‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 19 sur 38 · LE · texte numérisé non relu

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Soudain une grande rumeur s'élève de toutes parts ; des cris, des chants de guerre, des cliquetis de fer. L'ennemi est aux frontières! On s’exalte, on accourt et l’on entend les mères pleurer en embrassant leurs fils, leurs fils soldats qui vont les quitter.

Un roulement de tambour retentit sur l:\ place publique; des ombres s’alignent en silence et les volontaires de 92 s’éloignent en chantant.

Toute la nuit, de pâles lumières errent de porte en porte; des sanglots s’exhalent des chaumières, et une orfraie, au cri sinistre, vient se : user sur le clocher,

Avant le lever du jour, je sens des bras qui mé soulèvent, des mains qui m’agitent et m’enlacent comme un réseau de chair, comme une chaîne vivante, On m'entoure de cordes et je descends sur la terre.

Qui donc ose toucher à la cloche de Dieu, me séparer de ma sœur et m’arracher de mon trône aérien où je vis depuis cent ans ?

Comme un criminel on me lie sur une lourde charrette, et je quitte mon village. A chaque fenêtre il y a un visage attristé, et sur mon passage toutes les bouches murmurent: ‘ Adieu, cloche qui sonnais l’Angélus! Adieu, sainte cloche qui mariais nos filles et souriais aux nouveau-nés! Adieu, douce cloche qui pleurais nos morts!” -

Je quitte mon village, et je m’achemine lentement vers la ville où le martyre m'attend.

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142 LFS DEUX CLOCHES

Là, on me brise comme un verre et, comme une maudite, on me jette au feu. :

Sous le feu je me tords comme un damné; je gémis, je brûle, je deviens comnie un monceau de braïse ; et: puis je me sens mourir... Je sens mon corps se fondre. goutte à guutte et bientôt il ne reste plus de la cloche qu’un liquide-et.. une âme qui vit encore!

De cloche je deviens canon. On me met sur un chsriot, et je roule à la frontière au milieu des fanfares et des uniformes guerriers.

Où êtes-vous, mon gai village, mon beau er, ma vieille église, mon frais vallon ?.…

Mais j'aime mon pays et je fais mon devoir, tonnant sans relâche, semant. l’épouvante et la mort, crachant la défaite à la face de l’ennemi et, comme un vieux canon, défendant ma patrie.

Je sauve ma patrie. On m’entend parler à Valmy, à Jemmapes, et je gronde la victoire dans les défilés de l’Argonne.

Sous le grand empereur, je. pars à travers l’Europe, assistant à cent batailles, laissant après moi une longue traînée de victoires, et faisant le tour du monde avec Napoléon !

Partout j’entre en vainqueur ; je passe, roulant avec fracas, sous les arcs de triomphe; on re jette des couronnes, et les peuples vaincus s’inclinent quand je E : passe. Ma voix fait trembler les capitales et l’Europe tient tout entière dans ma gueule de bronze |!

Les fleuves et les royaumes nous séparaient, ma

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sœur! Mais après chaque bataille je songeais à toi, ét’ il me semblait entendre ta voix joyeuse et fière célé-: brer mes victoires.

La poudre est mon encens; un roc est mon clocher; j'ai pour cantiques des cris de guerre et pour fêtes des batailles.

Mais je suis vaincu un jour, vaincu après cent vic-

une foule insolente se presse sur mon passage, et je roule iristement vers ma prison, songeant à mes triomphes évanouis, à ma défaite, plus glorieuse qu’une victoire, songeant à toi, ma cloche aimée! qui sonnes toujours heureuse et libre dans notre beau clocher.

Ma prison est un musée, ma place entre deux drapeaux déchirés par les balles et comme moi captifs.

La nuit, quand le vent gémit aux fenêtres de ma prison, je pense à nos charmantes fêtes. T’en souvienstu, ma sœur? Tandis que nous sonnions à toute volée, les jeunes filles, en robe blanche, défilaient lentement au milieu des croix et des bannières, et la brise nous apportait le parfum des roses qu’effeuillaient les enfants.

