‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 22 sur 38 · D RE · texte numérisé non relu

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Et sa tête s’inclina sur ea poitrine; ses jambes s’affaissèrent ; il glissa sur le pavé, laissant échapper la :orde. Les derniers échos du glas expirèrent dans la brume.

Au pied de l’autel, le prêtre, en une sorte d’extase et tout rayonnant, priait ardemment ; il n’entendait plus aucun bruit de la terre ; il ne s’aperçut pas que le glas avait cessé, et il priait toujours.

L’horloge au loin tinta minuit ; la journée des morts commençait, et au dernier coup de l’heure un souffle mystérieux passa sur ce cimetière, comme celui qui étonna le prophète Ézéchiel. Un bruit étrange sortait des tombeaux silencieux.

La sombre plaine ond' ‘ait, comme un coin d’océan soulevé par la tempête; les saules pleuraient; les cyprès et les ifs agitaient leurs bras et semblaient demander assistance.

I1 y eut des frôlements de linceuls, des chocs indéfinissables. comme ceux des sarments qui se déchirent.

Bientôt un spectre se dégagea des tombes, puis un autre, un autre encore, dix, et cent, et mille à la fois.

Ces fantômes sortaient du cimetière, du cloître, des dalles du sanctuaire, de l’ossuaire ; ils avaient leurs robes de moine. Il y avait aussi des bienfaiteurs du couvent avec leurs habits du monde, quelques enfants de chœur en tunique blanche.

Peu à peu ils pénétrèrent tous dans la nef, elle les contient et en contient encore autant qu'il s’en

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présente ; ils prennent place au chœur, aux stalles, près des piliers brisés.

Le vieux prêtre priait toujours, et, chose merveilleuse! ce spectacle terrible ne lui causait aucune frayeur. Au contraire, sa charité était plus ardente. Les saints vivent familièrement dans le monde surnaturel ; il comprit que, sous des formes sensibles, les âmes de son couvent sollicitaient des suffrages de celui qui était toute la postérité de cette maison.

L'un des spectres avait la mitre et la crosse des abbés. Il s’avance vers le prêtre:

Prêtre vivant du Dieu vivant, lui dit-il avec autorité, au nom de Jésus-Christ, prends ces ornements, ce calice, et offre à l’autel le sacrifice pour les morts qui t'entourent.”

L'autel était paré, les cierges allumés, les ornements disposés.

Un frémissement de bonheur parcourut cette foule quand l’ancien moine, obéissant comme autrefois, revêtit les ornements et lorsqu'il commença au pied de l’autel : Zntroibo ad altare Dei (Je monterai à l’autel de Dieu) ; mais, dans cette foule, nul ne put lui répondre: le sacrifice des vivants ne peut être servi par les morts.

— Introibo ud altare Dei, répétait plus fort le prêtre, et rien ne rompait le silence.

L'anxiété envahissait déjà l’assemblée, et un regret lamentable succédait à l’espoir; le sacrifice qui leur

‘était accordé, ne pourrait s’acccmplir.

Maclou cependant dormait : les pas des morts ne ré.

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veillent pas les vivants ; il n’avait rien entendu de ce frémissement terrible qui avait accompagné l’entrée de tant de spectateurs ; mais lorsque le prêtre eut répété une troisième fois et plus fort encore: Introibo ad altare Dei, Maclou se réveilla.

Il vit l’église remplie, le prêtre seul à l’autel, et, sans discuter, il comprit que son curé l’attendait, et d’une voix forte il répondit selon sa coutume :

— Ad Deum qui lætificat juventutem meam (Au Dieu qui vient réjouir ma jeunesse renouvelée).

Ettraversant la foule, il vint servir une messe comme il n’en avait jamais vu.

Au Dies iræ, des voix aux ineffables accents firent entendre des chants inconnus; un orgue touché par une main d’outre-tombe lança des gémissements et des tonnerres terribles. Tes arceaux de granit des voûtes et. les colonnes sous les ogives vibraient à l'unisson, comme les cordes d’une harpe sublime ; c'était un concert du ciel.

Le silence se fit; l’hostie s’éleva lentement, puis le calice, et tous adoraïent. Quand ils relevèrent leurs fronts, un sourire passa sur la tristesse de leurs visages, et des anges apparurent qui venaient les marquer chacun avec le sang du calice.

Bientôt le prêtre, se tournant vers le peuple, pro- : nonça:. Requiescant in pace !

