‹ Les récits de NazarethChapitre 8 sur 10 · T. 'ENFANT PRODIGUE. I · texte numérisé non relu

T. 'ENFANT PRODIGUE. I

Le vieux père reprit :

« Disons deux ave, deux pater pour mon frère Jean-Ghislain, qui trépassa, voilà trois étés, en bon chrétien. Prions.

— Disons deux ave, deux pater pour mon grand-oncle Antoine, car son âme a sans doute besoin de prières. »

Et d'autres furent encore évoqués ainsi, des anciens que Norbert se rappelait avoir vus jadis, pendant ses premiers ans d'enfance, chauffer à Pâtre leurs os que l'âge rendait transis.

Mais il entendit son père dire, la gorge serrée, — oui, il l'entendit, dans la nuit campinoise, à travers les provinces pieuses de cet anniversaire, — il l'entendit dire, avec des larmes :

« Disons deux ave, deux pater pour mon fils Norbert, qui a trépassé pour nous au printemps dernier et dont Pâme court le monde ! »

Et il perçut le murmure de la famille qui priait, qui priait là-bas dans la ferme brabançonne où les vaches lançaient leur tendre mugissement comme pour rassurer leurs maîtres pendant ces fêtes des morts.

Oui, il entendit ce murmure — il l'a juré depuis ! — ce murmure religieux susurré pour son propre repos. Cela tombait comme du jubé du ciel nocturne. Cela se psalmodiait comme aux autels de l'horizon sans lumière. Il reconnaissait les voix consanguines qui entonnaient la liturgie de ses péchés et qui faisaient appel, à travers les contrées, aux charités de son cœur. C'était son sang, en somme, qui se lamentait sous ce crucifix de cuivre qui avait reçu l'hommage balbutié de ses premiers pater. Et il ouït aussi, oui, il ouït, comme s'il avait stationné au pied branlant du clocher secoué par la sonnerie des morts, il ouït les glas de sa cloche, les glas qui s'étaient désolés aux trépas de ses proches !

Mais la nuit est entièrement tombée.

Retourne à tes porcs, garçon! Vois, la lune se lève : elle est louche, ici; elle vient espionner ta besogne, rêveur! Son cadran, rougi par les buées jalouses, te rappelle à tes heures laborieuses.

La cafarde ne mangera pas les brouil-

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lards qui planent. Les brouillards d'ici sont trop amers ! Elle les argentera de froidure et des hiboux vont se risquer dans cette splendeur déchue.

Tu vas goûter aux plaisirs des nuits, pour lesquels tu as fait se fondre aux mains des maîtresses les ducats de tes pères! Vois : la belle lanterne ironique et pâle ! Ecoute, écoute, maintenant, toi qui te plains du silence, les cris de mort des crapauds dévorés par les sourds rapaces de la nuit ! Contemple, dans l'écrin noir, les froides corbeilles que t'offrent les constellations ! Va mirer dans la mare qui luit là ta face appropriée à la fête de ce soir !

Norbert, lentement, descendait de la dune, frissonnant dans les ténèbres, et il alla à tâtons, les pieds perdus dans la bruyère où des enfoncements dérobaient le sol à ses pas, vers sa cabane construite en planches de sapin.

Il se disait :

« J'ai fauté. J'ai péché contre mon père. Les passions qui dardaient dans les caves de mon âme des yeux de chacal, les passions voraces, je les ai attachées au char

de ma vie et cet attelage a écrasé tous les cœurs qui m'aimaient. J'ai froid. J'ai faim. Mais j'ai fauté. Et puisque mon père dit pour moi des prières et puisqu'il a pleuré sur mon âme damnée en ce jour des morts, je retournerai là-bas, près de Ternath, en Brabant. J'irai réchauffer mes doigts gourds aux flammes de Pâtre. J'irai verser en ma poitrine l'hydromel des varlets. J'irai croiser les mains aux bénédicités paternels. Demain, aux premières lueurs de l'aube, je conduirai mes porcs au censier mon maître. Je lui rendrai son couteau, le rameau de la fermière, le manteau de l'ancien porcher. Je quitterai ces terres trop dures qui dessèchent avidement mes chairs. Je ne veux plus de ce ciel pesant sur ma poitrine. Là-bas, l'air est tendre. Les grands chevaux de la ferme font résonner leurs fers sur le pavé. »

Norbert arriva à l'enclos où gisaient les porcs durant la nuit. Il trébucha sur un de ces animaux qui se prit à hurler de fureur.

Une odeur de purin rance prit le porcher à la gorge. Ses pas hésitants froissaient des tétines de truies vautrées — et il se

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coucha sur le sol humide, dans une hutte plus modique que celle des bûcherons de la forêt de Soignes, et il aperçut, entre les planches mal jointes, l'éclairage des étoiles qui lui servaient de veilleuses, tandis qu'un très froid rayon de lune, se glissant par les mêmes ouvertures, vint éclairer la nudité de la terre revèche sur laquelle il étendait ses membres lassés — et qui lui parut comme le cadavre glacial d'une morte à laquelle il eût pu demander en vain pendant des siècles un baiser passionné.

