‹ Les récits de NazarethChapitre 4 sur 10 · LE BAPTÊME D'OR · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME D'OR

solaire d'un lever de jour aspergé de rosée, les Judéens arrivaient pour se faire baptiser par saint Jean.

Ainsi qu'aux jours de processions et de pèlerinage, ils étaient porteurs de bannières. Ils dévalaient par le pays et certains venaient de provinces lointaines, car ils étaient fiévreux du voyage et leur démarche paraissait exténuée. Sur leurs turbans, sur leurs feutres, sur leurs manteaux, on voyait la poudre des ornières pénibles et comme le reflet des couchants altérés du désert. Leurs yeux de ferveur, brillant de la soif des chrêmes providentiels, semblaient des lucioles éparses parmi les champs. Ils étaient silencieux et quelques-uns, arrivés au bord du fleuve, se dévêtaient et plongeaient dans l'eau leurs membres las.

A l'horizon, les tours de Nazareth, la cité sainte, s'aigrettaient de lueurs; s'allumait l'aurore de ses châsses de vermeil ouvrées jusqu'aux nues ; et, de la ville orfèvrée et mystique, des sons de cloches s'élevaient, vagues annonciateurs de paix ; ces béates clameurs de rêve ainsi lancées

par les tourelles, étaient pareilles à des colombes essorant de lointains pigeonniers d'argent.

Tous ces pèlerins s'étonnaient de la merveilleuse figure qui remontait les berges là-bas, radieuse comme une croix processionnelle et semant des reflets d'or sur les roseaux de la rive et jusque sur l'eau taciturne. Comme elle disparaissait et qu'elle leur avait semblé plus bienfaisante que l'onde où leurs pores buvaient des ciels de fraîcheur, ils se demandaient :

« Est-ce lui dont saint Jean nous a dit : Il en vient un après moi, qui est plus puissant que moi, duquel je ne suis pas digne de délier, en me baissant, la courroie des souliers; pour moi, je vous ai baptisé d'eau ; mais il vous baptisera du saint Esprit? »

La Fuite en Egypte

A Georges Eekhoud,

La nuit, la sainte Famille se reposait dans les auberges.

Les vieilles femmes disaient aux enfants en leur montrant le Bambin Adorable :

« C'est Jésus de Nazareth ! C'est lui que l'étoile a annoncé dans la nuit de Noël ! »

Et c'étaient, autour du foyer, de très douces veillées. On jetait des bûches dans l'àtre, des bûches qui, prodigues de leurs ors, en ces nuits mystérieuses, payaient largement au Seigneur l'écot de leur adoration.

« Dites, les enfants, chantez vos légendes au Christ ! »

Les fèves bouillaient sous la crémaillère et les flammes inquiètes comme des doigts de fiévreux faisaient luire les faïences de la cuisine, où étaient peints en rouge des rossignols naïfs, trillant dans l'écho des sarments enflammés.

« Dites, les enfants, chantez vos légendes au Christ! »

Des routiers, noirs de la poudre des ornières, et dont les chevaux dételés piaffaient et hennissaient dans les écuries, venaient, les yeux blancs de tendresse, contempler l'enfant miraculeux, et des vieilles chauffaient à l'àtre leurs mains sèches, puis elles prenaient dans leurs paumes les pieds de Jésus.

« Dites, les enfants, chantez vos légendes au Christ! v

Alors les enfants invités chantaient leurs légendes d'une voix timide, debout devant l'âtre qui couvrait leurs visages de masques de lumière, leurs bras pendant le long de leurs corps raidis pour bien lancer les phrases de leurs chants.

Ils disaient de très simples histoires de fées et de berceaux et les jouets de leurs

refrains dansaient en ronde dans leurs musiques. Ils étaient graves comme des anges, les beaux anges au cœur enfantin qui forment le cantique des crèches illuminées. Leurs chansons étaient limpides comme les sources qui sortent de la terre et les voix s'élançaient inhabiles, ainsi que les oisillons qui quittent leur nichée.

Et la grand'mère, au rouet, leur répétait:

« Dites, les enfants, chantez vos légendes au Clr-rist! >

Et la quenouillée, tournant aux lumières de l'âtre et caressée par ces chants, faisait songer aux tresses des princesses défuntes.

Mais la grand'mère disait :

h Chantez, mes enfants; quand les rouets de vos âmes fileront des fils amers sous la main noire de la mélancolie, vous serez bien heureux d'avoir chanté pour le Christ! »

Aux approches de minuit, l'hôte conduisait la sainte Famille dans la chambre la plus belle de l'auberge.

C'était une grande salle où l'on avait

remisé les légumes qui séchaient pour l'hiver et où des gousses de poireaux pendaient aux grosses poutres du plafond.

Des armes, qui avaient servi au temps des vieilles guerres, étaient accrochées dans des coins obscurs et quelque bonnet de fermière s'entrevoyait dans l'ombre silencieuse que les langues de feu poussées par la lampe à huile avaient peine à réveiller, tant on venait rarement dans ces chambres abandonnées où se condensaient de l'oubli et de la nuit.

« Voilà un berceau pour Jésus ! m Et Marie se mettait à bercer son fils; puis l'hôte faisait sa prière devant le Dieu enfant et s'esquivait pieds nus pour ne pas faire de bruit, tandis que saint Joseph se couchait sur un sac près de la porte fermée.

Mais chut! La lampe s'éteint!

Quelle est cette lueur?... C'est Jésus qui sommeille. Le berceau est comme un soleil qui se lèverait dans les rêves d'une toute petite fée bienfaisante, et l'oreiller

est d'or. L'aurore qui s'est montrée à Bethléem reparaît chaque soir quand les cils magiques du Christ retombent sur les chairs douces de ses joues angéliques. Il ne fait donc plus nuit. La traîne lumineuse d'un Dieu sert de voile au berceau. Les choses de la chambre quittent leur froideur, les spectres de l'ombre se sont évanouis ; tout chante dans le sommeil du Christ! Son rêve se fait lumière! Et la Vierge qui se penche vers lui, et dont la robe rouge emprunte d'impériales opulences à ce cantique étrange de lueur, et dont les cheveux blonds se lissent à ce jour mystique, a l'air de mirer son cœur maternel et le bienfait de ses yeux caressants dans une rivière de clarté profonde qui passe.

Chut ! La lampe s'éteint !

A minuit, Marie entend des paroles lointaines :

« Fuyez ! Fuyez ! Quittez le pays des bruyères! La lune est rousse au-dessus des marais : elle est pareille à de la chair

d'agneau sanglante et strie le couchant d'une lueur de meurtre !

« Fuyez ! Les villages pauvres ont éteint leurs àtres ; le râle des terriens qui sommeillent sonne avec les refrains des crapauds !

« Fuyez sous les croix des moulins à vent, sous les clochers des frustes églises des campines qui tremblent, comme aux jours des jacqueries, mais pour Jésus, leur fils à l'auréole!

« Fuyez ! Les fermes sont muettes sous les étoiles, les chaumes se sont vêtus de crêpes noirs, ainsi que les tambours des armées au jour de deuil des princes !

« Fuyez! Les bruyères sont ouvertes devant vous. Là-bas, sous la dernière étoile, vous trouverez des prés : et leurs fleurs auront soif d'être foulées par vous, et toutes les bonnes choses de la terre protégeront votre exode !

« Mais fuyez ! Car Hérode est cruel ! Ses soldats portent de grands glaives clairs ; ils s'abattent sur les berceaux et se font donner en guise d'écus des gouttes du sang des enfants !

« Fuyez ! Ils cherchent le petit qui est né dans l'or et la lumière à Bethléem ! Ils fouillent le giron de la vieille Flandre ! Allez et gagnez les dunes ! Là-bas vous trouverez des fruits suaves qui mûriront pour le Christ et vous découvrirez de l'eau lustrale. Ici, il pleut du meurtre sur le sein des mères et Jésus ne peut mourir que sur le Golgotha !

« Fuyez ! Et que la fleur mystique s'épanouisse! Elle brille dans la nuit.

Cachez, Vierge, sous votre manteau couleur de ciel, ces chairs trop lumineuses et trop fragiles ! Passez doucement à travers les haies : le temps des épines n'est pas encore venu.

« Fuyez! Demandez aux bergers qui passent le chemin qui conduit aux dunes de la mer! Là-bas les moulins flambent, les villes pleurent au fond de la province et les lueurs des incendies allument des crêtes de colère à l'horizon!

« Fuyez ! Le glaive et la hache ne sont parmi les instruments de la Passion ! »

Ces paroles, chaque soir attendues, semblaient tomber des étoiles, quand soudain

des anges descendirent par l'escalier du grenier.

Ils vinrent s'agenouiller devant Jésus, leurs ailes, plus riches que des roues de paon, miroitant dans les lueurs de leurs robes surnaturelles.

Ils portaient avec eux des instruments de musique, et Jésus leur sourit à travers son sommeil.

