‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 20 sur 38 · RE RE · texte numérisé non relu

RE RE

LE VIEUX TABLEAW 149

encore pour moi que pour vous. Ma fille et moi nous ANGUORE souvent de pain ; jugez s’il m'est possible de vous satisfaire. — Alors, répliqua le méchant ho me, tâchez de trouver un asile où quelque âme de ritable veuille bien vous recevoir; car je our demain à la ville, et vous serez sûrement hors de Es ie avant que je sois hors de ce village.” Et hote l'infortunée cherchait à lui prendre les mains et s° ' prétait à le supplier, il la repoussa et ouvrant la He pour sortir: ‘ Je vous ai prévenue, cria-t-il ; drain vous aurez à répondre à l'huissier qui se Hbidee Li Marianne demeura muette à cette dernière var Elle se vit, ou plutôt elle vit sa fille errante, sans abri, sans asile.

Et quand Françonnette rentra, une chanson sur les lèvres et un bouquet de fleurs à la main, la pauvre mère ne put que 8e jeter dans ses bras et pleurer.

La journée s’écoula triste et longue, et sans qu’ell eus le courage d’annoncer à sa fille le malheur qui leur était arrivé. * « .uir, elle pria sa patronne avec plus de HRETeNE que jamais, et s'étant réveillée au milieu de la au elle vit la sainte Vierge tout éclatante de lumière: c'était la lune qui glissait à travers une fente du toit et couvrait de rayons la pieuse image. A cet aspect, Marianne sentit le calme renaître dans Fe cœur. ‘Oh! sainte Vierge, dit-elle tout bas, pour ne pas réveiller sa fille, sainte Vierge, la mère de mères et ma glorieuse patronne, je vois bien que vous

150 LE VIEUX TABLEAU m'avez exaucée : je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas dans un si grand malheur!

Après cette prière, Marianne se rendormit presque consolée. Elle rêva que Ia Vierge lui tendait les bras, éloignant d’elle et de sa fille tous ceux qui voulaient lui faire du mal; elle rêva qu’on lui présentait une bourse pleine, de beaux meubles, des habillements tout neufs et du paï. L'anc, enfin tout ce dont la pauvre veuve avait si grand besoin. Puis elle revit la figure de son propriétaire, accompagné d'hommes de loi, et elle se réveilla en sursaut, vivement agitée par son rêve dont la fin la reportait à la triste réalité. Il faisait déjà grand jour: Françonnette était levée et travaillait depuis longtemps. ‘ Comme tu as dormi cette nuit!” dit-elle à s& mère. — Ah! répondit Marianne, c’est la dernière nuit que j’aurai passée dans cette chaumière, dans ce lit où j’ai dormi «lepuis quarante ans... O mr. fille, ô ma fille ! à dater de ce jour, nous n’avons : us un asile où reposer notre tête !” Et alors elle lui raconta la visite que le propriétaire de la cabane lui avait faite, sa dureté, ses menaces, ses cruelles menaces qui allaient si vite s’accomplir.

A peine avait-elle achevé son récit qu’elle entendit g'avancer plu-ieurs personnes, et son propriétaire ‘ parut accompagné des gens de la justice. On s'établit sur la table pour écrire, puis on sortit 1es meubles de la maison, et on commença l’enchère devant un petit nombre de personnes que ce triste spectacle avait attirées. D’rbord, on mit en vente les objets de plus

n’aban-

presque es bras, ulaient ait une lements dont la revit la names de itée par lité.

ait levée as dormi ndit Magéo dans puis quaà ce jour, tel” Et aire de la aces, 8e8 ir.

entendit bpriétaire s'établit eubles de un petit cle avait s de plus

‘haute valeur, mais de quelle valeur! si modique, si nulle, que le propriétaire commençait à craindre que les frais ne fussent à sa charge. IL n’y avait pourtant que vingt-quatre francs à payer.

