Faubourg de Château-Thierry
Aubert de Poictiers, avocat au Parlement, m'a dit qu'il avait assisté à l’instruction du procès d’un sorcier, mareschal, à Chàteau- Thierri, qui se trouva marqué sur l’espaule dextre, et le jour suivant, le diable lui avait effacé la marque.
(Boom, J)t la Démonotnanie )
En suivant la roule de Fère-en-Tardenois à Château-Thierry, quelque temps avant d’arriver à cette partie de la chaussée de Brunehaut qui conduit de la capitale du Soissonnais aux bords de la Marne, on traverse un champ sablonneux, où végètent à peine quelques stériles bruyères. Ce sont les friches de Coinci. A l’ea^trémilé occidentale de cette plaine, s’élève une petite colline qui offre la forme d’un cône presque régulier. De tous les côtés elle est hérissée d énormes blocs de grès qui présentent des figures bizarres et extraordinaires. Suivant une ancienne tradition, les druides célébraient en ce lieu leurs sanglants sacrifices. . »
On sent tout alentour l’influence du mauvais esprit. Le sol est frappé de stérilité. A peine quelques cépées de coudriers rabougris , quelques tiges de bouleaux grêles et languissantes, s’échap-
penl-elles de celle lerre maudile. G’esl là que, pour célébrer le sabbal, se réunissaienl pendant la nuit les démons et les sorciers, qui, au milieu du XVI* siècle, pullulaient dans le Valois et dans les pays environnants. Il est peu de voyageurs qui, une fois la nuit tombée, eussent osé traverser cet endroit, et le bois d’Égorge, situé de l’autre côté de la plaine^ quoique infesté d’assassins, ainsi que l’indique son nom, semblait à tous un passage moins redoutable.
Quatre heures s’étaient écoulées depuis le coucher du soleil, lorsqu’on vit tout à coup la lumière briller sur la colline. Des figures hideuses se mirent à danser autour du feu, en tournant le dos vers le milieu du cercle qu’elles formaient.
« Je ne suis pas venu pour danser seulement, dit après quelque temps un des assistants en arrêtant la ronde satanique; ne me donnera-t-on pas le moyen de me venger d’un ennemi, de me défaire d’un rival?
— Que veux-tu? reprit une ligure noire qui se vint asseoir sur l’une des pierres les plus élevées.
— Ce que je veux ? dit Traunel ; faut-il que Je le répète ? Je veux me débarrasser d’un ennemi.
— Bien , reprit l’homme noir. Pour accomplir le charme nous attendrons celui qui peut plus que nous. Mais, dis-moi quel nom célébrait hier le vulgaire ? En quel endroit de l’horizon est assis le temple ?
— C’était hier la fêle de Laurent, reprit Traunel, cl Aldebaran est près de l’enli-ée du temple.
<• Alors le seigneur ne peut tarder à paraître ; jetez dans la flamme l’euphorbe et la cbélidoine. Que le sang d’un enfant nouveau-né se mêle en vos chaudières au venin des plus hideux reptiles,«t toi, disnous le nom de celui que tu hais. Rien ne résonne aussi agréablement aux oreilles du Seigneur; rien n’est aussi favorable pour accomplir le charme que des paroles de vengeance.
« Celui queje hais, c’est le roi duPapegaut. Puisse l’armée dont il fait partie être vaincue et détniile ! Puisse-t-il, lui, renversé sans force sur les cadavres des hommes d’armes, sentir la dent du loup qui déchire ses entrailles ! Puisse-t-il sentir le bec du corbeau qui déchiquette ses chairs ! Puisse....