Alors, ils murmurèrent de leurs voix aurées :

« Marie, Marie, quand chantera le coq et que l'alouette s'éveillera, Marie, Marie, quand le premier rayon ira aux peupliers, Marie, Marie, prends le petit et t'enfuis à travers la campagne. Et toi, l'Enfant élu, dors en écoutant nos chants, n

Et s'accompagnant sur des harpes et sur des guitares, les anges chantèrent jusqu'à l'aurore des choses profondes.

Les personnages sacrés étaient partis de Nazareth par un beau matin de soleil.

Les tours de leur cité, comme les mâts des navires qui voguent vers les terres où

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l'on recueille l'encens et l'or, avaient bientôt disparu au fond de la plaine, et celle-ci prodiguait à la sainte Famille ces transparentes haleines des espaces qui traînent ainsi que des filets sur la terre, pour en recueillir les parfums et les joyaux.

Ils virent des soirs citrins au-dessus des bruyères et des aunes. Des soleils superbes éclatèrent comme des lustres de leur fuite. Ils paraissaient partis à la découverte des lointains sonores, où les collines s'argentent et font un collier transparent aux horizons sans fin. Les clochers des plaines leur avaient livré leurs secrets phonétiques et ils surent à quelles mers de moissons et de villages aboutissent les grand'routes aux ormes inondés de lumière.

Bientôt ils arrivèrent aux belles régions des prairies où vivent les marguerites et où les génisses étalent sous les pommiers la bénigne soierie de leurs pelages. Les brebis accouraient et les pâtres qui avaient vu la sainte Famille à Bethléem et dont les âmes avaient depuis ce temps reçu une empreinte mystique, comme les masses

d'or fondues pour les tabernacles, vinrent offrir du lait dans des cruches et des fruits dans des corbeilles.

Ils disaient :

« Jésus ! Jésus ! Jésus ! qui es né dans nos prés! Et toi, Vierge blonde! nourrissez-vous de ces fruits, de ce lait, afin que votre chair nous devienne patriale ! »

Ils apportaient des poires, des cerises, des groseilles et des' melons, dont les parfums semblaient avoir condensé l'odeur subtile du soleil au long des plants fleuris.

La Vierge aux yeux bleus leur souriait alors, et il y eut ainsi des soirs pieux, tandis que l'angelus chantait dans les lointains des Flandres. La nuit déjà s'insinuait dans l'épaisseur des haies, pendant que les derniers rayons, pareils à des flèches piquant le vol d'aigles immenses, arrêtaient les moulins qui fauchent les ciels.

On entendait le bruit des cloches des troupeaux, l'adoration enmerveillait encore le paysage, les vachers accouraient, laissant leur bétail à la garde des chiens, et les enfants anxieux sortaient des jardins rustiques pour voir le Christ.

Une vieille avait dit à Joseph, alors qu'ils quittaient Nazareth :

« L'ange qui tantôt planait près du clocher vous a donné l'ordre de fuir avec Jésus. Ecoutez, je sais l'avenir : évitez les tours où sur les drapeaux flotte l'aigle d'Hérode ! »

Mais saint Joseph songeait au soir sublime de la nativité. Il revoyait les mages apportant des parfums au milieu de ténèbres enchantées. Les hautes encolures des dromadaires s'élevaient dans un ciel éclatant de Noël et les mains se joignaient à la lueur des torches.

Aujourd'hui, il faut fuir!

Et l'angoisse des âtres qu'on abandonne saisit le cœur de saint Joseph.

Il s'imagina là-bas son établi solitaire et il entendit l'intime chanson du soleil dans la poussière muette de son atelier. La crémaillère, toute noire encore des chaudes fumées des repas familiaux, pendait silencieuse, comme un archet au-dessus d'un violon sans àme, sur les cendres refroidies

du foyer. La vieille horloge à oiseaux de paradis, fabriquée à Fleurus, sonnait encore les heures du ménage, mais qu'elle était seule, pareille à une cloche de pèlerin égaré! Bientôt, n'ayant pour voisins que les meubles immobiles, elle se tairait, et ses derniers tic-tac seraient tels que les gestes falots des têtes des fauvettes quand elles meurent dans une cage abandonnée.

Mais il faut se résigner aux ordres du Seigneur, qu'ils soient apportés dans le bec suave des ramiers ou qu'ils soient édictés par les ailes déployées des aigles.

Se répétant ces choses très chrétiennes, le père nourricier allait par les sentiers, une scie sur l'épaule et songeur dans sa barbe grise. Un large chapeau tressé dans la paille abritait son franc regard de vieux manouvrier; le soir, il portait une lanterne dont la lueur tombait sur les marguerites des chemins.

Ils allèrent ainsi le long des canaux, traversant les ponts aux écluses, et rencontrant les haleurs fatigués sur les bords

de l'eau où les roseaux fleurissaient, et s'aiguisaient en feuilles pareilles à de verts poignards.

En les voyant arriver de loin, les bateliers nonchalants hissaient leurs pavillons au mât de leur bateau, et leurs bateaux passaient, avec des rideaux blancs et des géraniums à la fenêtre des cabines, — tandis que les mariniers s'agenouillaient sur le pont goudronné.

Tout près de là, un moulin grinçait et les meuniers grimpaient aux échelles, porteurs de sacs de farine , et le moulin paraissait faire de gigantesques signes aux lointains pour leur annoncer la venue du Seigneur : ses ailes affichaient de tragiques gestes de crucifiements.

Parfois, dans les zénith immenses des bleus espaces, pâle bijou sur la soie séraphique de bannières infinies, un ange blanc qui veillait apparaissait un instant, puis se cachait dans l'azur ainsi que les oiseaux qui disparaissent au cœur des forêts.

Ils allèrent ainsi le long des rivières où

les papillons se jouent à fleur de l'eau, avec l'indulgence mélancolique des saules qui s'argentent.

Des chardonnerets voletaient autour d'eux, dans la grande et libre cage que formaient des rangs de peupliers et d'ormes, et les chaumines se montraient avenantes, derrière les grands tournesols qui marquaient les heures de la fuite.

Mais les saules semblaient se préparer à des fêtes funestes !

Ils allèrent ainsi à travers des villages. Les horloges tictaquaient sonores dans les maisons aux volets verts.

Des femmes tricotaient dans la lumière familiale des chambres, où ils entrevirent de grandes armoires avec des porcelaines alignées.

En souvenir de la Nativité, des auberges avaient adopté pour enseigne : Aux Trois Rois, et l'on voyait sur les façades blan chies s'enluminer les souverains de Noël couronnés d'or.

On entendait les forges en travail, le

bourdonnement des ruches, les battements d'ailes des pigeons dont les volées passaient dans le bain de vibrant soleil qui inondait les toits.

Dans les fermes, sur les fumiers jaunes et riches comme des couronnes de rois écrasées, les poules picoraient les grains d'avoine. Et hautains à l'égal d'oiseaux héraldiques, la crête sanglante et victorieuse, les coqs lançaient des fanfares inouïes en apercevant la sainte Famille.

A leur appel, des commères paraissaient aux portes :

« C'est la sainte Famillle qui passe ! La Vierge est assise sur l'àne, et voilà le petit Jésus !

— Ils fuient Nazareth !

— Ils s'éloignent des États d'Hérode ! » Un vieux disait :

« Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai rêvé cette nuit de sang sur les berceaux ! J'ai rêvé cette nuit d'hommes d'armes et de varlets d'armée ! J'ai rêvé cette nuit de mères dont le sein était lacéré par des poignards ! »

Les femmes s'agenouillaient sur leur

seuil, comme lorsque passe le saint Viatique que l'on porte aux mourants, — tandis que de grands paons, qui paraissaient descendre du soleil tant ils étaient merveilleux, avec le fracas de leurs plumes ocellées d'or et d'émeraudes, s'abattaient autour de l'àne avec d'impériales allures.

Après avoir foulé le tapis- des prairies, après avoir traversé les sentiers qui serpentent au milieu des moissons, après avoir passé sous l'horloge au cadran d'or de maint clocher et longé les murs aux moellons noirs de maint cimetière rustique, — ils entrèrent aussi dans des bois.

Les oiseaux leur organisaient des concerts magnifiques. Des rossignols rouges et étranges qu'on eût dit des voix d'anges envolées , et des fauvettes irisées qui s'étaient teintes à des arcs-en-ciel, venaient miraculeusement sautiller dans les rameaux qu'ils enchantaient et doraient en trillant. Les tourterelles et les ramiers décrivaient de grands cercles au-dessus des cimes des arbres. Tous les corbeaux s'étaient envolés,,

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— mais il était venu des hirondelles toutes blanches qui rasaient la surface des étangs des clairières, le long des vieux troncs immobiles et roux, pareils aux rois des légendes coiffés d'indomptables casques, mordus par le sang des batailles.

Les sapinées exhalaient des odeurs d'encens, et le souffle silencieux des cathédrales passait entre leurs fûts. Les pommes des pins scintillaient, et l'on eût dit que des arbres de Xoël avaient été plantés parmi la Flandre pour fêter la fuite du Seigneur.

