‹ Les recits d'un vieux chasseurChapitre 12 sur 21 · I,e Cartier, BUtoire (hi Ytiloiii · texte numérisé non relu

I,e Cartier, BUtoire (hi Ytiloiii

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134 L’ARQÎIEBÜSE DE 8ENL1S<

Cl culotte chamois; chapeau bordé en or; bas -de soie blancs et épée au côté. Ils ayaientdeux tambours et un marqueur dont Funiforme était bleu de roi, galonné en argent ; veste et culotte rouges ; chapeau bordé en argent.

La compagnie avait un roi et un capitaine. Le roi était désigné par l’épreuve du papegault, qu‘on timil tous les ans le premier dimanche de juillet et les dimanches suivants. Celui qui abattait l’oiseau était roi. Il était exempt de taille et de tout impôt, nonseulement pour sa personne et ses propriétés, mais il pouvait encore acheter et revendre, sans payer de droit, vingt muids de vin d’une récolte étrangère. Indépendamment de ces avantages matériels, le roi avait le droit dé porter, à toutes les cérémonies publiques, une couronne d’argent doré, qui lui était remise au moment où il abattait le papegault. Il devait la rendre quand sa royauté expirait, c’està-dire l’année suivante, lorsque commençait le tir à l’oiseau. Cette couronne existait encore en 1682. Le roi n’exerçait aucune autorité sur la compagnie. Elle était commandée par un capitaine que choisissait la majorité des chevaliers. Il fallait que cette élection fût approuvée par le gôuvemoin^de la province'. Le capitaine était, comme le roi, exempt dfe tous’ droits, impôts et subsides; mais ce privilège fut vivement contesté à la société : car on trouve sur les registres de l’hôtel de ville de Senlls qu’il en a

L’ARQUEBUSE DE 8BNLIS. 13rJ

beaucoup’ coûté poiH’ faire reconnattre cette immunité du capitaine. Sans doute la société a eu à soutenir des difficultés devant la cour des aides, mais il ne reste plus aujourd’hui de traces de ces procès.

L’élection du capitaine ne pouvait être faite que pour une année seulement. Tous les membres de la compagnie étaient liés entre eux par le serment de ne jamais porter les armes ni contre le roi, nicontre la ville de Senlis. Aussi trouve-t-on souvent dans les titres cette expression : le serment de V arquebuse, employée au lieu de celle-ci : la compagnie de l’arquebuse. On la rencontre notamment dans les lettres patentes délivrées par Henri IV an mois de juin 1597. Dans toutes tes cérémonies publiques, la compagnie de l’arquebuse avait le pas sur tous les autres corps armés. ^

Dans le principe, la compagnie faisait ses exercices prés du bastion de la porte de Saint-Rieul. On tirait à l’arbalète sur le bastion, et h l’arquebuse dans le fossé qui longe le rempart. Cela dura ainsi tant que les deux armes de l’arquebuse et de l’arbalète demeurèrent dans la môme compagnie. Mais, la première année du xvn* siècle, elles se séparèrent, et, le 17 janvier 1601, les arquebusiers forent autori.sés è établir leur jeu près de la porte du Bellou. Ils ne restèrent que peu de temps dans te nouveau local. Tls achetèrent, rue Basse-Salnt-Algnan,

on dedans des imiraillcs, un liùlel avec un jardin qui venait aboutir au rempart Montaubaii. Ils y furent installés le 28 février 1609. Leur butte était ado.ssée au rempart, et leur tir éüiil à peu près perpendiculaire à la courtine. Au mois de juin 16.ô6, l’arquebuse de Senlis reçut le bouquet au tir provincial de Montdidier, et le prix fut en conséquence rendu à Senlis l’année suivante.

Il existe des patentes de Louis XIII, datées de septembre 1637, contirmalives des privilèges de l’arquebuse ; elles furent renouvelées sous Louis XIV et sous Louis XV. Il n’a pas cependant été possible de retrouver la date de ces derniers actes de conliimalion; mais il est certain que les arquebusiers ont joui de leurs droits jusqu’à l’époque où la Révolution vint détruire toutes les corporations. Avant d’arriver à cette suppression, il faut nous occuper d’une autre compagnie de tireurs qui s’élait également formée à Senlis sous le titre de Fusilîprs royalistes. Voici dans quelles circonstances elle a été créée.

Pendant la ligue, en 1589, l’armée du duc de Mayenne s’était emparée de presque toutes les places qui avoisinent Paris. Senlis était au nombre de celles tombées en .son pouvoir. Une grande partie des arquebusiers restés Iklèles à Henri III avaient abandonné la ville, en sorte que la société se trouvait entièrement dé.sorganisée. Sur ces entrefaites.

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l’arquebusï: de senlis. 137

veM le commencement d'avril, M. Louis Montmorencf de BoutteviUe parvint à pénétrer par surprise

dans Senlis; il en chassa les ligueurs. Son cousin, Guillaume de Montmorency, se jeta dans la place avec une foule de gentilshommes, ses vassaux ou ses amis. Les sieurs de Moucy et de Vigneules frères lui amenèrent quelques Jours après cent cavaliers ei cinq oents hommes d’infanterie.

- La place était peu forte, mais elle était d’une grande importance en ce qu’elle coupait la roule de la Picardie, où la ligue possédait quelques villes. Aussi, pour la reprendre, un corps de quatre mille hommes vint presque aussitôt l’investir. Le duc (L’Aumale arriva ensuite à la tète d’un corps de cmvalerie assez considérahle ; il prit le commandement du siège. Enfin Balagny, qui était maître de Cambrai, amena encore quatre mille hommes de tmnnes troupes et sept canons. Le siège fut poussé avec activité, et la brèche fut ouverte au reu>part de Montauban. M. Tboré de Montmorency avmt confié la garde de cette partie des murailles à une troupe . formée à la hâte de quelques débris de l’arquebuse et d’autres bourgeois de la ville. Le 16 mai on donna l’assaut. La nouvelle compagnie se comporta vaillamment. Deux de ses membres, François Hedin et Louis Aufi*oy, furent tués sur la brèche et six blessés; puis, après une journée tout entière de fàtigue et .de combat, les membres de cette société

travaillèrent pendant toute la nuit avec leurs femmes et leurs enfants pour relever le rempait, qui, au point du jour, se trouva en bon état.

Si la ville ne, manquait pas de défenseurs, elle n’avait plus de vivres ; les munitions étaient presque épuisées. M. de Thoré pensa qu’elle ne pourrait pas tenir si elle était attaquée de nouveau par les bonnes troupes deBalagny, qui n’avaient pas donné la veille. Il s’engagea donc à rendre la place s’il n’était pas secouru dans la journée du 17. Il savait, en effet, qu’un secours s’organisait à Gompiègne; mais il était à craindre qu’il n’arrivàt trop tard. Le brave Lanoue était chargé de celle entreprise, où il rencontrait des obstacles de tous les genres. .11 >

s’agissait de conduire à Scnlis des poudres et des . munitions j les marchands ne voulaient pas livrer leurs denrées sans être préalablement payés, ou du moins sans qu’une bonne garantie leur eût été assurée. Il n’y avait personne parmi les geitô de guerre qui eût de l’argent. Lanoue s’adressa inutilement à des traitants qui étaient retirés à Gompiègne. Il ne put rien en obtenir. •• Eb bien, leur dit-il alors, ce sera moi qui ferai la dépense. Garde son argent qui l’estime plus que son honneur 1 Tant que j’aurai une goutte de sang et un arpent de teri-e, je l’emploierai pour la défense de mon pays. » El aussitôt il engagea sa terre du Plessis-des-Tournelles jaux marchands qui devaient fournir les iminUiona.

Dès qu’il eut tout ce qui était nécessaire pour son expédition, il sc mit en route à la tète de ses troupes. Il laissa son artillerie à Compiègne, ayant donné un ordre secret pour la faire partir une heure après que l’armée aurait quitté la ville. Son intention était de tromper les espions des ennemis , ' et de leur faire croire qu’il marchait sans canon. Cette ruse ne lui fut pas inutile.

Près de Senlis, dans la plaine de Montepillois, il rencontra l’armée des ligueurs qui venait à sa renconirc. Le duc d’Aumale, persuadé que Lanoue n’amenait pas de canon, n’avait pas cru nécessaire de s’embarrasser de celui qui était en batterie devant la ville; mais lorsqu’il s’avança pour charger l’armée royaliste, Lanoue démasqua son artillerie, qu’il avait cachée au milieu d’un épais bataillon. Plusieurs décharges, faites presque à bout porUml, jetèrent le désordre parmi les assiégeants. Pendant ce temps, les habitants et la garnison de Senlis sortirent de la ville et tombèrent sur les ligueurs, qui furent bientôt dans une complète déroute. Tout le bagage et dix canons qui étaient dans le camp restèrent entre les mains des vainqueurs. La compagnie de bourgeois qui avait défendu la brèche faite au rempart de Montauban se signala encore en celle rencontre , et elle enleva deux coulevrincs à l’ennemi.

La ville de Senlis décida qu’une fête serait célé-

H'O L’ARQÜEMJSE DE SENLIS.

brée chaque année en mémoire de celte délivi’ance, et qu’on y ferait des prières, non-seulement pour le roi, mais encore pour le brave Lanoue, quoiqu’il fftt huguenot. Pendant longtemps on fêla' cet anniversaire et l’on pria pour Lanoue, même après .qu’il fut mort.

M. Montmorency de Thoré voulant récompenser les bourgeois qui s’étaient si courageusement comportés au rempart de Montauban, en forma «ne compagnie sous le nom de fusiliers royalistes de Renlis. Il décida qu’elle se composerait de cinquante maîtres, y compris les officiers. Il leur donna pour uniforme l’habit bleu avec parement, collet, retroussls et doublures, veste et culottes rouges. Les galons du chapeau et les aiguillettes étaient d’or pour les officiers, et de soie jaune pour les simples fusiliers. M. de Thoré fit présent de toutes* ces aiguillettes. Il donna aussi à la compagnie un drapeau sur lequel étaient les armes du roi, entourées de branches de lis avec cette devise : Ils ont soutenu la glaire du roi à perte de leur sang, et conservé la pu~ reté des Us.

Il décida que les fusiliers royalistes marcheraient dans toutes les cérémonies publiques immédiatement après les arquebusiers. On donna à la compagnie, pour établir son tir, le teirain qui se trouve le long et en dehors du rempart de Montauban, sur une largeur de vingt-quatre pieds. Dans le principe.

- L’ARQUEBUSE DE SENLIS. 14t

celte couipaguie reçut une solde dont le douzième devait être employé à payer les dépenses nécessitées par la construction et l’entretien de la butte. Gelai des fusiliers qui abattait le papegault obtenait une diminution d’un écu de bois livres sur les impôts qu’il aurait à payer dans l’année de sa royauté. U jouissait pendant le même teinps de l’exemption du logement des gens de guerre. Les fusiliers étaient armés avec des fusils fournis par l’arsenal de la yille» et les pfOciers étaient nommés par le gouverneur (j[^6enUs.

J1 existait, comme on le voit, plusieurs diflerences entre ces deux compagnies. Les arquebusiers choisissaient leurs officiers; ils étaient propriétaires de leurs, arquebuses. Les fusiliers, au contraire, n’é- • taient que détenteurs de fusils appartenant à la ville.

Ils ne nommaient pas eux-mémes leurs ehefs. En- ' fin la différence la plus notable était dans rarme dont ils faisaient usage. L’afme des arquebusiers était intérieurement rayée en hélice ; c’est cc.que nous appelons actuellement des canons carabinés» et par conséquent susccplibles d’une grande précision. Le fUsil , au contraire , dont étaient munis les membres de l’autre compagnie, n’était poinlr gravé de rayures dans l’intérieur, et le tir, par conséquent, en était plus incertain. Un article des sla-' luis de la compagnie des fusiliers interdisait à ceux-ci de se servir d’autre arme que du lusiL

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142 L’ARQUEBUSE DE SEULlSl

« Défenses sont faites à tout fusilier d’entrer et de sortir du jeu avec fusil rayé en dedans , canons de bultières ni visière couverte, à peine de nullité du coup. »

' Cette disposition, dont on ne comprend pas bien le motif, puisque, en empêchant la précision du tir, elle tend à substituer le hasard à l’adresse , se Répandit cependant, et* fut insérée dans la plus grande partie des prix qu’on rendait dans les campagnes. Elle donna lieu à une fraude qui devint bientôt générale. On promena dans le canon du fifeil un cylindre de plomb chargé de parcelles d’émeri grossièrement broyé. On lui fit décrire une spirale. De cette manière, on traça dans le canon une rayure très-légère qu’on appela ramasse. On eût soin de repolir ces canons dans la partie qui se trouvait près de l’emboucbure , et on les pré- , senta comme s’ils étaient unis. Cependant cette rayure, peu sensible au toucher, est encore assez forte -pour contraindre la balle à vriller autour de ' son axe , lorsqu’on tire à de courtes distances , et , par conséquent avec une faible charge. Mais dès que la quantité de poudre devient plus considérable, la force de l’explosion ne permet plus au projectile de suivre le chemin qui lui est si légèrement tracé. Il franchit la ramasse, et l’on retombe dans les inconvénients du fusil ordinaire. ' . . ' • -s ‘

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H exietaîl, eothine on le voit, une grande inégalité dans tes armes des deux compagnies; mais, formées d’enfanls de la même cité, animées du même amour de la patrie, eHes vécurent sans jalousie et en bonne intelligence jusqu’à

la Révolution. Le 13 décembre 1789, elles assis- ’

taient toutes les' deux à la proeession qui eut lieu pour la bénédiction des drapeaux de la garde nationale. ' ' '

Un événement funeste vint marquer cette journée OH caractères de sang.

Parmi les membres de l’arquebuse se trouvait un Imrioger du nom de Sillon. Il était d’une petite taille et d’une éomplexion grêle. La petite vérole avait laissé sur son visage blême des traces nom-' breuses et profondes ; ses cheveux d’un blond châtain commençaient à se mélanger de quelques lilets argentés. Ses yeux étaient vifs et saillants; mais il y avait quelque chose de faux dans son regard. Son visage ,' ordinairement dur et sévère, s’adoucissait lorsqu’il parlait à quelqu’un. 11 prenait alora un air niieHeux qui allait au delà des bornes de la poil* tesse. Il ne manquait pas d’esprit; sa conversation était agréable , mais il était colère et fort mauvais joueur.’ Un soir de l’automne 1789, il était au coin de son feu, car le temps commençait à devenir froid, quand on frappa à sa porle^ .

« Entrez! cria-t41 sans se déranger. Ah! c’est

L'AftQVEBUSE

voas', père Liçvasséur! 0»i »«e pKgsure de vous voir? Yob'e pol^ obligation «’esl pas eaoore à échéance. ‘ s

— Mais eUey scr^ bientôt, inonaiour BUIon , et j’ai voulu en causer avec vous. ,

— Oh! le compte ne sera pas difficile àlidre, dit l'korloger ea baissant yeux demi luilte quab'e: cents livres tournois, plus les intérêts pendant une année, cela fait deux mille six cent quarante livre»

tournois.

— C’est que cela ne fait p^ tout à fait mon compte, repartit le débiteur eu se . grattant l’oreHle.

. — Ah! je comprends; nous ne sauunes.pas en jiicsure, et nous venons demanda un déhû- Je connais cela. J’en suis féehé, père Levasseur, car j’ai uU besoin pressant de mou aident. Le' numéraire est si rare! Ët, comme disait M. N««ker à l’ouverture des États généraux, nous sommes plongés dans le gouffre du déficit. Il m’est impossible de reculer l’échéance.' Tous ne savez pas combien la prkse de la Bastille a fait hausser le taux de rintéfèf. lA,sdr ma conscience, père Levasseur , j’ai besoin de mon argent. , ,

— Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agH; vous avez de bons gages.

— Hum! trois gobelets à piéd, ^ux plats d’argent, une souptôre, vingt-quatre couverts à filets ; le tout pesant quaraiite'Irois marcs trois onces et

Uo

six gros. Vieille vaisselle bonne tout au plus à mettre au creuset.

— Mais vous avez aussi ti’ois montres à boites d’or, dont une à répétition.

— Oh 1 cela est léger 1 léger ! et puis les mouvements ne valent rien ; ce sont de véritables tournebroches de Genève.

— Je vous dis, moi, monsieur BiUon, qu’il ne faut pas comme cela mépriser mes bijoux. Mes gages sont très-bons ; vous n’avez aucun danger à courir, et c’est m’écorcher que me demander dix pour cent d’intérêt. Mon argent est prêt pour vous payer; mais je ne veux vous donner que cinq du cent : c’est bien assez pour un pauvre père de famille comme moi.

— Comment entendez-vous cela? Est-ce que nos conditions ne sont pas écrites? Vous me payerez deux mille six cent quarante livres tournois, ou je vendrai vos gages.

— Je vous donnerai deux mille cinq éent vingt livres, et vous me rendrez mes bijoux et mon argenterie.

— Je ne croyais pas, père Levasseur, que vous fussiez de si mauvaise paye.

— Je n’aurais jamais pensé, monsieur Billon, que vous pussiez persévérer dans une réclamation aussi usuraire.

— Je vous savais bien prodigue et dépensier;

L’ABâDEttUSE BB 8ENLI5.

j’aurais dû deviner que vous étiea de maufaise foi.

■ns Je ?0US déuQBpprai Û la eempagiiie de l’arquebuse; elle ne voudra pas pouserver Uft fesper Idallhieu sur ses ppnlrûles.

— i^Fter I sortez! 9 s’écria Qüleu aveo eqlôre.

