‹ Les recits d'un vieux chasseurChapitre 15 sur 21 · CeperoM, nom indien de la vUie tie Cay«itne · texte numérisé non relu

CeperoM, nom indien de la vUie tie Cay«itne

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plaçât le kariakbu qü’il n’avail pu atteindre, et Justifiât sa mésaventure.

«-Mais, Yào (c’est ainsi que se nommait le sauvage), mais il me semble, Yâo, que lioüs nous détournons encore?

' — Çà, pour allér au pays des marails. »

Et le Galibi se mit à expliquer comment le marail à plumage foncé se tient dans les bois les plus retirés. Il était au plus beau de sa démonstration, et, ne pouvant toujours se faire comprendre dans son langage à moitié gàlibi, à moitié créole, il se livrait à la pantomime la plus comique pour exprimer comment, à chaque mouvement qu’ils font, les maraîîs et les pâraquas, qui se ressemblent assez, ouvrent et referment leur queue, conimerit ils là relèvent à la manière du dindon qui fait la roue; puis, après avoir inventé mille singeries pour imiter leur port et leur démarche, pour montrer comment, dans leur sonimcil, ces' faisans de ' la Guyane plient leurs jambes sous leur' ventre et couchent leur têttfsur leur poilrirtè, il se init à contrefaire leur cri eu prononçant d*une voix rauqué et gùtturalè les syllabes Two-royc;... ^-royc.... . Mors Hs entendirent près d’eux répéter ce chant. Un bel oiseau, dont les ailes et le dos étaient d’un Yèrt Toncé aiïx reflets métalliques, s’envola des branclfès les moins élevées d’un coumarou.

« Boni bananël > fit le sauvage en voyant l’ani-

mal quir plumé par le eoup de fusil d’Eriiest, tom« batt il' Claquante pas.au milieu d’un épaû buisson. ■

\jt chasseur s’était ékncé pour courir le ramasser ; mais, quelle que iht sa précipitation, le sauvage fut plus prompt encore : en deux bonds il s’était placé devant lui, il l’avait saisi par le bras. « Banaré! banaré! Pas allez là. •• Et il lui expliqua qu’un seraient lui disputait sa proie. * Ecoutez l écoutez boïcininga. > En effet, le chasseur s’étant arrêté, entendit le bruit des grelots que la nature prévoyante a placés à k queue de ce reptile- pour nous avertir de son approche.

.. Le Galibi avait déposé sa charge à terre; parnû ses flèches il en .avait choisi une, armée de plu- .gleurs pointes qui fmpiaient entre elles comme un éventaiL Son arc était bandé ; le cou tendu eq avant, l'œil animé, il interrogeait de son regard brillant la moindre feuille, le moindre brin d’herbe dont le mouvement pouvait lui déceler la présence du reptile.. 11 l’aperçut enûn qui se levait à quelques pieds du buisson pour s’élancer de là sur le marail, car celui-ci, mourant, se débattait encore au milieu du branchage. La flèclie siffla et cloua à terre le boïcininga, qui se mit à se rouler, avec violence pour se débarrasser du trait qui l’avait percé ; mais Ernest ne lui en donna pas le temps, et un coup de fusil tiré presque à bout portant lui broya la tète. Alors

Sü4 UN K CHASSE A LA fiUYAi>(€.

le Giilibi se mit à danser en agitant son arc' et en chantant un ré<ril- improvisé, où le nom du Idanc était prononcé quelquefois, mais où certainement le narrateur s’attribuait presque tout l’honneur du combat, car à chaque- instant il répétait ce refrmn : Yao papo siboga^e occoym , o’esfr-à-dire : « ¥ao tue tous les serpents à coups de flèche. » Quand il eut bien célébré sa victoire, il rama^ lé màrail et le remit au chasseur qui le plaça dans son camier, non sans avoir auparavant admiré la belle huppe verte qui couronne la tète de Poiseau, les.'taches blanches qui parsènacnt son col et sa fwitrine; il regarda comme ses tempes et le tour de l’œil éfoicnt dénudés de plumes, comme iis étaient d’un beau rouge pâle, ainsi que la membrane qui lUi pend sous la gorge en forme de jabot ; il caressa de la main le plumage châtain qui garnit son ventre et sa croupe, puis il se félicita d’avoir abattu un gibier ajissi délicat et aussi prisé sur les tables ciéotes.