Des cerfs bramaient dans les lointains, et comme le soir tombait, une forestière vint aux saints personnages pour leur dire:

« Je suis la bûcheronne de la hutte qui fume là-bas sur ce coteau planté de chênes ! Venez bénir mon âtre : mon chaume cette nuit sera aussi glorieux que le ciel. »

Et ils suivirent dans le crépuscule la femme qui avait dit ces mots.

Mais tous les oiseaux merveilleux s'élancèrent aussitôt à tire d'ailes vers le toit choisi par le Christ. On eût dit la pluie des magiques œufs de Pâques que les cloches de Rome jettent au jardin des enfants. Et

ils se mirent à rossignoler si magnifiquement, à roucouler de si splendides sérénades, à faire vibrer dans leurs gosiers magiques des cordes si sublimes que Jésus leur fit un doux signe de sa menotte blanche — et la bûcheronne était pâle comme une qui sent dans son cœur germer des choses qui ne sont plus de la terre, car elle avait très bien vu qu'une des tourterelles laissait perler du sang sur la poitrine.

Ils arrivèrent un soir aussi près d'un étang sans barques.

Marie dit, en pressant Jésus dans ses bras :

a Que ces ondes sont tristes ! »

En effet, de rares hérons, debout sur une patte jaune et le bec songeur, regardaient le soleil sombrer dans un horizon de mare rancunière et les roseaux étaients prêts à servir de couteaux à de vénéneuses envies ; les eaux se plombaient, et des barres livides striant le couchant arrêtaient l'essor de toute idée de sécurité et de bonheur qui eût voulu jaillir du paysage.

Des canards et des sarcelles prirent leurs envols criards, des crapauds coassaient et de temps en temps un saule pénible virgulait les phrases de détresse de l'horizon.

Mais dès que la Vierge eut parlé, un battement de rames se fit entendre.

Un hibou s'enfuit effaré du creux d'un arbre, et un jeune homme apparut dirigeant vers les bords de l'étang une barque spacieuse au fond de laquelle il avait jeté un tapis de laine blanche.

Ses yeux avaient la pâle mordorure des aunes par les soirs d'avril, quand ils se réveillent au vert persévérant des sapinières, et il dit :

« J'ai vu cet hiver le Christ nouveau-né. Mes pieds ont foulé les neiges de la nuit de Noël. Venez! »

Et la sainte Famille s'embarqua sur l'étang. Le jeune homme avait au doigt un anneau superbe orné d'une pierre violette, riche comme un bijou épiscopal. Il portait de hautes bottes en cuir mou, une ceinture de chasseur, un col en dentelle. Ses mains sur les rames étaient fines et nerveuses et il

avait jeté son chapeau à plume sur un banc en voyant le Seigneur.

Des sons de cor se firent entendre.

« Ce sont mes fauconniers ! »

Et le soleil ressuscita pour lancer un dernier rayon qui réveilla les saules de leur sommeil gris. Les eaux devinrent diaphanes et les roseaux turent leurs haines.

La barque avançait lentement.

Un castel apparut. De grands lévriers sautaient de joie le long de ses murailles et un héraut vêtu de brocart sonna d'une longue trompe.

Et le ciel restait bleu au-dessus du castel.

Mais répondant aux lévriers blancs bondissant sous les murs des donjons, des chiens de bergers aboyaient lointain ement à la mort.

Arrivés dans les fermes, souvent, à l'heure de midi, ils s'asseyaient, suivant la coutume, a la table commune aux censiers et aux valets.

Dans les larges plats, au fond desquels

un potier rustique avait modelé des scènes des saintes Écritures, des platées de riz fumaient : c'étaient les encensoirs des tables champêtres, ces autels calés sur le sol battu des grandes cuisines et au-dessus desquels le fermier, avec des onctions sacerdotales, récitait les bénédicités.

« Laissez venir aujourd'hui les enfants à la table ! »

La chaleur magnifiait les moissons et près des vignes, dont les feuilles et les grappes pendaient aux fenêtres, des hirondelles planaient un instant, les ailes folles, puis elles allaient, sur le faite d'une grange, exprimer, fraîches comme des cascatelles dans les bois, tout ce que leur suggérait l'été.

« Donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien ! »

Tous avaient joint les mains — des mains où les labours, les semailles et les fauchages avaient creusé des rides sèches et noires, pareilles à celles de la terre quand elle a soif des pluies — et une acre odeur de sueur plébéienne s'exhalait sur les bancs durs où les manants étaient assis.

Les fronts étroits et bas comme des socs, on eût dit qu'ils allaient cogner en signe de repentance, la planche rabotée sur laquelle des fèves et du lard étaient servis.

Une servante, en casaque rouge, sortit de la cave avec des brocs remplis d'une bière dont l'écume promettait des fraîcheurs paradisiaques aux gosiers que les ardeurs de la matinée avaient desséchés.

Et la fermière, avant de découper le pain noir, fit, d'un geste du couteau, un petit signe de croix sur la croûte de seigle.

Là-bas, les blés mûrs attendent le viol des faucheurs ; les mottes de foin couvrent les champs, dans l'atmosphère brûlante : ce sont les stations des calvaires des rustres, sous la passion des soleils torrides, quand les grillons aiguisent encore la chaude fureur des faulx.

a Pardonnez-nous nos offenses. »

Les herses et les charrues attendent sur le bord des chemins poussiéreux, les trèfles arborent des fleurs rouges, les carabes au corselet de bronze ensanglantent de leurs crimes les ornières. Là-bas le soleil fauche

et ses rayons tuent à l'égal des lances.

« Seigneur, délivrez-nous du mal ! »

Mais quand le soir tombe, les foins sont aussi tentants et parfumés que des diablesses, les croupes des payses qui y glanent sont infernales dans ces ors mystérieux de la vesprée, jetés à profusion aux fins de gagner des âmes.

a Seigneur, délivrez-nous des tentations ! »

Cependant, la fumée du repas monte, bienfaitrice, les couennes du jambon répandent leur arôme. Que le chant du foyer verse de délassement dans les veines, quand tintent les midis, que les flammes lèchent les viandes rouges, que le bénédicité bénit les assiettes ! Et le Seigneur est là, auréolé de lumière au milieu du jour.

Jamais, au paradis, vous ne mangerez de plat plus suave; l'amène résignation vous est donnée en communion avec la poétique clarté qui règne au ciel. Les fumées s'argentent, et la Vierge a sorti son sein de son corsage.

« Dites pourquoi les chevaux hennissent dans leurs écuries, pourquoi les pigeons

sont inquiets et pourquoi le fermier se sent roi aujourd'hui?

— Laissez venir les enfants à la table !

— Les enfants ont des yeux tristes ! »

Enfin, ils arrivèrent aux dunes. Les fermes aux grands toits de chaume, pareilles à des pagodes sous les caresses satinées des jours, disparurent de leurs horizons. Ils ne virent plus des poulains sauter dans des prairies où des groupes de fleurs rappellent d'opulents écrins de châtelaines. Ils quittèrent les régions où mûrissent les fruits, le long des espaliers, où rient les tuiles rouges des écuries dans les bosquets. Laissant les plaines vêtues de moissons éblouissantes et riches, impératrices aux robes victorieuses, ils entrèrent dans un pays de sable et de chardons.

Des cabanes de pêcheurs, en planches noires, étaient plantées dans les dunes, parmi ces collines à l'herbe frêle, dont les sinuosités rappellent encore les colères et les caresses des flots. Nul chemin n'était tracé à travers ces houles sablonneuses, où

gîtent les lapins et au-dessus desquelles passent les mouettes, avec leurs giries, ou le vol en triangle des canards. Un murmure montait à l'horizon. Mais par où devait fuir Marie, le pays se vêtait de ses atours les plus engageants, et lorsque la terre était pauvre, elle empruntait sa parure au ciel. Ici, dans la désolation de ces rares genêts, le firmament colora le flanc pâle des dunes de roses si subtils et de bleus si suaves, qu'elles devinrent pareilles aux décors rêvés par les jeunes saintes pour leurs amours avec le Christ; il promena au-dessus d'elles de très légers nuages qui rasèrent, comme des soleils humides et vagabonds, les crêtes radieuses du paysage transfiguré. Les monticules, au loin, prenaient des tendresses de chair d'enfant, et, dans des coins sauvages, tout à coup, des mousses d'or et d'un vert d'émeraude plaquaient un court vallon comme une merveilleuse chasuble tombée du ciel, tandis que des chardons blasonnaient le sable nu. Les saints personnages s'arrêtèrent à des cabanes de pêcheurs pour demander leur route parmi ces solitudes :

;o les récits dp: Nazareth.

« Dirigez-vous vers ce phare : là-bas se trouve le fleuve qui sert de frontière aux États d'Hérode! Mais reposez-vous dans notre cahute! Voici des soles que nous ferons frire et des huîtres que nous ouvrirons pour vous. »

Les pécheurs aussi étaient venus à Bethléem et leurs yeux clairs et profonds — étoiles diurnes qui endiamantent les flots — contemplaient l'enfant.