Et, saisissant un des chenets :

< Sqrtez, si vou§ pe ypulez pas que je yous brise la tête.

rm (ifi fesserMatthieul i> dit t^evassepr eu Urauf avec vlptepce la pprte derrière lui;

Huit jours ne s’^talept pas écoplés que |ieyasseur faisait, par huissier, àBillpn des offres réelles de deux mille ciqq cpnt yingt livres, et Su’if l’assignait en validité devant le lieutenant général du bailliage de Senlis. La compagnie de l’arquebuse , instruite des causes de ce procès, défendit è Billpn de se présenter à ses assemblées jusqu’à ce que l’affaire eût été jugée.

La sentence ne se tlt pas attendre, et le prêt fait par Billon fut déclaré usuraire.

La compagnie s’assembla, et, dans une délibéra^ tion à laquelle prirent part àf. Delorme, capitaine , MM. Leblanc, Caron, Pigean, le fameux comédien Préville, qui faisait partie dp comité permanent, et presque tous les membres de la société, on décida que Billon serait rayé du contrôle. On chargea le marqueur et les tambours de lui refuser l’entrée du

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tir qw^pd y s’y préspnterpjt. Billon vquïwt faire modider pette décision; il pe rendit pl^e? le pepitaine pour essayer de le fléchir. M. Delernae était qn ancien ofdcier qui avait pqnservé de l’état militaire une franchise î^rusque, séyère, et des principes rigoureux qui le rendaient inflexiftle sur l’article de l’honneur. Il reçiit fort mal l’horloger; et, comme celpirci ne'gardait pas dans son discours toute la modération que sa positipn exigeait , Delorme le fit jeter 4 porte par ses gens^ Cette rigueur acheva d’exaspérer Billop, qui se retira furieux en jurant qu’il se vengerait. Qn crut que sou intention éjait d’as^ssjner M. Delorme ^ la chasse ; mais il médi* tait uoo vengeance plus alrpce , et hientét U sair sit l’ocCasion d’accomplir ses horribles projets,

Le dimancbê 13 décembre 1789, jour indiqué ppi^îa hépédiption des drapeaux de ja garde na^ tionale, tous les corpa avaient été invités et s’étaient assemblés k l’hétel de ville , d’où ils devaient se rendre en cérémonie à k cathédrale dans l’ordre suivant :

1® fJn détachement de la cavalerie nationale, précédé de son trompette 2? I# compagnie de l’arquebuse;

3» La compagnie de fusiliers royalistes, avec les officiers municipaux, les membres du pppseil général, les hoquetons et les valets de ville; VL’étafrmaiQr 4s natipnolg;

6* Le drapeau et le guidon, avec un détachement de cinquante hommes pris dans tous les coq)S armés ;

6® Les compagnies d’élite, et les compagnies du centre de la garde nationale , au nombre de sept ;

7° Enfin, le cortège était fermé par le reste de la cavalerie nationale.

Il s’avançait lentement en montant la Vieille-Ruede-Paris, quand, à la hauteur de la maison de Billon, on entendit un coup de fusil. La première pensée fut d’attribuer cette explosion à quelque arme partie au repos; mais on ne put rester longtemps dans l’erreur. Cambronne, tambour de l’arquebuse, tombait frappé d’une balle au-dessus de l’œil ; au même in* stant M. Leblanc, fils du député à l’Assemblée nationale, et fun des chevaliers de l’arquebuse, recevait une balle dans le bras gauche; il était égaleiaent atteint par des chevrotines dans la poitrine et dans plusieurs parties du corps. M. Delorme, capitaine de l’arquebuse et chevalier de Saint-Louis, accourait pour voir d’où venait le tumulte, lorsqu’il fut frappé de trois balles dans la poitrine ; il put encore faire une dizaine de pas et mourut au bout de quelques minutes. C’était lui que Billon haïssait le plus.

Au reste, la fureur de l’assassin ne tomba pas seulement sur les chevaliers de l’arquebuse ; M. Deslandes, lieutenant général au bailliage de Senlis, fut aussi atteint d’un coup de feu ; heureusement, ce magistrat ayant fait un mouvement pour se baisser.

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le coup destiné à sa poitrine n’atteignit que le sommet de sa tête, et les chevrotines dont il était chargé n’y. firent que sept légères blessures.

A l’instant la garde nationale se précipita sur la porte de Sillon ; elle fut enfoncée par la foule, ayant à sa tête M. Hamelln de La Bruyère, lieutenant delà maréchaussée, M. Boitel de Dienval, maréchal des logis de la cavalerie, M. Roullier, sous>lieutenant de la maréchaussée à la résidence de Compiègne, Lanier, brigadier, et bien d’autres braves.

M. Boitel enfonça une porte vitrée, faisant face au vestibule de la porte d’entrée ; mais on ne trouva personne dans cette première pièce. On monta rapidement au premier étage. Un coup de crosse enfonça la porte d’une chambre qui faisait face au balcon donnant sur la rue ; onia visita encore inutilement. Une autre porte ouvrait sur le môme corridor, c’était celle de la chambre à coucher de Billon. On essaya de l’enfoncer, mais elle résistait; elle était solidement barricadée en dedans par un grand fauteuil en tapisserie, des bottes d’échalas et de treillage. Le corridor était d’ailleui-s fort étroit, ce qui ne permettait pas de se servir utilement des crosses de fusil. Un sapeur fut appelé, et on parvint avec beaucoup de peine à briser à coups de hache le panneau supériehr. Alors on aperçut au milieu de cette chambre un amas de fagots et de paille, disposé en bouquet de Saint-Jean, et qui

ISO L*AhÛUEBÜSE DË SENLIS;

déjà commençait à brûleci MM; Boitel Ct Laüiér pénétrèrent dans cette chambré ; ils entendirent une porte se fermer : c’était celle d’un cabinet éclairé par une fenêtre sur la imé^ C’est de cet ëndrùit ^ue Blilon continuait à tirer sur les citoyens ët à répandre la mort dans leurs rangs. M. Lanier së pré* dpitâ sür cette porte et fit de raihs efforts pour l’ouvrir, tandis que M. Boitel travaillait à arrêter les progrès de l’incendlej sans se douter dii danger dont il était menacé. Cependant, comme lé feu gaghait toujours^ M. Boitel descendit en toute hâte pohr accélérer rarrivée des secoiirs; Quant à M. lÆtlier, persuadé que ce cabinet n’avait pas 4’autre issùè et que c’était le dernier refuge de BillOn, il s’obstinait à rester à son poste; 11 se trompait cependant i il existait une porte de dégagement sur l’esCalier du grenier. Pour se ménager une retraite, Billon y avait pratiqué des rainures recouvertes d’ufie coulisse qu’il ouvrait et fermait à Volonté ét d’où il foudroyait les assaillants; quand il les eut écartés, il ouvrit la porte et essaya d’échapper. M. Rdulier se précipita aussitôt pour le saisir, mais il fut à l’instant même renversé d’un coup de pistolet, et Billon gagna lë grenier, d’où it continua à faire pleuvoir une grêle de balles et de cheVrotlnes; Cependant M. de La Bruyère l’avait poursuivi dans ce dernier reAige, et il venait de le saisir. Alors, soit que Billon espérât encore se sauver, soit qti’il éprouvât

L’Arquebuse de senlis.

quelques fèrtiords ; <« SaüVez-vôus,- monsieur dé La Bruyère^ dit-ll, saütëz-toüs ! Jé ne tous en reux pas à YGUS;;;: sauvcz-touS; tous Allfez Sautéf ! * Lé brare commandant iie le lâchait pas, et s'éfforçaii de rentralner^ Eh ce moment, là maison s’écroula avec un horrible fracàs, ensevelissant tant de bravés gens qui s’ôtaient si courageusement dévoués. La forcé de l’ëxplosion fut telle, que soixante-six maisons voisines furent ébranlées. Celle qui était contiguë S’éerOUlaj écrasant dans sâ Chuté Une femme qui s’y troüvaiti et une pierre se détacha de la voûte de la cathédralej qui est éetténdànt éloignéé de plus de cent toiseSi

Dès que lé premier momëht de trouble causé [>ar eelté horrible Catastrophe fut passé, oh s’occupa de rélirer du milieu des décombres les malheureuses victimes qui s’y trouvaient ensevelies; Lorsqu’on découvrit M, Hamelirt: «Allez aux plus pressés, dit-il, lecoflVeest bon. » Mais il àvàit les jambes prisés sous Une poutre énorme. Quand on l’eüt porté chez lui, il refusa de recevoir les soins d’ün chirurgien avant que tous les autres blessés eussent été pahsés. «Le coffreest bon, répétait-il, allezaüA |)lus pressés.» M. de La Bruyère ne fut retrouvé qu’après deux heures de fouilles. Il était si couvert dé blessures et de contusions, qu’On né pettsait pas qu’il pût survivre. Cependant il n’àvait de plaintës que pour lès autres : « Si j’étais seul ! disait-il ; inals thés paiivreS

camarades!... » Pour récompense de leur courage dans celte douloureuse circonstance, M. de La Bruyère et M. Hamelin reçurent la croix de Saint- Louis. Le nombre des citoyens qui périrent dans . cette horrible catastrophe fut de trente, parmi les quels on comptait beaucoup d’arquebusiers et trois fusiliers royalistes. Quanti celui des blessés, il dépassait quarante ; encore ne faut- il pas comprendre dans ce calcul un grand nombre de blessures légères. Ainsi, sur la liste officielle des blessés, on ne trouve pas Préville; et cependant on lit dans ses mémoires qu’il reçut une telle commotion à cette affaire , qu’il en conserva l’œil gaucbe paralysé. Quant à Billon, U fut trouvé un des premiers respirant encore; mais le peuple était tellement exaspéré contre lui, qu’après l’avoir lapidé, il porta son cadavre à la geôle, et le lendemain, sur la condamnation prononcée parle bailliage, Billon fut traîné sur la claie jusqu’aux fourches patibulaires. On lui trouva plusieurs paires de pistolets à la ceinture. Il avait encore dans ses poches vingt cartouches garnies de balles et de chevrotines. Uue sentence du bailliage ordonna de raser sr maison et fit défense de bâtir à l’avenir sur cet emplacement.

Peu de temps après cet événement, un décret de l’Assemblée nationale, du 12 juin 1790, vint incorporer toutes les compagnies d’arquebusiers de France dans les gardes nationales. Un autre décret

de la Convention, du 24 avril 1793, les supprima entièrement.

En 1806, quelques amateurs se réunirent pour s’exercer au tir. En 1813, ils songèrent à se reformer en société sous la présidence de M. Boitel, alors adjoint au maire et depuis sous-préfet. Ils dressèrent un règlement qui, après avoir été soumis aux autorités locales et approuvé par le préfet, fut adressé au ministre de la police générale. Celui-ci, par sa lettre du 30 septembre 1813, autorisa la constitution de la société.

CHASSE A L’AGOUTI

CHASSE A L’AGOUTI

Y lanhieo traUire la americana caaa

* Tolatil, y terrestre.. ..

(JLa Diana dt Moratin.)

Je parlerai aussi de la chasse des oiseaux et des quadrupèdes de l’Amérique.

« Allons ! maître à moi, allons ! Il faut lever vous, disait le nègre Adonis en ouvrant la moustiquaire dont était entouré le lit d’un créole. Maître, dépêchez-vous, ou vous serez devancé par les étrangers que vous devez mener à la chasse.

— Tu as raison , il ne faut pas que je les fasse attendre. Ce sont de joyeux compagnons, nos moutons de France, mais le soleil de la Guyane est un peu chaud pour eux ; il y aurait de l’imprudence à les laisser courir pendant les ardeurs du midi. Il faut qu’ils profitent du matin.... Boutonne-moi ces guêtres, ajouta-t-il en étendant la jambe... Agrafemoi mon ceinturon.. donne -moi ma poire à

CHASSE A L’AGOUTI

poudre... mon sac à plomb... » Et quand la toilette du créole fut achevée , il alla trouver ses hôtes et surveiller les préparatifs du départ. Il dit à son piqueur de coupler ceux de ses chiens destinés particuliérement à la chasse de l’agouti. « Enchaîne Sport et Junon, continua-t-il, je ne veux pas qu’ils nous suivent. » Lorsqu’on exécuta ce dernier ordre, ces deux pauvres chiens, qui vdyaiénî des apprêts de chasse, se mirent à se débattre, à se plaindre, à hurler.

« Pourquoi, lui dit alors un des chasseurs, retenir au chenil ces bonnes bétes, quand elles ont l’air d’être si bien disposées ?

— C’est, répondit-il, un couple que j’ai fait venir d’Angleterre ; ce sont des hounds de pur sang écossais. Je les destine prlncipalethent â coürre \i biche. Nous appelons ainsi l’espèce de derf ou de chevreuil de ce pays : car, soit qu’il porte des bois, soit qü’il h’en porte pas, ici nous le Uomniohs toujours biche. Si jé laissais cés hoüvéâux chiens Süivre l'àgbuti , je craindrais que cela ne les gâtât pour la chassé à laquelle je les destine. Vous savez cé que (lit le pVciverbe espagnol : A biien galgo, echar le tiebre y no conejo. « A bon chien il faut donnei* le lièvre et non le lapin. » Ôr, qiioiquë l’agoüti soit nohithë lé lièvre du l^büveàü-Mohclé , il est juste de dire qile sa chassé réssetnblê surtout à celle du lapin. J’ajouterai qtië Jtînàn est sur lé point

CHASSE A L'AGOUTI. 159

dfe chifennfer, ,ët je né véüx jjas m’exposer k perdre sa jjortée. i

Avant de Se tnetü’e en i-oute on déjeuna. C’est, dans les Cblohies, Une opération à laquelle on a Soin de procéder d’uné manière ré^lière; puis, au moment de partir, on distribua à chaqtle £n> rôpéen une petite palette de fer et Un coutelas.

« Par tous les saints ! s’écria Turi d’entre eux, à quel Usage destihez-vous les sabres dont vous nous atmez? Èst-ce avec le tranchant do glaive qu’on abat votre gibier ?

— Nori pas, répondit le cdlon; mais est-ce que voiis vous figurez que nos forêts resseibbient à vos bois de France, pei-cés de toutes de fchasse bien droites et couvertes d’un tapis de mousse ét de verdure Mci pas de sentiers frayés;' le fourré est teilërheiit épais, les ronces et les lianes s’y croisent tellement èn lotis sens, que pour y faire un pas il faut s’ouvrir un chemin le fer àü poing; quant à. la palette, qti’on vous donne ,‘ tout chasseur d’agOuti doit la porter à sa ceinture. Vous eil apprendrez, je l’ëspèrei bientdt remploi, et fasse saint Hubërl que nous en ayons sbtivfent besoin aujourd’hui.

on quitta l’habitation; pttis chemin faisant on demanda au colbn quelques détails sûr l’ennemi qu’on allait combattre :il s’empressa de les donner.

« ti’agoüti, dit-H, est Un petit quadrupède qui ne âé trouve huile part dans l’ancien monde. Il tient en

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môme temps du rat , du lièvre , du lapin , de l’écureuil et du cochon. Sa tête a beaucoup d’analogie avec celle du premier de ces animaux. Ses oreilles 5ont courtes et arrondies. Quoique sa queue soit à peine apparente, elle a un point de ressemblance avec celle du rat, en ce qu’elle est pelée comme celle de ce rongeur. Enfin l’agouti n’a i)as de poil aux jambes de derrière. Sa grosseur est celle d’un fort lièvre, et on^en trouve qui pèsent jusqu’à six et sept kilogrammes et demi. Gomme le lièvre d’Europe , il a les jambes de devant plus courtes que celles de derrière, ce qui lui donne une grande facilité pour monter, mais ce qui fait aussi qu’il culbute quelquefois en descendant. Ses yeux sont gros et placés sur les côtés de la tête, en sorte qu’il ne voit pas bien devant lui, et qu’il lui arrive parfois de se jeter dans les pieds du chasseur. Il a, comme le lièvre, deux dents inci^ivés à chaque mâchoire; enfin il gtte comme lui.

« C’est surtout par ses habitudes qu’il ressemble au lapin. Il se tient toujours sous bois; s’il en sort, c’est nuitamment et pour aller au gagnage dans les champs de patates ou dans les plantations de manioc ; mais , avant le jour, il a soih de rentrer au fourré. Lorsqu’on le chasse, il se fait battre longtemps dans une même enceinte de quarante à cinquante hectares. Il ruse en tournant A droite, à gauchci et quitte difficilement le canton où il a aee

CHASSE A L’AGOUTI

habitudes.. Après avoir tenté de se dérober par la fuite aux chiens que sa ruse et sa légèreté mettent quelquefois en défaut, s’il se voit toujours poursuivi et serré dej)rès, il use de sa dernière ressource et se jette dans un terrier qui lui a déjà servi de refuge contre d’autres ennemis de sa race , tels que le renard du pays (l’aï va), le chat tigre ou margay, le jaguar et l’ocelot. Ce terrier n’est pas fouillé par l’agouti lui-même. C’est un domicile qu’il emprunte à son compère le tatou, avec lequel il vit en bonne intelligence. Parfois il trouve asile dans le terrier d’un pack , ou même dans un simple tronc d’arbre creux. Ainsi que le lièvre et le lapin, il trace, dans les lieux où il a l’habitude de passer , de petites coulées. Ce sont, en temps de paix, ses .chemins vicinaux ; en cas d’attaque, ses routes stratégiques.