La vente n'avait encore produit que les deux tiers de cette somme, et il ne restait plus qu’un petit miroir, si noirci, si dépoli, si rayé que le recors avait hésité g'il devait le prendre, et puis la vieille image de la Vierge tenant encore par quatre clous.

N°y a-t-il plus rien? dit le crieur, ennuyé d’avoir une si mince vacation.” Un des hommes entra et fit une recherche minutieuse : il enleva le miroir et se mit à détacher l’image. À ce moment, les deux femmes jetèrent un cri de désespoir et de terreur ; et tandis que Françonnette tombaitaux pieds de cet homme, sa mère s'était placée devant l’image chérie et cherchait à la défendre de ses propres mains.

Cette altercation attira le propriétaire qui, déjà mécontent de voir le mauvais suscès de la vente, entra d’un air brutal. La pauvre femme courut à lui: ‘* Monsieur, monsieur, vous m'avez tout enlevé, et je vous le pardonne ; car enfin mon bien était le vôtre, puisque je ne peux pas vous payer; mais on veut m'ôter cette image! C’est celle de ma sainte patronne, devant laquelle je fais mes prières depuis quarante ans. C’est cette image qui reçut le premier regard de ma fille et le dernier regard de mon mari! Car je l’ai mise à cette place le jour de mes noces, et c’est tout ce qui me reste de luil Grâce! pitié! laissez-moi cette image. Qu'en

youdriez-vous faire à présent qu'elle est aussi vieille que je suis vieille, aussi prête à s’en aller en lambeaux que je suis prête à m’en aller en poussière? ” Et ses larmes coupèrent sa voix.

Le propriétaire reste inflexible. Le tableau est approché des spectateurs parmi lesquels se trouvait un groupe de plusieurs messieurs de la ville qui se promenaïent sur les bords de l’Aveyron, et qüe la curiosité avait arrêtés un moment pour voir la vente. Les deux habitants de la chaumière n’assistaient pas à cette profanation de leur précieuse image. Marianne s'était presque évanouie de douleur, et sa fille lui donnait des soins en pleurant.

‘ Deux sous ! dit le crieur; n’y a-t-il personne ici dont la sainte Vierge soit la patronne ? Enchérissez.— Trois sous ! s’écria une jeune fille qui s'appelait Marianette.

—Cinq francs! répondit un des messieurs de la ville qui, pour la première fois, venait de jeter les yeux sur la figure de la Madone. Le crieur fut tellement interdit qu’il resta muet: ses bras en tombèrent d’étonnement. Il regarda l’enchérisseur d’une manière si plaisante, que tout le monde se prit à rire.

— Vingt francs ! ajouta une seconde voix partie du même groupe.

— Vingt francs! murmura le crieur avec la voix et la figure d’un homme qui fait un rêve.

— Trente francs! cria la première voix.

rieille eaux Et ses

\pproit un romeriosité : deux te pro-

s'était ait des

nne ici 88ez.— Maria-

de la hs yeux tent ind’étonhière si

rtie du

voix et

— Quarante francs ! ajouta la seconde.

— Cent francs !

— Cinq cents francs!

— Cinq cents francs! répéta le crieur.” I] y avait un murmure confus parmi les villageois.

— Huit cents francs ! interrompit l’un des enchérisseurs, avec un empressement qu’il voulait combattre.

— J'en donne mille écus, ajouta l’autre, impassible. Il y eut un moment de silence, après lequel le crieur dit deux fois lentement: ‘Mille écus! mille écus! Personne ne dit rien ? Adjugé! ”

— Monsieur, dit le jeune peintre qui avait reconnu au premier coup d’œil le chef-d'œuvre qui se présentait à lui, vous avez là un admirable Murillo: j'aurais donné ma fortune d’artiste pour vous le disputer. Puis il g’éloigna, jetant un regard d’envie sur la sublime peinture que son antagoniste serrait avec soin dans son portefeuille, en échange de trois mille francs que les assistants regardaient avec de grands yeux stupides.