— Amen ! répondit Maclou, et aussitôt la vision disparut ; les cierges s'éteignirent : l’autel était nu et ruiné, les tombeaux silencieux, et dans les profondeurs du

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ciel on vit les Ames s'élever comme de radieuses étoiles ; c'était le moment où le prêtre achevait le dernier évangile: — Et vidimus gloriam ejus,.… plenum gratiæ et veritatis (Nous avons vu sa gloire).

— Deo gratias ! répondit le servant.

I n’y avait plus que l’abbé qui avait ordonné au moine vivant de célébrer ; il s’approcha majestueusement, orné de la mitre blanche et de la crosse noire, bénit le célébrant et se tournant vers Maclou:

‘Mon fils, vous nous avez assistés pour servir la messe dans laquelle la miséricorde de Dieu a résumé les grâces de toutes les fonctions supprimées par l’enfer ; le Seigneur nous permet, pour vous récompenser, de vous emmener avec nous au ciel.”

Et de sa main glacée, plus froide que l’hiver, l’abbé lui touchait le front...

“Et moi, ne voulez-vous point m’emmener ?

demandait le célébrant.

— Non; tu dois encore ouvrir le ciel à d’autres qui n’ont pu nous suivre, et tu dois accroître le nombre de ceux qui te recevront.là-haut.”

Le lendemain les habitants appelés par leur saint curé, venaient chercher le vieux Maclou qui était mort en sonnant le glas dans la nuit des trépassés.

On chanta l'office des morts, et, sous ce catafalque vide qu’il avait si bien orné la veille, son corps seul reposait en paix; car son âme avait suivi les Bienheureux.

Mais à l’endroit où était mort Maclou, le vieux

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prêtre parvint, en quêétant, ä élever une modeste chapelle dédiée aux âmes du purgatoire.

Et chaque jour il y venait dire ia ‘‘ messe des trépassés, ” afin de compléter dans le ciel ie peuple de ses frères qui attendaient encore au cimetière voisin.

Puis, ayant longtemps rempli ce pieux ministère et excité le zèle de tout le pays pour les âmes, il se coucha pour sa dernière maladie, et le soir de la Toussaint suivante, il fut au plus mal; on commença la prière des agonisants ; et, vers minuit, on crut qu'il rendait le dernier soupir.

Aussitôt les fidèles commencèrent la prière de la sortie de l’âme.

“ Subvenite, Sancti Dei ; occurrite, Angeli.

‘ Accourez, Saints de Dieu ; venez au-devant de cette âme, Anges du Seigneur...”

Eï les Saints obéirent sans doute à cette invocation ; car le mourant ouvrait à nouveau les youx pour un spectacle qui excita sur ses traits décomposés par la mort une joie indicible.

‘Qu'y a-t-il? que voyez-vous ? ”

Et le saint prêtre, en une extase qui suspendait is mort, répondit :

‘ C’est ‘la messe des revenants ! * Oh! que c’e:t beau dans les ruines du couvent! J'étais venu prier pour mes frères...”

Et alors, d’une voix distincte, il raconta mieux que nous n'avons fait précédemment l’histoire de‘ la messe des revenar ts...”

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* Et le servant, dit-il, c'était Maclou, le sonneur qui sonnait le glas des morts, et qui mourut pour suivre es Bienheureux... À mon tour! ”

Et il expira; son âme suivit sans doute le cortège des Saints du ciel, grossi par ses prières; et voici qu’une main invisible, au milieu de la nuit, agita la clorhe des ruines du couvent.

C'était à la fois un glas et un son joyeux, et chacun disait :

“Ta cloche sonne d’une façon étrange, comme M:clou seul savait sonner.”

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(LÉGENDE

‘ Allah-hu! Allah-hu! Frères, à cheval!

‘ Le butin est rice, le carnage est grand; notre course est finie.

‘ Là-haut, les flammes lèchent le sommet des tours, et les têtes des chrétiens saignent à l’arçon de nos selles. Partons : nous sommes riches, et nos bras ont

frappé!

‘ Nous emportons des armures, des casques vides, des boucliers, dépouilles des fiers seigneurs; et des colliers de perles, des bracelets. d’émail et d’or, des robes d’hermine et de procard, purures des belles châ-

telaines.

‘ Et puis, de massives lampes d’argent, des vases d’or, des croix de rubis et de diamants, des mitres d'évêques, des crosses d’abbés, trésors de leurs monastères.

‘ Et les captifs, donc, que nous emmenons!.. Les jeunes garçons qui appellent leurs mères, les jeunes filles qui s’évanouissent en invoquant leur Dieu, les femmes qui demandent leurs époux en se jetani sur

notre 3 tours, de nos ras ont

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|. Les s jeunes Dieu, les ans sur

des cadavies |. Nous Sommes fofts, Houg sommes riches : tout cela nous a réussi.