« Quand l’agouti s’assied et prend avec ses pattes de devant les racines ou les graines dont il fait sa nourriture, il a beaucoup de la tournure et des mouvements de l’écureuil. Enfin les poils, ou plutôt les soies dont il est couvert, sont d’un brun clair et plus fourrés sur la croupe que sur les autres parties du corps.. Sa peau est adhérente à ses (Aairs comme celle du cochon. Lorsqpi’il se volt en danger, il fait entendre un grognement qui se rapproche de celui de cet animal. Il porte quatre doigts aux pieds de devant et trois seulement à ceux de derrière. Ses jambes sont grêles et un peu

102 chasse a L’agouti.

courtes; néanmoins, il s*eii sert avec ütie excessive agilité, qui l’aurait bientôt soustrait à la poürsuite de ses ennemis, si sa volé tie le trahissait pas ; mais, comme elle a beaucoup de sentiment, les chiens la goûtent avec ardeur; lorsqu’ils l’ont un ihstani perûue, ils ne tardent pas à la retrouver et à relancer l’agoutl. On entend presque constamment la musiqud des Chièhs, ce qui fait que -Cette chasse est Un dés plaisirs fàiroris de nos colons güyanais. Ces mêmes qualités fout aussi la désolation de l’amateuC de Vénerie : Car si, lorsqu’un cerf est lancé, un malheureux agouti se troüté sUt- lë passage de la meute, et cela li’est que trop fréquent, elle se lance tout entléCe â sa poursuite. Ce serait eU Vain qu’oii voudrait Compre lés clriens; VoüS tes ramèneriez sur la ^oie dë railimal qu’ils ont d’abord attaqué , qu’ils retourneràieHt aussitôt à leur gibier de prédilection. Le meilleur parti est de poursuivre franchement cet importun et dë lui mettre dU plomb dans les reins. »

Tout en causant) on était arrivé auprès d’un champ de patates.' * >

« Obi la belle place! dit un des Européens; comme un lièvre vous déboulerait bien en cet endroit!

— Oui ! si VOÜS étiez eh Europe, reprit le créolë ; mais VOÜS chercheriez en Vain ici celui du Nouveau- Monde. Je vous l’ai dH, il est bien rare de ie ren-

CHASSE A L’AGOUTI

contret en plaine.- En France, on troure souvent le lièvre et souvent le lapin' dans des champs de pommes de terre dans urt trèfle, dans une lurerhe ; plus ces plantes sont serrées, plus elles leur offrent Un abri sûr. Mais l’agouti ne sait pas, comme eux, fuir en se couchant sous lès herbes; il craint dè s’empêtrer et n’avance que par sauts \ è chaque bond il s’enfonce entre les plantes pour bondir de nouveau ; il n’avance pas, et bientôt 11 est pris ; il craint donc excessivement de passer en plaine, Où son allure le livre sans défense aux atteintes de ses ennemis. G’est au bois qu’il faut le chercher; on le voit dans les grandes forêts, mais il se plaît de préférence dans les endroits fourrés. C’est dans leS parties déjà exploitées , dans les taillis qu’on appelle ici niàmané, que nous lé chassons le plus soüvent }<^ au moins il y a des plâfces Claires, dés passages oîl nous pouvons le voir et le tiret. H y est aussi plus cdUfimun^p^ceque les graines qu’il préfère ÿ pouS-^ sent é!i pîil grande abondance. Tenez, dit-il, en indiquant dè la main l’endroit où il conduisait les . ,

chasseurs, voyez-voits ce dattier qui s’élève avec tant de grâce? comme sa verte chevelure -est admirablement disposée 1 c’eSt' le rttaripa,* Sés feuilles sont employées avec avantagé en gUise de tuiles, pour couvrir les cases. C’est, je peUse, chose dont l’agoUti s’embarrasse fort peu ; mais cet ârbre produit aussi des fruits délicieux, èt l’agouti en esttrès^

\Qk CHASSE A L’AGOUTI.

friand. Regardez cet autre palmier au tronc hérissé d’épines : c’est l’ooMara; il donne une noix donl l’amande est blanche et d’un goût agréable; on en extrait une espèce de beurre assez doux, dont on fait d’excellente friture. La noix est entourée d’une pulpe jaune et dorée ; on en relire une huile connue dans le commerce sous le nom d’huile de quioquio ou de palme des îles; ce fruit est gros en tout comme un œuf de poule ; sa chair et son noyau sont fort du goût de l’agouti.»

Lorsqu’on fut au rendez-vous, pn découpla les chiens. Ils étaient petits et tenaient du lévrier. « Pourquoi, demanda-t-on au colon, avez-vous d’gussi petits chiens?

— Leur taille môme, répondit-il les rend, pour cette chasse, préférables à de plus grands. Cela se conçoit facilement : l’agouti fait beaucoup de détours, il s’arrête, se blottit, retourne en arrière. Des chiens trop vitesbnt bientôt outre-passé la voie; il leur faut revenir sur leurs pas, reprendre les derrières : cela perd du temps ; l’animal chassé en profile pour gagner du terrain, ou bien il se repose, et, quand on vient le relever, on le trouve presque frais. Si cet accident se répète souvent, la chasse . traîne en longueur, et, au lieu de prendre cinq ou six agoutis, comme on pourrait le faire, on a bien de la peine à en atteindre un. Nos petits lévriers, au contraire, toujours collés à la voie, vont moins

CHASSE A L’AGOUTI. 105

vite, mais ils ne perdent pas de temps et arrivent plus promptement au but.

— D’après ce raisonnement , continua l’Européen, des bassets seraient d’excellents chasseurs d’agoutis.

— Je l’avais pensé comme vous, dit le créole, et j’avais fait venir d’Europe une paire de bassets. Celte expérience m’a détrompé. Dans nos bois, à chaque pas des troncs d’arbres renversés par l’orage ou tombés de vieillesse nous barrent le chemin ; ils ont souvent quatre pieds de diamètre. L'agouti les franchit aisément’, le basset ne peut le faire : il est obligé de décrire un circuit, il perd du temps à celle manœuvre , il en perd à retrouver la voie , et, si l’agouti en profite pour faire un hourvari , il peut s’ensuivre un défaut. »

Pendant ces explications les chiens avaient été mis sous bois; ils ne tardèrent pas à lancer.

« Allons! messieurs, dit le créole, il faut nous poster, il faut que l’un de nous se mette auprès de l’endroit ofi l’agouti était glté. On dit en France :

Lièvre bien chassé Revient au lancé.

Ce proverbe est vrai aussi pour le lièvre du Nouveau-Monde. Quand l’agouti se sera fait battre pendant une demi-heure , il reviendra à la place qu’il occupait', passer sous le fusil de celui qui s’y trou-

CHASSE A L’AGOUTI

vera et qui sera certain de le tirer, si toutefois nous ne l’avons pas tué avant cela. Allons, Haessieqrs, JI faut pénétrer là dedans. ■»

Et dégainant son coutelas, il se mit à se frayer un chemin au milieu des branchages enlacés de lianes de toute espèce. C’était ici la liane rouge dont l’écorce, semblable à une ràpe, est si désagréable au toucher, mais aussi dopt les tiges sont rem|dies d’une eau fraîche et limpide; là ç’étaieut les sarments de la grenadille pu mdritnmbot^r, qui, passant d’un arbre à l’autre et se croisant en tous sens, formaient avec leurs larges feuilles un épais réseau émaillé de roses à Todepr suave. Il fallut cependant pénétrer à travers pes fourrés , où des guêtres de coutil et un léger pantalon de toile ne protégeaient que faiblement la peaù des chasseurs contre les piquants (le la rqnce et les épines du palmier nain. Enfin, tant bien que ntal, chacun parvint à se placer, celui-ci auprès dq gîte, celui-là dans un fond près d’une coulée, plusieurs au bord de petites laies que le créole avait fait percer pour rendre la chasse plus facile.

Ce n’est pas qu’il soit très-commode de tirer un animal qui traverse un sentier : c’est au contraire une chose fort malaisée. On voit peu de chasseurs aussi sûrs de leur cpup de fusil que Charles \ l’était (lu sien. On peut aujourd’hui lui rendre pette justice sans être taxé de laiterie ; tqutes les personnes qui

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GHASS^ A L’AGOUTI. I67

l’ont VU pl^asser.sont unanimes pour attester spp adresse. Mais fort souvent il manquait les lapins lorsqu’ils traversaient Ips laies pratiqq^es dans les tirés royaux. Son ramasseur de giUftr, apcoptumé à relever une pièce ^ pltaque coup, s’élancait en eptendant l’ explosion : « Elt nopl ofi allexrvousf disait le^rpi; U traversait. »

L’agouti , très-craintifi ne se détermine que difliT cilement à frauphir les chemins tracés. Avant (ie le faire il écoute, il retourne en arrière; ce p’est qu’a la dernière extrémité, et lorsqu’il se sent pressé par les chiens, qu’il s’y décide : alors i} passe rapidement, et, quoique le chasseur soit averti de son approche par .le bruit qu’il fait dans le feuillage, c’est encore. UH tiré difficile.

Souvent la vui^ des chiens met sur pipd des agoutis qui n’ont pas été attaqués par la meute , et ceux-ci, en se dérohapt, peuvent passer à portée du chasseur. Comme ils vont d’assurance, jls sont plus faciles è yiser; d’ailleurs, doués d’une grande finesse d’ouïe, ils s’inquiètept du mojpdre bruit ; si quelque son viept brusquement frapper leur oreille , ila restent en place pour écouter- CettC habitude leur est souvept fppeste : car, manqués d’un premier coup de fusil, ils s’arrêtent §pr la détopar tion, et laissent au chasscurje témp§ dP réparer sa maladresse.

Quelquesruns avaient été tués de cette manière,

CHASSE A L’AGOUTI

lorsque les cris de la meute, qui datissait sans changer de place, vinrent apprendre au chasseur que l’agouti s’était mis au trou. Il fallut encore percer le fourré pour arriver sur le terrier; enfin on y parvint. Il faisait beau alors voir les chiens se précipiter avec fureur contre les obstacles qui les séparaient de leur proie. L’un, de ses dents, coupait les racines qui bordaient la gueule du terrier; l’autre en élargissait l’entrée en grattant la terre avec ses ongles ; un autre , plus fluet , était déjà parvenu à s’introduire en partie dans la caverne, et y faisait entendre ses cris étouffés : c’était un délicieux orchestre.

Le Guyanais, en homme expérimenté, commença par modérer cette ardeur; il s’empressa de visiter les environs du terrier et de boucher les issues que le pack sait admirablement se ménager pour protéger sa retraité en cas de péril. Ensuite, à l’aide d’utie baguette flexible , il en sonda la profondeur. Quelquefois le terrier a peu d’étendue, et du bout de la baguette on touche le pauvre prisonnier, qui fait entendre un’ petit grognement comme celui du cochon ; dans ce cas, la chasse est promptement achevée. A l’aide de la petite palette qu’il porte à sa ceinture, le chasseur creuse un trou perpendiculairement au-dessus du pauvre réfugié et parvient ainsi à le prendre. Il ne faut pas cependant le saisir sans précaution : quoique ce petit animal soit de sa

CHAS&K A L’AGOUTI. i6»

nature très-inoffenstf, quand il est en colère U hérisse son poil , frappe le sol de ses pieds de derrière et jette de la terre avec ceux de devant; il mord, et ses dents sont fort tranchantes.

11 peut arriver au^i que le terrier soit très-profond , qu’il se divise en plusieurs galeries. Alors ou a recours à divers expédients : on peut l’enfumer en allumant danÿ la bouche qui se trouve audessus du vent un feu de feuilles humides. Pour éviter la vapeur, l’agouti sort, ou bien U vient mourir suffoqué auprès de la sortie ; mais d’autres fois aussi il s’obsfiue à demeurer dans les parties les plus, profondes, et il est perdu pour le chasseur.

Le créole usa d’un autre moyen.. Deux petks

chiens fusTent introduits dans le terrier pour aller y

livrer bataille à l’agouti et le forcer à abandonner son asile. Chacun se plaça en silence; on abattit quelques branches , quelques plantes qui pouvaient gêner les tireurs. Cependant l’agouti, traqué dans ses galeries souterraines^ vint écouler au bord du trou s’il n’y avait pas pour lui danger à fuir, puis il rentra; puis enfin, harcelé par les chiens qui étaient dans le trou, il frappa la terre de ses pieds de derrière , comme le lapin poussé par le furet; il bondit , et passa prompt comme l’éclair. Quatre coups de füsil partirent; mais on ne le voyait plus , et la chasse fut à recommencer. « Au moins c’est notre faute , se dirent les chas-

CRi^E A L’AGOCTl.

seur»; ma» il faut avwr I’omI rapide et le doigt prompt. ^

* Les chions s’élancèrent sur sa trace. Il décrivit -encore quelques randonnées, puis enfin ihprh un grand parti, et fit d’untraitune pointe d’environ une lieue. ' « Il reviendra bientôt, disait le créole, à moins cependant qu’il ne renconlre un large courant d’eau ; car il ne craint pas de travferser à la nage une rivière aussi large que la Seine pohr la mettre entre ses ennemis et- lut; mais j’espère que cela rr’arrivera pas.'' -Les chiens nous ‘le raœèndronl; maintenant les défauts he Sont plus à craindre : plus on Chasse ce gibier, et plus sa voie s’échauffe. » Tout sè passa comme on venait de le prévoir, et un coup de fusil étendit enfln le fugitif au milieu d’une clairière. « C’est malheureusement un vieux, dit le créolé en l’examinant. L’agouti est mi mets délicat; sa chair, moins blanche que celle du lapitf, est bonne et sent bien la vèhaison ; mais on Faccuse généralement d’être un peu dure ; c’est un reproche qui n’est pas mérité lorsque l’animal est jeûne. Quant à celui-ci, il est d'un âge vénérable, et je crains qu’il ne figtire mal à là cuisine.

— Alors, répondit uh des chassseurs, employez là recette que donné Salnove pour attendrir les' vieux bouquins; fàîtes-lé cuire dalis sa peau. ^

— Jamais nous ne procédons autrement, reprit le colon; Cet animal, ainsi que que le porc, est recou-

Dii |i! , :'v Googi

VA

CHA8SB A L’AGOOÎI. i71

vert d’une couenne qui adhère à sa chair, en sorte qu’on-ne le dépouille pas. On lui bnlle le^poil comme au cochon, puis on le met à la broche. Lorsqu’il est jeune et cnit à point , il effre des résultats trèssatisfaisànts. Ce rôti-, lorsqu’il est ft’oid et arrosé d’une sauce aupmvr» Aomwte , c’est-à-dire d’oignons, de sel, de poivre et de vinaigre ou de jus de citron, est encore fort recommandable ; mais c’est surtout en civet que l’agouti mérite l’approbation des connaisseurs. Quant aux Indiens, leur cuisine est peu variée. Pour apprêter leur gibier, tout le monde sadt qu’ils l’enterrent dans une fosse où ils ont pendant longtemps entretenu un grand feu; c'est, comme on voit, l’enfance de l’art; mais, si les Indiens ne savent pas cuire l’agouti, ils savent très-bien le prendre : ils sont en général bons piégeurs; ils excellent surtout dans l’art d’imiter le cri des animaux. En -Espagne, on chasse le lapin à l’appeau (al chillido, comme dit Martinez de Esplnar). Les Indiens emploient le même artifice pour faire venir l’agouti. Le goût de celui-ci pour la conversation est tellement prononcé; qu'il répond h cet appel et s’approche jusqu’à toucher le chasseur. On prétend que le jaguar et l’aïra onfaùssi le talent de siffler l’agouti; on conte qù’ils l’appellent ainsi pour en faire leur proie , de mèmè que l’hyène contrefait le vagissement d’un épiant pour attirer le voyageur qu’elle veut attaquer. » '

CBASS£ A L’AGOUTI.

Ç’oiU été une belle occasion pom* faille une dissertation savante sur le langage des animaux. On eût pu rappeler qu’il y a un siècle, le P. Bougeant, jésuite, a écrit un petit traité sur cette question'. Cet auteur, n’admettant pas qu’une substance matérielle puisse penser, et voyant les animaux se souvenir, calculer, avoir entre eux un langage, en déduit cette conséquence que leur corps est «umé par un principe spiritueL Cependant il ne pouvait leur attribuer .une éine , puisque cette proposition a été déclarée formellement hérétique ; mais il démontre, par l’autorité de Firmien Lactance, de saint Basile et de la sainte Bible, que les démons ne doivent être jetés en enfer qu’au jour du jugement dernier, et qu’en attendant chacun d’eux est occupé à animer le corps d’une bêle. Est-il étonnant après cela que tant de chasseurs, en voyant leur cliicn faire un bel arrêt, se «oient involontairement écriés: < Cet animal a de l’esprit comme un diable. » On eût pu dire encore de bien belles choses ; mais la mpute ne le permit pas : elle lança un nouvel agouti.

« Oh ! dit au bout de quelque temps le Guyanais en prêtant l’oreille , voilà une voix que je reconnais... » Puis il écoula. ». Quelle gorge !... Si Junon n’était pas enchaînée,, je gagerais que c’est elle. » 11 ne se trompait pas. La bonne chienne s’était tant

1. Amusement philosophique sur le lUngage desbétes, 1 vol. ia- 12, sans date et sans nom d'imprimeur.

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CHASSE A L’AGOL'TI.

débattue, qu’elle était parvenue à rompre fia chaîntv Elle avait franchi la barrière du chenil, et, suivant la trace de son maître, elle était arrivée au moment où la meute attaquait le second agouti. Déjà elle avait pris la tète. « Allons, cours, ma bonne chienne, va," puisqu’on ne peut te retenir! Va ! et que Lucine te protège ! » L’agouti fut bientôt forcé de se mettre au trou. Le colon s’empressa d’y courir,- Quand il y arriva, Junon, quoique de grande taille, était parvenue à introduire la moitié de son corps dans le terrier; mais bientôt elle reçula en poussant un cri plaintif, et s’écarta pour aller se cacher dans un épais buisson où elle resta quelques minutes , faisant entendre des plaintes et des gémissements. La première pensée de son maître fut qu’elle avait été piquée par un serpent; il l’appela, examina son visage et ses pattes avec toute la sollicitude d’un chasseur qui aime son chien; mais n’at)ercevant aucune blessure, ilia laissa libre de ses mouvements; alors elle se précipita de nouveau sur le terrier; puis, au moment où l’on croyait qu’elle allait y pénétrer, elle en ressortit encore en gémissant et disparut pour quelques minutes. Par quatre fois , au grand étonnement des assistants , elle recommença ce manège qu’on ne savait comment expliquer. Enfin une cinquième fois elle entra dans le terrier, y saisit l’agouti, le rapporta, le jeta aux pieds de son maître et courut s’enfoncer dans

ilk CHASSE A L’AGOUTI *

]o buisson où déjà elle avait disparu.' Curieux de savoir le motif de sa conduite, les chasseurs pénétrèiient dsnis le fourré en coupant les lianes et les ronces. Ils y trouvèrent lunon couchée sur un tas de feuilles sèches , ' allaitant quatre petits chiens auxquels elle venait de donner, le Jow. Le créole la caressa, puis il emporta son agouti dans son camier et les quatre nouveau-nés dans son chapeau.