Yao dît qùMl ne fallait pas s’éloigner, parce que ces oiseaux vivent en compagnie, et qu’on pourrait en tirer encore dans le voisinage ; que d’aillears H ne voulait pas dédaigner ce que la fortune lui envoyait, èt qu’il allait recueillir, pour faire un collier à sa femme, les semences odorantes du eoamarou. Ernest les examina et reconnut cette graine, si estimée des priseurs de nicoGane, appelée par nous

fève tonka.

Le chasseur se mit à chercher dans les environs, mais il ne fut pas ass«z heureux pour rencontrer un second marail. On était au plus chaud du jour, et à cette heure ces oiseaux se tiennent blottis dans les arbres les plus touffus. Il en est de même du parraqua qui , sur plusieurs points , leur res- . semble beaucoup ; ce qui distingue surtout ce dernier, c'est qu’il n’a pas de nu sous la gôrge et autour des yeux. Toute sa tète est emplumée, à Texception des tempes, qui présentent une belle couleur pourprée, et de deux traits rouges qui vont aboutir à la mandibule inférieure. En criant il articule assez distinctement le mot parraqua, qui lui a fait donner ce nom. Les teintes de son plumage ne sont pas constamment les mômes ; mais en général sa huppe est rousse ; il a le dos et les ailes d’une couleur fauve olivâtre, et le dessous du corps de la même teinte, plus claire et plus cendrée; comme le marail, il se nourrit de graines et de fruits sauvages ; quelquefois il gagne la lisière des bois, mais il ne s’écarte jamais beaucoup dans les endroits découverts.

Ernest aurait bien voulu en tuer quelqu’un : le sort ne le favorisa pas de ce côté. Depuis longtemps il cherchait, et déjà il commençait à se plaindre de la rareté du gibier ou bien de sa mauvaise fortune, quand tout à coup Yao s’arrêta, prêta l’oreille ;

« Oh ! banaré! dit-il à demi-voix à son compagnon de 287 l

chasse ; bh ! banaré !» et il lui indiquait par ses gestes qu’il ne dèvait pas faire de b!1iit dans le feuillage. Il s’étendft Fot*eille ‘ â tét’t'b : « Oh ! bahdré , pas perdre de temps. » H fît sighè ftü chasseur dé le suivre , et il se inii à couilr, en fivilant cependant autant que possible dè faire du brUit ou de froisser les branchages.

«Pourquoi fuir? dit Ernest; y à-t-il quélqUë danger?

— Pas parler; banaré ! »

Et l’Indien cohtinua sa course. Le eHassettr lé suivit^ sànsîavoir à qiielle Cause attribuer Celte marche rapide. Ils soutinrent ainsi le pas pêudàht Uhë grande demi-heure. Enfin, dprès avoir défis leur trajet décTil un vaste demi-cercle, ils s’arrêtèrent défis fine de ces étroites Vallées’ qui, en quelques endroits, sillonnent les forêts de la Guyane le sol ëfi était fafageüx. Le GaUbi écouta.

«Banaré! dit-il; eux venir. Entendei-vous! »

Ernest prêta l’oreille : « J’Chtends bien loin une’ espèce de murmure.;..

— Pas parler; si vous gagné le vent, eux, breilles fines, pouvoir nous entendre;;.: » Puis il écouta. «Oh! banaré! beaucoup. »

Il prit daiis ses bras soh chieü qui, les oreilles dressées ert avant, le nez levé, aspirant à 'grands traits les émanations que lui apportait le vent,scmblait distinguer de loin des ennemis connus.

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II le plaça au sommet d’une dés masses de granit qui hérissaient ie penchant de la colline ; il y déposa aussi le sac qu’ij portait ( et ordonna au chien de se coucher. L’anitnal docile s’étendit à plat ventie, respirant à peine, et telle était son immobilitéi qu’on eût cru qu’il faisait partie du rocher.

« A votre tour, banaré ! » dit-il au chasseur , et il lui indiqua un gros arbre qui se trouvait au milieu de la vallée ; il lui recommanda de mettre des balles dans son fusil, de choisir une branche où il fût bien assis et bien à son aise pour recharger son arme ; il lui recommanda surtout de ne pas tirer avant que lui-méme ne lui en eût Honné le sigdal ; puis, pour son compte , il fut en quelques secondes monté sur Un arbre voisin. Cependant le bruit devenait moins confus ; il se rapprochait, ht on entendait un concert de grognements qui promettait au chasseur de nombreux adversaires. Bientôt il vit passer quelques animaux timides, des agoutis qui fuyaient, des macaques qui sautitlaieUt de branche en branche ; enfin il vit les herbes et les buissons qui s’abattaient sous les pas d’urt épais troupewi de pécaHs. Au premier coup d’œil, Ernèst évalua qu’il pouvait bieh y avoir trois cents de ces petits sangliers. Quoiqu’ils soient d’une taille beaucoup moins forte que celle de nos bêtes noires d’Europe , et que leurs dents canines ne sortent pas de leur bouche