— Tais-toi, sorcier, ■ dit un homme vigoureux en s’élançant au milieu du cercle et saisissant Traunel à la gorge. Ce nouveau venu tenait de la main gauche une arquebuse ; un sabre et une dague pendaient à son côté. Ses vêtements étaient couverts de sang et de poussière ; l’acier de son casque et de son corselet était- faussé en plusieurs endroits; son visage était sillonné d’une blessure peu profonde, mais encore saignante. On voyait que depuis peu d’instants il avait quitté un champ de bataille. « Tais-toi, sorcier, dit-il. La moitié de tes vœux est déjà exaucée ; l’autre partie, je l’espère, ne s’accomplira pas. Hier
Li: ROI DE L’ARQUEBUSE.
10 août, jour de saint Laurejil, l’armée française a été vaincue sous les murs de Saint-Quentin. Le connétable de Montmorency est entre les mains des ennemis; il est blessé; il est mort peut-être inaintcuanl. Tu eusses voulu que moi aussi je fusse resté sur le champ de bataille ; mais qui donc eût porté les ordres du connétable î Non, par la grâce de Dieu, ton vœu ne s’accomplira pas. »
Au nom de Dieu le feu s’éteignit. Tous les assistants , à l’exception de Traunel , que Chauvet tenait à la gorge, disparurent rapidement ; celui-ci même, par une violente secousse, s’était débarrassé de l’étreinte de son adversaire. « Merci, merci, dit-il en ricanant , je sais maintenant où je dois chercher des vengeurs. ■ Et il s’éloignait rapidement. Chauvet porta son arquebuse à l’épaule; mais il n’aperçut plus le sorcier, il s’était évanoui dans l’ombre.
Voici par quelles circonstances le roi de l’arquebuse se trouvait en ces lieux : la veille, il avait vaillamment combattu près du connétable. Tant que la victoire avait pu être disputée, il était resté à cote de lui; mais lorsqu’elle se fut décidée pour le duc de Savoie, lorsque Montmorency eut renoncé à l’espoir de rétablir le combat, alors il appela Chauvet ;
« Si tu peux traverser le gros d’ennemis qui nous enferme de toutes parts, avait-il dit à l’arquebusier, porte à Laon, à Fère, à Château-Thierry, la nouvelle de nos désastres ; dis qu’on se mette en défense. Les j
. L£ nui DB L‘ARÛUEBtSB. 9t)
boulets espagnols ne tarderont pas à faire connaissance avec les élégants portiques de mon château, avec les sculptures de Goujon. »
Obéissant avec regret à cet ordre, Chauvet s’élail éloigné en tournant souvent les yeux vers l’endroit où combattait le connétable. Il l’avait vu tomber sous les coups des Espagnols. Ce n’était pas sans une peine extrême qu’il était parvenu à sortir de la mêlée ; il avait même été légèrement blessé. Lorsqu’il eut quitté le champ de bataille, et tandis que le brave Bourdillon, avec quelques débris de l’armée, conduisait à la Fère les deux seules pièces d’artillerie qu’on eût pu sauver, lui, marchant pendant la nuit entière et pendant le jour qui l’avait suivie, avait semé partout sur son passage la nouvelle des malheurs de l’armée.
Pour exécuter les ordres du connétable, il avait été d’abord à Père en Tardenois, et c’était en se rendant à Château-Thierry que, surpris par l’obscurité au milieu des (riches de Coincy, et accablé de fatigue, il s’était assis â l’abri des rochers, et s’était endormi en récitant un verset des psaumes, afin de s’éveiller avant le lever du soleil.
Témoin involontaire ,des cérémonies diaboliques et des vœux sacrilèges de Traunel, il n’avait pu maîtriser son indignation, et se reprochait de n’avoir pas purgé la contrée de ce misérable.
LE RUl DE L’ARQUEBUSE.
Il n'est pas de rempart contre la trahison.
Hasmontel.