Quand Marianne revint à elle et qu’on lui conta cette merveilleuse histoire, elle ne put et ne voulut l'expliquer que par un miracle de sa patronne. On juge si elle et sa fille furent heureuses toute leur vie avec tant d’argent! Elles connurent l’aisance ; chaque année, à l'anniversaire du jour où l’on avait vendu ses meubles, Marianne faisait dire une messe et brûler un cierge à la chapelle de la Vierge. Elle avait acheté une nouvelle image qui représentait la Mère du Sauveur enlevée au ciel au milieu d’une nuée de têtes d’anges;

; : Île A ee En de qe + : = LR de < us TE

ss

mn 154 LE VIEUX TABLEAU

cette image lui rappelait bien souvent celle qu’elle avait perdue, et malgré tout le bonheur qu’elle devait à sa petite fortune, un regret entrait dans son cœur, une larme eflleurait ses yeux, et elle disait à sa fille: ‘Ma belle image de la sainte Vierge | ”

Assurément, il n’y a pas de miracle dans cette histoire, et cependant on peut y voir une récompense céleste de la dévotion de cette pauvre femme, qui disait de si grand cœur, heureuse ou malheureuse: “Sainte Marie, j'espère en vous | ”

tt mms go DIEU VOUS LE RENDE ! 155

Le 27 novembre 1870, un froid excessif régnait à Paris. La ville entière portait le deuil; la faim et le froid entouraient tous les logis; l’air était déchiré par les détonations de l'artillerie. Des flocons de neige tourbillonnaient, chassés par une bise glaciale. Les passants mornes et silencieux hâtaient le pas. Tous, enveloppés de manteaux, semblaient fuir dans le brouillard. Cependant un homme marchait lentement dans une sorte de recueillement. Il était vêtu d’une capote militaire; sur sa tête un képi recouvert de toile cirée cachait en plein ses cheveux grisonnants ; on devinait un officier de la ligne, à son pantalon garance, mais rien n’indiquait son grade. .Il venait du boulevard Malesherbes, laissant la Madeleine à sa gauche et se dirigeant vers le Grand-Hôtel, dont l’ambulance recevait tant de blessés. On lisait sur la figure de cet officier toutes les souffrances qu’il est donné à l’homme de supporter. Il avait vu l’armée s’engloutir dans le précipice de Sedan. Il avaii assisté à la facile victoire de la Révolution ; et, le désespoir dans l’âme, il fallait chaque jour combattre l'ennemi. :

Le regard baissé vere la terre, l'officier marchaït en longeant la rue Basse-du-Remyart. Il vit une femme âgée, proprement vêtue, étendre un tapis nsé sur la neige qui couvrait le sol. Puis cette femme prit Cans le panier qu’elle avait apporté une certaine quantité de gros gants fourrés, les uns en laïine épaisse, les autres en fourrures grossières. La marchandise une fois étalée, la femme s’assit sur le coin du tapis, en étendant ses doigts crispés sur une chaufferette.

Au même instant, de jeunes gardes mobiles s’arrêtèrent pour contempler les gants. Nous disons contempler, et non regarder. En effet, les pauvres enfants étaient comme fascinés, les mains sur leurs genoux. Ils n’avaient pas vingt ans et venaient de quitter leurs villages de Bretagne pour défenare Paris. Leur aspect n’avait rien de guerrier, surtout er cette froide journée. Leurs yeux larmoyants, leurs lèvres tremblanter, leurs oreilles rougies rappelaient les enfants sortant de l’école et courant au logis au plus fort de l'hiver. Ils n'étaient couverts que d’une sorte de tunique, mince, étroite, usée, peu de mise en la saison. Leur tête était couronnée d’un képi déformé sur lequel brillait un petit crnement d’étain qui rappelait la fleur de lis. On ge souvient que :es enfants de Bretagne portaient tous au front la symbolique hermine.