Au bord d’une petito rivière qui va se jeter dans le lac de Genève, deux voyageurs suivaient un sentier peu fréquenté. Leurs montures paraissaient fatiguées, et leurs vêtements, couverts d’éclaboussures, laissaient facilement deviner qu’ils achevaient un long voyage. Celui qui marchait le premier était enveloppé d’un manteau garni de riches fburrures ; sa tête était couverte d’une toque de velours violet, pardessus laquelle il avait relevé son chaperon pour garantir soii visage de la bise : car l’air était froid, et l’on approchait de la fin de- décembre. Lorsque le vent en les mouvements (ht cheval menaient à entr’ouvrir les plh de son vètemeRt, on voyait sur son sein briller les lames d’une brigandine. Une longue épée était* attachée à sa ceinture^ et la boqe dont ses éperons étaient souillés n’empêchait pas de reconnaître qu’ils étaient d’or.

Son compagnon de route marchait à quelques pas derrière lui. Il portait une casaque et un chaperon de peau de chèvre qui lui permettait de braver la ■' froidure; il laissait négligemment flotter la bride de son cheval, et fredonnait à demi-voix les derniers vers d’une chanson fort à la mode dans toutes les villes de France où l’on ne portait pas la croix rouge. Elle avait été faite, U y avait quatre ans, à' f occasion des conférences d’Arras, où les envoyés de Charles VII et le cardinal de Winchester avaient débattu les conditions d’une paix qui n’avait pu se conclure, mais où le duc de Bourgogne s’était réconcilié avec le roi de France. Il répétait :

. fort peu me obaut de ces droits que proclame L’égarement, la haine des partis;

Pour moi , je voue et ma vie et nîon âme A cpii rendra le calme & mon pays.

Enfin, à une soixantaine dé pas en arrière, venaient six cavaliersmniformément vêtus de casaques de peaux de mouton, la salade en tête, le sabre au côté, llsavaimt l’air de soldais encore plus que de domestiques. Ilsconduisaienl une mule chargée de bagages, ou plutAtlui servaient d’escorte, chose fort nécessaire par ces temps de trouble- et de guerre civile. > « Aujehanl Aujehan! s’écria le premier voyageur en tournant la tête en arrière.

— Monseigneur? fit celui-ci.

LES. CÔNSÉÛUENCRS D^ÜN eflATtSE. 119

Et, pressant son cheval de féperony il vint se ^ placer à cèté de son maître.

« Auiehan„ pensea-tn que nous soyons Uenlôt arrivés? . - •

' ^ Ma foi! monseigneur, je vous suis de eonfianoe, sans demander où nous allons, comme nous suivions cetle pauvre et glorieuse Pucelle, sans savoir où elle nous menait.

^ Nous allons chez l’ermite de Ripaille.

— Alors, monseigneur, j’ai bien peur que nous n’y trouvions mauvais gîte et mauvais souper. Un ‘ souper d’ermite ne promet rien de bon.... •» Puis, après. un moment de silence, il continua : « Que monseigneur excuse ma curiosité; mais qu’allonsnous faire en cet ermitage? Charles le Victorieux vous a-t-îl chargé d’accomplir quelque vœu? Est-il question d’un pèlerinage? Alors, pourquoi donc, faire autant de diligence?

— Tu sais bien, reprit le maître, que 'de violentes querelles se sont élevées entre le pape et le concile de BéÜe. Tous les efforts dé l’empereur, ainsi que ceux des rois de France et d’Aragon , pour rétablir la concorde, ont été sans effet. Enfin,' il y ‘a quelques semaines, le concile a prononcé la déposition du pape Eugène, et, en sa place', il a élu l’ermite Amédée^ ' • ' ■

« Au temps où nous vivons, quand nos iftscordes civiles ont si profondément ému tontes les populà^

1«0 LES CONSÊOBENCES D’UN CHAMl.

tiens de fEurepe; qaand les mauvaises passions fermentent encore dans les esfuits, 11 serait déplorable de voir l’Église divisée par un sdiisme. Atta^er le * chef de la chrétienté, qui, dans notre organisation sociale, est la persohniikatioa de. j’ordre ol de la soumission au pouvoir, c’est vouloir ajouter des querelles religieuses à nos discordes politiques , c’est aviver le vieux levain des révoltes aussi le but de notre voyage est d’engager Amédée à refuser la tiare. n

— Vous parlez d’or, monseigneur. Mais deman> der qu’un pauvre ermite préfère son humble position à la couronne de souverain pontife, demander qu’il préfère sa vie frugale au luxe de la papauté, c’est demander que la paille sèche traverse un bra- ■ sier sans s’allumer. En vérité, si vous invoquez seulement de bonnes raisons et l’amour du bien public, je crains bien que vous n’aycz fait comme les gens de Gharroox.

— Et qu’ont fait les gens de Charroux?

. — Pardonnez -moi, mon maître. Je suis un pauvre Bourbonnais, un peu glorieux, un peu hâbleur; mais, en vérité, l'histoire des habitants de Gbarroux vient ki comme marée en carême.

c Charroux est une petite ville voisine de Chantelle; elle est située tout au haut d’une colline; on n’y monte quq par des chemins escarpés. Les habitants, trouvant cette position peu commode, prirent

LES CONSÉQUENCES D’UN CHANGE. tUl

uii jour la résolution de changer la ville de place et de la descendre dans la plaine.

— C'était sagement agir. Mais à quels expédients eurent-ils recours? .

— D’aberd iU passèrent autour des murs de la ville, un gros fil de laine, et se mirent tous à tirer.

— Et qu'arriva-t-il?

— Ma foi ! Je fil se cassa, mais la ville ne bougea mie. Aussi je me suis toujours dit : c XI’ est unapo- « logue destiné à nous apprendre qu’il faut, ea « toutes circonstances, employer des moyens en « proportion avec la fin qu’on se propose. »

— Et qui vous a dit, monsieur Aujehan, que nos moyens ne fussent pas en rapport avec le but que nous voulpns atteindre? Amédée n’est pas un ermite comme un autre. A huit ans, il fut nommé comte 'e Savoie. Pendant son gouvernement, la Savoie fut é ’igée en duché, et son administration fut tellement Si i;e, qu’il sut préserver son pays de toute agitation pe ïdant que le reste de l’Europe était bouleversé pai la guerre. Aussi l’a-t-on surrominé le Pacifique, ou ^ î Salomon. Il y a peu de temps qu’ayant perdu sa nme, il se dégoûta du monde et du pouvoir; il pa tagea ses États entre ses enfants, remit le duché 4 i Savoie à Louis, son fils aîné , donna le comté de G4 lève à son second fils, et se retira dans un ermitiçe. Vous voyez bien, maili-e Aujehan, que, s’il a ti ouvéune simple couronne ducale trop lourde

Digitced by Googic

iSl LES CONSEQUENCES D’UN CHANGE.

pour son front, il ne voudra pas se charger de 3a triple couronne de saint Pierre. J’ai donc quelques ehanees.de réussite.

' — Oui , monseigneur, si nous arrivons cepen-

dant; car le sentier que nous suivions cesse d’ôtrc tracé, je ne sais plus de qued côté tourner, et je crains bien que nous n’ayOns marché sur l’herbe , qui égare le voyageur. Voyez, les sommets les plus élevés des glaciers conservent seuls une teinte pourprée; avant une demi-heure la nuit sera venue,- et par ce froid il serait peu agréable' de coucher kla belle étoile.

— Allons, Aujehan, regarde bien; n’aperçois-tu aucune habitation, aucune lumière?... Écoute.... il me semble que, dans le lointain, j’entends le bruit des cors.... Je ne ''-suis pas dans l’erreur, on sonne la retraite prise.... Aujehan i donné-moi ma trompe. En entendant un appel forcé, des chasseurs ne Tefuserwit pas de nous répondre ; ils nous tireront d’embarras. »

En effet, les dernières notes résonnaient '■ à peine que, d’un bouquet de sapins peu éloigné, on vit débusquer un chasseur. Che periglio vi minaccia, che riehiedete ajuto? « Quel danger vous menace pour que vous réclamiez du secours ?

leur cria-t-ii dès qu’il fut à portée de la voix.

— Nous sommes des voyageurs égarés ; daignez nous indiquer notre chemin.

D; byG('l3le

— Je suis heureux de pouvoir -vous être utile, reprit le chasseur, et je vous servirais même de guide si j’étais moins pressé. Mais ce matin, avec tous nos confrères-en saint Maurice , nous avons reçu le cardinal d’Ârles et les autres envoyés du concile de Bêle. On a voulu, pour le premier jour, leur montrer l’équipage du vautrait. Nous venons de premh-e un vieux solitaire. Pendant qu'on rassemble Ifes chiens égarés, qu’on panse ceux qui ont été dé* cousus, j’ai pris le» devants pour aller veiller aux préparatifs du fouai)*; car, ainsi que le dit Gaston Phœbus ; ■ « Et doit estre fete la cuyrée du cej’f, par « droit là où le prennent.... et du senglierdoitesti'c. « fet le fouaill quant on est revenu à l’ostel. »

Ainsi , monsieur, vous êtes un des officiers du duc de Savoie ?

— Je suis attaché à l’ermite de Ripaille. Je suis son secrétaire.

— Alors , dit le premier voyageur, notre bonne fortune nous a fait rencontrer l’illustre auteur du Champion des dames, Martin Franc, qui a vengé les femmes des satires de Jean de Meung’. Il n’est jolie baehelette à la cour de Charles Yll qui ne connaisse votre nom et vos vers. La dame de Beauté surtout sait en apprécier le mérite ; elle les a placés dans sa librairie à côté des ouvrages d’Alain Chartier.

• 1. Auteur du roman da la Bose. •

— Que je vous remercie de ces louanges ! reprit lepoete. Vos douces paroles chatouillent bien agréa» blement l’oreiHe d^un auteur; Je voudrais, pour m’acquitter envers vous, pouvoir vous conduire où vous désirez aller mais je ne puis disposer de mon temps. Au moins, je vous indiquerai la route ; puis à regret je vous quitterai. Il faut'<jue j’aille veiller aux préparatifs du fpuaih... vous m’excuserez sans doute, car vous êtes chasseur?

— Chasseur! certainement, s’écria Aujehan. Monseigneur est le premier cor de France.... Ainsi, après avoir fart lever le siège d’Orléans, nous nous étions mis à la poursuite de l’armée anglaise. Nous ne savions où la trouver au milieu des buissons et des ronces qui couvraient la Beauce. Nous marchions à l’avant-garde, quand un daguet bondit d’effroi devant nos chevaux. Vivement pressé par nous, le pauvre cerf alla donner au roiHeu des forces britanniques. Alors monseigneur sonna le fameux appel forcé, qui fit accourir toute la gendarmerie française; les Anglais furent attaqués, culbutés ; la bataille de Patay fut gagnée, monseigneur prit Talbot de sa propre main, et cet liallali en vaut bien un autre.

— Le sire Jean Potgn de Saintrailles ! dit le poète en se découvrant avec respect. L'émule de Dunois et de La IIire,un des plus braves chevaliers de celte cour de Charles VII, où la bravoure est si commune

et si briDante, un guerrier dont la courtoisie égale la valeur! Vive Dieu! avoir été loué parSaintraillesl c’est une heiu'euse journée pour moi. »

Martin Franc, dans son enthousiasme, ûe se fût pas arrêté là ; mais Saintrailles hii coupa la parole.

« Le roi de France, dit-il, m’a chargé d’un message pour le duc Amédéc. Je désirerais gagner Thonon, aûn de me rendre ensuite A Ripaille.

-—'Pourquoi ne pas aller directement à Ripaille ? demanda Martin Franc ; le chemin est plus court, meilleur, et je pourrais conduire votre marche.

— Je craindrai» -que dans un ermitage ma suite, quoique peu nombreuse, ne fût un embarras.

— A cet égard, soyez sans inquiétude, on y pourvoira. Les ^ens-du cardinal n’ont pas rempli toutes les places. Tenez, quand nous aurons traversé ce bouquet d’arbres dont je suis sorti, à une lieue environ devant nous, nous apercevrons les toits de notre demeure.

— Diable, réfléchit Aujehan , un ermitage dont on peut voir les toits à une lieue de distance. Un ermite qui.chasse-à cor et à cri, qui a un équipage de vautrait; un ermite qur pèut, sans se gêner, loger un. cardinal et sa suite ! Oui bien! ma foi ! par sainte Procule , je commence à ne plus désesr pérer du souper, » ^ '

L’ermitage était admirablement situé. Sa position au bord du lac de Genève lui avait fait donner le

186 LES COHSÉQUErtCES D’UN CHANGE.

nom (leRipagiia, que nous prononçons Ripaille, et qui est dérivé du mot italien ripa, rivage: il avait été construit pajr Ainédée sur l’emplacement d’un ancien prieuré. C’était une retraite où rien de ce qui peut rendre la vie agréable n’avait été oublié. Un petit port abritait les nacelles destinées à la pêche, aux promenades sur le tac, à la chasse des oiseaux d’eau. 11 y avait des écuries vastes et bien aérées, des chenils pour les différents équipages de chasse, des logements pour les piqueurs et pour les fauconniers; rien ne manquait. On y trouvait des caves armées de foudres de tous les pays où le vin est bon : des cuisines garnies de tous les fourneaux, de tous les fours, de ious les engins possibles; des cuisines commeon n’en feit plus.

En- se retirant dans ce château , Amédée voulut qu’il fôt nommé l’Ermitage. Où diable l’humilité va-t-elle se nicher ? Au reste, quelques auteurs ont soutenu que les noms exercent une puissante influence sür la vocation des hommes. Sans doute celui d’ Amédée doit inspirer la modestie , et l’on cite un autre seigneur de ce nom , proche parent de l’empereur Conrad III, qui, après avoir tenu un rang élevé à la cour, se retira dans le monastère de Bonnevaux. Il demanda, pour exercer son humilité, à être employé aux offices les plus bas de la communauté. Son onde, le comte d’Albion, ayant im jour été lui rendre visite, le trouva occupé à

nettoyer les chaussures des moines, et tellement absorbé par «a tâche et i>ar la prière , qu’il n’en fut pas aperçu.

L’ermite de Ripaille n’en était pas encore arrivé à ce point d’humilité chrétienne; et quand Saimtrailles , après avoir réparé le désordre de sa toilette, descendit dans la cour du château où l’appelait le son des cors, il y trouva nombreuse et brillante compagnie. Amédée avait institné un ordre placé sous l’invocation de saint Maurice, patron de la Savoie. Ces chevaliers ou ces ennites n’étaient qu’au nombre de douze ; Amédée en faisait partie Les autres étaient les seigneurs qui l’avaient aidé dans le gouvernement de ses États. Une simple robe de drap gris formait leur costume ; mais cette robe était faite du drap le plus fin et le plus moelleux que la laine de Ségovie ait jamais pu tisser. Une cordelière serrait leur taille; mais- cette cordelière était d’or. Leur tête était couverte d’une toque de velours écarlate qu’ils pouvaient, lorsque le -temps était mauvais, abriter sous un chaperon gris comme leur robe. Enfin, une croix d’or pendait sur leur poitrine. Tous à cheval , rangés à côté les uns des autres, faisaient retentir l’air d’une joyeuse fanfare , tandis que des piqueurs , portant le sanglier suspendu par les traces à une longue perche, le flambaient, ou, comme on disait alors , le fouaillaient sur un ardent brasier dont la flamme eût

suffi pour éclairer toute la façade de l’édifice , lors même qu’une Tingtaine de valets» portant d’énormes torches, n’eussent pas été répandus tout autour de la cour. Des veneurs remuaient avec des bâtons, dans une large chaudière, le'sang, les intestins et toutes les parties du sanglier qui sont le droit des chiens. D’aulres-coupaient des plateaux de pain, les trempaient dans le sang et les mettaient griller sur la braise. D’autres enfin , en plus grand nombre , étaient occupés à contenir les chiens, qui, encore armés de Jacques S attendaient impatiemment la fin de ces préparatifs. Enfin le signal fut donné, la moule se précipita sur le fouail. Ce fut à peine si on eut le temps de le voir; en un instant tout fut englouti.