Chauvet ne fut pas plus tôt arrivé à Château- Thierry, qu’il 6t connaître aux magistrats les scènes dont il avait été témoin. Des poursuites contre les sotciers s’exerçaient à celle époque avec une grande rigueur ; mais des soins plus importants empêchèrent qu’on ne s’occupât de punir Traunel. Il fallut mettre la ville en état de soutenir un siège, car on ne pouvait douter que bientôt elle ne fût attaquée ; et quand, au bout de quelques jours, les Espagnols se présentèrent, ils trouvèrent les habitants bien disposés à les recevoir. Grâce au courage, à l’adresse des arquebusiers, dont tous les coups portaient dans les rangs des ennemis une mort certaine, ceux-ci furent repoussés , et déjà ils désespéraient de s’emparer de Château -Thierry sans un siège régulier, lorsqu’un habitant de la ville, quelquesuns disent que ce fut Traunel , leur fit savoir qu’en plaçant, de l’autre côté de la Marne, de l’artillerie sur une langue de terre qu’on nomme l’ille, il leur serait facile d’enfoncer une des portes. Ils y mirent en batterie une grosse pièce qu’ils appelaient la
LE ROI DE L’ARQUEBUSE. lOt
marmile, et jetant de là d’énormes boulets de pierre, ils parvinrent à briser la porte Saint-Crépin. I^a défense de la ville devenait presque impossible; on capitula, et les ennemis entrèrent dans Château- Thierry en faisant la promesse de respecter les habitants; mais ils tinrent peu compte des engagements qu’ils avaient contractés. Ils rançonnèrent les bourgeois , pillèrent les marchands qui apportaient des vivres : aussi les fermiers des environs cessèrent-ils de conduire des provisions au marché, et les subsistances devinrent excessivement rares.
Bientôt le capitaine espagnol reçut l’ordre de faire porter sur les bateaux tous les grains qui seraient trouvés dans la ville, de manière à pouvoir les envoyer facilement par la Marne à Charly et à la Ferlé-sous-Jouarre, villes sur lesquelles les vainqueurs avaient l’intention de marcher. Cet ordre fut exécuté avec une impitoyable rigueur; pas un grain de blé ne fut laissé dans les greniers. Au bout de (|uclques jours, la famine fut épouvantable : on ne rencontra dans les rues que des figures hâves, décharnées , et , pendant que les Espagnols se partageaient les dépouilles des habitants, ceux-ci, ei^ténués de besoin , s’arrachaient les aliments les plus grossiers , les substances les plus immondes. '
Le roi de l’Arquebuse, veillant sur Thierry et sur Sti tille, avait su jusqu’à ce jour les mettre à l’abri du. fléau qui désolait la ville. Mais enfin depuis douze
lïcnres ses tentatives pour se procurer quelques aliments avaient été inutiles. Il contemplait avec douleur les joues si fraîches d’Isabelle, que la faim faisait pâlir; il voyait ses yeux s’entourer d’un cercle noir. Désespérant de trouver entre les mui*s dé* vastés de Château-Thierry le moyen d’apaiser leui's souffrances, il prit son arquebuse; il voulut tenter si les environs lui seraient plus favorables, et si quelques lièvres ou quelques conils pourraient être la récompense de son adresse. Il venait de franchir la porte de la ville; quelques coups d’arquebuse attif rèrent son attention. Quand on sait se servir d’une arme, quand on aime à brûler la poudre, si l’explo^sion d’une arquebuse résonne à notre oreille, il est difficile de résister à un sentiment de curiosité; ce bruit exerce sur nous une inexprimable attraction : aussi Chauvet dirigea-t-ü ses pas vers l’endroit d’où le bruit paraissait partir. Bientôt il se trouva près de trois officiers espagnols. A côté d’eux, sur l’hei be, on voyait les débris d’un abondant déjeuner : un pâté de venaison, des fruits, un pain blanc dont le quart à peine avait été enlevé, restaient abandonnés sur la nappe. A cent pas environ de l’endroit où ils se trouvaient, à l’extrémité d’une pique, ils avaient placé une bouteille vide : c’élait le but sur lequel ils tiraient. L’un d’entre eux l’atteignit ; à l’instant les autres le félicitèrent. « On n’est pas plus adroit, » disaient-ils. Chauvet ne put retenir un sourire d’iro-
LR ROI DE L’ARQIIEBOSE.
nie qui n’échappa pas au héros de ces .louanges. « Vous riez, sefior, dit-il; eussiez-vous donc fait mieux ?