Des vieillards qui songeaient aux tempêtes passées, et dont les membres avaient souffert, comme les gargouilles des tours aux bords des plages, des morsures du large, murmuraient :

« Laissez-nous voir le Christ

Pour mieux adorer Jésus, ils levaient à la basse fenêtre de leur cabane le rideau de flanelle rouge, et sur le Seigneur tombait la lumière qui règne aux environs de l'océan.

« Prenez garde, là-bas, aux tourbières qu'ont laissées les fleuves ensablés ! »

Des pêcheuses de crevettes rentraient à leur logis, le dos voûté, avec leur filet pareil à un drapeau processionnel tourné

autour de sa hampe. Des enfants porteurs de paniers regorgeant de poissons, la mine halée et les jambes nues, accompagnaient la sainte Famille.

« Du haut de cette dune que nous appelons le mont Blanc, vous verrez la mer ! »

En effet, quand ils arrivèrent au sommet du mont Blanc, les voyageurs aperçurent une masse d'eau calme qui scintillait au loin sous le ciel. C'était comme une infinie cuirasse de vermeil et de paix profonde, docile à la respiration énorme et lente d'une poitrine de tempête calmée. Le soleil tombant avait l'air radieux de l'écu de saint Georges après le combat. Quelques voiles cinglaient vers la côte.

De l'autre côté, au delà des dunes, ils virent encore des fermes, aux chaumes paresseux et cossus, sous un beau ciel de soir. Des routes terminaient l'horizon. Les arbres échevelés par les tempêtes, avec des branches pareilles à des bras de naufragés fouettés d'horreur et de vent, fuyaient comme des vétérans par des soirs de défaite vers les tours des villes riveraines.

« Seigneur ! Seigneur ! que le temps vous est propice !

— Là-bas, Flessingue est plus radieux que la châsse de sainte Ursule.

— La mer a revêtu son manteau de prière ! »

Et bientôt ils arrivèrent aux bouches de l'Escaut.

Le fleuve se jetait avec majesté dans la mer et celle-ci barrait l'horizon d'un ruissellement où la lumière laissait encore une trace argentée, comme la vie qui se retire des mains blanchissantes des mourants.

Une vague buée éteignait l'auréole mauve du soleil disparu. Des navires s'éloignaient vers le réveil de journées nouvelles et des barques glissant vers la côte présageaient la nuit.

Parfois une lame passait, caresse de pourpre mordoré, sur la surface sans voix de l'onde attendant les étoiles.

Les pêcheurs disaient :

« Jamais ne s'est vu soir plus calme. »

Il leur semblait que leurs filets traînaient dans du rêve, tant l'eau était immobile.

a Jamais d'aussi tendres envies de barcaroles n'ont tenté nos voix.

— Heureux les navires qui s'enfoncent à l'horizon ! Leurs mâts seront éclairés par une Grande-Ours plus scintillante que le collier d'un roi.

— Leurs voiles seront parfumées par des ténèbres claires.

— Leurs cordages seront des harpes aux premiers rayons de demain. »

Des feux s'allumaient sur les plages — le gardien du phare pensait :

« Le flambeau de ma tour me paraît inutile. Le jour se prolonge. »

Et comme il avait la vue perçante, il ajouta :

« Les comtes de Zélande arborent de grands drapeaux à toutes leurs tours. »

Quand Marie se présenta au bord du fleuve, celui-ci lui fit hommage d'un puissant reflet qui se joua dans sa chevelure blonde où elle avait piqué quelques pâles fleurs des dunes. Elle laissa glisser une

larme le long de sa joue rosie par la faite, car le Seigneur était sauvé ! Son grand chapeau de paille était tombé sur ses épaules, retenu par un ruban ; ses cheveux y paraissaient superbes comme des fruits dans une corbeille d'été. L'Enfant sommeillait dans ses bras, et ils descendirent dans une barque qui se trouvait là. La Vierge s'assit à l'avant, l'àne, ses sabots cognant le bois goudronné de la cale, resta immobile devant elle, et comme Joseph était occupé à détacher la bride de l'animal fatigué, un bel ange descendit du ciel.

Quelque pêcheur zélandais, porteur d'un bonnet de loutre, de larges plaques d'argent sur son gilet, saisit les rames — et l'embarcation se détacha du rivage, l'ange tenant le gouvernail.

La traîne de l'ange flottait dans l'eau à l'arrière, suscitant un sillage d'or en fusion et, sérieux, le pilote divin fixait les yeux sur le chenal de Flessingue.

Des paroles chantantes tombèrent à nouveau des cieux :

« Nos violes s'accordent! Nos chapelles s'ornent de fleurs !

« Des roses s'effeuillent sur les cordes de nos cithares !

« Des cierges immaculés s'allument !

« Car le Verbe est sauvé et les esclaves pourront briser les fers !

« Dans le ciel, les joyaux scintillent. Gloire ! Gloire ! Gloire ! »

Flessingue prenait des airs de ville sainte dans la vesprée. Ses beaux toits de cinabre, lavés parles airs salins, sombraient au milieu du crépuscule et ses tours brillaient, sveltes archanges bordés de lumière. Au beffroi dominait une bannière de pourpre, sanglante comme un lambeau de soleil couchant.

La barque était lente et les rames argentines frappaient càlinement l'onde au milieu d'une lueur étrange.

Les voiles au loin se baissaient et les bateaux arrêtés hissaient des pavillons multicolores à leurs mâtures.

Le fleuve se prélassait dans un beau soir mystique.

Et les anges reprirent :

« Gloire ! Gloire ! Gloire ! Tu tresseras pour les hommes des guirlandes d'amour !

« Gloire! Gloire! Gloire! Et tes apôtres seront plus salutaires que les phares ! »

A l'horizon, toutes les villes de Zélande s'éclairèrent et des kermesses tapagèrent aux approches de la nuit.

Derrière les platanes des boulevards, les pignons des maisons attendaient la quotidienne caresse de la lune.

On apercevait des tourniquets scintillant au bord des quais, dans de paillettantes et foraines clartés ; des musiques passaient avec des torches; des rondes tournaient, où les Zélandaises faisaient bouffer, raides dans leurs corsages, leurs larges jupons et papillonner leurs blancs bonnets aux opulents bijoux.

Elles chantaient des refrains :

« Qu'il soit le bienvenu! Qu'il soit le bienvenu ! »

Et la tristesse des fêtes populaires, et toute l'âme souffrante que le Christ allait toucher de son doigt rédempteur, se lamentait, comme un écho de l'autre rive, dans des orgues de Barbarie qui jouaient de vieux airs.

L'ange dirigea la barque entre les estacades.

La marée se brisait avec mollesse contre les pilotis déjà assombris. Une odeur de goudron et de tourbe brûlée émanait du port et des cheminées de la ville.

Et des enfants se penchèrent aux balustres des bords, regardant curieusement l'arrivée des mystérieux personnages.

Au loin, les kermesses chantaient...

La cité morte dans l'or

A Jules Destrée.

Euthée, un bienheureux du moyen âge, errait dans les plaines du Jourdain par un jour superbe.

Il s'était embarqué avec les croisés pour Jérusalem, mais son désir de prière et de solitude, en ces rayons sublimes où les neuves et les lacs faisaient passer sous ses yeux d'extase des galères aux rames mystiques, lui fit abandonner les bannières des ducs occidentaux et les voiles latines aux croix rouges.

Il marcha à travers le pays du Nouveau Testament, évitant les villes au-dessus desquelles flottaient les emblèmes des ché-

rifs et se levaient, entre des créneaux, les croissants hérétiques ; et il traversa des défilés de rochers qui lui parurent magnifiés par les souvenirs d'anciens miracles. Se reposant sous les palmiers, il se lavait à des sources baptismales du sable des déserts qui souillait son front; il mangeait des dattes et des grenades fraîches comme les glaces du Nord.

Après avoir erré longtemps ainsi par des routes que seul le soleil traçait à travers des terres inconnues, Euthée se trouva dans une plaine d'une douceur et d'une clarté infinies.

Et il s'arrêta surpris, car le spectacle était magnifique :

Des parcs de buis, aux bosquets disposés sur des pentes de clairs gazons et pleins de fleurs, faisaient une immense ceinture à une ville bâtie en or, pareille à un gigantesque trésor de cathédrale, brillante et silencieuse comme un astre arrêté dans son orbe.

Quelques sentiers couraient sur le flanc émeraudé de collines plantées de rosiers; des ifs pleins de ferveur se dressaient sur

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des prés ondulants aux reliefs aussi mois que les vagues alanguies des jours qui suivent les orages ; des sapir.s aux aiguilles enchantées par la lumière prenaient des airs de fête aérienne, et des lisières lointaines simulaient des roues de paon émerveillées.

Dans le fond, la cité étageait des tours pensives et des tourelles : on eût dit des masses tombées du firmament, glorieuses des messes chantées et des pompes célestes, et qui étaient, comme toutes les anciennes prières, magnifiquement condensées dans les trésors gardés par les archanges. Ces clochetons, flanquant les tours, étaient précieusement ouvrés sur un ciel saupoudré de carat et tout vibrant des flèches que les toits radieux et les beffrois illustres lançaient à son infini resplendissant.

