‹ Les récits de NazarethChapitre 5 sur 10 · L K N F ANT PRODIGUE . I I · texte numérisé non relu

L K N F ANT PRODIGUE . I I

Morts, Norbert, hâve et las, s'était assis sur le sommet d'une de ces dunes, égaré dans les bruyères de cette Campine où il payait en deniers de sueur et d'angoisse les fredaines des ans passés.

Le fermier aux gages duquel il gardait des porcs lui avait donné des pains noirs en disant :

« Mets le manteau du vieux porcher défunt et va-t'en à travers les bruyères. C'est la saison où tombent les glands. »

Il était parti, l'âme plus amère encore que les pains dont le censier lui avait fait le chiche cadeau. Une casquette faite d'une vieille peau de renard abritait ses oreilles et dans sa barbe qui poussait sur la peau tirée de ses joues, le brouillard du matin avait éparpillé ses perles. Il marchait appuyé sur un grand bâton et les porcs avançaient en grognant, le groin dans les feuilles mortes, leur ventre gras vautré à chaque mare du chemin.

Le maître de Norbert lui avait aussi prêté un grand couteau, afin qu'il pût couper les tranches de son seigle endurci, mais en même temps pour qu'il défendit son trou-

IlS LES RÉCITS DE NAZARETH.

peau contre les attaques des loups, et la fermière lui avait remis un rameau bénit contre les fantômes. Il avait poussé le couteau et le buis à sa ceinture faite d'un lambeau à moitié épilé de toison de brebis.

Le censier avait ajouté :

« A deux lieues passé le dernier village, tu trouveras dans la bruyère une cabane en bois, dans la direction de l'étoile du berger. Aux environs de cette cabane se dressent des chênes fertiles en glands. Tu resteras là cinq journées et le soir tu prendras soin de faire rentrer tous les porcs dans l'enclos que j'ai construit pour eux en planches de sapin. »

Et Norbert s'était éloigné du chétif village campinois où son vagabondage sous un ciel malechanceux l'avait conduit à se faire porcher dans une ferme sans grande pécune.

Il passa devant l'église, où, dans la nef humide, la voix d'un chantre clamait un Dies Irœ à des rustres transis. Puis il vit le cimetière, où la terre fraîchement remuée dans un gazon galeux, et des croix récemment rabotées témoignaient des douleurs

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du village, et où d'éphémères amulettes étaient plantées sur ces tombes sans faste et sans mémoire. Puis il rencontra, à l'ombre d'un noyer, et hissées sur de grandes pierres qu'on disait avoir été des idoles païennes (car la Campine sablonneuse ne prodigue ni marbre ni granit), des instructions du gouverneur prélevant des impôts sur les pauvres, et scellées d'un sceau magnifique que les pluies venaient ironiquement laver en vassales sûres de l'impunité.

Des êtres épuisés par un sol étique et qui semble communiquer sa sauvagerie aux hères qui peinent à son flanc, apparaissaient le long des murs en torchis des masures éparpillées autour de l'église. Des femmes, à l'intérieur de ces cabanes, regardaient avec des yeux emplis de la langueur claire et éplorée des horizons qu'ils avaient fouillés, le chemin ingrat où des poules cherchaient leur butin, et un gars blême, le regard défiant, pareil au génie de ces contrées lugubres, veillait le long d'une route, placide, sans un geste, comme pour ne pas réveiller le paysage de son sommeil.

Plein de l'amertune de ces tableaux, Norbert gagna les dunes que lui avait désignées son maître.

O le navrant soir des morts ! Si encore les cloches funèbres de cette journée arrivaient battre la dune de leur glas ! Les cloches qui, les ans passés, martelaient pourtant le cœur de Norbert comme des coups de marteau fermant le cercueil d'un être qu'on aime, les cloches parties pour ce pavs de là-bas où le soleil se couche tragique comme un meurtre dans la bruyère.

Mais rien! Norbert écoute. Le silence dit des choses d'effroi. Le silence absolu susurre des chuchotements qui donnent aux grands espaces muets du ciel et de la plaine où l'ombre échoue sur les genêts, d'accablantes pensées sous lesquelles le berger sent peser ses épaules et sa poitrine se creuser d'angoisse. C'est alors qu'il s'imagine esseulé dans des lointains insociables, comme dans une éternité où il prodiguerait des gouttes de son sang pour

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humer le fumet de la tourbe brûlée sous les crémaillères rustiques, pour voir la lumière d'un toit habité !

Mais rien. Le soleil se couche dans sa pourpre, indifférent comme un empereur devant les esclaves de la terre, sans inquiétude des pâtres de la bruyère.

Des bouleaux immobiles dressés dans la vesprée s'apprêtent à abriter le silence nocturne, comme s'ils obéissaient à quelque ordre formidable.

Rien.

La terre et les herbes réservent leurs voix à Dieu sait quelle oreille jalouse d'une sombre autocratie et qui s'arroge seule les confidences de douleur et de joie résignées de ces campagnes.

Tout à l'heure, quand le soleil aura encore retiré quelques-unes de ces lances dont il blesse les torses des nuages suppliciés au couchant, quand les sapins solitaires auront éteint la dernière paillette de leur prière du soir, n'est-ce pas qu'un grand sphinx sans parole, des rêves damnés autour de son front, s'élèvera en statue cachant les étoiles, avec des yeux sans feu,

des griffes sans éclat? N'est-ce pas qu'alors l'atmosphère sera comme celle du calvaire, après l'accomplissement des mystères, quand les corps descendus des croix ont été ensevelis et que les monts frappés par la foudre n'ont plus osé respirer à travers les nuits?

Cette tristesse immense, puisqu'elle emplissait un ciel éclairé par la seule lucarne d'un couchant sans or, s'empara du cœur de Norbert, et lentement, avec des mains précautionneuses de ne plus y laisser un coin de chair, elle l'enveloppa de voiles amers en marâtre hypocrite. Tiens ! applique-toi le baume fiévreux de cette soirée, hume l'absinthe de ces plantations qui te détestent, goûte aux chicotins et aux coloquintes de ce firmament ! Que ce soit le levain de tes nostalgies par ce soir des morts ! Comme les sorcières de ces bruyères, fais bouillir dans les marmites de ton âme tous les arômes ombrageux des landes! Jette dans cette maléfique purée les fruits atrabilaires de la mélancolie que tu cueilles aux arbres de ces provinces. Et que le fumet de ces préparations aux sels acerbes

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