Le rouble papier vaut environ 1 franc
peaux de lièvres blancs pour me faire une superbe couverture ; j’ai tué six renards, deux zibelines, et je suis, au demeurant, assez content de mon expé- >dition. La neige commence à devenir trop épaisse, les petits-gris sont plus rares; aussi, dans quatre ou cinq jours , nous retournerons auprès des habitations pour nous livrer à la chasse des gélinottes, et je confierai cette lettre à quelqu’un des marchands qui viennent de Saint-Pétersbourg pour enlever ce gibier. Je la suivrai moi-mème de bien près; ainsi, mon cher Arthur, à bientôt.
Nijni , le 10 férrier.
Voici quatre mois , mon cher Arthur, que je ne vous ai écrit, et vous devez avoir été bien étonné de ce long silence ; mais, vous le savez, il y a loin des projets que l’on fait à ceux que l’on exécute. J’étais parti de Londre* pour Saint-Pétersbourg avec l’intention de passer quelques jours en Russie, et j’ai été entraîné jusqu’aux régions polaires. Lors de ma dernière lettre, je comptais retourner immédiatement en Angleterre, et cependant je suis encore ici.
Vers les premiers jours de novembre, les petitsgris commençaient à devenir rares, et nous avions projeté de retourner aux habitations pour chasser
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les gélinoUes. L’inslant du départ était Oxé au surlendemain ; chacun était occupé à ranger ses peaux par sacs, c’est-à-dire par paquets de quarante, car c’est ainsi qu’on les vend ordinairement, et le prix d’un sac de peaux de petits-gris est ici de deux roubles d’argent et dix kopecks. Pour moi, qui ne voulais pas vendre le fruit de ma chasse, et qui, loin de là, avais acheté les plus belles zibelines qui s’étaient tuées, afin d’offrir à miss Arabelle un vitchoura digne d’une tzarine, j’avais encore un peu de temps à dépenser, et je partis pour suivre la piste d’un ours qui était venu rôder autour de noire magasin, et dont la trace était empreinte sur la neige. Les Sirianes me recommandèrent bien de ne pas trop m’écarter, car nous avions vu pendant la nuit une superbe aurore boréale, et ils avaient jugé, d’après quelques indices, que le temps allait «se mettre à la tempête. Vous n’avez pas d’idée de ce que c’est qu’une tempête dans ces régions hyperborées ; lorsque le vent soulève des tourbillons de neige et les pousse avec une fureur indicible, le voyageur surpris dans le steppe, pour n’être pas terrassé et enseveli dans la neige, n’a d’autre ressource que de retourner son traîneau et de se blottir sous cet abri jusqu’à ce que la bourrasque soit passée. Quelquefois on a vu dans les steppes de la Tarlarie le vent entraîner des chevaux, bien que pour lutter contre le terrible élément ils se serrassent
les uns contre les autres; le vent les pousse toujours , et, si leur direction les a conduits au bord de la mer ou de quelque lac profond, il les entraîne jusque sur la glace, et, lorsque celle-ci vient à manquer, il les engloutit, sans que ces malheureux animaux puissent, malgré tous leurs efforts, retourner en arrière.
Dans les forêts le vent a moins de prise ; cependant les ouragans n’en sont pas moins dangereux. Au milieu de ces solitudes, les arbres sont entièrement abandonnés à eux-mêmes; ce n’est pas la cognée du bûcheron qui les abat; ils ne tombent que lorsqu’ils sont arrivés à la décrépitude. Quand leurs racines, rongées par les insectes ou par la pourriture, ne les attachent plus suffisamment au sol, c’est assez d’un coup de vent pour les jeter à terre; de tous côtés vous rencontrez le cadavre de ces arbres étendus sur le sol. Quelquefois, complètement réduits en pourriture, ils ne forment à terre que de petits tertres couverts de gazon ou de mousse ; d’autres fois vous en trouvez dont l’écorce a résisté, tandis que l’intérieur est entièrement détruit. Le -bouleau surtout, dont l’écorce est presque incorruptible, semble resté intact ; mais , si vous posez le pied sur cette écorce menteuse, elle fléchit aussitôt, car elle ne contient que de la poussière et des débris de bois. Lorsque l’ouragan arrive, le chasseur court risque d’être enseveli sous les arbres
chasse chez les SIHIANES. 7l
que le vent abat, ou d’être blessé par les branches arrachées et emportées au loin.