en forme de défenses , cependant , comme ils inar- 'chent toujours en très-grand nombre, ils pourraient faire un mauvais parti au chasseur qui les attaquerait en face. Alors Ernest comprit la conduite de son guide : s’il lui avait fait faire une eourse si rapide , c’était pour gagner le dessus du vent et venir se poster sur le passage des pécaris; s’il lui avait imposé silence, c’était dans la crainte que le moindre bruit xi’efl'rayât le gibier et ne lui fît rebrousser chemin; s’il avait placé son chien sur une roche élevée, s’il avait fait monter le chasseur sur un arbre , c’était pour les mettre à l’abri des coups de boutoir : aussi, pour faire feu, il attendait avec impatience qu’Yao lui donnât le signal. Enfin, quand les deux tiers de la troupe furent passés, le Galibi lança une ûèche qui vint frapper un pécari au défaut de l’épaule; alors Ernest de chacun de ses coups foudroya une- victime. Au bruit de l’explosion, les pécaris, effrayés comme ils le sont par l’orage , se précipitèrent les uns sur les autres ; les uns voulaient avancer, les autres voulaient reculer ; ils s’embarrassaient mutuellement dans leur fuite, ne sachant de quel côté se diriger, parce qu’ils ne voyaient pas leurs agresseurs. En ce motnent Ernest regretta bien de ne pas avoir un de ces fusils Édouard qui se chargent si promptement par la culasse, et dont les cartouches métalliques sont d’un usage si commode; mais enfin, même avec un fusil

UNE CHASSE A LA GUYANE, 2fif»

à l)aguette, il put recharger trois fois les deux canons de son arme, et, pour son compte, il fit rester huit pécaris sur la place, tandis qu’Yao, obligé de frapper de plusieurs flèches ceux qu’il voulait tuer, ne put en abattre que trois.

Aussitôt que la bande fut éloignée, ils descendirent de leurs postes, et le Galibi apprit à Ernest comment il fallait s’empresser de couper une espèce de poche que le pécari porte sur le dos ; elle contient une humeur d’une odeur âpre et musquée, qui , si on lardait à l’enlever, se répandrait dans les chairs et leur communiquerait un goût si désagréable'; qu’elles ne seraient plus mangeables. C’est l’existence de cette poche placée sur le dos qui a fait donner Jiu pécari, par les naturalistes , le nom de dicotyle, c’est-à-dire double nombril; mais quand on a eu soin d’ôter à temps le musc du pécari, c’est une chose fort estimable qu’un de ces animaux mis à la broche.

«Voilà de bien beau gibier, dit 'Ernest; mais comment le conduire à la Caroline? Nous en porterions bien chacun un , deux tout au plus ; mais onze! Comment faire? » Le Galibi lui répondit que la journée dü lendemain y pourvoirait; qu’il ne fallait pas comme cela être embarrassé de tout; que, pour le moment, le plus pressant était de préparer leur gîte pour la nuit. Et pendant qu’Erncst s’occupait à vider les pécaris, opération qu’un

veneur serait impardonnable de ne pas savoir faire, pendant qu’il les lavait dans un ruisseau prochain , Yao allumait un large feu d’herbes sèches et de mousse ; il donnait à ce feu une grande étendue , car il n’était destiné qu’à nettoyer le terrain de tous les insectes qu’il poiivait contenir; puis, tandis qu’il brûlait, il asseipbla le bpis nécessaire pour entretenir d’autres feux qui devaient durer toute la nuit. Cette précaution est toujours indispensable; mais cette fois elle devait Têtre encore davantage , et l’odeur de tout le gibier que les chasseurs avaient abattu n’aurait pas sans cela manqué de leur.attirer d’importun? visiteurs. Il coupa aussi les branchages dont il avait besoin pour construire un ajoupa. Il avait trouvé un raahot-frano , il était donc sûr d’établir facilement un gîte pour cette nuit. Cet arbre est tout contourné, mais il est fort utile, et l’on dit communément à Cayenne : « Le raahot est tout tortu, mais sans lui nous ne ferions rien de droit. » Son écqrce fibreuse se coupe par lanières qui servent de cordes.