— J’eusse dédaigné de viser sur un semblable but, dit l’arquebusier; pour oser se dire adroit» il fallait faire entrer sa balle dans la bouteille, par le goulot, sans le casser.
— Nous prenez-vous pour des recrues? répondirent ensemble les trois officiers ; nous savons ce que peut faire une arquebuse, et ee n’est pas à nous qtie vous soutiendrez que ce que vous dites est possible.
— Si je le voulais , reprit avec calme l’arquebusier, je ferais mieux que de le dire, j’en donnerais la preuve. ® Puis, après un moment de silence ; «Tenez, ajouta-t-il, voulez-vous établir une gageure ? mettez ce pain pour enjeu. »
Les officiers lui demandèrent quelle serait sa mise. « Trois génovines vous seront la garantie de mon adresse, » dit Chauvet en jetant sur la nappe les trois pièces d’or.
Ensuite il alla placer lui-même une bouteille, l’assujettit, et revint en mesurant avec soin la distance. Il changea l’amorce de son arquebuse, monta le rouet , abattit le chien , et mit en joue ; le coup partit, le goulot de la bouteille resta intact ; si Von n’eût vu le fond du vase brisé par la balle, on eût pu croire que Chauvet avait manqué le but.
« Vous nous donnerez bien notre revanche, dit
un Espagnol ? Nous vous jouons le reste de notre déjeuner. »
On choisit un autre but; une pierre fut attachée au bout d’un cordon et suspendue à un arbre éloigné. Ou lui imprima un mouvement rapide ; cepen<danl à peine ce pendule avait-il accompli quelques oscHlations que la pierre tomba sur l’herbe. La balle de Chauvet avait coupé la corde. Ses adversaires surpris ne se lassaient pas d’exalter la sûreté de sa main , la justesse de son coup d’œil.
« Oh ! dit celui-ci en rangeant avec sang-froid dans sa large carnassière le butin qu’il venait de conquérir, on pourrait faire mieux si l’enjeu en valait la peine. »
On le pressa de montrer quelle était la limite de son adresse. U se laissa prier pendant quelques instants. On lui offrit de parier de l’or : « Non, dit-il , de l’or aujourd’hui sert si peu que je vous en offrirais moi-même ; mais vous ôtes dans l’abondance, et tout ce que contient mon escarcelle, je le risquerais contre un bichet de froment. Cependant, quoique mon plomb manque rarement le but, ce que je vais tenter est tellement difficile que je demande trois coups pour être cerlain de réussir. » On tomba d’accord sur les conditions. Le plus vigoureux des Espagnols banda un arc ; une première flèche partit en sifflant plus rapide que l’éclair. A la moitié de sa carrière, brisée en deux parties, elle
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tomba en tournoyant. La balle de l'arquebusier l’avait frappée à un lîoucc du fer. Sur trois flèches lancées successivement, il s’était engagé à en toucher une avant qu’elle tombât à terre , et c’était la première qu’il venait d’atteindre. Tout en admirant son adresse, on le conduisit aux bateaux, où les officier» lui firent mesurer le grain qu’il venait de gagner, et Chauvet s’empressa de porter son butin à celle qu’il aimait.
Fu perdecrelo, allin defiDÎtivo Danoato adeaser scorticato viro.
(Cash, gli Animait parianli, c» XI, s. 25.)
Après force débats, l’arrêt délinitif Dit que le condamné serait écorché vif.