Euthée descendit vers la ville par un chemin très doux. Celui-ci passait entre des vignes et des buissons où s'offraient des raisins, des mûres et des marguerites.

Cette route était vierge, soignée par un jardinier mystérieux et prudent qui entre-

tenait la fraîcheur adamantine des plantes et laissait les amènes gazons se parsemer de rieurs. On devinait qu'en un jadis de piété extrême s'y étaient promenées, en devisant des joies du martyre, de grandes saintes en robe de soie ou de velours, caressant de leurs mains pâles les papillons des roses. Peut-être ces princesses aux yeux d'agneau et à la plate poitrine s'étaientelles assises sur des trônes, au milieu de ces arbustes qui exhalaient encore leurs parfums bienheureux d'encens, de laurier et de buis, — tandis que là-bas quelque blanc saint Georges, près d'un moulin à eau, perçait de sa lance un dragon crachant des flammes, et que ces tours maintenant aurées murmuraient aux saintes les matines de leurs carillons.

Mais dans ce spectacle sans égal, tout était muet. Le moindre souffle ne vivifiait les branchées, nul rossignol et nulle fauvette.

Euthée s'étonnait de ce silence plus profond que celui d'une abside et plus grave que les calmes hermétiques qui ensommeillent les océans assoupis. Comme il

était très pieux, il avait joint les mains sur la bure blanche de sa poitrine et marchait ainsi lentement, pénétré de l'aspect extraordinaire des choses, sur un sol qu'avaient probablement foulé jadis les héros des légendes dorées.

Nulle trace de ses pas ne restait sur le sable du chemin; les bouquets de buis lui paraissaient d'énormes encensoirs, et au loin, à travers la plaine magique, autour de la Cité morte dans l'Or, l'horizon s'enivrait toujours de poussières de joyaux et il semblait que des éventails magnifiques se fussent arrêtés dans un couchant de pierreries à bercer le rêve énigmatique du zénith.

Euthée fut bientôt aux portes de la Ville.

Les murailles étaient givrées d'intailles et se miraient dans une eau noire de passé et qui paraissait fatiguée, comme l'œil d'un vieillard où s'obscurcissent les choses, de réfléchir un ciel aussi pur et des pierres aussi merveilleuses. Des nénuphars, tels qu'on n'en vit jamais dans les plus presti-

gieux contes des fées, éclairaient cette mort de l'onde, parmi de vagues et profonds reflets d'or.

La porte par où Euthée pénétra dans la cité était rayonnante et triomphale comme une porte de paradis. Avait-elle été bâtie par des anges?

Mais les rues étaient également éblouissantes, d'ailleurs. Les maisons et les monuments dont elles étaient bordées s'élevaient pareils à de grandes châsses qui mordaient l'azur de la bijouterie de leurs tourelles, et dont les reliefs, représentant des anges, des martyrs et des évêques, s'accusaient avec de chaudes vigueurs d'ambre, le long des voies précieuses ainsi meublées d'opulents reliquaires. Les enseignes de ces demeures, scellées d'extraordinaire, rivalisaient en art avec les plus fiers camées. Certaines toitures étaient enluminées de séraphins musiciens, à l'instar des pages des missels ; d'autres s'échauffaient de rouges de cire en fusion, et rehaussaient l'éclat de leurs voisines. Toutes ces façades étaient d'une richesse inouïe et faisaient songer, par leur style sévère et royal, aux

périodes les plus sombres et les plus fanatiques des chrétientés, et aussi aux clairs et pieux travaux des moines, dont les artistes mains caressaient d'une ferveur émue les objets magnifiques de leur abbaye. Tout baignait dans une pensée mystique, mais tout s'enorgueillissait de gloire et de lumière : ainsi, les gargouilles des églises semblaient de diamant et l'on avait fondu des ducats pour amenuiser ces fines colonnettes aux fenêtres closes par des volets de vermeil.

Il y avait, — sur des grand'places, entourées d'auberges, où l'on aurait logé des rois mages et de maisons de corporations chargées de richesses, — de grandes cassolettes en guise de fontaines et qui contenaient des parfums refroidis.

La cathédrale, elle, était rayonnante, avec ses vitraux à travers lesquels étaient passées les musiques de pompes archiépiscopales. Surchargée de tourelles, flanquée de niches vermoulues et de statues innombrables qui avaient rêvé sous des firmaments d'étranges époques historiques, elle avait l'air d'être un morceau fervent

d'une tour de Babel adoptée par le ciel.

Les beffrois s'érigeaient haut dans le zénith, avec des pierres aussi avides de reflets que des torsades et ils étaient des échelles de Jacob attendant les anges et reflétant la magie étrange des rêves de toute la région.

Euthée marchait émerveillé le long de ces galeries miraculeuses de saints lingotés de miracle, qui s'érigeaient, encastrés en des murailles où luisaient de limpides cabochons. Dans des niches surmontées de gables ouvrés, c'étaient de lents gestes niellés d'apôtres bénissant à la manière latine. Des agneaux mystiques, aux toisons resplendissantes, se laissaient adorer aux coins des ruelles. Des vierges joignaient les mains dans des constellations de pierreries. Au milieu d'un grand calvaire, terrible parmi ces opulences célestes, un Christ saignait du sang de rubis sur ses maigres chairs de nacre, tandis qu'un saint Jean vêtu de chrysocale recueillait dans un ciboire orné de larges émeraudes le vin céleste ainsi jailli des lèvres ineffables de la plaie du crucifié.

LA CITÉ MORTE DANS I,'oR. 87

Quand les rayons du soleil se brisaient sur les façades, pareils à des faisceaux de lances sur des armures de princes ou d'archiducs, c'était, autour d'Euthée, un éblouissement de chatois dont les mille nuances d'opale, d'escarboucle, de corail, de jaspe, pleuvaient en pluie de gemmes et d'orbes magnifiques, jetant des aqueducs d'arc-en-ciel à travers le cortège fabuleux des maisons alignées. Alors le silence devenait sublime, un silence profond et terrifiant, et sans l'onctueuse caresse du firmament, on se fût cru dans une cathédrale en interdit. Euthée se demandait, d'ailleurs, s'il n'était pas dans quelque temple, dont il avait ouvert le trésor et dont les absides étaient formées par l'espace bleu. Il avait visité les catacombes de Rome et les chapelles romanes du Nord; savant, il avait ouï les mystères sacrilèges des derniers druides, dans les forêts séculaires de Germanie; mais, sous les voûtes aux noires pénombres d'aucune nef, sous aucun chêne sacré par les faucilles des sacrifices, il n'avait éprouvé une si grande ferveur religieuse et ne s'était senti aussi proche d'un

dieu. Des cigognes blanches, debout sur les cheminées, s'envolaient à son approche, sans un cri et sans qu'il entendît le battement de leurs ailes. C'étaient les seuls habitants de cette étrange cité morte au fond d'un golfe de lumière, de religion et de richesse. Et cela avait l'air d'être, au bout du monde, un autel impérial et sauvage de solitude, érigé en face de l'éternité et de l'infini.

Mais ce qui rendait la cité plus merveilleuse et plus énigmatique, c'étaient de vieux drapeaux de fête arborés par les rues. Ils pendaient immobiles comme des voiles quand les vents se sont tus, ou comme des éperviers qui planent, et ils était tellement anciens qu'il y avait une sorte de nuit autour de leurs étoffes fanées. Le voisinage des magnificences de la ville les rendait, d'ailleurs, plus ténébreux, et leurs vétustés tapisseries semblaient prêtes à tomber en poussière et à s'éparpiller dans l'espace ainsi que les cendres des encens refroidis. Il y avait, le long de leurs plis

LA CITÉ MORTE DAXS L'uR. 89

raides, une sorte de halo de passé lointain et mystérieux, et ils se souvenaient de s'être balancés jadis à des souffles célèbres et sacrés. Ils étaient, d'ailleurs, superbes, pareils aux bannières serrées des chevaliers et des barons, dans le chœur des églises, les jours des messes reconnaissantes de grandes victoires.

Il en était de solennels, avec de prétentieux blasons où l'on voyait des aigles a deux têtes dont les serres agrippaient des mondes, ou des lions aux langues héraldiques et couronnés comme des comtes de Flandre. D'autres montraient des castels entourés de rieurs de lis, des casques flamboyants, panachés d'orgueil, des licornes aux cornes d'or, — mais d'autres encore rappelaient les métiers des corporations, depuis les truelles brodées sur de la soie jusqu'aux fins outils des bijoutiers, qui s'entrecroisaient en un délicat arrangement.

On voyait aussi des saint Georges, de beaux saint Georges blancs, qui pâlissaient dans les laines tissées par quels artisans d'époques trépassées! Et des sainte Cécile assises cà leurs clavecins, et des Jésus de

gloire descendant des nuées. Le long de la cathédrale tombaient des flammes et des oriflammes aux couleurs papales, blanches et jaunes, pareilles à des langues de neige et de soleil, mais muettes sur le temple ancien, et tranquilles. Sur la place, à des balcons fameux, restaient à l'air des tapis magnifiques, des soies rayonnantes à l'égal des chasubles, avec des pélicans saignant pour leurs petits.