Quand le Qalibi jugea que la chafeur de son feu avait suffisamment purifié la terre, il ha)aya le foyer et construisit à cettç place ipêipé l’abri sous lequel Ernest devait se reposer des fatigues de la journée, puis il disposa plus loin un autre feu de.vant lequel il établit sa cuisine. Un pécari, embroché dans une perche qui reposait sur deux four-

ches , se dorait en tournant près de la flanHne, et promettait aux deux compagnons de chasse un repas aussi copieux que succulent. Néanmoins , le sauvage avait encore voulu faire les honneurs de ses forêts au blanc de Franae, en lui offrant les fruits les plus délicats qu’elles produisent : il avait cueilli les dattes dq palmier maripa; une entaille faite à l’écorce du balata, que les Espagnols appellent le bois de vache, palo de vaca, lui avait fourni une tasse d’un lait épais, gommeux et sucré.

Ces préparatifs avaient employé le reste du jour. On avait suspendu à un arbre tout le gibiep hièn entouré de feuillage vert; ensuite on avait fait gaiement un repas que la fatigue et l’appétit rendaient encore plus savoureux. A peine fut-il achevé qu’Ernest se coucha sous l’ajoupa qu’avait préparé le sauvage ; quant à celui-ci, U s’était chargé d’en^ tretenir la flamme et de faire le guet; U était accroupi auprès du feu, le menton appuyé sur ses genoux; il restait ainsi sans faire le moindre mouvement, tandis que son chien, étendu devant lui, imitait son immobilité. Le sommeil ne tarde guère à venir quand on a marché toute la Journée : aussi les rêves les plus agréables berçaient déjà le cliasseur, lorsqu’un bruit, qui ne ressemblait à. rien de ce qu’il avait entendu, vint Iç réveijler en sursaut ; U saisit son fusil et s’élança hors de la cabane.

« Yao, dit-il, quel est ce cri?

— Qui ça? répondit le Galibi.

— Tu n’as pas entendu ce bruit épouvantable?

— Oh! banarél ■ '

' Et il ite se dérangea en aucune manière ; il ne détourim pas mêtne la tête.

« Allons, se dit Ernest, j’aurai été dupe de quelque rêve, ■ c’est un cauchemar qui m’a réveillé. >

Mais bientôt, et avant que le sommeil eût refermé ses paupières, il entendit surgir, au milieu de l’ombre et du silence, une clameur inouïe, inconnue ; ce n’était pas le beuglement du buffle, le rugissement du lion ; c’était quelque chose de plus affreux que tout cela, un son qu’on ne pourrait comparer à rien de ce qui peut ébranler l’oreille humaine.

* Cette fois, Yao, tu as entendu?

— Ça, rien ; singe rouge annoncer orage po dimain. Pas bien grand singe rouge. »

Et le Galibi montrait que Yalouate, ou singe hurleur, auteur de tout Ce tapage, n’avait guère que deux pieds de longueur.

« N’importe,' grand ou petit, c’est un ennuyeux voisin; le bruit de mon arme me délivrera peutêtre de ses cris qui m’empêchent de dormir. »

En parlan tainsi, il tira on l’air, et l’explosion retentit auloin sous la voûte de verdure'. Deux minutes ne s’étaient pas écoulées, que le chasseur entendit dans le lointain un coup de fusil qui répondait au sien.

« Mon Dieu, dit-il, voilà sans doute quelque pauvre voyageur égaré coraine mol ; il est peut-être dans rembarras : si nous pouvions le tirer de peine!... Il n’a pas soupé peut-être, et je lui donnerais bien volontiers les restes de notre repas ; je partagerais de bon cœur avec lui l’abri que tu m’as préparé. Il m’a entendu, et il se dirigera de ce côté. »

En parlant, il tira encore un coup -de fiisil pour aider à conduire le voyageur égaré, et bientôt un nouveau coup répondit au sien ; bientôt un autre résonna moins éloigné. Enlln, au bout d’un quart d’heure, Ernest crut entendre des voix qui l’appelaient; il crut voir dans l’éloignement l’éclat des torches qui s’avançaient au milieu des bois. Cependant il n’apercevait encore rien de bien distinct, mais Yao lui dit que c’étaient certainement des amis, et que, pour lui, il reconnaisait très-bien la voix de Par-Hasard, cuisinier de M. Favart. En effet, bientôt les voix se rappprochèrent , et le chasseur égaré entendit les nègres qui répétaient dans tous les tons ; « Mousé Ernest ! mousé Ernest! »

n courut au-devant d’eux et fut bientôt auprès de M. Favarf, qui n^avait pas voulu laisser à un antre le soin de guider ses noirs à la recherche de sou hôte égaré.'