Je n’avais pas fait assez de compte des avis qu’on m’avait donnés. Entraîné par la passion sur la trace de l’ours, je m’étais éloigné plus que cela n’était raisonnable; mais le vent commençait à souffler avec force entre les branchages. Un mélèze fut jeté au travers de mon chemin à quelques pas de moi, et m’apprit à quel danger j’étais exposé. Je retouraai en arrière; mais bientôt le vent souleva des tourbillons de neige tellement épais, que le ciel en fut complètement obscurci. Je marchai toujours pour n’étre pas saisi par le froid, mais sans savoir où j’allais , car il était impossible de reconnaître le chemin. Plusieurs fois j’appelai, plusieurs fois je tirai des coups de fusil en l’air, dans l’espoir qu’on me répondrait ; la terrible voix de l’ouragan dominait tout, et je fus forcé de marcher au hasard.
Tout à coup , je sentis le sol qui s’enfonçait sous mes pas ; j’ouvris les bras dans l’espoir de me retenir. Ce mouvement amortit un peu ma chute, car j’entraînai avec moi plusieurs des branches dont élait couverte la fosse sur laquelle je m’étais en- • gagé. Je fus précipité d’une hauteur de deux sagènes sur les pieux aigus dont le fond de cet abîme était hérissé. Je dus à mes raquettes de n’être pas tué : elles parèrent en partie le coup ; mais elles se cas-
sèrent par la violence du choc, et je tombai sur le côté droit. Un des pieux m’entra dans la jambe un peu au-dessus de la cheville, un autre dans la cuisse au-dessus du genou , un autre dans la hanche ; mais les branches que j’avais entraînées dans ma chute empêchèrent que le haut du corps ne portât sur les pieux, et m’aidèrent à sortir de la position douloureuse où j’étais tombé. Je crus dans le premier moment que j’avais la jambe et la cuisse cassées en plusieurs endroits ; mais je parvins à me remettre debout, et je reconnus, qu’il n’y avait pas de fracture. Je gagnai à tâtons le bord de la fosse, dans un endroit où les branchages la couvraient encore, afin d’attendre que la tourmente fût passée et que je pusse essayer de sortir de cette pr)spn en escaladant les parois, si mes blessures le permettaient. Je me dis qu’après tout les chasseurs ne tarderaient pas à venir visiter leurs pièges et qu’ils me tireraient d’embarras. J’étais à l’abri de la tempête, je. n’avais donc à passer que quelques heures d’une douloureuse attente. Cependant une triste réflexion vint me frapper ; je me dis que je n’avais pas aperçu les murailles que l’on construit pour conduire le gibier dans ces fosses, et la pensée me vint que celle-ci était peutêtre abandonnée et que les chasseurs n’y viendraient pas. Ce ne serait donc pas la nuit seulement qu’il me faudrait passer là, mais peut-être il
m’y faudrait mourir si le hasard n’amenait loulal et ses compagnons de ce côté; celte affreuse inquiétude me tourmentait tellement, que je voulus chercher si je ne pourrais, à quelque indice, reconnaître le plus ou moins d’ancienneté de ce piège. Je peiisai donc à me procurer de la lumière ; je voulus prendre unè des allumettes de cire dont je me sers lorsque je commence un cigare : mais la boîte était dans mon carnier, dont k bandoulière s’était cassée dans ma chute , et je ne savais où le trouver. Je me traînai par terre entre les pieux npur essayer de le ramasser; ma recherche fut vine , je ne trouvai rien à terre , si ce n’est ma carabine, que je relevai et que je dressai le long d’une des parois de la fosse. Je m’arrêtai, car la douleur que me faisaient ressentir mes blessures allait toujours en augmentant; j’aurais voulu avoir de la lumière pour me panser et pour étancher le sang que je sentais couler le long de ma jambe. Je crus que peut-être mon camier serait resté suspendu à la pointe de quelqu’un des pieux. Je recommençai donc mes recherches, et je parvins enfin à le retrouver. Alors j’allumai une bougie, je pris mon mouchoir, et je bandai fortement mon genou, qui me faisait le plus souffrir. Un morceau de ma chemise servit pour panser le bas de ma jambe. Le plus difficile était de mettre un appareil sur le haut de ma hanche et de l’y assujettir. Néanmoins Î87 d
j’en vins à bout ; je remis mon camier sur-, mes épaules, et je comptai combien il me restait encore de cigares ; je m’en trouvai une assez bonne provision; je jugeai qu’ils m’aideraient à tromper la •faim et à me désennuyer, si j’étais condamné à res-ter encore longtemps au fond de cette fosse. Je remerciai Dieu de ce qu’il ne me fût pas arrivé plus de mal, et je me résignai à attendre.