« A notre tour, dit Ainédée sautant à bas de son cheval. Votre Éminence, conünua-il en se tournant vers le cardinal, ne trouve-t-elle pas que la chasse aiguise l’appétit ?.Etles voyages? fit-H en s’adressant au chevalier français. Sire de Saintraüles, quelle que «oit la mission dont vous a chargé notre cousin Charles de France , il ne pouvait certainement choisir un envoyé dont l’arrivée causât plus de joie dans notre ermitage. »

La salle à manger de Ripaille était vaste ; mais

1. Robe faite de plusieurs doubles de forte toile entre lesquels on a piqué du crin , et dont on revêt les chiens pour les empêcher d’être décousus.

une douce chaleur y était entretenue par deux cheminées construites aux deux bouts ; la flamme y dévorait des arbres entiers. Entre les croisillOfis de pierre qui divisaient les fenêtres, dés vitraux artistement enchâssés dans élu plomb fermaient tout le passage à l’air. Par surcroît de précaution, toutes les ouvertures étaient abondamment garnies d’épaisses tapisseries. Enfin de nombreuses torches de cire répandaient dans toute la salle une lumière éblouissante. •

Après que des pages avec des aiguières remplies d’eaux de senteur, s’approchant de chaque convive, curent offert à laver, après.qu’on eut appelé sur la nourriture qu’on allait prendre la bénédiction du Seigneur, Amédée dit en s’asseyant ; « Nous devons .en ce moment oublier tous les soucis de ce monde ; c’est le but de notre institution. Après la prière et la chasse , je ne vois rien de plus digne que la table d’occuper les loisirs d’un galant homme.

— Et les dameSv hasarda le cardinal.

— Tous les ermites de Saint-Maurice sont veufs, reprit le duc, et tous ont fait vœu de chasteté/... » ’ Pour donner une idée du luxe gastronomique dont, au premier abord, les regards et l’odorat étaient enivrés, il faudrait la plume de Berchoux, de Brillât - Savarin ou de Bla^c. Dans l’ermitage d’ Amédée on trouvait une telle abondance, une telle profusion de tout ce qui peut rendre l’existence

agréable, que cela est passé en proverbe, et qu’après quatre siècles, pour exprimer <}u’on mène une joyeuse vie, on dif encore faire ripaille.

Au milieu de la table, dans un plat d’argent, une bête de compagnie tout entière s’étendait sur une purée de pistaches, comme si elle eût été dans sa bauge. A l’un des bouts, un paon étalait les brillantes couleurs de sa queue ; l’artiste avait' su conserver intacte cette partie du pluinage ; mais la poitrine, savamment lardée, n’était pas la partie la moins intéressante de sa parure. ■

- A cet égard, il faut relever un anachronisme dont plusieurs écrivains se sont rendus coupables.’ Ils ont attribué au cuisinier de Léon X l’invention de la lardoire ; mais cô progrès de l’art culinaire, cct effort du génie, est plus arlcien de cent années. On le doit au maître queux de l’ermite de Ripaille.

Le paon, bourré detrüffes dont la moindre pesait une livre, et reposant sur un lit de ces précieux tubercules, exhalait ce délicieux arôme que ne peuvent égaler ni l’odeur de la rose, ni le parfum de l’ambre. A l’autre bout, un cygne avec sa tête et ses ailes blanches, entouré de citrons et de bigarades, nageait dans une sauce verte à la cameline> qui rappelait doucement la saveur de l’ail sans en avoir l’âcreté.

' On remarquait aussi une truite du lac de Genève, qui, bien que dépassant trois pieds en longueur et

pourant peser trente Jiwes, -était cuite en galantine. En pendant, figurait une carpe du. Rhin qui l’é- - galait presque eti longueur. Ajoutez à cela des moulés de gelincs, des anguilles en pâte, des salmis de toute espèce; en un mot; tout ce que l’art delà gueule pouvait imaginer de pliis exquis.

« Sire de Saintrailles, dit le duc Amédée, vous servira-t-on de ce salmis de héron î - -

— Je remercie Votrè Altesse ; mais c’est à la suite d’un voôufait sur un héron que, il y a précisément un siècle,; Edouard III avait envahi la France. -J’ai fait vœu, moi, de ne pas en manger.

— Ainsi, par patriotisme, vous n’aimez pas le héron?

. — A Dieu ne plaise que je veuille dire du mal de cé qui se mange ou de ce qui se chasse ! Je sais qu’étf fauconnerie le héron est l’oiseau le plus amusant à voler; mais, puisque vous avez fait appél à ma- frandiisë, je vous dirai que je regarde sa chair, ainsi que celle* du butor et de la grue, connne des mets de convention. Elles sentent trop l’huile de poisson; la mode en passera.

— Quelle hérésie! s’écria le cardinal.

— Oh ! le gros mot! repartît l’ermite. Nous allons donc retomber * dans la controverse ou dahs la politique ?

. — Que Votre Altesse me pardonne ; mais, puisque' la glace est rompüe, je le confesse, je voudrais bien

192 LES CÜMSÉttüENOES D’tJN tlHANGE.

savoir comment sont accueiHies les offres, que je vous ai apportées de la part du concile. ' v

— Votre Éminence sait quelle est. notre vie. Pour nous, tous les jours se ressemblent. Ce soir nous avons pris un sanglier. Demain noos prendrons un cerf, et nous espérons que vous voudrez bien assister à notre chasse. Nous n’avons dans notre retraite- ni inquiétudes ni ministres» Nous n’avons plus de courtisans et qous avons dés amis.' Nous faisons notre volonté. S’il nous plaît de garder nos cheveux longs et notre barbe iongue, rien ne nous en empêche. Sur la chaire de Saint-Pierre nous ne serions libre de rien. La discipline ecclésiastique exigerait que nous eussions les cheveux courts et la barbe rasée.

— Cela est de rigueur, dit le cardinal.

— Nous ne serions pas même libre de conserver notre nom.

— Votre Altesse pourrait 'prendre celui de Jôlix.

— Sans doute, le nom de Félix vaut celui d’Amédée^, mais je suis. accoutumé à oelui-ci, et sincèrement Votre Éminence croit-elle que je ferais une action raisonnable en changeant la vie heureuse que je mène dans mon ermitage contre tous les tracas de la papauté ? .

— Mais les intérêts de la chrétienté? répliqua le

cardinal. -

Votre Éminehce connaît -elle le roman de

Fauvel, écrit en 1310? continua le duc Âmédée ; c’est un poème plein de moralité et de jolis vers.

Vins y eut bons et précieux A boire moult délicieux,

Vins vieux, musqués, rosés, florès.

Vins de Gascoigne colorés, . .

De Montpellier, et de Rochelle,

Et de Garnache et de Castele ;

Vins de Beaune et de Saint-Pourçain ,

Que riches gens tiennent pour sain.

— Duquel vous enverrai-je, sire de Saintrailles? — L’un après l’autre, s’il plaît à Voire Altesse, répondit le chevalier.

— Je vous disais donc, continua le duc, que, par le personnage de Fauvel, l’auteur a voulu représenter les vanités du monde, auquel" chacun va rendre hommage, où chacun va torchier, comme dit le poète :

De Fau,vel que tant vois torchier , Doucement sans lui écorchier , Suis entré en mérencolie.

Dans mon temps j’ai payé mon tribut ; mais, aujourd’hui, j’ai définilivemont renoncé au monde, ‘ je ne veux plus torchier Fauvel. Ainsi, monsieur le cardinal, je garderai mon nom et ma barbe. »

Pendant toute la nnit, le cardinal ne fît que se retourner sur sa couche. Les paroles d’ Amédée lui revenaient sans cesse à l’esprit. « N’est-il donc 287 t

.194 LES GOflSÉOtlKNCES D’UN CHANGE.

aucun moyen de le faire changer de. résolution? > se disait-il; mais le terrible : Je garderai ma barbe résonnait à son oreille dans tous les tons possibles. « Le bien-être qu’il goûte détermine Amédée à refuser la tiare. Peut-être» si je troublais sa félicité... Cette idée une fois venue, le cardinal l’envisagea sous toutes les faces imaginables. Écartant les rideaux de son lit, il appela son valet de chambre une première fois, puis une seconde, puis une troisième. Enfin celui-ci entra. .

« Votre Éminence est-elle donc indisposée? dit-il en s’efforçant en vain’ de retenir un énorme bâiller ment. Il s’en faut encore au moins de quatre heures que lé soleil ne soit levé.

— Trrqand I tu as donc l’oreille bien dure ce malin? Où as-tu soupé hier ? . ^

— A l’office, monseigneur, avec toute la maison de l’ermite. Ah! quel dîner! Ah! quel vin, monseigneur ! Après un pareil repas , comme le sommeil esl.paisible, quand on ne songe pas A mal et que la digestion se fait bien!

— Tous les employés de la vénerie étaient-ils à table?

— Quir monsei^eur. .

— Les as-tu bien observés?

— Les braves gens I Gomme ils boivent Lien, comme Us versent bien à boire 1

— Maraud! ce n’pst point cela que je te demande*

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N*y a-t-if pas quelqué mécontent parmi eux? sontils tous dévoués à leur mattre ? *

— Et comment ne le seraient-ils pas ? Ils sont bien vêtus ^ bien nourris, bien payés, et n’ont à remplir que des fonctions qui les amusent-,

— ^ Il faut cependant en gagner un Ames intérêts. Il le faut tout de suite, avant qu’on soit parti pour faire le bois. . • -

— Vous n'y songea pas* monseigneur l avec le temps on réussirait peut-être à en débaucher quelques-uns; mais tout de suite, sans connaître leur côté faible, OB risquerait de se compromettre inutilement. •

' Tu as raison, » dit le cardinal en portant les rhains h son front.... Puis, après avoir réfléchi pendant quelque temps : « N’y a-t-il pas quelque célèbre braconnier dans les environs ?

— Que voiilei-vous que j’en sache T Je suis iei depuis hier.... Aht cependant, gn a parlé à table d’un certain Pietruccié. C’est un ancien piqueur; chassé de la vénerie je ne sais pour quel méfait. II s’est établi dans le voisinage, ne vit que de braconnage, que de vol, et ne cesse de jouer de méchants tours à ses anciens camarades. C’est, dit-on, le plus adroit , le plus déterminé coquin de toute la Savoie : aussi se promettent-ils bien -de le taire pendre la première fois qu’ils le trouveront en faute.

— Bienl voilà précisément l’homme que je veux.

Atnène-le, et, pour qu’il puisse venir ici sans danger et sans être reconnu, fais - lui endosser ma livrée. ■

Dçux heures ne s’étaient pas écoulées que le braconnier entrait dans la chambre du cardinal.

« Il fait froid, dit-il en s’approchant de la cheminée. J’ai couru toute la nuit, et c’est un grand hasard que votre domestique m’ait rencontré-

— Votre métier est fatigant, dit le prélat; au moins est-il lucratif? '

— Oh ! si les aubergistes de Thonon payaient mieux le gibier qu’on leur porte , on gagnerait encore sa vie ; mais on ne peut faire argent de rien.

— Vous ne dédaignez pas l’argent, à ce que je vois, et vous ne refuseriez pas l’eceasion d’en gagner.

— On dit, monsigneur, que les pièces de monnaie frappées sous le règne de saint Louis ont la vertu de guérir (quelques plaies. A mes yeux, ce n’est point là un miracle. Je suis convaincu que toutes les monnaies , surtout celles d’or, quand la médecine est en suffisante .abondance, forment le plus souverain des remèdes. Je désire en amasser le plus possible, pour me mettre à l’abri des maux de l’humanité.

— Que feriez-vous bien pour un salut d’or?

— Un, c’est peu ; c’est à peine si pour cela j’irais dans une garenne fureter quelques lapins.

— Et pour deux?

— On pourrait, tirant le drap mortuaire, surprendre quelques compagnies de perdreaux.

— Et pour cinquante?

— Oh ! dit le braconnier, relevant la tête et regardant en face le cardinal» vous avez quelque ennemi, et vous voulez savoir si la pointe de mon stylet est acérée.

— Vous m’avez l’air d’un intrépide luron.

— On le dit.

— Mais je ne demande pas mort d’homme. Je veux seulement tuer un cerf.

— Mais , pour un cerf, on n’offre pas cinquante saluts d’or; au reste, si c’est un cerf, quand le voulez-vous?

— Je veux faire tuer et faire enlever devant la meute le cerf que le duc Amédée va chasser aujourd’hui.

— Tuer et enlever le cerf «devant la meute !

Diable ! cela n’est guère possible.

— Tenez, je vais m'expliquer clairement : hier, l’ermite a parié qu’il prendrait un cerf aujourd’hui; moi, j’ai gagé le contraire. Il faut que le cerf soit manqué, que la chasse soit troublée, que le duc rentre triste, de mauvaise humeur, en un mot que je gagne ma gageure, et alors il y a cinquante saints d’or pour vous. >*

Le braconnier ferma les yeux et s’appuya si-

lencieusement contre le manteau de la cheminée.

« Est-ce que voua refusez 7 dit le-cardinal.

— Eli! non; je cherche le moyen.... C’-est cela, dit-il après plusieurs minutes.^.. Mais cela entraînera quelques dépenses ; il faudra beaucoup de vin.

— Bonne idée! vous voulez griser la vénerie. .

— Oh ! non. Autrefois je l’aurais tenté; é présent, les veneurs briseraient leur hanap plutôt que de trinquer avec moi. Mais la chasse du cerf ne peut pas se faire ici tout h fuit de môme qu’en France ; le pays est couvert de montagnes qui ne permettent pas toujours, de suivre les chiens. Notre terrain est - surtout coupé par une foule innombrable de petites rivières qui descendent des montagnes et que nous appelons des biaülères, Ep France , les cerfs ne battent l’eau que. lorsque la fatigue leur fait éprouver le besoin de se rafraîchir ; au contraire, dans notre pays, ils se mettent à l’eau dès qu’ils se sentent un peu pressés. C’est là leur ruse favorite. Us suivent pendant longtemps ce$ rivièxes, où ils ont pied presque partout, tandis que les chiens sont obligés d’y nager, ce qui. lés fatigue, leur fait perdre beaucoup de temps et les décourage Quand pn

1. Salnove, à ia suite de la CAaafs rcyalif, donne quelques détails sur la ohasse du cerf en Savoie et en Piémont. Gaston Phœbus, qui chassait aussi dans un pays de montagnes, écrit : a Et j’ai veu un cerf qui batoit un petit missel parmi l’eau, une lieue, sans venir hors, ni d’une part, ni d’anh'e. » ■

chasse le cerf dans nos contcées, il font donc ras-^ sembler des paysans qpe l’on place le long des biaillères, de dislance en distance, pour qu’ils voient quand le cerf vient y battre l’eau, et que par leurs cris ils avertissent les piqueurs et les valets de chiens. Le cerf ne sort quelquefois d’un ruisseau que pour aller se jeter dans un autre, où U recommence le même manège jusqu’à vingt fois dans Une même journée. Or, je me charge de griser ou d’endormir toutes ces marmottes. Gela fait, il est probable que le cerf sera bientôt perdu dans quelque biaillère. Dieu fera le reste. D’ailleurs, je me charge à cet égard d’aider un peu la Providence. Mais vous comprenez que je dois éviter d’être aperçu. Si les veneurs me voyaient, bientôt ils seraient tous à mes trousses : je- n’aurais plus ma Uberté d’action. 11 faudra doiu; qu’un de vos gens vienne me dire ce qu’il y aura eu au rapport, et qu’il me donne connaissance du cerf qu’on va laisser courre.

— Vous avez raison , dit le cardinal ; on vous trouvera. à cinq cents pas en arrière du rendez-vous. »

Puis, ouvrant son aumônière, il en tira quatre pièces d’or : « Tenez, voici pour les dépenses, n’épargnez pas le vin. Prenez-en de bon et de capiteux. >

A l’assemblée , on fit rapport de plûsieurs cerfs. Ils furent trouvés trop jeunes; on ne les jugea pas

convenables. Enfin un vieux piqueur s’avança ; « Si mon limier et mon expérience ne me trompent, je mécrois avoir rembûché un grand vieux cerf. Ma quête était dans la futaie que traverse la route d’Annecy. A cent pas plus loin que le poteau du Pasd’ Armes , mon chien s’est rabattu sur une voie qui m’a semblé de bonnes erres. L’herbe était couverte de gelée blanche et de givre que le vent avait fait tomber des arbres. J’ai donc pu examiner facilement les foulées. Je les ai suivies tant que le bas de la forêt a été découvert ; je ne me suis arrêté que lorsque je suis arrivé au fort. Le cerf ne se méjugeait pas : ses allures étaient parfaitement régulières ; le pied de derrière était toujours placé sur le talon du pied de devant. Alors j’ai brisé haut et bas; puis j’ai fait deux fois le tour de l’enceinte, une en suivant les chemins , l’autre sous bois. De retour à mes brisées, j’ai suivi le contre-pied pour savoir où le cerf a fart sa nuit. J’ai rencontré plusieurs arbres dont il avait rongé l’écorce ; les coups de dents étaient en travers. Enfin la voie m’a conduit près d’une fontaine d’eau vive, où le cerf a fait son viandis de cresson sauvage. Sur la terre humide, j’ai parfaitement revu de son pied, qui estlarge, rond, les pinces fermées et les côtés usés, le talon gros et la sole pleine; surtout le pied de devant est remarquablement plus gros que celui de derrière, il y a près de trois lignes de différence. En conséquence, je mécrois avoir détourné un

grand vieux cerf bien courable devant tous chasseurs.

— Et tu n’en as pas revu par tes portées? Cependant les branches plient sous le poids du givre, dit Amédée.

