Callo-Helvetia, Suisse française
et de Courteau; l’air déjà un peu froid elles brouillards qui s’élevaient de la rivière avaient fait rentrer chez eux les habitants de Château -Thierry; on entendait encore dans les rues désertes quelques dévotes attardées revenant des Cordeliers et de Saint- Crépin , et quelques bons drilles qui , ayant chômé la fête au cabaret, trébuchaient dans les ruelles montueuses en fredonnant quelque ballade en l’honneur de Mme de Valentinois.
Dans une maison élevée près de la poterne par laquelle on sortait de la ville pour se rendre à l’Arquebuse, auprès d’un large foyer, à la lueur d’une lampe suspendue au manteau de la cheminée, un homme, dont les cheveux étaient déjà blancs, s’occupait à démonter une arquebuse à rouet. Il essuyait soigneusement avec un morceau de bure toutes les pièces de la batterie les unes après les autres. Sa physionomie ouverte annonçait la franchise et la bonté ; mais son regard assuré, ses mouvements un peu brusques, dénotaient en même temps un caractère ferme et intrépide.
A l’autre coin de la cheminée, une jeune fille aux blonds cheveux , aux yeux bleus , au sourire angélique , une de ces figures que le pinceau même de Léonard de Vinci ou de Raphaël ne saurait qu’imparfaitement retracer , agenouillée près du feu , tenant d’une main un moule et de l’autre une cuiller pleine de plomb fondu, s’occupait à couler des balles.
Entre ces deux [lersonnages, un jeune homme s’étendait nonchalamment dans un fauteuil de chêne; ses pieds, posés sur les chenets, étaient garnis de souliers à la poulaine. Son chapeau pointu, à la dernière mode et surmonté d’une haute plume verte, annonçait un élégant qui voulait singer les modes de la cour -; mais, malgré toute sa toilette, sa personne présentait un ensemble déplaisant : son teint était blanc et rose, mais il était blafard; ses yeux n’étaient pas mal, mais il y avait dans son regard je ne sais quoi de faux et de perfide; il était grand, mais ses membres longs et maigres semblaient mal assortis à son corps ; ses mouvements avaient quelque chose de sinueux : on eût dit que son allure était de ramper et son habitude de mordre au talon.
Traunel , c’était son nom , tout en balançant son fauteuil, adressa la parole à la jeune fille. « Eh bien ! Isabelle, lui disait-il, pensez- vous toujours aux absents? Vous avez beau dire, il ne reviendra pas. D’ailleurs, n’aurait-il pas pris dans les camps . les habitudes rudes et grossières d’un soldat ? Croyezmoi, il serait plus sage de faire un choix parmi ceux qui sont restés au pays. Tenez, mon père m’a i laissé quelque bien. Je puis le dire sans vanité, je suis l’honneur de la basoche. Je dois traiter bientôt d’une charge de procureur au bailliage. Ajoutez h cela- que je suis chevalier de l’Arquebuse, que j’ai
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LE roi’ DE L’ARQUEBUSE.
droit par conséquent de porter l’épée. Enfin j’ai été roi ‘ cette année. C’est demain que ma royauté expire ; demain on tire l’oiseau , mais je puis l’a»battre encore : alors je serai empereur, et l’exemption de tout impôt, de foute taille, dont j’ai joui cette année , en exécution des ordonnances de notre bien-aimé seigneur Henri second, deviendrait pour moi perpétuelle ; ce n’est donc pas chose à dédaigner. Vous savez d’ailleurs, ma charmante voisine; que je suis le plus fervent de vos adorateurs.
— Il n’a pas tout à fait tort, dit le vieillard. Il est vrai que Chauvet était un brave garçon ; mais il ÿ aura en septembre quatre ans qu’il est parti avec M. Sampierre, pour aller, sous les ordres du maréchal de Thermes, combattre en Corse. Dieu sait ce qu’il est devenu; on n’a pas reçu de leurs nouvelles, Cependant, mon enfant, tu ne peux pas toujours attendre. Tu n’as plus de mère, je me fais vieux; avant de mourir, je voudrais assurer ton bonheur.