Tous ces personnages des drapeaux et des bannières, immobiles dans leur passé, pareils à des rêves arrêtés dans les nues, fabuleux comme des chimères, — avec les cigognes qui s'envolaient et les saints illustres figés au cœur des tabernacles gigantesques, — formaient Tunique population de la cité lontaine et sans vie.

Et Euthée songea aux saintes mortes le jour de leurs épousailles, et en allées du monde pour ne pas ressentir le baiser de la chair. On les mettait dans leurs tombeaux avec leurs couronnes de perles, avec leurs fleurs et leurs bijoux et leurs robes de fête, et après des siècles on les retrouvait parées de leur sourire de vierge et de leurs bagues nuptiales.

Puis, en réfléchissant ainsi, le bienheureux du moyen âge arriva au bord d'un large fleuve qui se jetait dans une mer d'argent. Là, il s'assit sur les quais, à l'ombre orfévrée d'entrepôts magnifiques, il regarda les tourelles aux coqs étincelants ou aux croix somptuaires et écouta le silence profond de l'espace :

Comme il avait des yeux de rêve, il s'imagina l'événement qui avait changé Nazareth en une ville d'or.

C'était une belle matinée de mai et les aubépines étaient en fleurs dans les jardins de Nazareth.

Il faisait un temps de soie bleue; les rues s'étaient réveillées pleines de gaietés d'alouettes et de soleil.

Les girouettes miroitaient auprès des pigeons blancs qui volaient sur les toits ; des fauvettes chantaient dans les cages pendues aux façades, près des fenêtres ornées de géraniums.

Oh! la douce ville! Il y avait des bouquets au marché, de tendres bouquets de

printemps, en masses touffues et fleurant l'odeur des prés et le parfum des bois, des bouquets d'idylle pour les jeunes bourgeoises, pour les ouvrières et pour toutes les fleurettes. Il y avait des violettes et des pâquerettes, des muguets et des muguettes, — ô la douce ville que c'était, la douce ville !

Les chansonniers y eussent trouvé des refrains partout : sous les treilles, qui échauffaient les façades de leurs feuilles jaunes; dans les cabarets, où l'on buvait des bières cordiales ; sous les marronniers aux verts clairs des places, où des enfants tournaient en jolies rondes.

Un vent frais venait de la mer et faisait s'agiter les pavillo.is des mats, au port lumineux.

Des jeunes filles trottinaient, les bras nus, avec des boucles d'oreilles. Et elles rougissaient en rencontrant une troupe de lansquenets dont les musiciens jouaient du. fifre.

Ah ! la douce ville ! la douce ville ! C'était comme un grand nid au soleil, un grand nid tout chantant, et les maisons

LA CITfc MORTE DANS L'OR 93

blanches et rouges avaient des sourires pour ceux qui passaient. Les volets verts des auberges s'étaient ouverts : on entendait le beuglement des vaches et le clairon des coqs. Des marchands criaient dans les rues, des marchands d'osiers, de harengs, de citrons, de caramels et de plies sèches. Ils s'arrêtaient aux portes et les ménagères venaient, en béguin matinal, leur acheter pour quelques sols de marchandise. Sur les canaux qui rêvaient sous les ponts de la ville, des bateaux glissaient lentement, en reflétant dans l'eau leurs proues joyeuses.

On avait été à la première messe ; et maintenant les églises étaient vides, et on entendait seulement, par leur porte ouverte, comme un dernier écho des fugues qui tantôt avaient résonné à l'orgue.

Mais la population réveillée travaillait. Il y avait des rouets aux fenêtres, des coussins de dentellières aux portes. Les métiers des tapissiers s'étaient mis en train, et cela faisait à la ville une voie laborieuse. Les maréchaux ferraient dans leurs forges, auprès de feux criants et de fers rougis

et sur les enclumes les marteaux résonnaient clair. Les orfèvres étaient dans leurs boutiques, où ils ciselaient minutieusement, et le long du fleuve des tanneurs raclaient et salaient des peaux de bœuf et de taureau. De toute cette vie, sous ce ciel de mai, allaient surgir, n'est-ce pas? filées, tissées, niellées, aurées, brodées, sculptées, des œuvres magnifiques. Car on faisait à Nazareth les dentelles les plus précieuses et les plus fines, les ciboires et les ostensoirs les plus éblouissants, les cuirs gaufrés les plus ensoleillés, les tapis les plus fleuris, avec des scènes de l'Histoire sainte tissées dans la laine, et on y sculptait le chêne de façon à rivaliser avec tous les artistes des Flandres. C'était comme une grande et noble ruche, où l'on venait chercher tout ce qui orne les cathédrales, depuis les bénitiers que les marbriers polissaient avec des soins dévots, jusqu'aux crucifix immenses et glorieux qu'on pend au-dessus des chœurs, où ils étendent, comme des ailes de souffrance et de rédemption, les branches sanglantes de leurs croix. Les nappes des autels et

des tables de communion, les surplis aux marguerites d'argent et aux saints nimbés d'amandes mystiques, les candélabres, les chandeliers, les huiliers et les burettes, tout l'attirail des vêpres et des grand'messes, — puis les châsses et les tabernacles, aux beaux émaux couleur de ciel, les phylactères, les chrismatoires, les reliquaires, les calices, les encensoirs et les bassins d'offrande, les chaires de vérité et les statues cle Vierge, — tout cela se fabriquait avec ferveur à Nazareth. Les bannières aussi, les bannières qui flottent au-dessus des processions, — et il y avait une école de peintres d'élite qui s'occupaient à décrire de merveilleux chemins de la croix et de prodigieux calvaires.

Comment s'étonner dès lors que Nazareth lut la ville la plus douce, la plus chaste et la plus pieuse?

C'est elle qui faisait sortir les plus beaux cortèges de sa cathédrale aux jours des grandes fêtes — et nulle part les cloches n'étaient écoutées avec tant de recueillement.

g'D LES RECITS DE NAZARETH.

Or donc, Nazareth était jo)reuse ce beau matin, et non loin de Jérusalem, cette cité orgueilleuse de pierre et de donjon, et babylonienne de dômes de temples, et superbe ainsi comme une prêtresse en armure, la ville claire avait au contraire l'aspect ineffable d'une vierge pieuse au rouet.

Et les métiers étaient en plein labeur, quand soudain retentit étrangement, au sommet du beffroi, la trompe du veilleur.

C'était une trompe qui avait été donnée à la ville par un duc de Bourgogne.

Les habitants tressaillirent à cet appel, qui leur tombait des cieux, et ils se mirent aussitôt à orner leurs façades de drapeaux, d'oriflammes et de riches tapis.

Les métiers s'étaient tus, les rouets s'étaient arrêtés, les enclumes ne résonnaient plus, les bateliers quittaient leurs barques.

Il se passait quelque chose de céleste. *

Et voici ce que le vieux veilleur avait vu du haut de son beffroi.

Et voici ce que sa trompe avait corné aux oreilles des gens de Nazareth accoutumés aux choses divines.

Tandis qu'il regardait les cigognes passer dans le ciel, un groupe d'hommes s'était approché dans la plaine. Ils marchaient par les prés et traversaient les ruisseaux. Ils portaient des robes blanches et l'un d'eux avait de longs cheveuxblonds qui semblaient faits de lumière.

Celui-ci paraissait le maître. Devisant sur des sujets profonds, ils allaient lentement, avec une allure de pâtre derrière des brebis. Ils prenaient plaisir à écouter le murmure de l'eau sous les saules, les chants des fauvettes, à contempler des fleurs sous le soleil. Des troupeaux s'éparpillaient par les champs, et les pommiers des prairies étaient blancs. Cela leur causait une joie aussi pure que celle d'un rayon qui réveille des roses, ou que celle d'un enfant qui voit des tourterelles.

Les jours où les archiduchesses et les infantes allaient chasser le papillon, le vieux sonneur avait certainement con-

temple des grâces ingénues et de parfaites sérénités.

Il avait d'ailleurs vu Dieu sait combien d'aurores sur la mer, — mais une aube aussi blanche n'avait encore enchanté ses yeux.

S'étant penché pour mieux voir auprès des gargouilles et des chimères de sa tour, il avait entendu le jeune homme aux cheveux de lumière dire :

« Allez à la bourgade qui est vis-à-vis de vous, et y étant entrés, vous trouverez un ànon attaché, sur lequel jamais homme n'est monté; détachez-le et amenez-le-moi. Si quelqu'un vous demande pourquoi vous le détachez, vous lui direz : C'est parce que le Seigneur en a besoin. »

Deux apôtres allèrent donc vers la bourgade dont les petites maisons blanches riaient dans le soleil, tandis que Jésus s'asseyait sur une pente de gazon.