« Mais, dit celui-ci, qui a pu vous faire savoir que j’étais perdu?

374 UNE CHASSE A LA qUYANE.

— Belle malice,. vraiment! Hier soir, Ravaude Faro sont relourn.és à la Gabrjelle. Cq patin, Actéon les a amenés à la Caroline, croyant vous y trouver ; il a conté comment la veille voup.n’avieat pas voulu qu’il vous accoppegn&t. Aussitôt nous nous sommes mis en quête de vous; plusieurs fois nous avons trouvé vos traces, mais depuis ce matin vous, avez toujours marché pour vous é|oigner davantage.

— C’est, dit Ernest, ce que je répétais à tnon guide.

— Eh bien, Yao, fit^M. Fayart, pourquoi donc éloignais-tu -monsieur, au heu de le conduire chez moi?

— Qui ça, banaré?

Tu sai^ cependant bien le chemin.

— Obi . . - ■

— Pourquoi l’éloignais- p?

Oh ! banaré !

— Tu sais bien que tu tournais. le dos à la rivière deRoura?

— .CMi!.'» -,

Ce ne fut qu’avec bien de la peine qu’on put obr tenir une réponse du sauvage.- Enfin H protesta qu’il était honnête, homme, que le roousé de France lui avait promis %m bouteille de tafia , une jupe bleue et un couteau, pour être mené h la Caroline; que . c’eût été le voler que de recevoir tout cela pour le conduire tout droit ; et que peur gagner

légitimement le prix convenu, lui avait fajt jaire quelques tqut petits détours; qq’il comptait bien encore, le promener demain pendant tonte la journée, ne le reqiettre que le soir à la Paroline; et que si mousé Favart lui ôtait sa pratique ^vant ce4emps-là, mousé Favart serait un méchant blanc. Dn eut bien de la peine ^ faire entendre raison an Galibi, et pour accommoder- tout le moude, on convint que le lendemain on chasserait le pague, et qu’on ne rentrerait à la Caroline qu’à la nuit.

Six des noirs se mirent aussitôt ep route pour, retourner à l’habitation, afin de faire les préparatifs nécessaires; ils devaient, avant le lever dp soleil, avoir rapporté, les accessoires d’un déjeuner conforr table, ain^ que du finge blanc dont la toilette d’Ërnest avait ^and besoin. Ils sc piirent donc en route, emportant le gibier, que Par-Hasard promit de traitgf avec une distinction toute particulière.

Le lendemain, pendant le ddjeunçr, M. Favart prit la parole : « Ce n’est pas tout, dit-il, de bien lâcher un coup de fusil pour mérite^ le renom de bon clias^ur ; U faut connaître les habitudes, le caractère du gibier, Yoici le natuçel de celui que pouj allons attaquer.

m Le paca du Brésil, nommé par leç ipdiK^nes, d& la Guyane ourapa, etppgj/cpar les créoles, ressemble au cochon d’Inde par ses formes et son pelage; ni§i? il ep diffère beaucoup par sa grosseur, car on tue

276 L’NECHXSSE A EV GUYANE.

quelquefois des paques qui pèsent trente-cinq et même quarante livres; il peut atteindre vingt pouces de longueur, de la tête àla naissance de la queue, qui, chez lui, est fort courte ; sa bouché est garnie de seize dents molaires à couronnes sillonnées de replis, ce qui l’a fait ranger par les naturalistes dans le genre cabiai; le devant de sa mâchoire est en outre armé de quatre dents incisives, qui quelquefois ont jusqu’à un pouce de longueur; elles sont assez fortes pour trancher les racines les plus dures, et elles lui servent de défenses contre les ennemis de son repos; ces dents sont tellement acérées, que les sauvages s’en servent en guise de lancettes pour se saigner lorsqu’ils sont malades ; c’est un fait rapporté par Hans-Staden, dans la relation du voyage qu’il a fait en Amérique vers le commencement du XVI® siècle. Ses quatre pieds portent cinq doigts, dont un très-petit et inutile, et les quatre autres armés d’ongles très-forts qui lui permettent de fouiller Son terrier avec une grande rapidité. Sa robe lisse, mais un peu rude, est brunè chez les uns, fauve chez les autres; elle est marquée longitudinalement de plusieurs petites rangées de taches blanchâtres ; le ventre et les jambes sont d’un blanc sale; celles de devant sont un peu plus courtes qiiê celles de derrière ; elles sont fortes , et il court avec une certaine rapidité ; mais quand il est poursuivi, il ne s’en sert que pour regagner son terrier ou le bord de la rivière, dans