‘ Maintenant, tournons la tête de nos chevaux vers l'Orient, et allons revoir la Crimée, la Crimée lointaine, la terre aux moissons de maïs et aux bois d’orangers, C’est là que nous partagerons le butin, et que nous jouirons de nos conquêtes. Le Khan prendra pour lui ies captifs ; il portera dans sa main, pour sceptre, la crosse des abbés ; il couronnera son front de la mitre des évêques. Il nous donnera les colliers et les man teaux pour nos femmes, les casques et les boucliers pour nous-mêmes.

“ Et quand nous aurons encore besoin d’or et de fer, de luttes et de butin, de combats et de conquêtes, nous reprendrons, à travers la steppe, le chemin ben connu, la route des Tartares, et nous viendrons envahir cette Pologne riche, cette Pologne heureuse, où nous trouverons toujours du sang à répandre, des chhieatis et des églises à détruire, et des enfants à emmener.

& C'est cela. Allah-hu ! À bientôt, au revoir !... En route | ”

Et les cavaliers au teltil jutine, Aux yeux obliques, se remettaient en selle: le croissant d’or, au-dessus de l'étendard vert, brillait en tête de la horde; et les Tartares ivres de sang, gorgés d'or, airohaïgés de butin, g'éloignaient, laissant derrière eux, pour traces de leur passage, des flammes, des dévombres des cendres et des morts.

Combien de fois ces bandes de vautours humairs

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vinrent-elles ainsi, jadis, dans des contrées paisibles, semer les ruines, entasser les cadavres, allumer les incendies ?.. L'Europe ne l’a jamais su; l’Europe regardait ailleurs. Maïs eux, ils l’ont bien su, ces paysans et ces seigneurs de l’Ukraine, de la Russie-Rouge et de la Podolie, ces croisés perpétuels, ces hommes de fer qui, pendant des siècles, ont fait face à ce déluge musulman, l’œil au guet, l’arme au point, la croix à la poitrine.

Tous les dix ans, ou tous les cinq ans, quelquefois même chaque année, une ligne noire, un nuage sombre se montrait vers l’est, à l’horizon, grossissant, avançant toujours. Pvis une clameur lointaine, qui rappelait le fracas de la foudre et le sifflement de l’ouragan, grondait du sein de ce nuage; et bientôt on commençait à distinguer les pointes de fer des turbans, les têtes maigres des chevaux, et les cimeterres, et les arcs, et les carquois pleins de flèches. Alors, dans la ville ou le monastèze, le bourg ou le château, on n’entendait plus qu’un cri:

‘ Mon Dieu, ayez pitié de nous! Les Tartares arrivent |! ”

Alors les prêtres couraient à l’autel et les soldats aux remparts ; les mères serraient leurs fils dans leurs bras quand ils étaient petits, leur disaient adieu quand ils étaient grands; les époux se séparaient, les vieillards se souvenaient, et il n’y avait plus ni joie, ni repos, ni bonheur, ni espérance.

Chacun naturellement résistait de son mieux; les

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uné avaient recours aux armes, les autres à la prière. Et il arrivait parfois que Dieu avait pitié des plus faibles, et que la nuée des barbares venait se briser contre quelque mur imprenable, ou contre quelque bataillon sacré de soldats résolus et vaillants.

Mais combien d’autres fois la vaillance dut céder à la force, le courage du désespoir ne servit de rien en présence de ces multitudes, l'appel à Dieu ne fut point entendu ! Alors, sur le champ de bataille ou sur les murs du fort, les soldats tombaient l’un après l’autre, baisant la croix de leur épée; alors, le flot de turbans verts, de visages farouches, montait, montait toujours, comblant les fossés, couvrant les échelles, envahissant les remparts. Alors s’élevaient des clameurs de triomphe et des cris de désespoir, des hurlements de douleur, des soupirs d’agonie... Et pui: l’on n’entendait plus rien, si ce n’est, de temps en temps, le Allah-hu! des vainqueurs, s’élevant dans un unisson formidable. Le château était en ruines, la ville était en flammes, les habitants morts ou captifs; et les vainqueurs fuyaient, chargés de leurs trophées.