Alors j'oublie la guerre, mes conquêtes et mes revers; j'oublie la gloire; j'oublie la captivité! Je ne songe qu’à toi; je te vois toujours bondissante, joyeuse et libre dans notre beau clocher d'Alsace, et je crois entendre ta voix qui m'appelle.

Ah ! dis-moi : as-tu une compagne, ou bien ma place : est-elle vide encore? Hermann a-t-il épousé Margue-

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rite ? Et Marthe Aubier, que je mariai la veille de mon départ, est-elle mère de beaux enfants ? Et le vieux

curé, qui versa tant de larmes en me voyant partir, dis-moi, vit-il encore ?

Mais que dis-je? Les générations passent, et je prrle comme si je l'ignorais, moi qui ai vécu à tes côtés plus de cent ans!

Où sont-ils, aujourd’hui, ceux que je quittai enfants ? Et qui, si ce n’est toi, ma sœur, reconnaîtrais-je aujourd’hui au village?

Je n’ai pas vu naître les morts que tu pleurais hier et, pauvre exilé, je ne verrai jamais les nouveau-nés que ta voix saluera demain.

Je suis captif à Berlin, et mon empereur, est mort sur un rocher ; il est mort de tristesse au milieu des mers.

Les ans sont bien longs en exil! Depuis quarante ans je languis et me tais au fond de ma prison, entre mes deux drapeaux.

Leurs couleurs sont flétries et leurs grands plis, attristés de poussière, flasques, lamentables, suppliants, ont l’air de rides profondes creusées par la défaite et le deuil.

Quant à moi, la rouille m’envahit comme une lèpre, et de grandes taches me recouvrent, me rongent; on dirait je ne sais quel mastic hideux des larmes que j'ai fait répandre et du sang que j'ai fait couler.

Je me tais depuis le jour où je fus pris à Waterloo.

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LÉS DÉUX CLOCHES 145 oo Cependant un bruit sourd.et lointain, formidable, retenti jusqu'ici.

C’est le bruit que je faisais à Wagram et à Marengo, à Austerlitz, à Léna ! Je le reconnais bien ! C’est le ca-

* non de la France qui parle; il gronde sous les murs de

Sébastopol ; il gronde à Magenta et à Solférino; il gronde du golfe du Mexique aux rives du fleuve Jaune.

Il est partout vainqueur!

Ilest partout vainqueur, et je ne puis, solitaire et muet, marier ma voix patriotique äà ce concert d’airain.

Je suis captif!

Mais un soir une clameur immense s'élève dans Berlin: c’est la guerre ! C’est la guerre contre la France.

L'Allemagne est debout, et tout ce qui est cuivre, bronze, acier, airain, tout ce qui se charge, tonne, : gronde, crépite, fait feu, lance la mitraille, vomit la mort, se trouve entassé dans de grands chariots et marche sur le Rhin.

Je pars, je dois partir, et c’est contre ma patrie que je vais combattre, pareil à ces malheureux prisonniers qu’un vainqueur impitoyable forcé de marcher contre leurs frères.

Je ne suis qu’un bloc inerte, qu’une masse d’airain ; on me ch: rge, j’obéis ; on me braque, je reste, je tonne et je gronde; maïs ce n’est plus la même voix qu’à Jemmapes et qu’à Marengo ! Je ne parle pas comme à Iéna, comme à Waterloo ; j'hésite, je bégaye, je m’arrête

comme s’il ne pouvait sortir de ma bouche do boulet allemand.

De combat en combat, toujours vaincu au sein même de la plus constante des victoires, j'arrive, couvert de lauriers détestés, au bord de la Loire, à Coulmiers!

Coulmiers ! Une victoire française! Coulmiers ! Ma délivrance ! J’y suis encore.