laquelle il plonge presque comme un amphibie , ne paraissant que de quart d’heure en quart d'heure, pour reprendre haleine, ce qu’il exécute en mettant le bout de son nez hors de l’eau.

Cet animal est d’une propreté extrême, et jamais il ne fait d’ordures dans son terrier, toujours garni d’un bon lit de feuilles qu’il a soin de renouveler souvent. Il ne se nourrit que de graines et de racines, telles que la patate , l’igname , le manioc ; aussi sa chair, blanche comme celle du veau, offre peut-être le manger le plus délicat qui puisse flatter le palais d’un gourmand. Sa peau , adhérente comme celle du porc, est grasse, épaisse de deux ou trois lignes, et se traite en cuisine comme celle de cet animal domestique.

« Avec toutes ces qualités, le paque ne peut manquer d’être , pour tous les chasseurs , un- objet de convoitise ; mais le désirer ne suffit pas , il faut l’atteindre, et c’est là que souvent les plus fins sont aUrapés. D’abord, pour cette chasse, il faut renoncer entièrement aux chiens de pied , qui ne donnent jamais sur le paque tant qu’ils peuvent rencontrer biche, chevreuil ou agouti , ce qui , grâce à Dieu , ne manque pas dans les forêts de la Guyane. Ce peu. d’empressement tient sans doute à ce que le paque a, par lui-même, peu de fumet, et que, par suite de ses habitudes , il se trouve rarement sous les pas de la meute , car il vâ chercher sa nourriture

pendant la nuit et se relire le jour dans son terrier. C’est donc apx chiens créoles qu’il faut avoir recours, et si vous êtes assez heureux pour op dresser un à cette chasse, vous êtes sûr de votre pqque, de le rencontrer, entendons-npus , car de le tuer c’est ajitre chose.

« On distingue à Cayeune deux espèces de paque, celui de marécage et celui de ipontagne. Le preipier est un peu moins gros, sa robe est d’un brun inqins vif, sa chair est aussi moius délicate ; il habitp jes pays plats , non loip d’une petite rivière où il va sp désaltérer et, suivant ses habitudes de propreté, faire sa petite toilette aq moins une fois chaque jouri cçtte rivière lui sert aussi de retraite lorsqu’il est poursuivi.' Si donc vous ne voulez pas vous mettre en chasse pour le seul plaisir d’ôtre sorti un fusil sous le bras , U faut prendre vos précautions. D’abord yous envoyez deux nègres chassetjfs, sur un canot creusé dans un seul tronc d’arbre, prendre position au milieu de la crique voisine du terrain que vous Ypulez explorer ; l’un d’eux , armé d’une large pagaie, gouverne, et manoeuvre la petite embarcation ; l’autre , assis sur le devant de Iq piroguP, tiept son fusil à la main, et > l’œil qt l’oreUle aux aguets, attend sa proip. Le silence le plus absolu est de rigueur. En vain les bandes de macaques, les inarails, les parraquas, viennent prendre leurs ébats dans les arbres qui bordent la crjque ; le

chasseur doit être insensible 4. la tentation c’est - au paque qu’il en veut , et c’est le paque seul qu’i| doit tirer.

« Ces premières précautions prises, vous entrez sous bois, accompagné de deux pu trojs petits chiens du pays qui, pour peu qu’ils aient l’iiabitude de^ cette classe , vous ont bientôt découvert un terrier, ce qu’ils vous indiquent par leurs claUssements.