Ce qui venait de se passer avait établi une espèce de confraternité enlfe le roi de l’arquebuse et les officiers espagnols. Ceux-ci lui demandèrent donc de diriger une partie de chasse qu’ils avaient l’intention de faire le jour- môme." « Il est juste , lui disaient-ils, que vous nous aidiez à réparer le vide que votre adresse a fait dans nos provisions. « Chauvet se prêta de bonne grâce à ce qu’on réclamait de lui. 11 embrassa tendrement Isabelle , lui pru-
nieltanl de revenir bientôt, de revenir aussitôt qu’on aurait abattu un ou deux chevreuils. > Ne tardez pas, disait la jeune fille, ne tardez pas. En votre absence, qui nous protégerait ?
En le voyant partir, des larmes roulaient presque dans ses yeux ; on eût dit qu’elle prévoyait quelque malheur. « Adieu, ma bien-aimée ! » disait de smi côté l’arquebusier en s’éloignant, non sans retourner souvent la tête vers sa fiancée ! « adieu, » répétat-il aussi longtemps qu’il put la voir, aussi longtemps que sa voix put se faire entendre.
Bientôt on arriva au bois. Pour rabattre le gibier, les officiers avaient amené' quelques soldats. Chauvet indiqua les meilleures enceintes , disposa les traqueurs ; et , quoique la feuille fiM encore bien épaisse , cependant ni le chevreuil agile , ni le robuste sanglier, ne purent échapper à son adresse meurtrière.
Tandis que l’arquebusier , heureux d’avoir pourvu aux besoins du jour et à ceux du lendemain, s’abandonnait sans défiance au plaisir de la chasse, Traunel , dont la haine implacable ne s’était pas endormie, avait épié toutes ses démarches. Seul entre tous les habitants de Château-Thierry, Traunel avait la honteuse audace de s’avouer le partisan des vainqueurs. On disait même qu’il avait poussé l’impudence jusqu’à se vanter de leur avoir ouvert les portes de la ville.
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On l’accusait aussi de leur servir d’espion. Ce qu’il y a de certain, c'est que souvent il allait chez le commandant ; c’est qu’à toute heure il y était reçu. « Oui, général, disait-il ce jour-là, les ordres que vous donnez avec tant de sagesse sont mal exécutés. Ces grains destinés à la subsistance de l’armée , ces grains que votre prévoyance n’a arrachés qu’avec tant de peine à l’avarice et à la nwlveillance des bourgeois , eh bien 1 on les conserve avec si peu de soin que les habitants s’introduisent dans vos bateaux ; on y enlève d’énormes quantités de froment. Aujourd’hui même on en a dérobé ; le blé tombé sur le chemin form une trace qui pourrait conduire chez le coupable. >
Traunel ajouta tant de détails sur ce prétendu vol, que le cdmmandant finit par se laisser persuader. Il fit appeler un officier et quelques gardes ; il leur prescrivit d’accompagner le délateur, de lui obéü’; et, si la preuve d’un larcin était acquise, il leur ordonna d’exécuter la sentence qu’il porterait , car il se reposait sur lui du soin d’infliger au voleur une peine sévère.
Traunel, qui n’aspirait qu’après le moment de' se venger, se hâta de conduire les satellites chez le père d’Isabelle. Il fit arrêter les soldats près de la maison et , seul , il franchit le seuil de la porte.
«Qui l’amène,sorcier? dilThierrycnrapercevant;
sors d’ici, je ne veux pas que la présence d’un traître souille ma demeure.
— Vous reconnaissez mal, père Thierry, répondit Traunel en déposant familièrement son chapeau sur un meuble et en s'étendant sans façon dans un large fauteuil , vous reconnaissez mal les services qu’on veut vous rendre.
— Et qui t’a permis, répliqua le vieillard, de supposer que je consentirais à recevoir un service de toi?
— Allons, ne vous emportez pas ; je le vois bien, vous avez prêté l’oreille aux sots propos de mon rival, et vous partagez ses préventions. Il ne s’agit pas de cela maintenant, l’affaire est plus sérieuse : on vous accuse auprès des Espagnols.