Les deux apôtres revinrent bientôt avec l'ànon. Ils y mirent Jésus et il dit :

'( Je vais à Jérusalem pleurer sa ruine prochaine. Mes apôtres et ceux qui croient en moi me suivront. Ils jouiront à jamais de félicités sans pareilles. »

LA cité morte dans l'uk. 99

Alors les disciples crièrent :

« Béni soit le roi qui vient au nom du Seigneur! Que la paix soit dans le ciel, et la gloire dans les hautes régions ! »

Or, il se trouvait là des soldats de Jérusalem qui regardaient en riant l'àne et qui pressaient des gouges aux jupes rouges qu'ils avaient emmenées pour les saouler dans les auberges de la campagne par ce superbe jour.

Et ils dirent :

« Jésus! Jésus! Fais donc taire tes disciples! »

Et Jésus répondit :

« Je vous dis que si ceux-ci se taisent, les pierres même crieront. » •

Alors l'ànon se prit à trottiner le long des sentiers et se dirigea vers Nazareth.

Et le vieux sonneur saisit sa trompe et sonna étrangement.

De sorte que, lorsque Jésus eut dépassé les portes de Nazareth, les rues étaient pavoisées et les Nazaréens connaissaient l'intention du Seigneur d'aller, avec tous ses disciples, vers Jérusalem.

Ils savaient depuis longtemps, d'ailleurs,

qu'un être blanc était descendu du ciel. Ils se rappelaient la nuit de Noël où ils étaient allés à Bethléem, le long des chaussées couvertes de neige et de givre ; ils se souvenaient des baptêmes d'or qu'ils avaient vus au bord du Jourdain et le bruit des miracles était parvenu jusqu'à eux.

Jaïre, le joaillier d' Yperdamme, qui venait leur acheter des ciboires et des croix processionnelles, avait conté comment sa fille morte avait ressuscité par un matin de fête, tandis qu'Yperdamme recevait des gildes et des rhétoriciens. Ils avaient ouï l'histoire des noces de Cana et de la belle-mère de saint Pierre. Et le jour de la pêche miraculeuse, des pêcheurs étaient venus dans leurs murs en parlant des marées bénies et de la gloire du Seigneur. Ils avaient aussi vu des mendiants, jadis privés de la vue, et qui avaient traversé leur ville, plus tard, avec de la lumière en leurs prunelles. Et des boiteux marchaient très bien, et des muets parlaient, et des sourds entendaient, et des possédés du démon avaient, en un crachat de flamme, rejeté l'esprit malin logé dans leurs entrailles.

LA CITÉ MORTE DANS l/OR,

Les Nazaréens s'étaient pénétrés des doctrines spirituelles de l'homme vêtu de blanc, qu'ils croyaient avec ferveur le fils de Dieu. Habitués à ouvrer le mobilier splendide qui orne les cathédrales du Seigneur sur la terre, ils parlaient souvent des légendes célestes. Les vieilles au rouet les contaient chaque soi aux enfants ; les artisans les taillaient dans le chêne, dans le marbre et dans l'or. Et comme tous étaient ainsi préparés aux extases et aux apostolats, ils attendaient qu'il plut à Jésus de visiter leur ville.

« Le voilà! Le voilà! »

Les orgues résonnaient dans les églises et leurs fugues s'exhalaient par les portails ouverts, comme les plaintes joyeuses, tendres et héroïques des grands temples qui semblaient prendre de la vie à l'approche d'un dieu.

Alors, les cloches se firent entendre, comme au couronnement d'un prince, battant l'air bleu à toutes volées, avec des voix extraordinaires de tendresse, oh! si tendres que les sons qui volaient sur des ailes de bronze étaient tels que des tourte-

relies, et ils s'éparpillaient en bandes claires dans l'espace. Les carillons brodaient des dentelles d'argent au ciel et faisaient, audessus de la ville, un dôme de voix angéliques, élevé sur la mêlée des bourdons et des tocsins aux enthousiastes et vibrantes clameurs.

Et dans ce cœur déchaîné de profondes chansons triomphales et de clartés suaves, où l'on devinait des exaltations de prophètes et des babillages de chérubins, il faisait un soleil éclatant, qui semait dans le champ résonnant des cloches les lis de sa lumière et les oranges de son incendie, et qui disputait, à coups de flèches d'or, à l'azur éternel, l'espace hosannique en ce jour.

Les bannières se déroulaient et flottaient aux fenêtres, aux pignons et aux tours, déployant leur lyrisme au-dessus de la foule. Tous les drapeaux et les tapis de Nazareth avaient été arborés aux balcons. Un vent d'ivresse les faisait serpenter et se balancer comme des encensoirs ; il y en avait avec des tètes de christ couronnées d'épines, d'autres avec des vierges au cœur saignant transpercé de glaives. Aux hôtels

nobles flottaient des lions héraldiques, aux couvents des images de saintes et de martyres. Et les bateliers avaient hissé, comme à Noël, leurs oriflammes des grands jours. C'était un triomphe de soierie et de velours, et les hampes accrochées aux façades étaient les mâts dressés de voiles cinglant vers des pays de ferveur et de richesse. Toutes les couleurs, belles comme des princesses, opulentes comme des rois, douces comme des aurores, ou superbes ainsi que des gestes d'empereur, avec des chatoiements dérobés aux soleils couchants et des caresses empruntées au printemps des grandes prairies, — toutes, jeunes ou graves, sanglantes ou vierges, organisaient dans la lumière une splendide harmonie, dont les échos se prolongeaient le long des rues, s'arpégeaient aux flancs des tours de la cathédrale, encombraient les perspectives vibrantes de matin et de joie, d'un paradis de fleurs glorieuses et d'emblèmes mystiques. C'était un festival d'étoffes heureuses et croyantes, où l'on entendait comme le frisselis des bleus calmes des mers, le souffle des vents à travers les

roses, les tournesols, les primevères, les trémières, où s'écoutaient les orgues blancs des plantations de lys et le réveil des tulipes. Le soleil faisait chanter les oiseaux tissés dans les plis des bannières, et généreux, il ouvrait ses trésors au ciel pour en laisser tomber des couronnes, des écus, des paillettes et des globes ignés qui se fondaient dans la liesse des décorations de cette kermesse auréolée de soies, de satins et de moires.

Les habitants de Nazareth eux-mêmes étaient étonnés de l'effet prodigieux de leurs draperies, de leurs gonfalons, de leurs bannières, de leurs guidons et de leurs étendards battant comme des tambours. Ils se disaient que le ciel se mêlait à eux et les aidait à dresser des haies de fête au Seigneur. Il avait envoyé des bouquets de lumière, des gerbes d'espace et d'infini, dont les pistils et les épis s'éparpillaient à travers les rues encombrées.

Des jubés célestes descendaient des torrents de musiques invisibles et aériennes, dont les mélodies, les marches et les gammes chromatiques faisaient dans la

ville le plus merveilleux concert qui eût jamais retenti au-dessus de ses toitures festales.

Puis les Nazaréens étaient allés dévaster leurs jardins, et ils avaient jeté par poignées des fleurs de printemps sur le sol de la rue principale, des fleurs dodues, aussi innocentes que des yeux d'enfant, avec leurs chairs imbibées de la fraîcheur des rosées. Les fleurettes ainsi cueillies à l'aube de leur âge, pour servir à la célébration de Jésus, étaient bien des jeunes martyres, et elles prenaient, dans cette apothéose et cette foule, l'air radieux de celles qui vont mourir au milieu de cirques, d'aigles romaines et de fanfares.

On en avait semé partout et elles étendaient un grand voile nuptial sur la rue, éblouissant et pareil à une rivière qui refléterait des âmes de vierges et qui passerait sous des ogives emplies de cantiques, de gloire, de lumière et d'azur.

Jésus, escorté des disciples, dit aux Nazaréens :

« Votre ville est la ville de la prière, i

Ils en eurent une grande joie, car ils étaient tous venus avec des rameaux pour saluer le Seigneur.

Depuis les riches chevaliers, qui possèdent assez de ducats pour en combler le Jourdain, jusqu'aux bateliers des canaux qui avaient délaissé leurs cabines fleuries de fleurs de beurre et sentant le goudron ; depuis les nobles dames, qui se rendent aux matines un missel à fermoir d'argent à la main, jusqu'aux pêcheuses de crevettes, dont les jupes rouges goûtent la marée — tous étaient là, rangés comme aux jours des processions, et l'on trouvait parmi eux des mendiants, aux feutres rapiécés, et des barons porteurs d'étincelantes cuirasses et beaux comme des saint Georges.

Les tisserands, les tapissiers, les ciseleurs, les drapiers et les peintres étaient vêtus de leurs habits de travail. Des jeunes filles, aux coiffes blanches pareilles à des ailes de mouettes, illuminaient la foule de leurs frais visages et tous les yeux étaient brillants et doux, les mains se joignaient, les palmes s'agitaient lentement, comme

un champ de blé que baise l'espace. On entendit le vieux sonneur, avant de descendre de sa tour, lancer une dernière fanfare aux quatre points cardinaux.

« Gloire au Seigneur ! Gloire au Seigneur ! »

Jésus, sur son âne, avançait lentement.

