mouillé. Le vent est de galerne ; voyez comme le brouillard s’élève sur les marais et sur la Beuvronne.
— Ab çà, décidément, ma petite commère, vous avez la berlue ! le vent est sur Aneth , et le ciel ed aussi pur que par la plus belle soirée d’août.
— Je sais ce que je db, reprit-elle, et vous allez vous enrhumer. Il serait beau vraiment pour nous d’avoir un parrain enroué, un parrain qui ne pourrait pas même chanter un couplet au baptême; encore, avant de partir, si vous acceptiez un verre de vin , quelque chose pour vous prémunir contre les effets de rbumidité. »
Babet avait touché l’eudroil sensible; le garde ne
L’KNFANT DU BRACONNIER. Itfi
trouva pas de réplique à un pareil argument. Déjà nn premier pot avait été vidé, le second tirait à sa fin, lorsque .lacques arriva. Ses épaulés pliaient sous une énorme charge de ramée ; il se débarrassa de son fardeau; puis, apercevant le garde, il jeta sur le lit sa panetière avec tant de précipitation qu’elle s’ouvrit; quelque chose de fauve s’en échappa rapidement. Malheur à Jacques si le garde l’etU vu ! malheur à Jacques si le garde eût vu le furet qui se glissait comme en serpentant entre les plis des rideaux ! mais le vin de Brie , quoique peu capiteux de sa nature , commençait à agir sur le cerveau de (■eorges. Il était au moins deux fois plus bavard que de coutume ; il revenait sans cesse à son idée favorite ; il ne parlait que de prendre et de punir ceux qui dérobaient, ceux même qui convoitaient le gibier seigneurial. Jacques n’était point de son avis, et le contredisait avec plus de chaleur que ne l’eût exigé la prudence. Plus d’une fois le bon pasteur fth dans la nécessité d’interposer sa pacifique autorité pour arrêter une discussion qui menaçait de prendre une tournure trop vive. Georges reprochait à Jacques de défendre les braconniers; puis, comme celui-ci était opiniâtre et persistait à soutenir que les lois sur la chasse étaient une tyrannie , de parole en parole, Georges en vint à lui dire qu’il pouvait bien lui-même être un braconnier ; que, sans aller bien loin, peut-être en trouverait-il des preu-
iî6 L’ENFANT ftU BRACONNIER,
ves. Ptiis s’étant approché du lit , il étendit le bras comme s’il eût voulu saisir la panetière de Jacques et se livrer à l’examen de ce qu’elle contenait.
Alors celui-ci changea de ton ; il se mit à protester qu'il n’était pas braconnier ; il le jura par ses grands dieux, il le jura sur son âme et sur Tàme de son fils. En ce moment l’enfant poussa un cri aigu , puis quelques gémissements. La pauvre Babet en devint pâle. « Mon Dieu ! dit-elle en faisant le signe de la croix, pourquoi as-tu prononcé ce vilain jurement ? Gela nous portera malheur ! » Elle s’approcha du berceau , le balança pendant quelques instants, mais l’enfant se taisait. Le cUré réprimandait Jacques avec de douces paroles; il lui rappelait que Notre Seigneur nous a défendu de jurer.
Cependant il se faisait tard; il était temps de se retirer. On convint de l’heure à laquelle aurait lieu le baptême. Le curé promit qu’il ferait joyeusement carillonner; il alluma son falot, et reprit le chemin du presbytère, tandis que de son côté, Georges, son fusil sous le bras , regagnait son logis. A peine la porte fut-elle fermée derrière eux, que Jacques délia la charge de ramée qu’il avait apportée , et du milieu de ces branchages il retira quelques lapins.
«Tiens, dit-il à Babet, serre bien ma chasse d’aujourd’hui et ne laisse rien traîner, si tu ne veux pas que cela soit dévoré; mon furet est à jeun depuis ce matin; il s’est échappé, et j’ai beau le
Digi= , :.jd by Googli
L’ENFANT DU DRACONNrER. 117
chercher, je ne sais ce qu’il est devenu. .\u reste, «joota-t-il après avoir fait encore quelques tenta fives pour le découvrir, demain matin nous le trouverons endormi dans quelque coin. »
Plus d’une fois pendant la nuit, Babct, en s’éveillant, demeura surprise du profond sontmeil de . son enfant; plus d’une fois, inquiète de sa tranquiliité (car de quoi ne s’aiarme pas l’amour maternel ?\ elle quitta sa couche, puis, ranimant la lampe qui brûlait suspendue au manteau de la cheminée, elle s’approcha doucement, doucement de son fils; elle contempla ses traits cachés à moitié par le drap qui couvrait le berceau; puis, rassurée par son immobilité, elle ne rendormit en disant ; « Gomme il repose ! demain que son visage sera frais! »
Le jour était venu; Babet courut à la bannette pour habiller son fils; elle souleva le drap. Le furet était tapi sur le sein de l’enfant; quelques gouttes de sang souillaient l’oreiller, le fichu, La pauvrç mère, tremblante, effrayée, saisit son fils. Il était pâle, il était froid 1 Son cou, déchiré par une dent aigué , laissait couler le peu de sang que le furet n’avait pas sucé.
Alors on entendit des pleurs, des cris et des gémissements. La cloche ébranlée , au lieu d’un joyeux carillon , ne tinta qu’un glas funèbre , et la voûte de l’église ne répéta que des chants de mort. Jacques, condamné comme braconnier, dut sa