« Vous courez au point qu’ils vous montrent; vous soudez le terrier avec uqe baguette flexible , qu , s’il est trop profond, si les galeries en sont trop étepdues, vous y introduisez le plus petit de vos chiens , qui bientôUcpus fait savoir si le gibier est encore au gîte, Dans ce premier cas , la journée est heureuse et la chasse promptement, terminée. Vous avez d’abord la précaution de boucher toutes les issues du terrier par lesquelles le gibier pourrait s’échapper, cl , au moyen de la palette de fier, qu’à la Guyane un chasseur porte toujours, vous ouvrez facilcpient un trou qui vous livre l’objet de vos désirs ; vous le tuez à coups de sabre, car il est rai'e que, maintenu par vos chiensqui l’attaquent, il cherche à, s’écbappei'. C’est là le plus facile du métier ; mais souvent, dès que le paque a entendu la. voix des chiqns^rentrép de son terrier, il se hâte de déloger, il a recours à la vitesse de ses petites jambes ; alors votre meute appuie la chasse et le poursuit avec ardeur. Soyc/.

sans inquiétude, il de vous mènera pas loin ; tl n’a que deux ressources : l’une de revenir au gîte sur lequel vous vous ôtes tenu , et alors à vous les honneurs de la journée ; l’autre de chercher son salut dans les eaux. Mais votre noir y veille, et un énoi"me coup de fusil résonne sous ces forêts séculaires comme un coup de canon , èt des cris bien connus vous apprennent qu’il a été bien ou mal ajusté. Ce dernier cas est le plus fréquent; alors un nouveau genre de chasse commeioce. Tout le monde se rend sur la rive , et , l’œil fixé sur Fonde , dans le silence le plus profond, suivant à pas dè loup le cours de la rivière , chacun attend le moment où l’amphibie, forcé de prendre haleine, viendra mettre le nez à l’air; alors trois ou quatre coups de fusil partent à la fois. Le plomb fait jaillir l’onde qui , aussitôt se teint de sang, et vous voyez paraître à la surface votre gracieuse proie, se débattant contre les angoisses de la mort.

» Quelquefois une autre difficulté vient éprouver la patience du chasseur : c’est lorsque le paque a eu • l’intelligence de pratiquer sa demeure sous ces rochers granitiques si communs dans toutes les parties de la Guyane , soit qu’il ait pris cette place pour s’abriter contre les pluies diluviales si fréquentes dans ce climat, soit qu’il l’ait choisie pour y défier les attaques de ses ennemis. Ici votre pâlotte devient inutile; elle se briserait cent fois

sans entamer le rocher. Oue faire pour atteindre votre proie? Vous avez bien la ressource de Tenfumeis mais la bêtè est têtue, et très-souvent elle préférercT étouffer au fond de sa retraite, plutôt que d’en sortir pour aller figurer sur votre table en civet ou en rôti. G*^est alors à vos chiens à faire leur devoir; vous les lancez dans le terrier, et là s’engage un combat dont votre oreille peut facilement suivre tous les incidents. Le paque se retourne et fait tête aux chiens , car il ne manque pas d’une certaine bravoure ; il rend même avec usure les morsures que les chiens lui font ; ses quatre incisives laissent de terribles traces sur la tête et sur les pattes de ses adversaires , quelquefois même il en met hors de combat; il se défend jusqu’à ce que, fatigué de cette lutte contre un ennemi qui se multiplie , il prenne le parti de la retraite , s’élance vivement au dehors de son terrier, et vienne ainsi se livrer à votre coup de fusil. »

Après un déjeuner respectable, on se mit en route. On était éloigné de la rivière. Ce fut donc un beau paque de montagne qui fut attaqué. Ernest, à qui on avait donné le soin de le tirer quand il sortirait du terrier, l’avait manqué de ses deux coups, et le paque était venu plonger dans un bassin d’eau vive qui s’échappait des flancs de la montagne; l’eau roulait en cascades fraîches et délicieuses au milieu d’énormes blocs de granit. Les chiens étaient *

en cet endroit tombas "à bout de voie; mais couchés sur l’un des rochers, ils indignaient que c’était là que leur proie }eur avait échappé. Le bassin pouvait avoir dpu$ pieds de profondeur, et la disposition de la masse de granit laissait facilement deviner qu’il s’y trouvait une cavité dans laquelle le fuyard s’était réfugié. On ne pouvait l’y enfumer : l’eau en baignait l’entrée , et cette disposition ne permettait pas aux chiens d’y pénétrer. On intro-. duisit dans te trou une sonde de douze pieds sans pouvoir en atteindre le fond- Que faire, en pareille circonstance? Attendre, c’est le parti unique; on se résigna. Le piquepr de M. Favart portait avec lui un harpon; il fut aussitôt emnaanché, et, tandis qu’Ernest s’établissait cqmmodpnjent, à l’oiuhre, le créote, son trident en niain, placé parle soleil le plus ardent au milieu du ruisseau , ne ressepattl^il pas mal aux divinités de la fajjle.