— Je crois sa tête large et bien chevillée , reprit le veneur ; mais je n’ai pas à cet égard assez de certitude. »

On plaça les relais, puis le cerf fut, suivant l’ancien usage, attaqué à traits de limiers; on ne le donna aux chiens que lorsqu’il fut sur pied.. D’abord la meute cria avec ardeur : ce fut une musique superbe. Pendant quelques instants, le cerf se fit battre dans l’enceinte, puis il débticba. « Tayaut! cria-t-on à la route. Il marque seize mal semés. C’est un grand vieux cerf qui porte chandelier. » El l’on sonna la vue. Pendant une vingtaine de minutes, la chasse fut animée, pleine d’ardeur et d’entrainement; puis, au bout de ce temps, tout rentra dans le silence. Le vin du cardinal commençait à produire son effet ; le cerf était perdu dans une biaillère; cependant il ne s’était pas forlongé. On prit les grands devants. Au bout de cinq minutes, le défaut fut relevé ; la musique recommença. On donna même assez heureusement un relais ; mais au bout d’un instant le cerf se remit à battre l’eau. La meute perdit la voie ; il fallut plus d’un quart d’heure avant de la reprendre. A peine l’eut-on

i02 LES CONSÉQUENCES O’UN CHANGE.

retrouvée, que ïe cerf se jeta dans une autre rivière. -

« Jamais la meule n’a si mal travaillé, dit l’ermite de RipaUle..!] fout que le diable s’en môle. Nous tombons de défaut en défaut. »

11 y avait plus de deux heures que l’on chassait ; on requêtait le cerf, quand Pletruqcio s’approdm d’un paysan laissé en observation au bord d’un large ruisseau. - .

< Bonjour, compère, lui dit-il; comment va ta femme! On dit qu’il y a quelqu’un de malade chez toi.

— Ma pauvre femme est bien malade , dit le paysan. Mais, hélas I ajouta-t-il avec un gros soupir et d’un air profondément touché, ma vache blanche est bieh souffeante. j

— Que ne fais-tu venir le physicien?

— Ah! la misère, la misère, Pietrucciol . .

— Tiens , dit le braconnier, pendant que nous causons, vois donc le cerf de meute qui file. Crie donc.

— Allons, farceur, tu veux que je fasse des bêtises. Ësl-ce que je ne vois pas que q’est une biche?

— Mais non , mon pauvre garçon , dit Pietruccio en lui mettant une poignée de menue monnaie dans la main.... Tu vois bien que c'est un grand vieux cerf ; il marque seize mal semés et porte chandelier.

LES GONStQUENag D^ÜN CIANfil. 903

— Je ne sais pas comment tous faites pour voir cela.... il faut que j’aie la vue trouble.

— Crie donc 1 reprit le braconnier. Tu vois bien, le voilà qui traverse le ruisseau ; il passe dans cette lie.... il se remet dans ce bouquet de bois.

— Je vois bien que vous devez avoir raison , signor Pietruccio; mais si je crie, on finira bien par voir que je me suis trompé, car c’est ime biche.

T- Mais non , dit le braconnier en lui donnant encore quelques pièces d’argent. Tu ne peux pas te. tromper tu as Inai compté ses andouiUers. 11 porte seize , et , s’il y a un change , ce sera la faute des chiens. Us ne viendront pas te démentir.

— Vous avez toujours raison, ü répondit le paysan. Et de toute la force de ses poumons, il se mit à crier : « Tayaut ! Tayaut 1 1 il bat l’eau 1 * A ces cris, des piqueurs s’empressèrent d’accourir et d’amener des chiens.

c C’est étonnant, disaient-ils,- les chiens n’en veulent pas reprendre.

— Us sont las , répliqua le paysan ; puis l’eau lui coulait tout le long du corps , ■ la voie est élavée ; mais il s’est remis dans ce buisson. »

Les plus ardents, les plus bavards de la meute, entraînèrent les autres; on donna les six chiens. Bientôt un animal leur bondit à vue. Un-chasseur sonna 4e bien aller; presque tous les huchets le répétèrent. Ce fût un vacarme à ne pas s’entendre.

< Monseigneur, dit Saintrailles qui accourait à toute bride, vos chiens de créance, Hameau-d’or et Brimbalo, ne veulent pas de la voie. C’est un change.

— Il faut rompre! U faut rompre! « cria l’ermite de Ripaille.

Il piqua des deux pour prendre les devants. Mais la chasse allait grand train. On sonnak de toutes parts. Enfin les clatissements de la meute annoncèrent que tout était fini. Quand Amédée arriva, les chiens avaient porté bas et étranglé une biche pleine.

« Une biche ! une biche ! s’écria-t-il. Quelle humiliation pom* im veneur !»

Il n’est pas besoin de dire qu’on rentra sans fanfares et la tète basse. On se mit à table ; mais les plats les plus exquis paraissaient froids et sans saveur, le vin avait perdu son bouquet: Un silence glacial régnait dans l’assemblée; chaque convive tenait les yeux baissés. On n’entendait que le grincement des couteaux.

« Une biche! quelle honte T Une biche! répétait péniblement Amédée.... Il y a de quoi renoncer à la chasse.

— Dans ce monde , dit sentencieusement le cardinal, nulle position n’est à l’abri du chagrin.

— Quel horrible change ! fil l’ermite de Ripaille. Une biche.... Gela ne m’était jamais arrivé.... Allons, continua-t-il, il faut se résigner.... » Et pendant qu’il

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parlait, deux grosses larmes coulaient le long de ses joues.... ■ Monsieur le cardinal, je raserai ma barbe.

— Si tel est le bon plaisir de Votre Sainteté, reprit le prélat , nous la proclamerons sous le nom de Félix V. .

D’un furieux coup de couteau Saintrailles faillit faire voler en éclats la précieuse assiette de cuivre doublée d’émail de Limoges qu’il avait devant lui. « Au diable les biches ! murmura-t-il. Parce que la meute a pris le change, voici que nous avons un antipape.

— Sire de Saintrailles, ajouta Félix V, si nous n’eussions pas accepté l’autorité papale, elle eût pu tomber entre des mains qui en eussent abusé. Vous direz au roi très-chrétien que, par ma prudence et par ma modération , je tâcherai d’atténuer le mal'.... » Il garda quelque temps le silence. > Ah! fit-il en se levant de table, si seulement elle eût été bréhaignel »

1. En lAAS-, à la mort d’Eugène, Félix V abdiqua, et revint dans son doux ermitage pour ne plus en sortir.

<êg§'

LA CHANTERELLE

LA CHANTERELLE

Le Surmelin est une de ces jolies petites rivières qni portent à la Marne le tribut de leurs eaux. Au printemps, nul pays n’est plus suave que l’étroite vallée arrosée par son cours. Après avoir baigné les murs du château de Montmaur et scs tourelles de briques, vieux débris de la féodalité, il fertilise les terres d’Qrbais, de Gondé, de Beaune, et va se jeter dans la Marne au pied de la montagne de Crézancy. Avant qu’il fût permis à tout le monde d'exterminer le gibier, quand la chasse, quand la pêche étaient encore un droit seigneurial , ses rives fourmillaient de lièvres qui narguaient les vilains en mangeant leur blé, de perdreaux plus tranquilles que de nos temps , quoique le fusil et les collets du braconnier ne les épargnassent pas toujours ; ses eaux fraîches et limpides abondaient en poissons; la truite, qui de nos jours y est presque inconnue, se jouait entre les roches dont son fond

310 LA CHANTERELLE

est semé , entre les racines qui tapissent ses deux

rives.

Appuyé le long d’un frêne dont les premiers bourgeons ne commençaient pas encore à poindre, un jeune homme, d’assez jolie figure, semblait s’inquiéter fort peu du bel épagneul couché à ses pieds. Il était uniquement occupé par ce qui se passait sur la rivé opposée; ses grands yeux noirs exprimaient à la fois l’impatience et l’inquiétude. Cependant ce n’était pas la peur d’être pris pour un chasseur en maraude qui animait ses regards : il ne cachait point le fusil jeté noncfaalammeHt sur son épaule; à son habit vert chamarré de galons, à sa bandoulière garnie d’mie plaque armoiriée, on reconnaissait le garde da seigneur des Noues. Toute son attention semblait se concentrer sur la porte d’une habitation qu’On apercévail au sommet d’une colline , de l’autre côté du vallon. C’était unë maison charmante, qu’un des heureux du jour avait tout récemment fait construire. M. Barbier, son propriétaire, s’était enrichi par le trafic des actions, de la compagnie du Mississipi, et le système de Law, qui avait causé la ruine de tant de familles, avait été l’origine de sa fortune. Il avait acheté les meilleures terres , les meilleurs bois de la contrée. Par des acquisitions successives il avait arrondi sa propriété, et lorsque le seigneur des Noues, è moitié ruiné par les ottérations de la rue Quincam-

LA CHANTERELLE. 2H

poix, s’était vu obOgô^ d’aliéner une partie de son domaine, c’était M. Barbier qui s’en était rendu acquéreur. Le sentiment de la propriété est si profondément enraciné dans le cœur de l’homme, qu’il ne voit jamais sans chagrin passer en des mains étrangères ce qni lui a une fois appartenu. 11 lui semble que le nouveau propriétaire n’est qu’un usurpateur. Il ne peut se défendre d’un sentiment d’animadversion contre lui; et, quoique le comte des Noues eût bien reçu en écus sonnants le prix des terres qu’il avait abandonnées , il les- regrettait comme s’il en eût été violemment dépouillé; il haïssait leur nouveau maître.

Celui-ci , de son côté , insolent comme tous ceux qu’un coup imprévu de Infortuné a subitement en> richis, oubliait qu’il était le lils d’un artisan. 11 s’enorgueillissait de ses richesses et prétendait prendre le pas sur tous les anciens gentilshommes du voi sinage. Il voulait éclipser les Pinterel de Louverny, les seigneurs de filesmes , de Ghiary , d’Orbais et de Parois. Il était en instance auprès du chancelier pour faire ériger sa terre en vicomté; tandis que ses voisins.se moquaient de ses prétentions, il se moquait'de leur indigence. Il les raillait du mauvais état de leurs châteaux qui tombaient en ruines , de la vétusté de leurs ameublements, de leura intérieurs pauvres et mesquins. Il faisait parade de sa richesse, et ne se refusait rien de ce que la mode

LA CHANT£R£LLE

inventait d’utile ou d’agréable. En un mot, il payait en haine le dédain avec lequel les maisons titrées des environs avaient accueilli un homme enrichi par l’agiotage.

Godinet aussi, dont la famille avait de père en .fils gardé le domaine des Noues , n’avait pas vu sans douleur une partie des terres autrefois soumises à sa surveillance , passer entre les mains de personnes étrangères. Il n’aurait pas voulu qu’on le vît entrer chez M. Barbier. Cette maison lui semblait un lieu de malédiction. Il aurait craint d’ailleurs que le comte des Noues ne le' trouvât mauvais, et qu’il ne lui retirât sa fdace. Cependant, parmi les personnes attachées au service de M. Barbier, se trouvait Une jeune fille du pays, dont l’enfance s’était écoulée avec celle de Godinet. C’était Suzanne Gérard,- qu’il avait autrefois chérie comme une sœur, et qu’il aimait maintenant d’une manière toute différente. Suzanne était si jolie, qu’elle eût certainement brillé dans un salon aussi bien que dans l’antichambre de sa maîtresse. Ses grands yeux bleus, garnis de longs cils, avaient une douceur ineffable. Sa bouche n’était ni trop grande ni trop petite, et toujours un sourire gracieux brillait sur ses lèvres fraîches et vermeilles. Dans be temps de débauche générale, où la dépravation de la cour avait déjà gagné la ville et commençait à se répandre dans la campagne,' Suzanne avait obstinément

LA CHANTERËI.LE.

repoussé l’amour des jeunes gens du voisinage.

. L’offre de parures brillantes, la promesse d’une petite maison, que lui avaient faite quelques rouésde Paris, n’avaient pas pu la séduire. C’est qu’élevée par des parents pauvres dans les principes d’une sévère honnêteté, elle avait encore été soutenue jusque-là par le sentiment qui la rapprochait de son compagnon d’enfance. Ils cherchaient jtous deux avec empressement l’occasion de se trouver ensemble, et, si Godinet tournait avec lant d’impatience et d’anxiété les yeux vers la porte de M. Barbier, c’est qu’il pensait que Suzanne allait sortir. Aussi, dès qu’il aperçut la jeune fille, qui d’un pas léger descendait la -colline, il s’élança sur le tronc d’orme jeté comme un pont en travers du Surmelin, et courut au-devant d’elle; l’épagneul l’avait devancé, il faisait des courbettes autour de Suzanne et lui léchait la main.

« Bien , bien , mon bon Phanor, lui dit-elle en caressant ses oreilles longues et soyeuses.

— Qu’il y a donc longtemps, fît le jeune homme en l’abordant, qu’il y a longtemps, ma bonne Suzette, que je n’ai pu te parler! donne-moi donc ta douce main. 11 me semble <]ue, depuis la dernière fois que je t’ai vue, tu es encore plus jolie.

— Finissez donc, dit en riant la jeune soubrette, dont les yeux brillaient de plaisir. Vous et Phanor vous n’êtes que deux flatteurs; vous voulez vous

LA CHANTERELLE

ti4

gausser de moi. Si vou9 m’aimiez comme vous le dites, si TOUS aviez tant d’envie de me voir plus souvent, est-ce que vous n’auriez pas depuis longtemps changé de condition? G^t-ce qu’il n’y a pas de plus belle terre à garder dans les environs que le domaine des Noues? Est-ce que nous n’avons pas cinq cents bichets de bcmne terre et eent arpents de bois de plus que votre gentillàlre ruiné? Si vous aviez voulu, j’en aurais déjà parlé à madame; mais vous ne m’aimez pas. . >

— Que: tu es injuste, ma bonne Suzette! Comment voudrais-tu que je quittasse une maison où j’ai été nourri depuis que je suis au monde , une maison dont mon père et mon grand-père ont mangé le pain? Cela serait de l’ingratitude. Et pourquoi quitterais-je mon maître ? Pour servir un parvenu! un homme enrichi par des manœuvres dans lesquelles le diable peut seul voir goutte l Rappelletoi donc, Suzette, ce que notre curé prêchait il y a trois ou quatre dimanches : ce n’est pas par de bonnes voies qu’on arrive subitement à la fortune , et, comme le dit Salomon : Vit fidelis niultum laudabitur : qui autem festimt ditarit non erU innocens. « L’honnète homme mérite qu’on le loue, mais celui « qui s’enrichit si vite n’est pas exempt de faute *. »

— Oui, oui, répondit la jeune fille avec humeur,

î. Prot>. c. 3QCVU1, T. 20.

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LA C1ANTBR8LLK.

iis

si Ml d«8 Noues eût trouvé ces moyens de s’enrichir » coupables 4 est-ce qu’il aurait été à Paris pour exposer presque toute sa fortune 7 Et s’il avait ga^é autant qu’il a perdu', CroiS-tu qu’il aurait regardé son bénéfice comme mal acquis t «

Les deux jeunes gens, en causant ainsi, s’avançaient le long du Surmelin. Chacun d’euX défendait son mailre avec chaleur, et ils en étaient presque venus à se quereller. En ce moment Phanor, qui, depuis quelque temps, s’avançait en quêtant avec ardeur, marqua l’arrêt : il tourna plusieurs fois la tête pour voir si son maître le- regardait ; mais Godineten ce moment avait bien autre chose à faire que de penser au gibier. L’épagneul, après avoir attendu, se tratna quelques pas sur le ventre, puis il s’élança, saisit une perdrix, et la tête haute, la queue eil panache, il rapporta le pauvre oiseau, dont-les deux ailes, vivement agitées, lui battaient les yeux.

Allons, Phanor, dit Godinet, il n’est pas bien de forcer son arrêt. » Puis, examinant la perdrix qui se débattait entre ses mains : « Voilà, dit-il, une pièce blessée par quelque braconnier; c’est un coup de poudre que cela m’épargne. * Et il s’apprêtait à lui casser la tête sur le canon de son fusH.'^

« Que vous êtes méchant ! s’écria Suzette ; vous allez tuer cette pauvre bête ; je ne le veux pas, il faut la làcber.

LA CHANTERELLE

— Vous voyez bien qu’elle est blessée, et, puisque mon chien l’a prise, le renard ne la manquera pas; si je la lâchais, ce serait une pièce dévorée.

— Est-ce qu’elle est grièvement atteinte ? » reprit la jeune fille.

Le garde souffiasous l’aile de la perfirix, lui examina le ventre et la tête.

c Non, elle n’a pas de plomb dans le corps; elle n’a que le fouet de l’aile cassé.

— Je veux que vous la guérissiez.

— Allons , ma petite Suzette , vous êtes aussi bonne que vous êtes jolie; je ferai selon votre volonté. Une pensée de douceur et de charité est souvent une bonne inspiration. Cette perdrix est ' précisément une femelle; je n’en avais plus ; dans deux mois elle fera peut-être ime excellente chanterelle, et peut-être nous payera-t-elle au centuple le service que vous lui rendez. »

Suzanne avait été jusqu’à Gondé faire les commissions dont sa maîtresse l’avait chargée. Elle revenait - toqjours accompagnée de Godinet, et déjà ils approchaient de l’habitation de M. Barbier. « Ma bonne Suzette, disait le garde, quand te reverrai-je ? Je t’en prie, Suzette, donne-moi un rendez-vous, que je ne demeure plus des siècles sans te parler. Tu sais bien que, sans l’inimitié qui sépare nos maîtres, tu n’aurais qu’un oui à dire pour être la femme de Pierre GQdinet. »

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LA CHANTERELLE

Le jeune homme fit tant d’instances, il mit tant de vivacité dans ses prières, que la jeune fille finit par lui promettre ce qu’il demandait.

c Eh bien, lui dit-elle, venez demain soir. Je laisserai lapetite porte du jardin ouverte, et je vous attendrai sous l’allée des tilleuls. Mais au moins ayez bien soin qu'on ne s’en aperçoive point. C’est mal à moi, c’est bien niai de vous céder ainsi ; mais, Godinet, ajouta-t-elle en rougissant, si je vous aime, au moins il ne faut pas que d’autres le sachent. » ■'Le jenne homme, ivre de bonheur, fit toutes les promesses, tous les serments qu’elle exigea.

« El moi aussi je vous aime , répétait-H ; ah I ma jolie Suzette , quand serons-nous dans notre petit ménage?