« Après tout, me disais-je, j’arracherai quelquesuns des pieux, puis je les enfoncerai dans les parois, de manière à former des échelons, et j’arriverai ainsi jusqu’au bord. »
J’étais plongé dans ces réflexions et dans l’engourdissement que me causait le froid et la perle du sang , lorsque tout à coup j’entendis un hurlement au-dessus de ma tète , puis un corps pesant tomba à quelques pas de moi. Un second rugissement, mais cette fois beaucoup plus voisin, m’apprit qu’un ours venait de se prendre dans ma fosse, et je jugeai à ses grognements qu’il s’était grièvement blessé. Néanmoins ce voisinage me parut peu rassurant ; il me sembla que l’ours était parvenu à se dégager et qu’il s’avançait vers moi. Je voyais ses yeux luisants , soit que les yeux de l’ours brillent dans l’ombre comme ceux du loup dans l’obscurité, soit qu’ils ne fissent que refléter l’éclat de mon cigare. J’ai souvent entendu dire que tous les animaux sauvages ont peur de la flamme;
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je tirai donc une de mes allumettes , je l’approchai de mon cigare , et je vis l’ours , dont la poitrine était ensanglantée, dont un pieu avait percé le ventre, se relever sur ses pattes de derrière ; j’étendis la main, je saisis ma carabine, puis, après avoir fixé mon allumette devant moi au bout d’un des pieux , je n’attendis pas qu’elle s’éteignit : je, profitai d’un mouvement que faisait l’ours et où il tournait la tête ; je visai à l’oreille , et je fis feu presque à bout portant. Il tomba pour ne plus se relever. Quand je fus bien sûr qu’il était mort, je le poussai dans un des coins, et, après avoir rechargé mon arme en cas de nouvelle visite, je me couchai dessous celte masse encore assez chaude , ce qui me préserva du trop grand froid jusqu’au lendemain, où louiaï et ses compagnons me délivrèrent en venant visiter leurs fosses. •
Je souffrais beaucoup de mes blessures ; mais le jour suivant nous devions partir; on m’étendit dans un traîneau, on m’enveloppa de tous côtés de fourrures, car elles ne nous manquaient pas, et nous partîmes traînés par un vigoureux attelage de rennes.
Il n’y a plus de distances en Russie quand la neige est glacée ; les ruisseaux , les fleuves se convertissent en routes plus unies que nos railways. On voyage sans secousse et sans fatigue.
Arrivé à Vologda, je fis démonter les roues de
CHASSE CHEZ LES Si HI ANES.
ma voiture ; on la plaça sur un traîneau, on établit un lit dans rintérk*ur , et je me remis en route. Je comptais aller d’une traite jusqu’à Saint-Pétersbourg; mais les blessures que j’avais reçues, mal soignées par les pauvres chasseurs avec lesquels j’étais, s’étaient envenimées au point que les médecins de Nijni-Nowogorod m’annoncèrent que l’enflure avait gagné l’os de la cuisse et qu’il sortait de la cavité où il s’emboîte. Pour comble d’infortune, j’ai eu le visage gelé, et, quelque soin qu’on ait pris de le frotter de neige , mon nez a été fortement attaqué ; les chirurgiens voulaient absolument le couper, en disant qu’il était menacé de la gangrène; j’ai résisté, mais il est encore entouré de sparadrap et, suivant l’apparence, il m’y reviendra des engelures tous les hivers.
Voici<plus de trois mois que je suis couché sans qu’il me soit permis de me mouvoir. Not/e compatriote James Bows a bien voulu me recevoir chez lui. Sa fille, qui est presque aussi jolie que miss Arabelle , m’a soigné avec une bonté d’ange et n’u pas ri une seule fois en voyant mon pauvr.e nez. En somme, je vais mieux ; les médecins disent que dans un mois je pourrai me remettre en route, quoique boitant encore ; attendez-moi donc , à bientôt.