— El de quoi m’accuse-t-on?-de haïr les ennemis de mon pays, de mon roi? Mais je m’en fais gloire, et je le dis tout haut. Ceux qui parlent autrement sont des lâches , s’il ne sont pas des traîtres.
— Non , non , reprit Traunel , la chose est plus sérieuse ; il y va de la vie , on vous accuse d’un vol.
— D’un vol! dit Thierry en regardant son interlocuteur avec cette expression d’indignation qui eût fait rentrer en lui-même tout antre que Traunel.
— Je ne l’ignore pas, continua celui-ci nonchalamment , vous êtes incapable d’une mauvaise
Du; nyGi "^le
action. Vous ne sauriez écarter cependant les apparences qui s’élèvent contre vous. Je puis seul vous sauver, mais vous savez à quel prix ; j’aime ■ votre fille; il fut un temps où mon alliance ne vous paraissait pas mériter un dédaigneux re- * , fus. »
Thierry répondit que sa fille ne serait jamais l’épouse d’un homme vendu au diable et aux Espagnols , d’un homme rayé , comme indigne , des registres de l’arquebuse.
« Ne soyez pas si fier ; répartit Traimel ; n’oubliez pas que dans un instant vous pouvez être
condamné comme voleur. Le blé est encore là , '
dans un sac estampillé aux armes d’Espagne. Ce blé, je sais que vous le possédez légitimement, mais je suis seul à le savoir. Les témoins qui pourraient prouver votre innocence sont tous éloignés ; les ' uns sont à la maraude , les autres ont accompagné leurs officiers à la chasse , et j’ai fait enivrer ceux qui sont restés. Quant aux officiers, en prêtant attentivement l’oreille , peut-être pourrait-on entendre d’ici les cris de leurs traqueurs; mais eux n’entendront pas vos plaintes, et tout sera fini avant qu’ils ne soient de retour. En temps de guerre , la justice militaire est expéditive ; ainsi choisissez.
— On ne croira pas cette accusation, dit Thierry; je suis un honnête homme.
— On la croira , vous dis-je , reprit Traunel à
son tour; on la croira, car seul je serai votre
juge.
— Mais tu es un infâme! b répliqua le vieillard en s’élançant pour le terrasser.
Traunel était aux aguets ; il avait prévu le mou> veinent de son adversaire ; il s’était levé , avait ouvert la porte, et des soldats, à ses cris, s’étaient précipités sur le vieillard, qu’ils avaient garrotté. Quelques recherches, dirigées par Traunel, firent bientôt découvrir dans un bahut le sac de blé, qui parut aux yeux de tout le monde une preuve évidente du vol. « C’est un larron! s’écrièrent-ils ; à mort! à mort! c’est un larron! « On le bâillonna, afin que ses cris n’ameutassent pas le peuple , puis on l’attacha par les quatre membres sur une large table. Là , Traunel lui renouvela ses propositions ; mais le père d’Isabelle les ayant repoussées avec mépris, sa haine et sa colère ne connurent plus de bornes.
Cependant, d’une chambre voisine, Isabelle avait • entendu les premières paroles de Traunel; elle avait entrevu toute l’étendue du danger qui menaçait son père. Comprenant que Chauvet et les officiers espagnols pouvaient seuls le sauver , elle était sortie de la maison par une porte que ne surveillaient pas les sbires. Elle s’informa du côté vers lequel la chasse s’était dirigée. Guidée bientôt par le bruit des armes, par les clameurs de ceux qui
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rabattaient le gibier, elle arriva sur la ligne où se trouvaient les chasseurs.
« Venez ! venez vite 1 dit-elle ; ils vont assassiner mon pèrel »
Elle rapporta ce qu’elle avait^ entendu. A l’instant on quitta la chasse; on se dirigea vers la ville. Lorsqu’on arriva , des groupes nombreux de bourgeois , la consternation sur le visage , entouraient la maison de Thierry. On entendait sortir de ces rassemblements comme un long murmure qui était interrompu de temps en temps par des imprécations et par des cris de rage. Les habitants, exaspérés par les souffrances d’une affreiise famine, par les cruautés- des vainqueurs, semblaient n’avoir qu’une passion , celle de la vengeance.