' ' — Adieu, lui dit la jeune fille en se détachant de son bras ; à demain ! »

Elle se mit à gravir rapidement la colline pour regagner sa demeure. Quant à Godinet, il resta immobile à la place où elle l’avait quhté. Il ne détourna les yeux que lorsqu’il eut vu se fermer derrière elle la porte de M. Barbier.

Le lendemain, à l’beure indiquée, Godinet fut exact au rendez-vous. L’instant fixé par Suzanne n’était pas encore arrivé, qu’il poussait la porte du jardin laissée entr’ouverte par la jeune fille. Puis il s’était enfoncé sous l’allée des tilleuls, où bientôt il vit s’avancerv^lle qu’il aimait. Le temps passe bien 287 j

. LA tUlANTERBLLBv

vite pour ceux qui sont heureilx ; iis rte 8e sé)>srè^ rent que peu d’heures avant le lever du jour. Dès le malin, Suzanne enlra, suivant soa habitude, dans la chambre de sa maitresse.

) t Mademoiselle, lui dit celle-ei d’un air sévère, qu’avez-vous fait celle nuit î • » ' ; - -

— Mais j’assure à madame, répondit la jeune fille en rougissant, j’assure que jé n-’al rien feit de mal. Je me suis couchée d’assez bortne' heure , et je viens de me lever.

— ,Ge que vous avez fait estimai. Il est^^lus mal encore de me tromper. Vous si fraîche erdinairement , regardez-vous dans cette glace voyez • vos joues pâles et -vas. traits fatigués, et jugez s'’il est possible de croire à vos paroles. '

— Je ' proteste, balbutia la jeune flUe, je proteste.... . ' • •

-r Vous mentez, Suzanne. Cette nuit, sur les deux heures, je me suis sentie indisposée ; j’ai sonné et vous n’étes pas venue. ' * -

— Madame me pardonnera , mais j'étais dans mon premier sommeil, et le bruit de la sonnette ne ja’a pas éveillée.

— le vous le répète, Suzanne, vous mentez; c’est un détestable défaqt que je ne vous connais* sais pas, J’ai sonné deux fois très-fort, et, surprise de oe pas vous voir venir, je me suis levée.

. — Pardon, madanie, je n’ai entendu.

LA CBANTKR£LLE. 219

Je le crois bien, vous n’étiez pas dans votre chambre. .

— Ma^me,.je vous assure que....

-T- l^uzanne, j’ai été dans votre chambre, et, à . deuA heures, vous ne vous étiez pas encore couchée . <

— Ah t madame, madame, dit la jeune fille en tombant à igepnuJt auprès jdu bt de sa maîtresse, ne révélez pas mon secret. »

c Et |a pauvre -tlUe avfût saisi la main de sa mai- Ire^ et elle la couvrait de Jarmes,.

« C’est pour un amoureux que vous manquez ainsi à vos devoirs, et vous ne pensez pas qu’en gardant le silence je consente à me rendre complice de votre inconduite. , ^

-7^. l^ame, je vous ep conjupe, ne me perdez pas. U est vrai que jo l’aime , mais si j’ai commis ^ Upoorder un premier rendezvous, je voiis jure que je n’ai 'pas commis d’autrq faute, et je prpmets que ce rendcz-^vous sera |e dernier. ? . . .

Mme Baiiiier se mit h sermonner Sumune, et du sermon è Hudulgepce il y a bien peu de chemin.

c Vous voyez bien, mon enfant, lui dit-elle, à quête malheurs vous vpus exposez. » Et elle |ui répétait à combien do dangers une première légèreté peut entraîner une jeune fille. Elle lui disait tous les maux dont est menacée celle qui manque aux lois de la pudeur ef dg ipprale , , .

220 LA CHANTERELLE

Suzanne, toujours à genoux devant le lit de sa maîtresse, écoutait avec résignation le sermon qu’elle lui débitait. Ses yeux suppliants et pleins de larmes réclamaient s<m silence et imploraient son pardmi-

En ce moment on frappa à la porte de la chambre.

« Peut-on parler à madame? disait un domestique d’une voix altérée.

— Entrez, dit Mme Barbier pendant que'Suzanne

se relevait et essuyait ses yeux. Eh bien ! Thoinas, qu’avez-vous ? ajouta-t-elle en voyant l’air effaré de son domestique. * ' •

— Ah! madame, quel malheur!

— Voyons, qu’y a-t-il?

— Cette nuit, il s’est introduit des voleurs dans la maison. Ils ont pris toute l’argenterie qui é^t dans la salle à manger. Ils ont eidevé tout le linge. Ils ont' dérobé dans le salon tout ce qu’il était possible d’emporter, vases, pendule, flambeaux, tout ce qui avait quelque prix : c’est un véritable pillage.

— Mon Dieu! mon Dieul s’écria Suzanne en pâlissant et en s’appuyant contre une des colonnes qui supportaient le ciel du lit.

— Ce qu’H y a de plus douloureux, ajouta Thomas, c’est que les malfaiteurs avaient sans doute un complice parmi nous, car nous n’avons trouvé nulle part de trace d’effraction. Les portes ont été évidemment ouvertes par quelqu’un de la maison.

LA CHANTERELLE

— Thomas, fit Mme Barbier, montez à che?aJ, courez prévenir à Confié le çomraanfiant fie la maréchau^e;.vous^irez ensuite à Ctiàteau-Thierry avertir le lieutenant criminel. Donnez-moi fiu papier, une écritoire; U faut que M. Barbier soit instruit fie ce qui se passe. On lui enverra un exprès à Paris. Thomas, vous fiéfenfirez fie ma part à qui que ce soit fie sortir fie la maison. Allez, faites diligence.

— Ah ! mon Dieu ! quel malheur, balbutiait la jeune fille, atterrée de tqut ce qu’elle venait d’entendre.

— Taisez-vous ! s’écria Mme Barbier d’une voix tremblante de courroux, taisez- vous.! Vous êtes une misérable. »

Rien ne change dans la nature. Les éléments, comme les. passions des hommes, sont soumis. à d’immuables lois. Si nous parlons de nos progrès dans l’ordre politique ou dans l’ordre moral, c’est vanité de notre part ; nous ne valons pas mieux que nos pères, et nos pères ne valaient pas mieux, que leurs aïeux. U n’y a que la même dose de justice ou d’iniquité dans le cœur ou dans les institulioDS des hommes, comme il n’y a dans l’atmosphère qu’une quantité d’air toujours la même. De nos jours, comme autrefois, ^u’un innocent soit accusé d’un ciime, aussitôt une foule de voix s’élèveront pour démontrer qu’il est coupable. Les circonstances de sa vie les plus simples, les plus insigni-

ÉSt LA CHANTékÉU.4(;

fltihtes, seront "dénaturées, ef tout, jus(|ü’à ses boilries adtions, sera tUuriië contre M f oh én tli^rà d’excellents argutnents tibiir lé condamner. Aihsi eh atliva-t-d à la pàuire Suzanne. Dès ^ue sa mal* tressé eut oiitert la bbuchte pour là déélarér coih* pHce du malfaiteur tjid avait CottriniS Id vdlj Mut le mohde se réunit pour l'accabler. « Parbleu, eysait l’on, cette petite malhenreusè ri’amil pas grand iriéHte à donner à sa ihère lés trois quarts de ses gages; elfe sayait comitoéht rélütllaccr l’argent qu’elle lui entoyàH. — 0ul, disait Un dütrë, cela ne l’avait pas empêchée d’acheter une croix d’or et des boucles d’oreHle qui auraient bien fcoÛtfi dëùx années du salaire d’une honnête fille. » C’est en vairf qüé Suxiihhe répondait que les bljoUx lui ataiênt été donnés. «Par (jui? par qül? dlsait-On. Et la pauvre fifle se gardait bîeh de 'désigner' Godinet. *t)uoique innocente, jè süis accusée. Si Gbdihët était riommé, on FaCciiserait aussi. » Et sbh généreux éilence tournait contre elle ; bri le regardait cOmmé là preuve d’une faute dont ellfe h’avàit jariiais èû , la pensée; Cependant Thomas atàif fait diligence comme on le lui avait commandé. Il revehait avec le bailli de Condé et^ivec plusieurs cavaliersde la tharér chaussée. Quand lé baîUi eut cohrtoisemerit présenté ses hommages; il se mit à verbalisér. Il constata d’abord qu’il n’existait hi aux portés ni aux fenêtres de rhàbitation aucune trace d’effraetiofl. ll était, du

LA CHAIITBItiLLB.

re^te, l^cUe de reconndüre par qPd chemin le vekur avait passé. Ses pas étaient restés empreints SOT’ le sable que, suivant son habitude, le jardinier avait ratissé la veille, parce que c’était le samedi, ies allées du jardin n’étaient pas couvertes de gravier, mais bien d’un sableii de conleui', en sortè qq’ elles avaient conservé très^nette et très-dtetiiHrtfe l’empreinte des pas. On voyait, à côté de ces vestigee^ la trace d’un pied de feiniue, d’où l’dh tirait kl conséquence qu’elle avait été ouvrir au voleur pour lui servir de guide,

Mme Barbier expliqua comment elle avait dé* couvert que Suzanne avait passé une partie de sa nuit hors de sa cbsmbre. ËUe déclara que c’étak sur cette jeune bile qu’elle porkit ses* Soupçon». Klle tu ensuite résuniéralten des objets qui avaient été enlevés. C’était d’abord l’argentetie dont on se servait ordinairement : dix-huit couverts d’argent, douze couteaux à manche d’argent curieusement estampés : U y ^ avait un dont la lame ^it brisée ; des salières, enfla beaucoup d'autres objets précieùt. • Parmi les choses soustraites dans le Salons

Mme Barbier signala une petite pendule que sa

forme rendait très-remarquable. Elle était en laitdfi doré et représentait un édifice d’architecture ühi- Boise. l’était une coupole surmontée d’une petite pyramide et flanquée aux quatre coins de quatre petits clochers. Ce meuble pouvait avoir dix-huit

fS4 LA CHANTEEELLE.

fouces d’élévEticm »ir huit environ de côté. Chacune des quatre laces présentait un cadran; l’un indiquait les jours- de la semaine et la date du mois, l’autre le lever et le eoucher du soleil, le troisième montrait les phases de la lune, le dernier donnait l’heure. C’était un chef-d’œuvre d’horlogerie aussi bien que de ciselure; Le mouvement, qui allait plusieurs mois sans être remonté, avait été combiné avec le plus grand soin, en sorte qu’il marchait toujours, en quelque position qu’on le plaçât. A chaque quart d’heure la sonnerie jouait un air exécuté par des marteaux qui frappaient des clochettes de différentes dimensions. Mais, lorsque l’heure arrivait, la musique avait bien plus de durée, et le timbre éclatant qui vibrait sous les coups du marteau se faisait entendre dans les parties les plus éloignées de la maison.

«^11 y avait aussi beaucoup d’autres bijoux, ajouta Mme Barbier, car nous ne sommes pas comme ces petits gentilshommes ruinés qui ^’ont rien chez eux. » Elle ht un long catalogue des objets qui lui avaient été volés. « Enfin, dit-elle, ce qui prouve que le vcdeur connaissait parfaitement la maison ou qu’il était dirigé par quelqu’une des personnes qui l’habitent, c’est qu'il a été chercher, dans le réduit sous l’escalier, une grande caisse de voyage qui parait lui avoir servi à renfermer les objets qu’il avait dérobés. » -

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LA CMANTERELU.

Après cette déclaration, le bailli entendit Les <lépositions des divers domestiques et procéda à l’iuterrogaloire de Suzanne. Celle*ci avoua en pleurant qu’elle avait ouvert la pwte pour qu’une personne qu’elle attendait pût entrer; qu’elle avait laissé la porte entr’ouverte et s’était promenée dans une autre partie du jardin. Elle dit qu’elle était bien punie de cette faute, puisqu’un malfaiteur avait .profité de son imprudence pour commettre un vol dont elle était la cause, mais dont eUe n’était point coniplice.

« Quel est, demanda le bailli, l’amoureux avec qui vous prétendez avoir passé la nuit à vous promener,?

— Je suis innocente, répondit Suzanne ; cependant je suis accusée. Je ne voudrais pas attirer des soupçons semblables sur un autre innocent,

.. — Oni-dal la belle, dit le bailli d’un air dédaigneux, vous refusez de tout avouer ; en prison on saura bien vous forcer à parler. Allons, ajouta-t-il, faites votre' paquet et disposez-vous à m’y suivre ; car, selon toutes les. probabilités, vous y resterez longtemps. . . ,

— Madame, madame, dit Suzanne en se jetant aux genoux de sa maîtresse, voici trois années que ! je vous sers, et vous ne pouvez pas dire que je vous • aie jamais rien pris. Vous ne souffrirez pas qu’on me mène en prison ; vous ne voudrez pas le déses-

pôir (le fafe pauvre hière. Madafeè; virèt» lé savez, ma ftimille est honnête ; vous ne voodrez pas qii’un de ses membres soit enfermé atec dès malfaiteurs'. ■Je vous ai dit toute la vérité, je vous le jubé. J’ai pu ftilre une faute, mais je n’aî pas cêmmis un crime. Jfe vous en supplie, madame, ne me faites pas mettre en prison. ' ' \ ‘

■ — Ce n’est pas rimportance du vol,- dit Mme Barbier, qui me met en colère; cq[)eiidaiit les objets enlevés valent plus de qijatre mille livres ; mais comprenez-vous l’ingratitude de celte malheureuse que j’al traitée avec tant de bonté? Me v^er ma pendule à barilloh que j’aimais tanU CTfât une in-r grate.... une voleuse.... One petite fille pèrdùel Monsieur le baillii je l’abandonne à la justice. »

Eh parlant ainsi; rile repokssail du pied Suzainiè -qui embrassait ses génOUxs ■' ■ ' '

’ i Madame, jè suis poUriaht Inhofcéntè; dit Suzanne èh se relèvant, ' • ^ o ’

Monsieur le bailli; cotitltoua là maltresse irritée, je la récommande à toute votée sévérité.

Madame, dit lé magistrat eii achevant de parcourir son procès-verbal, nous avons oublié une déifigrhàtion importante. Quelles sont les armes gravées sür vOlré argenterie? • • .

/ Madame h’a point d’armoiries; dit Suzanne, poussée par un sentiment irréfléchi dé vengeance. Madame est fille de Mddelon ChOquard, qui, dé son

LA CHAKTKRBLLt.

vivant, était fraitlère à Paris, rue du Pet-ait-Diable, et monsieur a oomtDencé par être homme-de peine thez un -fondeur de chandeUes de la rué Saint- Médéric.

, — Vous l’entendez, rttonsieurie baHH, s’éeria Mme Barbier, pourpre de e»lère« VOtts rentehdet? elle joint l’insulte au larcin ! Pas de pitiés pas de pitié pbur des gens' de cette esftèee l Emmenez vite cette petite vip^.' »

Iteux cavaliers de la mâréehaussée saisirent Suzanne par le bras pour Kentràtner- à porte, mais la pauvre fille n’était ni de taille ni de caractère à essayer une résistance qui ne lui eût servi à rien ; eUe se laissa eohduire et se mit à marchet entre tes cavaliers qui prirent avec elle la -route de Châleau-'lliierry.

Elle cadia son visage entre ses makis ; mais tout le monde se cônnatt au village, et Suzanne, [dus jchliè qu’iHle autre, ètak aussi plus eotinue et plus enviée. Elle avait beau bidsser la tête et se couvrir les yeux : • ■ ■ *

■ « Tiens, disaient tous les passants ^ e’est Suzadne Gérard que la maréchaussée emmène. > *• '

— Qü’a^-elle donc fiait?... ■

— Elle a volé. ^ " i

- — Quel dommage l répétaient quelques hemilies ; elle est si jolie !» * ' ' ‘ ‘ '

Ce fut le seul sentiment de pitié qu’elle rèncohfrt

LA CHANTERELLE

sur son passage. Chez tous les autres, elle ne trouva que cruauté. « Voyez son exemple, disaient les mères à leurs enfants en la montrant du doigt : rappelez-vous qu’il faut toujours être sage et toujours respecter le bien du prochain, ou bien la ' maréchaussée vous emmènera comme elle emmène ' Suzon la voleuse. ■

Il fallait qu’elle passât dans le pays où elle était née, au moment où l’on sortait de la messe. EUe entendit toutes ses compagneirépéterà son oreille ;

« C’est la fille Gérard qu’on mène en prison. »

La malheureuse pressait le pas ; elle n’osait lever les yeux, car elle était certaine de ne pas rencontrer un visage ami, pas un sentiment de commisération.

Il lui fallut traverser ainsi Crézancy, Blême, Chiary, et, quand elle fut arrivée’ à Château-Thierry, plus morte que vive, après avoir, pendant plus de quatre heures, subi ce supplice anticipé, elle regarda comme un bienfait d’entrer dans la geôle. La prison, tout horrible qu’eUe est, lui sembla encore un lieu de refuge.

Les mauvaises nouvelles ne tardent guère â se répandre, et la journée, ne s’était pas écoulée que Godinet avait appris les détails de l’arrestation. Il ne pouvait douter de l’innocence de Suzanne. Il courut à Château-Thierry. Quelques pièces d’argent données au geôlier lui facilitèrent l’entrée de la prison. . , / .

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LA CHANTERELLE

« Ma bonae Suzaonc, lui dit*il, je sais bien, moi, que vous n’ètes pas coupable. J’irai trouyer le juge, je lui dirai que nous étions ensemble ; tous êtes innocente, je le sais bien, je le proclameraL

— Non, lui dil-ebê, gardez-vous-en bien. Us cherchent un second coupable, et vous seriez inuU-» leuient compromis. Ils vous prendraient comme iie ni’oiU prise.