‘ Achetez, achetez de bons gants, bien chauds, mes chers messieurs, dit la marchande.” L’un des mobiles murmura: ‘ Nous r’avons pas d'argent.” On voyait Lvrs mains trembler de froid. Ces mains, armées pour

een

ait en emme sur la Cans antité se, les je une pis, en

s’arrê- 8 conenfants enoux.

r leurs aspect purnée.

g, leurs unt de

er. Ils

mince, e était ait un lis. On nt tous

ls, mes mobiles voyait 88 pour

la: défense de la capitale, n’auraient pu dans ce moment soutenir un brin de paille. Ils avaient des foyers, de bons feux sous le toit de la chaumière, des parents, des amis 1à-bas, du côté de la mer, et ils tremblaient de froid au milieu de Paris; nul passant ne s’arrétait à leur vue. “Il gèlera dur, la nuit prochaine, aux avant-postes, dit l’un d’eux, et nous ne pourrons pas allumer les feux.”

L'officier s'était arrêté derrière les deux soldats, qui me le voyaient pas. Appuyant les mains sur leurs épaules, il leur dit: “ Allons, camarades, prenez des gants, c’est moi qui régale. Deux paires chacun, si le cœur vous en dit.” Surpris d’abord, les deux jeunes gens semblèrent indécis. L’officier mit en repos leur dignité militaire en ajoutant: “ Je suis des vôtres, soldat comme vous; entre camarades, on ne refuse pas.”

Le choix fut long; la laine était douce à la peau, mais la toison du lapin n’était pas à dédaigner. Enfin, chacun des petits soldats eut ses gants. Jamais femme du monde n’a souri à ses diamants avec plus d’ameur que les pauvres enfants à leurs gants fourrés. Ils étaient, heureux, si heureux que le plus petit, ne sachant comment exprimer leur reconnaissance, dit à voix basse, en s’approchant de l'officier: ‘ Dieu vous le rende !”

Ils se séparèrent, les mobiles pour aller reprendre lerrs fusils, l'officier pour visiter une dernière fois peut-être un ami mortellement blessé. |

Ts lendemain, 28 novembre dans la «oirée, la

; ; Fi ë + { RARE } ‘ 1e. |

nd

. presqu'île de Génevilliers se garnissait de troupes. Il eu venait de tous côtés, car une sortie formidable se préparait. De nombreuses batteries de mortiers, de fusées et d'artillerie à proximité des ponts d'Argenteuil et de Bezons jetaient le trouble dans les positions de l'ennemi. Il était six heures, et de vastes incendies éclairaient l’horizon. Le froid devenait de plus en plus rigoureux. Enfin la bataille de Champigny s'engage. Le brave général Ducrot est plus brillant que jamais. Par ses paroles et son exemple il entraîne les soldats et porte le trouble dans les rangs ennemis.

Un bataillon des mobiles bretons arrive au pas de course pour soutenir un régiment de la ligne décimé par les obus. Devant le régiment mis en lambeaux, un officier à cheval rétablit l’ordre et prend ses dispositions pour une nouvelle attaque. Il court audevant des Bretons et les salue d’un signe de l'épée. Dans les rangs, deux cris à peine étouffés s'élèvent en

«même temps. Ce sont les deux petits soldats, qui

reconnaissent l'officier rencontré sur le boulevard.

Cette fois son grade est visible, et la décoration de

commandeur brille sur sa poitrine. ‘ C’est un colonel,

dit le petit Yves. — Mieux que ça, répond Gourhaël,

il est général. — Mieux que ça encore, ajoutent-ils

en même temps, il est bon !”

Vous connaissez sans doute cette terrible journée. Le soir la plaine était couverte de morts. Les blessés ne résistaient pas longtemps au froid. Beaucoup d'hommes moururent gelés pendant cette cruelle nuit du premier décembre.

Page 1