Le lendemain, quand il eut remis au censier les vêtements et les insignes humiliants de sa profession abhorrée, il prit la route campinoise qui mène vers le Brabant.

Les feuilles tombaient en abondance des arbres. Celles qui n'avaient pas encore chu étaient d'un jaune pâle d'or morbide. Seuls les sapins faisaient résonner , en basse sourde, le vert sombre et tenace de leurs aiguilles, dans la symphonie exsangue, mais sans flûte et sans viole d'amour, du paysage malchanceux.

De graves plaines, de la hargne dans leurs replis, s'étendaient devant le voyageur. Le sol boueux se vengeait en esquintant les jarrets du piéton, de la honte de se voir foulé.

Oh! va! retourne à tes génisses! Mais auparavant, vide la lie de nos chemins impraticables! Egare-toi dans ces sentiers hypocrites qui se perdent soudain, enfoncetoi dans ces tourbières ou dans ces ravins emplis de feuilles mortes ! Tu ne reviendras plus à travers les genêts et ta sentinelle étrangère ne veillera plus le soir sur les bruyères !

Norbert, bientôt, dut mendier son pain.

Il frappait à la porte des fermes, et des chiens pareils à des loups attachés aux portes des étables, hurlaient à sa lamentable mine. On se le signalait dans les villages :

« Un vagabond! »

Norbert avait beau dire :

« Je suis chrétien comme vous. Je suis l'enfant prodigue qui retourne chez son père. »

Les femmes se reculaient en haussant

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les épaules et les hommes fronçaient les sourcils.

Un vieux lui dit :

« Si tu es réellement l'enfant prodigue, qu'avais-tu donc à jeter ton or à des filles de joie? Pourquoi as-tu bu du vin? Dans tes yeux, je vois des regards de réprouvés! Va! Tu es l'homme des mauvaises rencontres du soir, à la lisière des bois ! »

Et Norbert mangea des racines, des glands et des châtaignes. Il étancha sa soif à l'eau des rosées et des brumes. Il fit la dure connaissance des aires humides des granges en ruine où il gîtait les nuits. Les coins tragiques des grand'routes qui s'entrecroisent en des carrefours plantés de croix commémoratives de crimes et de morts, les trous sinistres creusés dans les sables, les taudis des mendiants et des tueurs de grands chemins, le reçurent esquinté et il y accomplit des sommeils fiévreux, l'estomac vide, en entendant chanter les anges du paradis d'où il était banni. Parfois des désespoirs plus anéantissants que des cauchemars s'emparaient de lui devant les étendues qu'il avait encore

à traverser pour regagner les campagnes maternelles. Des moulins en bois noir, bien rares dans ces régions, lui signifiaient de l'horizon où ils profilaient leurs ailes :

« Tu viendras mourir au pied de cette croix que j'élève ici pour les repentirs de ton agonie î »

Mais à Ternath, en Brabant, l'été semblait ne pas vouloir finir. L'air était toujours doux sur ces collines et l'atmosphère trouvait sans cesse, aux points cardinaux, des caresses à mêler aux vents qui lutinaient les feuilles lentement tombantes et pareilles à de beaux regrets d'or.

Les vieillards aimaient à répéter :

« C'est un novembre exceptionnel !

Aussi ce fut pour lui un midi suave que le midi où Norbert découvrit la région où sa famille avait depuis des siècles cultivé les champs.

Le ciel était mol, avec des bleus de soie que les gris des nuages enjoaillaient de lentes stries légères montant vers le soleil. Plus loin, de petites nues laineuses évo-

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quaient des souvenirs de bergerie et les zénith radieux faisait resplendir comme des chatons les blancs moulins à vent éparpillés dans le paysage poudroyant de jour.

Il était temps que l'enfant prodigue respirât à nouveau cet air natal. Ses joues se creusaient, ses jambes fléchissaient sous lui et la peau de son ventre se tendait comme celle d'un tambour. Il exhalait l'odeur fiévreuse des marches forcées, son teint s'était cuivré à des ciels sans abri et dans ses yeux déjà perçait la lueur qui éclaire les regards des fauves et des rôdeurs de grands chemins. Il s'appuyait sur un bâton cueilli en une chênaie lointaine et ses souliers éculés et ses loques dépenaillées faisaient sécher sur leur cuir fendillé et leur trame sordide les crachats que la boue réserve aux pauvres sires. Il avait été, comme les feuilles, le jouet des vents. Les pluies avaient fouetté en mégères sans pitié ce nourrisson perdu de la plaine. La nature s'était vengée dans un accès de révolte sauvage, contre ce pèlerin des grand'routes, des humiliations de la

charrue et de la herse. Ses mains tremblaient encore des luttes contre les horizons, contre les nuits, contre les ouragans, et sa barbe longue et sale, les rides de son front et la grimace de sa bouche amère disaient que les atmosphères hurlantes de son voyage lui avaient infligé, avec les morsures des bises nocturnes et les contacts des sols où ses os quémandaient de vains répits, trente années de vieillesse. Il semblait près de mourir comme les vieux joueurs d'orgue et un peu de la sombreur qui règne au soir, par les temps hivernaux, dans les hautes branches des grands arbres sans feuilles, paraissait tomber comme un voile sur sa tête.