— Mais il Haut vous justifier.

— Attendons , espérons en la Providence ; elle fera découvrir le véritable voleur. Gmnptons sur les lumières des magistrats. » .

La pauvre fille nq savait pas que la justice des hommes est fragile et sujette à erreur; que les - moyens qu’elle possède de s’éclairer sont souvent insuffisants que toutes les procédures criminelles semblent tracées dans le but unique de trouyer des coupables, et non de chercher la vérité. Cet horrible mode d’instruction, qui connstait à faire subir un supplice préparatoire à l’a(xusé dont on voulait arracher des aveux n’existe plus; mais, à cette époque, il était en vigueur, et on mU Suzanne à la torture. La . douleur lui arracha l’aveu d’un crime qu’elle n’avait pas commis; mais elle eut assez de force pour taire le nom de celui à qui elle avait ouvert la porte du jardin. « Elle veut cacher son complice, se dirent les Juges ; * eUe mérite notre sévérité. » Ils la condamnèrei^

. hik dVAirrBrtSLEB.

Lès peines prononcées pat i»0% codèS oîft été betmeoup modiflées.^Je ne saurais^ dite si lès crilnés en sont devenus müins nombreux; niais les châtiments sont moins rigoureux. Ils sorit gradués suivant rimportan'ce du délH; la peine de mott ïl*est plus prononcée contre celui qui n*est ^n’un voTfenri Autrefois il n’en étaHpas 'dè mêmeî tin voLpotivait conduire au gibet, et Suzanne fut condamnée à être pendue. Dans trois jours la aeiitence devait être exécutée, et lès magisttats (pii l’ataîent tendue semblaient déjà l’avoir dübüéé.’ Un de ceui qui f avaient concouru, le lieutenant criminel, 'était téhü, pour se distraire de ses tràvaux,' pâs'ser quehpie temps chez lë cdmte des l*fbuès.'On’oti së ' figure quelles étaient les artgdisses du pauvre ‘ Gbdiriet. Sans qu’on pût éh deviner la cause, on Voyait’ soit- • vent des larmes rouler dans SéS yeük. QuèlqUefolS aussi;- s’animant par dé^é, éin l’enfentfelit sé parlel' loat seni; «Ouf, Se -diSaU'-fl, je sPis titt lâché ’dè n’avoir point parié i tôlit aurait' peui^trë toürtié autrement... G’est par ariïitié pcnir moi Qu'elle s’eét comproraisef;.'^ (Hl ! ët jë'cônbaiSüâis lè ëtid- ■ pabiets.. Amvë que pourra, jë parlerai. Se la verirai;' cette justice j ellfc n’est peut-être pks si diable ‘ qu’elle est Poire. » D’aUtCes^ fois il' S’arrêtait toiit 'â coup d’un ail^ ftiriéûx ; Il se disait : « Écouteront-ils mes paroles plutôt quë fés' siennes t Elle à protesté de son iniiooenoë, el ils ne l’Ont pas bhiè!:,. Et cè

.LA CHAïiteitELLE. tSA

lieutenànt-cnmine] qui, depuis ce matin, se psrane dans fiotrc château comme s’H eût fait une meri véille !... « Alors l'idée diabolique de venger sur cfc magistrat la condamnation de l’innocente lui passait par l'esprit, il ftisak résonner la platine de son 4u8il; puis il se promenait à grands pas, portant là mafn à son front conlhie pour chasser une pensée qui l’obsédait: Il était dans un de cOs accès, quand son maMre vint le surprendre et interrompre son monologue.

« ^'«■-tu donc, mon brave Godinet? A te voir tfe démener, on te prendrait pour un fou.

' ' Ah ! mon Bon maître, s’écria le jeune homme qde eettè apostrophe lirîl de sa rêverie, on a bien raison dfe dire ; Dieu voifs garde de la fièvre et des parvenue!

Est-ce que nos voinns t^ont feit encore quelque tort eu quelque insulte? BiS-k-moi, je ne le souSbtrdl pas. ’• . ' " •'

— Qhi oui, je sais bien que irons éileS un seîA gneur de la vieille* rocdie. Vous - serve* de protec* teur à vos gens. Vous les justifie* quand ils sont fnnoeents, et, s’il n’étaft plus possible de Ifes justifier, vous voudriez ènedre les défendre. Mais iës parvenus tyinUnisfent lenrfe domestiques ; ils lès poursuivent, ils les accableni. N’ont-ils pas fttit condamner à mort cettè pauvre Suzanne Gérârdf '' — * Qui donc? Suzanne la voléuSè?>- -

Stt LA CflANTERfiLLKv

— Au nom de. Dieu, monüieur le pelez pas ainsi ; cela me fait trop de

, suis certain de son innoeence. l!louS avons ôté élevés ensemble, et je puis répondre d’elle comme de mei; elle est innocente, je vous le répète. ^ puis il faut que je vous dise la vérité : punissez-moi, chassez-moi, car je vous ai désobéi, mais il faut que je dise la vérité; j’al été dans cette maison. >

Et il raconta le rôle qu’il avait joi:^ dans' cette malheureuse affaire. '

; « Je sais bien que vous êtes un brave garçmi, dit le comte ; je sais bien que vous mo ^les la véeité; mais voudra-t-on vous croire sur votre seule paride? Ne précipitez rien. Nous avons ici le lieutenaat-ca^ minel; d’ici à ce soir je trouverai moyee de le convaincre. De votre côté, tâchez qu’il vous prenne à gré. Je vous dterchais pour vous ordonner de le conduire à la chasse; il veut tuer quelques bourdons à la chanterelle ; faites en sorte qu’il abatte de belles pièces ; quand un <^sseur sent sa carnassière s’aloui'dir, il n’a rien A refuser au garde qui hû sert de guide. . ^

— Qu’à cela ne tienne , s’écria Godinet , je lui ferai plutôt tuer tous les mâles de la contrée. Je connais les bonnes places et j’ai une perdrix qui chante à ma volonté. C’est cette pauvre Suzette qui m’a empêché do la tuer. Ah l puisse cette chanterelle lui rendre le bien qu’elle en a reçu. >

LA CHANTERELLE. 133

Godinet courut eu toute bÂte chercher son appeau. Il revint à grands pas, portant la petite cage où la captive était renfermée. < Venez, venez, monsieur le lieutenant, disait le garde au magistrat qui ' ' s’essuyait le front en gravissant la colline. Ici nous ne ferions rien : nous sommes exposés au vent du nord, et, par ces premiers beaux temps, la perdrix n’aime point l’ombre; mais de l’autre côté de ce petit bois nous trouverons , au midi , le champ de Nicolas Buneau, où le tremois commence à pousser.

Je vous garantis que vous ne serez pas un quart d’heure sans avoir tiré, je veux dire sans avoir tué, car M. le comte m’a dit que vous ne manquiez jamais une pièce.

— Oh! jamais, c’est trop dire, fit le magistrat d’un air suffisant; mais quand cela part à belle, cela peut bien tomber.

— Tenez, placez-yous là dans ce fossé, derrière ce petit buisson. C’est eela, un peu plus à droite pour pouvoir bien découvrir le terrain. A merveille ; comme on reconnait^tout de suite l’homme expérimenté à la manière dont il choisit son poste!

^ premier coup d’oeil vous avez jugé l’endroit où il fallait vous établir. »

Et le lieutenant-criminel se rengorgeait en entendant les éloges du garde.

Godinet alla pose^ la chanterelle à quelques pas de distance, dans un endroit où elle pouvait parfai-

fjft' LA CËArltERELtB.

tëtaent recevôif les i-ayohs du soléll. «r Maintenant ils tiendront jusque sut* tous.... » Ensuite le ^rdfe alla Se jeter à plat tentre. ft Une tihgtaine de pas sur la droite, dans le ereux d'un-sHlott. Il était tâché derrière quelques poignées de féuHlàgej derrière quelques chardohs qu’il àVttit piqués ett terre. Quatre minutes' s’étalent à peine écoulées, qûe la peixlrii, égayée par la beauté du soleil j se inlt à faire résonner la cârtipàgne de Sfes appels amoureux. Aussitôt, dans Téloignemesnt, on etifendit tib mâle qui répondait, puis un second j pti» utt trol^sième. A un noutel appel de la perdrix’, odett vh assez loin tOler uh, qui, rasaht là terre, tint sé poser à une centaine de pas des chasseurs; On garda le silence , on attendit. ‘ ' •'

Tout à coup Godinet boncH|, cUtnme si tme secousse électrique l’eût enlevé de terre. ' - ■ « Je le tiens !je lé liens ! s’écria-t-il. •

Est-ce le bourdon? cria le Heutenant-crÜn&ieb

— Eh! non; (fèst liion voleur. • - '

— CoUinient, comment, votre voleur? Je ne vois

personne. • . . ■ • •

— Quand je voiis dis qUe je ttena mainteftânt mon voleur, répétait le garde, cela est clair. Je tiens mon voleur. ■* • • ‘ " . • "

El ses yeux pétillaient de joie, sa bouche riait, et cependant des larmes coulaient sur sëi joues.

* Évidemment, sé dit le lieüteuâttt-crhliinel,- eét

LA chantebeLle. tàè

hümme est atteint d’un accès de fblie. Je satais bien qüe les rayons du sdeil de mars passent pour être dangereux; mais je ne croyais pas' qu’ils firodûisîssent un efîet si prompt. Ils ont frappé sur le crâne de cet homme, qui, par respect .pour moi i. est resté la tête découverte; je le ferai entrer à l’hospice de la Charité de Château- Thieiry'. '

' — Je tiens mon voleur, fépétait le garde. Yenéi, venet ; monsieur, aVant que cela finisse.

— Mais vous êtes fou. ^

— Venez, * vous dis-je; et^ arrachant d’une main le fusil que tenait te chasseur, il le prënait luiihême paf le bras et l’entraînait rapidement jusqu’à la filace où tout à l’heure lui-même était posté!

' « Écoutez i écoutez Ijdisait-11 en étendant à teère lé lieu tetianb^riinl fiel .

— Gef homme est fou, se disait eelui-Ci p&lë et tremblant; çst-ce qu*il va devenir fUrieùx?^ B serait peut-être capable de me tuer. * • • •

Ét il obéissait à toutes les ^impulsions' que ldi donnait le gôrde. • • '

-P- * Entendez-vous? disait Qodinet — Jfe n’entends rien !

-i- C’est que cela est fini. Au reste, dans un quart d^heure' cela va recommencer! En attendant', écoutcz-mdi : Suzanne Gérard est innocente....

— Mon garçon, vous ne savez ce que vous dites.

LA CHANTERELLE

répondit le magistral en se relevant. Vous n’avez pas vu, comme moi, les pièces du procès ; elle est coupable et dûment condamnée.

— Je vous dis qu’elle est innocente, reprit Gor dinet avec impatience.

— Je ne saurais entendre cela sans....

— Vous l’enlcndrez, morbleu! s’écria Godinet avec colère, en repoussant à terre son compagnoa de^ chasse. Vous l’entendrez, ou le cari^inal Dubois saura que les magistrats refusent d’écouler la justification d’un innocent. Mon maître a des amis puissants, et il n’y a qu’un jour de njarche d’ici à Paris.

— Non, mon ami, elle est coupable....

— Elle est innocente , vous dis-je. En voici la preuve : j’éUiis avec elle dans le jardin de Mme Bar- • hier pendant la nuit fatale où fe vol a eu lieu. Quand je l’ai quittée, il y avait encore environ une heure et - demie de nuit. Je me. suis, mis à parcourir les bois pour surprendre, si je le pouvais, les maraudeurs qui nous volent du planL Je me suis dirigé de ce côté, parce que ÿc sais que cette contrée est fréquentée par Nicolas Buneau, et que je le crois coutumier dû fait. Lorsque j’arrivai ici où nous sommes, je trouvai Nicolas Buneau occupé déjà à labourer, quoiqu’à la fin de janvier la saison ne fût guère avancée pour faire ses blés de mars. « Vous voilà « de bonne heure à l’ouvrage, lui dis-je. — Oui, me « répondit-il; il faut se lever matin quand ou veut

LA CHANTERELLE. '

« payer lès impôts et la dlme. — Mais, lui dis-je, « si on savait que vous travaillez le dimanche, vous « seriez mis à l’amende. — On ne le saura pas, ré- « pliqua-t-il. — Mais si je le disais? — Vous ne le « direz pas. — Et pourquoi?— Parce que vous n’ose- « riez pas tirer sur un lièvre, s’il pouvait ensuite « aller rapporter au château des Noues en quelle « maison vous avez passé cette nuit. »

Je ne hs pas alors grande attention à ce propos ; mais une découverte que le hasard vient de me procurer m’a prouvé que, si Buneau stivah si bien oû j*avais passé une partie de la nuit, c’est qu’il était le voleur.

Tétais couché là oû vous êtes, et sous-moi j’ai entendu sonner le carillon de là pendule de Mme Barbier. Le voleur, craignant d’être trahi par la possession des objets qu’il avait dérobés, les a enterrés en cet endroit jusqu’à cè qu’il puisse revenir les cbèrcher. Il a semé du blé pour dissimuler la place où il avait enfoui son larcin ; mais il n’avait pas compté sur cette voix qui s’élèverait pour le dénoncer. Eh ce moment la pendule se mit à sonner, «t le lieutenant-criminel put constater que le garde n’avait pas été trompé par une illusion des sens: comme lui , il entendit assez distinctement les sons argentins du carillon.

< Mais qui me prouve que ce h’est pas vous-même qui avez ici déposé ces objets?

23$ LA ÇHANtEREm-

— Vou§ avez raison, dit le garde ; jp.sefai quRnd vous voudrez votre prisonnier. Qu'qn n^e juge, mais qu’on juge aussi Buneau- Prpyidence vient de nous signaler le coupable. A notre tour aidons un peu la Providence, travajllpp^ pour découvrir jes preuves qui doivent le convajncrp ; cheychpns : ppr, ainsi que dit le proverbe, Dieu est bon ouvrier, ipais il veut qu’on l’aide. , . ,

• -r- Vous avez raison, d>t,lo magistral; malgré la

manière un peu brusque dont vous -vous y êtes pris, je voua devrai des remerctmenls si, ypus. m’ épargne? le refnprds 4’avoir ponçonru la pefte d’pp innocent. »

. Le jour même, Godipetr ayant rencpntré Buoeaù, lui donna avis que des fontainiers, soupçonnant dans son champ les traces d’upe source, avaient été autorisés par le bailli 4 y faire des fouilles, ahp dp cpnsbuire 4 mi-côte un altrenyP^ pour les trpppeaux. Il ajouta que c’était le lendetntiiu qu’ils dth iraient commencer, leurs recherches. jSur cet ayepr Ussetpéirt, et }a nuii môme, Buneau courut déterrer In produit 4e spu roi. Mais des hoaiipes ptnl^usqués tpnt exprès. l’arrêtèrent au l’enlarait.'

li.^t cpudamné, et 3u^uné, mise en liberté, devint la femme de son sauveur.

, De tous ces événements on tira des moralité^ dlfr ferentcs. Le vulgaire, dpnt les vues sopt. .ItOFP^as , disait qu’au-dessus des fril^unaux lujipalns, U y a

LA- CHANTERELLE

iiAe autre juridiction qui réforme leurs arrêts, b’autres, sachant que la chanterelle sauvée par Suzanne avait concouru à faire reconnaître son innocence, ' répétaient qu’un bienfait n’est jamais perdu. Quant .aux magistrats du bailliage présidial et aux esprits forts du pays, ils prétendaient que tout cela prouvait seulement, comme la faWe de Midas, qu’il ne faut pas confier son secret à la terre.

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Il y avait déjà longtemps que la petite caravane cheminait.

Après un déjeuner qui s’étàit prolongé bien tàrd dans là journée, elle avait quitté les environs de l’habitation royale de la Gabrielle et de sa niagnifique plantation de girofliers. Pendant deux lieues on avait pu, en se retournant, apercevoir ses bâtiments situés sur une colline élevée de sept à huit cents pieds au-dessus de la mer ; mais entin on ies avait perdus de vue , on s’était éloigné, malgré les nombreuses stations qu’on avait faites pour se rafraîchir et pour contempler le pays. La roule qu’on suivait s’avançait entre la lisière des forêts vierges de la Guyane, et de vastes marais qui s’étendent jusqu’au bord de la mer. Pas un souffle n’agitait cette longue nappe d’herbes desséchées par le soleil. La cime des plantes avait pris une teinte pâle et uniforme. La liane coupante, le roseau

liscasket, dont les Indiens tressent des paniers, le bouléona dont ils font des flèches, étaient également brûlés par la chaleur. On eût dit un linceul immense, de couleur jaunissante, qui s’étendait aussi loin que l’œil pouvait apercevoir. Sans doute, c’est à cause de cette ressemblance que les Espagnols ont donné aux plaines du Nouveau- Monde le nom de savane*, qui, dans leur langue , signifie un drap. Ces plaines noyées sont la retraite des couleuvres et du caïman; aussi parfois les voyageurs trouvaienMk les herbes renversées et la route barrée par une trace semblable à celle qu’aurait laissée une poutre traînée de la forêt à la savane ; c’était le passage du boa. D’autres fois, le sol conservait l’empreinte d’un pied à demi palmé et garni de longues griffes. On voyait qite l’alligator avait rôdé autour de son repaire/

L’autre côté delà route présentait un aspect tout différent. Là on voyait l’éterndle verdure des forêts yjierges , des lianes de toute espèce, des passiflores à la corole bleue qui pendaient en élégantes guirlandes; des collines escarpées, séparées par d’étroits ravins, au fond desquels une eau limpide coulait sur un lit de sable , ou tombait en Cascade au milieu des roches granitiques. Quelquefois le silence

du bois était interrompu pai* le cri de l’agami qui

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