Son visage était comme une source de lumière. On a dit de saint Paul et de saint Jacques que, lorsqu'ils passèrent un jour à travers une ville de pestiférés, leur ombre, au cours de leur marche, guérissait les malades. Jésus, lui, répandait, au reflet de son personnage, de la ferveur et de la foi. Son ombre était blanche comme l'hostie et ses cils d'or semblaient le fermoir de l'écrin des célestes clartés. Dans son geste bénisseur, au doigt levé vers le zénith flamboyant, on devinait la candeur des âmes élues, la flamme des flambeaux déneige qui éclairent le ciel, les cantiques des voix éternelles, le pardon lilial des péchés et les amours d'ivoire des chérubins. Ses yeux appelaient les enfants et les pauvres, et ses lèvres murmuraient les tendres paraboles des légendes bibliques, aussi belles que des

cygnes. Il s'auréolait de grâce et de pitié, et il portait en lui la résignation des pêcheurs qui s'embarquent vers des horizons de tonnerre, et la passion des agneaux désignés pour les sacrifices.

« Gloire au Seigneur! Gloire au Seigneur ! »

Jésus allait, magnifiant la foule et les édifices. Quand les étoiles filantes traversent le ciel, elles laissent un resplendissement au long de leur route céleste. Jésus vivifiait encore la lumière en lui versant l'ambroisie de sa présence surnaturelle. Etl'àne gris marchait, ses sabots foulant des fleurs, et il agitait les oreilles au son des cloches et des hymnes.

« Gloire ou Seigneur! Gloire au Seigneur! »

Et voilà le fils de David et d'Abraham, qui descend aussi deZorobabel et de Jacob, mais qui est né de Marie et qui a été conçu par l'Esprit!

Les Nazaréens jetaient leurs manteaux sous les pas de l'àne ; des jeunes filles vêtues de blanc sortirent d'une église pour chanter des cantiques, et quand Jésus passa

sur la Grand' Place, des enfants grimpés dans les marronniers lui en lancèrent les fleurs.

Alors l'enthousiasme enfla les drapeaux qui s'exaltèrent comme les âmes. Le long de la tour de la cathédrale, des frissons étranges coururent. Le peuple se précipitait derrière Jésus. A peine avaient-ils, en leurs yeux avides, reçu la lumière du Christ, que les gens de Nazareth le suivaient, en balançant leurs rameaux — et il était le jardinier qui recueille des hommes, après avoir semé de son geste blanc quelle semence de grâce et de vérité ! Il faisait surgir au soleil des moissons de croyances, où brillait, comme des coquelicots, le sang des martyrs et où les cœurs des saintes s'ouvraient en fruits d'extase. Les gens agenouillés, filles aux cheveux de blé, chevaliers en armure, mendiants aux lèvres tremblantes, se relevaient après son passage, touchés au front par une langue de Pentecôte. La foule suivait, avec des drapeaux qu'on enlevait aux sacristies, et cela faisait un cortège d'exaltation extraordinaire, empli de douceur et de joies bleues

et serpentant au loin par les rues décorées de bannières.

Euthée les vit en rêve sortir de leur ville à la suite de Jésus monté sur son âne, et prendre à travers les plaines de Judée la voie du martyre et de l'apostolat. L'horizon vers où ils cheminaient était radieux et plein d'apothéose, mystérieux comme une aurore boréale au-dessus des régions où les palmiers et les dattiers croissaient, — la Palestine parut gardée à ses frontières par des archanges.

La ville était donc devenue déserte. Les cloches exhalèrent la dernière plainte de leur branle ; les horloges, dans les maisons vides, tictaquèrent un jour encore, puis elles se turent et la cité fut muette pour l'éternité. Les tours, veuves de sonneries, n'eurent plus qu'à contempler les levers et les couchers du soleil, et la corne, qui avait été donnée par un duc de Bourgogne, resta inerte dans la loge du vieux veilleur, auprès du crâne sur lequel il méditait et de la Bible où il faisait ses lectures.

Les drapeaux cessèrent leurs envols et furent immobiles. Les orgues des églises finirent leurs fugues, et les hôtels des barons et des chevaliers ne furent plus habités que par leurs trésors et par leurs cuirs de Cordoue, nostalgiques des reîtres partis pour les croisades et des nobles dames devenues des saintes. Les rouets et les métiers étaient sans voix.

Un silence plus profond que l'océan régna.

Nazareth était devenue grave et sublime. Elle avait pris soudain la beauté de la mort des justes. Les volets s'étaient clos comme on ferme des paupières, et les pigeons blancs s'étaient envolés du côté de Jérusalem. Nulle ride sur le fleuve et sur les canaux, et les pêcheurs ne venaient plus errer lé long des quais.

Et Nazareth fut de longs siècles ainsi.

Mais, comme elle avait eu dans ses murs Jésus et des personnages du ciel, et que ses habitants avaient souffert au loin le martyre, peu à peu elle se prit à ressembler à des châsses et à des tabernacles, et ses églises devinrent des cathédrales

d'or. Elle mourut de ce trépas éblouissant, au fond de son golfe argenté, entourée de parcs mystiques et sous un ciel miraculeux de profondeur et de silence.

Elle se coucha lentement dans un cercueil orfèvre ouvert au firmament, et les bannières qui avaient salué le Jésus triomphant demeurèrent fixées à jamais aux façades.

L'Enfant prodigue

A Arnold Goffix.

Les soirs automnaux de Campine suscitent de bien graves mélancolies. C'est l'époque où les chênes rabougris éparpillent sur le sol, et au bord des mares endormies et frileuses, leurs feuilles desséchées, et où les bouleaux pâlissent à travers le crépuscule. Çà et là, des groupes de sapins veillent en gardiens maléfiques sur la bruyère qu'à peine varient, dans sa plaine sans fin, une tour expiatoire au loin dressée par les repentirs d'un hobereau sanguinaire, une dune de sable, vrai sein de ce désert au roux pelage de fauve, et que les noires verdures des genêts et des

argousiers assaillent comme des touffes de poils sur de la chair.

On n'entend rien dans ces solitudes aux infélicités profondes, et il semble que l'homme n'a jamais respiré l'odeur rèche de ces plaines incultes qui paraissent accomplir une destinée implacable sous la fatalité du ciel morne. Superbes d'un orgueil sournois et d'une virginité hargneuse, malgré les fleurs de bruyères qui les font saigner parfois, mais comme à contre-cœur, de rouges menstrues, ces contrées sont vouées au mutisme de leur nature avare des plus chastes caresses. Il est sans doute dans les entrailles de ces terres des secrets enfouis par des siècles rébarbatifs et les végétations refusent, à travers les couches d'air éternellement aphones, d'en dévoiler les premières syllabes aux nuages trop avides de reflets et trop curieux de lumière.

Cette pénétrante mélancolie s'accentue aux vesprées de novembre, quand la bruyère se drape d'un mystère étrange de couchant morose. L'horizon, aux nues striées d'un feu sourd, s'ouvre par places

l'enfant prodigue. 115

comme de blessures sacrincatoires. Les nues s'allongent en suaires violacés de deuil pour recevoir l'astre sanglant dont l'agonie angoisse la plaine et rend plus poignante encore sa dolente taciturnité.

O rien ! plus rien ! Plus même le grelot des chevaux qui trainent à travers les ornières des sables les pins coupés. Plus même les abois des chiens de ferme! Les angélus des clochers trop lointains ne parviennent pas à ces provinces damnées de la pauvreté tragique et du silence.

Les étoiles qui apparaissent craignent d'éclairer des sabbats de sorcières, en cavalcade sur des balais, avec des visages noirs de la fumée rance des sarments brûlés dans leurs àtres. Si Satan élit un lieu de rendez-vous pour ses amoureuses, c'est ici qu'il aura des litières où les culbuter en tapinois, pour des amours à pas de loup sur ces champs dérobés, à travers l'alalie de ces nuits sans échos. Les ululements des hiboux se perdront dans l'espace, les feux follets fuiront discrètement aux cimetières des villages qui dorment au fond de ce pays. Les sapins

Il6 LES RÉCITS DE NAZARETH.

continents se vêtiront de ténèbres, et sur la contrée rase et fruste sans vergogne le diable fera baller ses octogénaires callipyges, ses sibylles édentées ou les jeunes sorcières nues de ses obscures orgies.

Car c'est la terre maudite d'où le laboureur a fui avec des signes de croix en la constatant si damnée, la terre sans entrailles que n'a pas baptisée le geste du semeur, la terre où pèlerinent seules les bécasses hâtives ou les corbeaux quand ils gagnent le midi aux approches de l'hiver. C'est la lande farouche où le voyageur perdu se hâte en frissonnant, croyant entendre, au coin de bois pingres et bougons, des saturnales revèches, des bacchanales de harpies tentant étrangement son âme avec des sifflements bizarres de vipères et de crapauds. Il est des recoins qui paraissent avoir été vus seulement par les yeux de nuit des hiboux et entre les haies coupées et sauvages que forment les genêts du soir, montent les hallucinations errantes d'un fantastique apeurant.

Il y a bien des années, le soir du jour des

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