Tel était le destin qu’avaient subi la ville et le castel d’Ostrog, dans l’une des premieres années du quinzième siècle, époque où commence notre récit. Dans l'enceinte des murs, trop épais pour être sisément renversés, les maisons, de bois de sapin, achevaient de 8e consumer, lançant vers le ciel des bouffées de fumée noire : de flammes pétillantes ; déjà, dans l’air, au-dessus du château dévasté et des rues

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désertes, s’assemblaient des bandes de corbeaux et de vautours:s’abattant, avec des'cris rauquées, sur les cadavres encore tièdes. A peine, çà et là, quelques habitants, échappés au massacre et à l'incendie, sortaient timidement de leurs retraites, frémissaient et laissaient tomber leurs bras, en regardant leurs morts.

Pendant ce temps, les Tartares s’éloignaient, hideux, ivres, triomphants, portant derrière eux, en croupe, les riches étoffes, les vases d’or, tout le butin qu’ils avaient conquis, et devant eux, à l’arçon, les têtes livides, sanglantes qu’ils avaient abattues. Au milieu de la horde, on avait placé les captifs liés les uns aux autres en longues files, cheveux épars, visages pâles, vêtements sanglants ou déchirés, n’osant regarder ces têtes défigurées,'ces têtes chéries, qui pendaient au poitrail des chevaux, et songeant que chaque pas qu'ils faisaient les éloignait de la patrie.

À quelques prisonniers cependant on avait uccordé les honneurs d’une sorte de distinction: à celui-ci, la croupe d’un cheval; à celui-là, vieux ou blessé, la faveur d’une litière. C’est que ceux-là étaient des prisonniers illustres desquels on attendait, ou la joie d’un long et cruel supplice, ou le profit d’une forte rançon.

Au nombre de ces misérables, se trouvait une jeune femine, une jeune mère, l’épouse du comte d’Ostrog, dont le château s’écroulait en ruines à cette heure. Une jeune femme, avous-nous dit? Non, c'était maintenant une veuve. On pouvait le deviner à la sombre contraction de ses traits, aux rogards égurés

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qu’elle jetait parfois, les détournant ensuite avec horreur, sur le cheval du pacha, qui portait, à l’arçon, une tête noble et pâle, aux yeux fermés, aux cheveux noirs.

Ah! certes, la comtesse Constance n’eût pu supporter un pareil spectacle longtemps sans mourir, si elle n’eût pas été mère. Mais, dans la litière où elle était portée, se tenait auprès d’elle un petit garçon de quatre à cinq ans, qui l’entourait de ses bras, qui cachait, en tremblant, sa tête sur sa poitrine... Et c’est pour cela que la princesse d’Ostrog, regardant le visage éploré de l'enfant, après le visage sanglant du père, se demandait dans un morne silence s’il fallait mourir avec celui-ci, ou vivre pour celui-là.

A ia fin pourtant, elle fut bien forcée de répondre à l’une des questions du pauvre petit. Il l'avait répétée plusieurs fois, toujours d’une voix plus alarmée, plus déchirante :

# Maman, mama», où allons-nous ? ”?

La comtesse Constance tressaillit, jetant un regard vague et sans flamme sur la steppe, sur le ciel bleu.

‘“ Dieu seul le sait, mon fils, répondit-elle d’une voix tremblante.

— Nous ne rentrerons pas ce soir au château ?

— Nous n'avons plus de château.

— Gi nous ne revenons pas, que dira mon père?

— Tu n’as plus de père.

— Plus de père! Où donc est-il? Je l’ai encore embrassé ce matin.

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178 ABDUIL-BEG

— Il est. il est mort.

— Mort! Cela veut dire qu’il est avec le bon Dieu, n'est-ce pas, ma mère ? ”

L'enfant se tut un instant, étonné de la douleur de sa mère.

Maman, reprit l'enfant après un instant de silence, où donc est ma petite sœur? Je ne la vois pas avec nous; est-ce qu’elle est près du bon Dieu aussi ?

— Au moment où nous allions partir, mon Kazio, je l’ai vue entre les bras de sa nourrice. Et sa nourrice marche là-bas, avec les autres femmes qu’on emmène . Il y a tant de cavaliers entre elle et nous, que je n’ai pas pu l’appeler. Mais quand ces hommes qui nous conduisent, s’arrêteront pour la nuit, je leur donnerai cette bague qui me reste; je les prierai de laisser la nourrice approcher, et Aline viendra avec nous. Elle dormira près de tei, dans la litière.”

La pauvre veuve serra les lèvres pour ne pas éclater en sanglots, et joignit les mains sur ses yeux fixes, pour ne pas apercevoir les gouttes sanglantes qui, devant elle, tombaient dans la poussière au chemin. Et l’enfant, fatigué de son silence, étendit sa tête blonde sur les coussins de la litière, et s’endormit, souriant à demi, une larme briliante séchant sur sa joue rosée.

