L ENFANT PRODIGUE
chagrine la prunelle de tes yeux, et que ces affligeants brouets mijotes clans ta carcasse te suscitent des pensées d'abandon et de désespérance qui te persuadent davantage qu'ici, dans ces sablons aux déveines pernicieuses, tu es l'orphelin de ton ciel.
Le soleil tout à coup plongea au fond du pays. On eût dit qu'il voulait éteindre dans la fange des marais lointains sa chevelure embrasée. Et plus de nuit tomba.
La lumière lentement se retirait, comme lassée de ses amours sanglants avec les nuages, et ceux-ci montèrent avec paresse vers un incolore zénith.
Le froid tombait et Norbert frissonna dans le manteau troué que son censier avait jeté sur ses épaules. Il s'était nourri, dans la journée, des restes des pains de seigle et d'un peu de châtaignes. Il avait erré sous des chênes en somme bien nains aux yeux d'un Brabançon, et qui laissaient tomber leurs glands dans les mares boueuses où ils miraient les ruines
de leur feuillage. Les porcs grognaient. Ils barbotaient dans les fanges, hurlaient de colère quand d'un coup léger de son bâton Norbert les voulait faire marcher vers les arbres, et les ronflements charnus de leurs groins, avec la chute solitaire des glands dans l'onde, étaient les seuls bruits que le porcher eût entendus depuis les cinq jours qu'il conduisait à leur mangeaille d'automne ses compagnons aux soies crasseuses.
Ah! qu'il avait enduré des souffrances — lui, le terrien des plaines où les moissons sont d'or, et où de douces prairies étendent le duvet de leur pâturage aux mamelles des génisses — dans ce pays fruste! Les feuilles, dans des carrefours sinistres, lui paraissaient des lames de couteaux et les champignons purulents des sapinaies, en embuscade comme des brigands, semblaient vouloir lui cracher leur venin au passage. La terre allait donc refuser la nourriture aux hommes et il augurait parfois qu'il allait mourir là avec la communion ironique du sable sur sa langue fébrile et l'horreur des genévriers ensanglantant son front.
l'enfant prodigue. 125
Alors, sous le dôme de ce grand temple des douleurs, où les étoiles allumaient les cierges et où les pins prodiguaient leur encens, avec le silence comme prêtre initiateur, il vit la ferme du Brabant (la Campine n'est-elle pas un pays de mirage?) où il avait dit à son père :
— Donne-moi ma part de l'héritage de ma mère, car je veux voir le monde.
Ce soir, la cloche de ce beau village de Brabant sonnait, sonnait à pleine volée pour tous ceux dont il procédait, lui, l'ingrat porcher, issu d'une souche de fermiers probes. La campane qui avait tinté à son baptême, de sons alors argentins et flûtes, cassait des dalles de tombes pour faire revivre, comme une trompette du jugement dernier, les squelettes des défunts qui revenaient s'asseoir à leur âtre, mystérieusement, par cette vesprée unique.
Là-bas, le soleil venait aussi de se coucher ; il y avait encore un rai de lueur à l'horizon.
Et dans la cuisine de la vieille ferme,
des lampes à huile, de leurs flammes larges, lentes et maternelles comme des langues de génisses, répandaient une clarté fumeuse. La flamme parfois s'étirait aux coups de vent de la porte, et alors les ombres dansaient sur les grands murs.
L'horloge tictaquait, comme tous les autres soirs, mais par cette journée son bruit était étrangement profond, et l'on tressaillait aux cris que lançait sa carcasse en chêne noirci par les ailes des temps qui viennent, de leurs vieux doigts sagaces, pousser aux aiguilles des cadrans. Le grand Jésus- Christ en cuivre, crucifié au-dessus de la cheminée, était plus victime, ses bras immolés de souffre-douleur faisant saillir des nerfs bistournés et son torse exhibant des côtes sans viande.
Tous les varlets et les servantes étaient réunis autour du long poêle de Louvain, et le père de Norbert, le patriarche de cette famille, les pieds sur les chenets, parlait des défunts, tandis que son autre fils, Hubert, fumait silencieusement, adossé à la muraille.
« Disons deux ave, deux pater pour ma