Il descendit vers son village, par un chemin aux bords duquel rougissaient quelques baguettes d'osier. Les perches à houblon, réunies en sortes de faisceaux, parsemaient le flanc des coteaux de cônes bruns, et le blé récemment semé, dans l'attente de la neige, couvrait les champs d'une couche fine de vert éclairci. Des maisonnettes jetées à profusion à travers la campagne tranchaient, par le rouge de

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leurs tuiles et par leur chaume, sur le vert engourdi des plantes aux apprêts d'hivernage et des rustauds qui venaient d'arracher les derniers navets les conduisaient à leurs cabanes sur des brouettes.

« Les souvenirs de la nuit des morts ont été chassés », se dit Norbert.

Oh! la rédemption! Quand Jésus sortit de sa tombe pour monter au ciel en éclaboussant de lumière les Juifs et les soudards qui veillaient autour de sa dalle, les calvaires de ses souffrances lui parurent beaux comme les jardins des Hespérides sous un souffle de transfiguration aimante et mystique. Il vit les cabanes des sentinelles s'aurer ainsi que des chapelles et les tilleuls qui l'avaient vu portant la croix s'endiamantèrent à ses regards. Sa croix elle-même d'ailleurs, et celle des larrons, au lieu des gouttes de sang qu'il y avait versées, pleuraient des larmes d'or et de vermeil, et des légionnaires éblouis se frottaient les yeux au bas des collines où s'accomplissaient les miracles.

Norbert aussi ressuscitait! Jamais il n'avait vu la nature aussi splendide. A ses

yeux fiévreux, des fleurs de trèfles, encore épargnées, se magnifièrent comme des calices de rubis. Des sons de cloches résonnèrent, aux portes de son cœur fatigué, des pâques angéliques.

« Mais j'ai fauté, dit-il. Et sous ces chaumes qui ont couvé mon cœur, il est des êtres qui me maudissent. Ah! oui! J'ai fauté! Ma terre me semble accueillante.

Mais je suis illusionné! Il est un seuil où je m'irai cogner ! Les frimas de mon départ l'ont fait plus dur que la glace ! »

Il gravit un chemin aux blancs pavés, où l'air était pénétré d'une senteur de buis. Au sommet de la côte, une forge allumait sa flamme joyeuse et ses murailles en briques se grisaient d'un rayon de soleil vraiment diamantin. Un vigoureux cheval, à la croupe luisante, était enfermé dans le travail et tandis qu'un gamin, pour ranimer le feu, faisait jouer un grand soufflet noir, le maréchal ferrait la bête et son marteau chantait clair à l'entrée du village.

O le merveilleux concert qu'ouït alors Norbert !

Le couchant s'annonçait, bienfaisant,

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tout voilé de rose, et le bruit d'une placide vie champêtre montait dans les airs.

Au loin, Norbert comptait les clochers connus; il revoyait, à l'horizon, les bosquets d'arbres qu'il avait si souvent contemplés et où il avait rêvé, en d'autres années, d'aller cueillir des fleurs et de se baigner dans l'eau des sources.

En ce pays bien connu et que Norbert avait pratiqué comme sa propre âme. la vesprée tenterait en vain de susciter des mystères. Le ciel, pour lui, n'avait pas de réticences et les chemins n'aboutissaient pas à des énigmes de désert.

O le merveilleux concert ! Voici la ferme toute blanche qui sourit entre les pommiers du verger! Voilà l'étable et voilà l'écurie! Voilà l'aboi des chiens familiers!

Ah! ceux qui dans les régions féeriques ont trouvé les trésors des fables au fond des vallées au nom légendaire, ceux qui ont découvert des princesses endormies dans les profondeurs des forêts, les navigateurs abordant à des îles couvertes de temples et de palais, ah! tous ces rencontreurs de prodiges n'ont pas eu l'âme plus

bouleversée que Norbert quand il revit, dans le soir brabançon, la demeure vers laquelle il cheminait depuis des jours! Une lumière déjà brillait à l'une des petites fenêtres. Des vaches, suivies d'une servante, rentraient, pataugeaient à travers le fumier de la cour. Elles effarouchaient les coqs et les poules, qui d'ailleurs déjà sautillaient en criaillant sur l'échelle conduisant à leur réduit, tandis que les pigeons revenaient des lointains vers la tourelle de leur colombier. Les prairies, à l'entour, s'endormaient, le cuivre du couchant sur leur sein verdissant.

O le merveilleux concert! Les hirondelles n'émigrent donc pas en octobre dans la province de Brabant que le ciel est encore griffé de leurs cris? Les alouettes ne se piètent donc pas dans les sillons aux approches de la nuit, que le firmament est si ruisselant de musique? Le rossignol est donc devenu, ici, aussi indigène que le laboureur, car son chant résonne encore? Des sons pareils à des notes de flûtes s'élèvent de partout. D'étranges haut-bois y ajoutent l'expression de leur âme mélan-

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