« Voici neuf ans que je suis capitaine de l’Ar-
1. Tous les ans à Château-Thierry, le lundi de la Pentecdte, on tirait l’oiseau; le chevalier qui l’abattait était roi et exempt de toute espèce d’impdts jusqu’au lundi de la Pentecéte suivante. Si le même chevalier abattait l’oiseau deux années de suite, il était empereur, et l’exemption d’impôts s’étendait à sa vie entière. En 1761 , les collecteurs avaient imposé le roi de l’Arquebuse. La société s’étant pourvue auprès de la cour des aides, le 16juillet 1763 , il intervint un arrêt qui fit défense aux collecteurs de comprendre dans leurs rôles le roi de l’oiseau, et les condamna aux dépens.
quebuse. C’est en 1548 que, par lettres patentes, Henri II a institué notre soçiété. Mes camarades m’ont élu pour chef, et le gouverneur de la province a confirmé leur choix. Depuis ce temps j’ai joui des honneurs attachés à ce grade. Mais déjà ma main commence à trembler ;^mon coup d’œil est moins juste; quelques jours encore, et mon bras débile ne pourra plus tenir une arquebuse en joue. Eh bien! je voudrais que le grade ne sortit pas de la famille ; que, par son adresse, mon gendre méritât d’être élu à ma place. D’ailleurs, dans les temps de trouble et de guerre où nous vivons, crois-tu donc, mon Isabelle, que ce ne soit rien, lorsqu’on voit à cent pas un chevalier qui s’avance , de pouvoir désigner à coup sûr le trou de sa visière par lequel on va faire passer une balle ? Je voudrais, Isabelle, que le plus adroit fût ton mari.
— Vous entendez, ma voisine,» dit Traunel avec un mouvement d’impatience, en voyant que la jeune fille ne répondait pas et feignait d’être entièrement absorbée par l’attention qu’elle portait à couler les balles. La main d’Isabelle trembla, quelques gouttes de plomb tombèrent sur ses jolis doigts effilés. La douleur lui arracha un cri : « Que vous êtes méchant ! dit-elle ; ce n’est pas lui qui m’eût brûlée comme cela. »
En cet instant une main vigoureuse heurta à la
porte de la rue. « Qui donc ce peut^il être, dit le vieillard; Médor n’a pas aboyé?
— 11 n’aboyait jamais, reprit Isabelle, lorsque • Chauvet venait avec nous passer la soirée.
— Ouvrez donc ! dit-on de la rue en frappant de nouveau; est- ce que vous voulez laisser les vieilles connaissances à la porte?
— C’est lui, » dit Isabelle en rougissant; mais elle devint si tremblante qu’il ne lui fut pas possible de quitter sa place. Quant à Traunel, il resta comme atterré.
Le vieillard seul se leva pour aller ouvrir.
« Eh! bonjour, donc, père Thierry, dit, en se jetant dans ses bras, un grand jeune homme dont le costumé était celui d’un soldat. Et vous, dit-il en se retournant de l’autre côté , que vous êtes encore embellie! C’est bon! c’est bon! Médor, répétait-il au chien qui, remuant la queue, sautait après lui pour lui lécher les mains et le visage. Il paraît, mon vieux, que tu te rappelles les lièvres que nous prenions ensemble dans la forêt d’Anjou ‘; nous en trouverons encore. »
Chacun fêta le nouveau venu ; Traunel lui-même
1. La plaine qui s’étend sur le bord de la Marne, entre Château-Thierry et Nogentel, n’était autrefois qu'une épaisse forêt d^ châtaigniers, connue sous le nom de forêt d’Anjou. Pour avoir le privilège d’y chasser, les bourgeois de Château - Thierry, avaient abandonné au domaine royal la forêt du Barbillon. Par lettres patentes, le droit leur fut concédé d’y chasser « aux che-
s’efforça de lui adresser quelques paroles mieilleuses. Mais, tandis qu’il le complimentait du bout des lèvres, il eût bien voulu, au fond de son cœur, le savoir à tous les diables.
« Maintenant que vous voilà de retour, dit Isabelle, j’espère que vous ne nous quitterez plus.
— Hélas ! reprit le soldat. Je ne suis ici qu*en passant; il faut encore que je fasse une campagne. C’est un bonheur si j’ai pu venir. Nous marchons vers la Flandre. J’avais demandé un congé pour visiter en passant le pays; j’avais tant besoin de vous revoir!
Je n’ai point oublié non plus que je suis arquebusier. C’est demain qu’on tire l’oiseau, et je n’étais . • pas fâché de vous montrer que dans les montagnes de la Corse je ne me suis pas gâté la main. Heureusement le connétable de Montmorency voulait faire porter, à son château de Fère en Tardenois, quelques plans de M. Goujon qui doit en sculpter le portail. Je me suis offert ; j’ai pris ses ordres et me voici. Mais, après la campagne, je reviens pour toujours à Château-Thierry. Combien de fois, sous la tente , j’ai pensé au pays ! Combien de fois ai-je songé que je me promenais avec vous dans votre
Treuils, sangliers, loups, renards, lièvres et conils, avec chiens, filets et armes; ils y pouvaient aller menant avec eux lévriers, espagneux et chiens de chasse. > La forêt du Barhillon avec la seigneurie de Château - Thierry fit partie du domaine royal jusqu’au moment où elles furent données au duc de Bouillon en échange de la principauté de Sedan.