Au moment où Isabelle , suivie de Chauvet et de ses compagnons de chasse, allait franchir la porte : « Vous arrivez trop tard, cria une voix qui semblait ricaner d’une manière diabolique. Vous arrivez trop tard. «
Et d’une fenêtre élevée une masse sanglante tomba sur le pavé. C’était le corps d’un homme qu’on avait écorché vif*. /
« Mon père!.., mon père!... s’écria la malheureuse fille en soulevant la tête de ce cadavre mutilé. Mon pèrel... mon pauvre père!... »
1. On montre encore à ChlUeaii-ïhierry line maison de la rue du Font , dans Laquelle ce Crime a été commis.
Ce fut tout ce qu’elle putprononcer, en cberchani dans ses chairs déjà glacées tin reste de vie qu’elle n’y rencontra pas. A cette vue, Chauvet s’était précipité dans la maison, le fer à la main; il s’était élancé à la recherche des bourreaux. Lâches autant que cruels, ceux-c.i n’attendirent pas ses coups. Ils avaient pris la fuite , laissant pour nouveau témoignage de leur barbarie la peau de leur victime et les scalpels, instruments de son supplice. Chauvet saisit cette dépouille sanglante, et l’agitant en l’air : « Vengeance, citoyens! s’écria-t-il; voilà les restes d’un de vos compatriotes !
— Vengeance ! aux armes ! » répondit-on de toutes parts. ^
A cet instant, comme si l’on n’eût attendu qu’un signal, des arquebusades partirent de toutes les fenêtres, de toutes les portes ; les Espagnols furent surpris, désarmés , massacrés ; on entendit dans toutes les rues le cliquetis du fer qui froissait le fer. La milice bourgeoise, qui s’était reformée comme par enchantement, balayait devant elle les Espagnols épouvantés par cette subite agression ; les arquebusiers, portant appendue à la pique de leur étendard la peau du malheureux Thierry, marchaient en première ligne; répandant devant eux un déluge de balles. Encore quelques efforts, et les Espagnols eussent été chassés de la ville; mais un officier parvint à réunir quelques fuyards embusqués près de
Saint-Crépin, derrière une voiture de paille. 11 sou> tint le premier choc : « Olez ces lions de vos bannières, criait-il aux fuyards ; mettez-y des poules, pour les faire commander par le coq gaulois. »
Bientôt revenus de leur première terreur, les Espagnols se rallièrent. Plus nombreux que leurs adversaires, ils étaient aussi plus aguerris. Ils semèrent à leur tour la mort et le désordre dans les rangs des bourgeois, qui ne tardèrent pus à lécher pied. Les arquebusiers seuls, inébranlables, décidés à mourir puisqu’ils ne pouvaient vaincre, soutinrent longtemps tout l’effort des vainqueurs. Dans leurs rangs, une femme, à la robe blanche, souillée de sang, excitait leur courage : c’était la blonde, la timide Isabelle, pansant les blessés, ramassant les armes, la poudre de ceux qui succombaient, pour les distribuer aux combattants qui avaient épuisé leurs munitions. Elle répétait par intervalles ce mot magique de vengeance, qui semblait leur donner une nouvelle ardeur.
