Petit bouclier
aux aiguilletlcs de son pourpoint. Dix lois déjà la targe avait étii touchée par des chevaliers, qui tous avaient été décorés de rubans, lorsque arriva le tour de Chauvet. Alors celui-ci s’avança, il souleva son arquebuse; l’émotion lit pendant quelques instants trembler sa main, mais il se reposa; puis il visa de nouveau le but, et telle était son immobilité qu’on eût dit qu’il était de marbre. Enfin le coup partit. La lame de l’épée ploya en arrière, puis, revenant sur elle-même, elle vibra rapidement. On vit voltiger autour de la targe un nuage de sable rouge; car il ne suffit pas d’effleurer l’oiseau, il faut faire couler le sable dont il est rempli et qui représente son sang.
« Il est mort ! il est mort ! » s’écria-t-on de toutes parts.
La balle avait frappé le bul. On descendit l’épée et l’oiseau, puis en triomphe, tambour battant, on les apporta au vainqueur, qui fut proclamé roi. On dressa sur les registres de la société procès-verbal du tir.
Pendant qu’on rédigeait cet écrit, l’envieuît Traunel s’en allait répétant :
« C’est un beau coup, c’est un coup heureux, c’est un coup de hasard.
— Enfant, lui dit Chauvet en rechargeant son arquebuse, tu appelles cela un coup de hasard! Tiens, vois-lu là-bas, dans les petits prés, cette poule que poursuit un jeune chien ?
— Belle adresse, dit Traunel, tuer une poule ! Que ne visez-vous aussi un âne ou une vache ?
— Laquelle de ses deux pattes veux-tu que coupe ma balle ? dit le nouveau roi, portant l’arme à son épaule.
— L’une et l’autre , répondit son rival , croyant mettre son adresse en défaut.
— Soit ainsi, » reprit le soldat en saisissant l’instant où la poule en fuyant croisait ses pattes. Il tira : la poule tomba, puis, s’aidant de ses ailes, elle se releva sur ses deux cuisses, car ses pieds avaient été brisés par le même plomb. « Apprends à tirer, dit-il à Traunel en lui montrant du doigt la pauvre bête qui se débattait; je te donne jusqu’à mon retour pour en faire autant ; je pars, je vais employer mon plomb à un plus noble usage ; si tu veux encore lutter d’adresse, nous nous reverrons. »
Après avoir embrassé tous ses camarades, après avoir obtenu de Thierry la promesse qu’Isabelle serait sa femme, il prit la route de Fère-en-Tardenois. Quand il eut quitté la porte de la Barre ', il se retourna à chaque pas pour regarder encore Isabelle, qui, placée sur les murailles, et agitant eu l’air son fichu, semblait lui dire : «Reviens bientôt.» Enfin il disparut entre les arbres, et continua rapidement son voyage.