grand verger! Toutes mes pensées étaient pour vous, et ma part de butin, c’est à vous que je la destinais. Aussi vous me permettrez, je l’espère, de vous faire offi’e de quelques souvenirs que j’apporte de la terre étrangère. Tenez, capitaine Thierry, voici quelques morceaux d’un mélange de fer et d’antimbine pour mettre au chien de votre arquebuse; ils ont été fondus à Florence, et je n’en connais pas qui produisent autant de feu. Et vous, Isabelle, refuserez-vous ce collier? C’est la rançon d’un officier génois que j’avais pris au combat du Golo. Un lapidaire voulait me l’acheter. «Non, non, « me suis-je dit, ces pierres bleues sont de la couleur « des yeux d’Isabelle ; elles feront si bien sur sa peau « blanche! »
Et de son casque il tira un petit paquet dans lequel étaient un collier et des boucles d’oreille comme les Italiens seuls savaient encore les travailler.
« Puis, tenez, je ne suis pas égoïste, je veux que vous puissiez voir combien vous êtes jolie. »
Et de sa poche il lira un objet bien précieux à cette époque, une glace de Venise qui pouvait passer pour belle, car elle était aussi grande que la main.
« Tout cela est fort beau , dit Traunel avec dépit. Vous avez donc fait fortune?
— Dieu merci, reprit le soldat, l’escarcelle de Chauvet contient quelques pièces d’or pour joindre dans la plaine de Brasle ou sur les coteaux de Saint-
Martin quelques journaux de terre à ceux que j’ai laissés en partant. Les chevaliers de M. Doria avaient les poches bien garnies, et, à force de vider leurs bourses dans les nôtres, il fallait que nous finissions par avoir une petite provision de sequins. D’ailleurs M. Sampierre est généreux. « Prenez vos arquebuses, « nous disait-il souvent; voyez-vous cette sentinelle • génoise? Ecco due zecchini pour celui qui la des- « cend. Il était rare qu’ils ne fussent pas pour moi. »
On interrogea Chauvet sur les combats auxquels il s’était trouvé, tandis que lui-mème demandait ce qu’il y avait de nouveau dans la ville. Bienôt il sut que Traunel était son rival, que le capitaine Thierry voulait que son gendre fût roi de l’oiseau. 11 se promit bien d’empêcher Traunel de l’être, tandis que celui-ci, de son côté, prenait à l’égard du soldat la même résolution.
Le lendemain, dès que le jour parut, les arquebusiers en bon ordre se rendirent à Saint-Crépin pour faire bénir leur bannière, sur laquelle on voyait une branche de houx avec cette devise : Nul ne s'y frotte. On se rendit ensuite à l’hôtel de l’Arquebuse, et l’on s’occupa de dresser la liste des chevaliers qui avaient le droit de tirer l’oiseau. Traunel se leva ; il prétendit que, suivant les statuts, un chevalier, pour être admis à tirer l’oiseau, devait justifier qu’il avait, le jour de la fête de sainte Barbe, patronne des arquebusiers, entendu la messe
à Saint-Crépin, que Chauvet ne pouvait concourir à la royauté. Celui-ci répondit que le jour de sainte Barbe il avait monté la garde à la face de l’ennemi, que cela valait bien une messe. On balança les raisons pour et contre, et, après une longue délibération, on décida qu’il pourrait tirer l’oiseau. Alors autant de numéros qu’il y avait de chevaliers présents furent déposés dans un casque, et chacun vint y puiser le bulletin qui désignait le rang dans lequel il devait déployer son adresse.
Un oiseau d’étain, de la grosseur d’une forte aveline, fut placé sur la pointe d’une épée ; cette épée elle-même fut posée à l’extrémité d’un mât de quarante pieds de hauteur ; et comme les tireurs devaient être éloignés de quarante-sept toises du bas de cette perche et qu’il se trouverait peu de vues assez perçantes pour apercevoir l’oiseau à une semblable distance, on fixa sur la lame de l’épée une targe’ noire et ronde de six pouces de diamètre, dont l’oiseau occupait le centre.
Le sort avait favorisé Traunel ; il devait tirer le cinquième, et Chauvet ne devait tirer que le dernier. Traunel fut le premier dont la balle frappa la targe. Cela ne suffisait pas pour être roi; mais le marqueur chargé de vérifier les coups lui apporta un bouquet et un ruban qu’il attacha, selon l’usage,