Chauvet, pour compenser par l’avantage de la ■ position le nombre de ses adversaires, avait fini par se retrancher, dans le couvent des Cordebers. Les murailles de cet édifice étaient épaisses ; l’abord en était difficile. C’était là que toutes les corporations, tous les tabellions, garde-notes, avaient mis en sûreté leurs chartes, leurs papiers; c’était là que les habitants avaient déposé leurs bijoux et leurs
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nieublos les plus précieux. Les efforts des Espagnols vinrent pendant trois jours se briser contre cette forteresse improvisée. Les arquebusiers, placés à toutes les ouvertures, sur les toits, derrière les cheminées, frappaient d’une mort inévitable tous ceux qde leurs regards pouvaient apercevoir. Les boulets ne mordaient pas sur les grès de ces inébranlables murailles, et la lutte eût pu se prolonger longtemps, si Traunel n’eût suggéré aux assaillants le moyen de surmonter cette opiniâtre résistance. Il indiqua une ouverture par laquelle il était possible de lancer des brandons allumés dans l’endroit où les religieux conservaient leurs provisions de bois. La flamme s’étendit rapidement sur presque tout l’édifice , et cependant les arquebusiers n’abandonnaient pas leur poste : combattant au milieu du feu, de la fumée , ils disputaient encore à leurs ennemis des murs calcinés et à moitié détruits, et, plutôt que de. reculer, ils s’ensevelissaient sous les débris des toitures enflammées, des plafonds qui s’écroulaient. Bientôt la chapelle seule du couvent resta debout ; là se trouvait réuni le petit nombre de ceux qui pouvaient encore soulever une arme. La flamme courait déjà sur les stalles du chœur ; elle dévorait la charpente, les boiseries, les bancs, les images des saints.
« Nous allons succomber, dit Ghaiivet à Isirbelle ; avant de mourir, ne recevrai-je pas de vous la foi d’une épouse? »
LE ROI DE VARfttJEBOSE.' H»
La jeune fille vint s’agenouiller avec lui au pied de l’autel. Un religieux, le seid qui n’eôt pas fui, prononça leur union.
La cérémonie fut peu longue, et Chauvet se releva pour combattre. Le feu faisait de rapides progrès. La flamme vive et claire s’élevait en serpentant. Un nuage d’une fumée bleue, suspendu à quelques toises du sol , ne permettait pas d’aperce» voir la voûte de l’église.
Sur les marches de l’autel , seul endroit que l’incendie eût encore respecté, se tenaient douze arque- Inisiers, dernier débris de cette vaillante milice. En cet instant la porte céda; Traunel se présenta, guidant les ennemis.
« Le sorcier ! » s’écria Chauvet en le couchant en joue.
Le coup partit, Traunel ne tomba pas.
> 11 faut que j’aie atteint la marque invulnérable que le démon lui a imprimée, > dit-il; et déjà il s’apprêtait à lui adresser un coup nouveau. Une partie de la voûte s’écroula, la cendre et la fumée séparèrent les combaUants.
« Il n’est plus possible de résister, dit le moine. Lutter plus longtemps serait une folie. »
En parlant, il ouvrit une porte cachée derrière l’autel, et entraîna les arquebusiers dans un passage souterrain qui les conduisit près des mui-s du château.
LE ROI OE L’ARaUERUSE.
A celte époque n’existait pas cette allée d’arbres qui entoure ses murailles et que M. de Saint-Paul a fait établir, afin de se rendre facilement en voilure du château au couvent des Cordeliers ; c’était encore une pente abrupte. Les arquebusiers la gravirent ; ils gagnèrent la Barre , et déjà ils étaient dans la campagne, lorsqu’une balle vint briser un caillou entre les pieds de Chauvet.
« Ce n’est pas mal visé, dit le roi de l’arquebuse; mais celui qui a lâché ce coup connaissait mal la portée d’une arme. » Il se retourna. « C’est le sorcier qui nous poursuit. Au moins il n’a pas sa marque sur le front. » Il le visa. Traunel bondit, tomba; il venait de recevoir le châtiment de ses crimes.
Les arquebusiers et Isabelle gagnèrent la forêt du Barbillon. Ils y restèrent jusqu’à ce que, la province ayant été purgée des troupes de Philippe II , il leur fut possible de rentrer dans Château-Thierry.
Chauvet fut le chef de celte honorable famille qui, héritière de son adresse et de sa loyauté, fut en possession de fournir pendant près de deux siècles des capitaines et des rois à l’arquebuse de Château- Thierry.
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