Le 6 juin, de Soutbampton.
Mon cher Arthur,
Je vous écris à la hâte ; le vapeur chaufTe, et dans quelques heures il aura quitté Soulhampton. ■ Quelle mouche vous pique? allez-vous me dire. Vous êtes à peine de retour et voilà que vous vous remettez en route. » Écoutez et jugez. Le lendemain de mon arrivée à Londres, quoique je fusse encore tout rompu du voyage, quoique mon nez, imparfaitement guéri , fût encore couvert d’emplâtres et que ma jambe me fit beaucoup souffrir, je me présentai chez lady Tompson.
« Mon Dieu ! mon cher comte , me dit-alle , que vous est-il donc encore arrivé pour avoir une aussi drôle de figure ? »
Je fis le récit de mes aventures , et je passe sous silence les railleries dont je fus l’objet de la part de miss Nancy et de miss Clara Cardigan. Je laissai dire, et je demandai si je pouvais avoir l’honneur de présenter mes hommages à miss Arabelle , afin de la consulter sur l’emploi d’une superbe peau de glouton que j’apportais sous mon bras comme échantillon des résultats de mon voyage.
« Vous savez bien, reprit lady Tompson avec un
peu d’embarras , que les absents ont toujours tort ; vous n’étiez pas là , miss Arabelle est devenue lady.
— Elle est mariée ! m’écriai -je vivement, avec une émotion visible.
— N’allez pas vous fàcber , reprit lady Tompson.
Au contraire, au contraire, » continuai-je, et je sentis la langue me démanger pour ajouter quelques paroles plus piquantes; mais je trouvai que ce serait faire une chose contre les convenances ou, comme nous disons, improper.
Je me levai et je fis silencieusement quelques tours de salon; pendant ce temps, les deux jeunes miss louaient à l’envî la beauté de la fourrure que j’avais présentée. Il était facile de voir que toutes deux sont à marier et que j’étais libre de faire un choix ; mais l’une est trop railleuse , l’autre aime trop à taquiner. Je me mis donc avec flegme à rouler mon glouton , je le replaçai sous mon bras, je fis un salut profond et je me retirai.
« Ah 1 me dis-je en descendant l’escalier, les absents ont tort; non , ma foi ! le proverbe ne dit pas vrai , les absents ont raison. J’ai laissé mon cœur à Nijni , et cependant je suis revenu parce qu’un gentleman ne doit jamais manquer à la parole donnée. Vive Dieu ! me voici libre. »
Depuis, j’ai écrit à James Bows et j’ai reçu sa
réponsè ; mes vœux sont agréés , dans quelques jours j’offrirai moi-même à sa fille ma fortune et ma main. Quel joli voyage nous allons faire pour passer notre lune de miel ! On me recommande de prendre les eaux des Pyrénées pour me débarrasser du peu de claudication qui me reste encore. Nous nous y rendrons en suivant le chemin des écoliers; nous verrons la Grimée, Constantinople, la Grèce, l’Italie, et dans un an nous serons à Paris , où je vous donne rendez-vous.
Adieu, mon cher Arthur, je suis le plus heureux des hommes, et, si quelqu’un trouve qu’il est improper d’épouser une demoiselle dont le père faisait dans les peaux, je ne m’embarrasse pas du qu’en dira-t-on; qu’on glose tant qu’on voudra, j’ajouterai , s’il le faut , pour brisure à mon blason une barre de vair ou d’hermine.
Annaot son fosil et recalant le pied droit, il appuya son arme anr son épaule et en dirigea le bout vers les dernières branches de i'arbre. Ce mouvement attira les regards des voyageurs assis dans le sieigb, qui déeoovrirent bientôt le but que Natty se proposait d’atteindre ; c'était un oiseau de la grosseur d’une volaille ordinaire, qui, le corps placé derrière le tronc du pin, ne laissait voir que sa tète et son cou. Le coup partit, et l'oiseau tomba sur la neige au pied de l’arbre.
(Cooput, Itt Piormitri.)
C'était le soir de la Pentecôte de l’année 1567; on venait de sonner Vançeltts dans la capitale de cette partie de la vallée arrosée par la Marne, qui, située entre la Brie, la Champagne et le Soissonnais, a, par la beauté de ses paysages, mérité le nom de -Galvesse Les dernières lueurs du soleil couchant ne doraient plus les sommets des collines d’Essome