« Mousé Favart, lui disait son piqueur, çbalfiur rendre vqqs pialade.

— L’adresse , répondait-ij , l’esprit d’observation sont des qualités nécessaires au chasseur; mais ce qui le caractérise surtout, c’est la persévérance, et même un peu l’entêtement. «

Ce disant, il allpnia un cigare, et les bras levés, les yeux fixés sup l’ouverture qui avait servi de retraite à son ennemi, il l’attendit. Le soleil brûlant des tropi- , qufis dardait à plomb sur sa tête des rayons à lui fon-

dre le cerveau, mais sa patience ne se démentait pas. Un second, puis un troisième cigare étaient brûlés, et le quatrième approchait de sa ûn, quand il entendit un petit bouillonement dans l’eau du bassin ; il aperçut le nez du paque qui disparut aussitôt ; il retenait son haleine et n’osait faire un mouvement. Bientôt le paque sortit tout doucement, montrant d’abord sa tête , puis ses épaules , puis les taches de sa fourrure; aussitôt, le harpon lancé avee vigueur le perça au ihilieu des reins et le retint , malgré.tous ses efforts pour s’en débiirrasser. On célébra cette victoire, et, rapportant ces dépouilles opimes, on prit gaiement le chemin de la Caroline, avec la certitude , cette fois , de ne pas faire fausse route.

On ne saurait décrire les soins, les prévenances avec lesquelles l’Européen fut reçu. Tous ceux qui ont visité la Guyane savent avec quelle générosité , avec quelle grandeur, ies créoles exercent l’hospitalité ; mais il n’est pas d’expressions pour rendre l’accueil fait à l’ami qui arrivait sur la plantation de M. Favart : on efft dit qu’on y fêtait le retour de l’enfant prodigue. Pour célébrer la venue d’Ernest, on nè. négligea rien. Par-Hasard voulut se surpasser, et Par-Hasard était à la Caroline ' un noir très-important : car, ainsi que M. Blaze l’a dit, un cuisinier, c’est le plus beau présent de la civilisation. Quelques instants d’inquiétude vinrent

cependant attrister la fin de cette journée. Ce n’est pas impunément qu’on brave le soleil des tropiques. Pendant toute la nuit qui suivit la victoire remportée par lui sur le paque de montagne, M. Favart eut une fièvre délirante ; il se croyait le fleuve Scamandre, livrant combat à tous les monstres de l’antiquité.

Quant à Yao, sans manquer à l’équité, on aurait pu lui contester le payement du salaire qu’il avait exigé; mais on agita son égard avec générosité : . aussi vint-il avec sa famille s’établir dans un carbet construit au bord de la rivière de Roura pour abriter les pirogues de M. Favart. Chaque jour, vers midi, il partait pour la chasse, et jamais il ne rentrait sans apporter un magnifique paque qu’il échangeait avec le cuisinier pour quelque objet à sa convenance. Étonné de ce succès si persévérant, qui faisait toujours rencontrer le même gibier sous les pas de l’Indieti, M. Favart le fit venir, et voici la conversation qui s’engagea entre eux :

« Yao !

— Qui ça, banaréî

— Gomment donc fais-tu pour toujours tuer un paque quand tu vas à la chasse?

— Oh!

— Dis-le-moi, je te donnerai une bouteille de

tafia. ' -

— Ça mo chien.

— Comment appelies-tu ton chien?

— Sibel.

— Veux-tu me le vendre ?

— Oh!

— Je te demande si lu veux me vendre ton chien SLbeJ.

— To pas pové payer ly.

— Dis-moi ce que tu en veux.

— To has mo vingt rouleaux*.

— Je te donne vingt rouleaux.

— To bas mo une jupe bleue pou mo femme.

— Tu auras la jupe bleue.

— To bas mo un camisard rouge pour mo petite.

— Va encore pour le camisard rouge.

— To bas Yao* deux coups di sel, quatre têtes tabac, deux bouteilles laba.

— Tu auras tout ce que ty as demandé.

— Banaré! To ça micbant blanc*! To bas pôve Indien tout ça ly qu’a demandé pou prend so chien; ly pas pové dis non. Prends ly donc. Adieu, pôve Sibel! »

Et l’Indien, les larmes aux yeux, attacha le chien

1. To beu mo, tu bailles à moi vingt rouleaux. Le rouleau se compose de 60 pièces de 2 sous. Vingt rouleaux font donc 120 francs.

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