“ À moi! s’écrie le capitaine Aublan; à moi, les mobiles de la Dordogne!”

Et il s’élance sur les canons, chancelle, tombe, se relève, retombe et meurt frappé de trois balles, étreignant l’airain dans ses bras frémissants.

Les mobiles se précipitent impétueux, terribles, et autour de moi, sur moi, canon disputé, enlevé, repris, c’est une mêlée horrible, c’est un carnage affreux.

Après un demi-siècle de repos et de captivité, je reçois comme un nouveau baptême de sang, et il me semble que je redeviens français.

Je suis pris ; je suis libre ; les braves mobiles s’attellent au bronze, m’enlèvent, m'’entraînent, m’emportent! Le lendemain, je suis à Orléans et les Prussiens n’y sont plus l..

Je suis libre aujourd’hui; mais ma patrie est mutilée ; mon doux pays est asservi, et ma cloche aimée, ma compagne, ma sœur, est esclave dans son blanc clocher où flotte un étendard prussien. :

Le nouveau-né qu’elle salue est un petit Allemand, et elle pleure des morts qui sont des étrangers.

Je suis libre! Et mon vallon d'Alsace, mon beau

vallon n’est plus français |. FursertT Dumonrerr.

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(HISTORIQUE

Près de Villefranche est une petite masure abandonnée qu’habitaient, il y a peu d’années, une malheureuse veuve, sexagénaire, et sa fille, âgée de seize

‘ans. Françonnette — c'était le nom de la jeune fille — s’occupait à toutes sortes de travaux et allait en journée dans les environs. Elles vivaient heureuses, puisqu'elles s’aimaient et qu’elles avaient foi dans une vie meilleuré.

L'intérieur de leur cabane était pourtant bien misérable: figurez-vous quatre murs enfumés et qui menaçaient ruine, avec un lit vermoulu, trois escabelles, une table et un coffre pour tous meubles. Au chevet de ce lit, Marianne avait placé une petite image de la Vierge: c'était une emplette faite depuis de longues années, et qui n'avait pas coûté grand’chose. La mère et la fille avaient une grande dévotion pour cette image: c'était une peinture véritable; le temps l’avait un peu altérée, maïs Marianne ne s’en doutait pas. La sainte Vierge se détachait si blanche et si pure sur le fond sombre qui l’entourait |! L’En-

148 LE VIEUX TABLÉAU

fant-Jésus avait un si beau caractère d’innocence et ile divinité !

Cependant, la douce tranquillité de Marianne et de sa fille allait bientôt être troublée. Il advint une année mauvaise. La misère fut générale, même parmi ceux qui avaient auparavant quelque aisance; et les riches, inquiets sur l’avenir, et croyant n’avoir jamais assez d'argent pour eux, interrompirent tous les travaux. |

Marianne et sa fille, qui vivaient au jour le jour, se soutinrent pendant cet hiver on ne sait comment. Elles reçurent quelques aun:ônes ; mais que ces aumônes étaient faibles! Le nombre des bienfaïteurs était si petit! Le nombre des malheureux si grand !

Le printemps revint, et avec lui l’espoir de jours meilleurs pénétra dans le cœur des deux femmes. Françonnette pourrait reprendre ses travaux; la vieille Marianne ne sentirait plus ses mains se crisper de froid, en se mettant à son rouet. Vaines espérances! Un matin que Françonnette était sortie pour aller cueillir une guirlande de primevères dont elle voulait entourer l’image de la Vierge, le propriétaire de la cabane qu’habitait la veuve, se présenta devant elle: c'était un homme impérieux et dur, qui n'avait pas plus de crainte de Dieu que de pitié pour les hommes. ‘ Çà, lui dit-il, l’année de votre loyer est échue. Les temps ont été mauvais, et, comme je n’ai pas d'argent, je viens vous en demander. — Hélas! répondit Marianne, les temps ont été plus mauvais

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