Une heure plus tard, la lune montait au ciel; les premières étoiles commençaient à paraître. Il était temps pour la horde de songer au repos de la nuit. On fit halte, on dressa les tentes ; on alluma de grands

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feux, au-dessus desquels se balanyaient des quartiers de viande de cheval, rôtis énormes. Puis l’un des sauvages conducteurs s’approcha de la litière, et demanda à la comtesse si elle désirait prendre quelques aliments.

‘ Je ne veux rien, rien qu’une petite fille, réponditelle d’une voix troublée. Faites-la venir près de moi, et, pour nous trois, ma famille paiera une forte rançon.... Elle doit être avec une jeune femme qui se nomme Horpyna Burko, et qui marche dans cette autre troupe. Tenez: voici une bague, un diamant qui vaut, à lui seul, autant que plusieurs villages. Je vous la donnerai quand vous m’aurez amené la nourrice de mon enfant.”

Le Tartare jeta un regard d’étonnement sur lu jeune comtesse, un regard d’envie sur la pierre étincelante d'où jaillissaient des feux irisés; puis, en grommelant quelques paroles d’assentiment, il s'élança dans la direction du groupe des captives.

“ Dieu soit béni! murmura la pauvre femme. Cet hasnme a eu pitié de moi: je vais revoir mon enfant...”

Bientôt, en effet, à la lueur des torches qui s’allumaient autour du camp, la comtesse vit s'approcher le messager tartare conduisant Horpyna, la nourrice fidèle. Et olle se pencha rapidement hors de ia litière, attendant, le cœur battant, les bras tendus, la bouche toute prête pour un baïser. Puis elle se rejeta en arrière, les yeux égarés, poussant un cri... Horpyna s’avançait bien, mais elle avait les mains vides,

180 ABDUI.-BEG

‘ Oh! je vous le jure sur mon salut, votre enfant, je ne l’ai pas laissée périr, madame... Vers deux heures, quand le combat devenait furieux, le seigneur comte a envoyé chercher l’enfant par Hrehory, son vieil écuyer, à qui je l’ai remise. J'ai cru que c'était pour la faire cacher, ou la faire évader avec vous. Depuis ce moment, en effet, je n’ai plus revu ni Aline, ni le vieil écuyer, et je ne savais pas que vous étiez ici, madame.” |

Mais la comtesse entendait à peine ce récit entrecoupé de larmes et de sanglots. Frappée sans retour par cette nouvelle douleur, elle était tombée foudroyée; ses membres se raidirent, son corps se glaça, et elle tomba dans un anéantissement profond, intense. On la replaça mourante dans la litière, et la nourrice resta près d’elle pour lui donner des soins.

Aux premières lueurs du jour seulement, elle parut se ranimer et reprendre connaissance. Alors, se relevant à demi, elle fit signe qu’on lui apportât son fils.

‘ Kazio, murmura-t-elle, moi aussi je vais mourir! Ton père et ta petite sœur m’appellent près du bon Dieu... Toi, tu vas rester ici tout seul, au milieu de ces hommes durs, dont les visages noirs t’effraient. Oh! mon cœur se brise à l’idée de te quitter, mon enfant! Je mourrais dans le désespoir, mon fils, si je ne croyais pas te laisser une autre mère... Cette mèrelà, tu ne la verras pas, mon doux enfant; mais elle aura toujours les yeux sur toi, là-haut, de l’autre côté des nuages. C’est la Vierge, la Reine du ciel. Elle

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ABDUI-BEG 181

comprendra ma peine: Île a un fils aussi. Mets-toi à genoux près de moi: parle avec moi. C’est la dernière prière que je ferai: nous la dirons ensemble.”

Kazio, en pleurant, obéit, et la comtesse éleva la voix.

‘“ Nous allons dire le Save Regina, murmura-t-elle. Je l’ai déjà récité bien des fois en ta présence; tâche de retenir tous les mots, et ne les oublie jamais, mon fils. Chaque fois que tu voudras parler à ta nouvelle mère, ce sont ces paroles que tu devras dire... Ainsi répète-les après moi, mon fils.”

L'enfant se signa, et jetant un regard profond sur le visage de la mourante, il répéta après elle, distinctement, lentement, les touchantes paroles de cette noble salutation.

Mais, à chaque verset, la voix de la comtesse devenait plus faible, plus confuse. En disant Amen, elle s’éteignit tout à fait; les yeux devinrent fixes, le souffle se ralentit.

Le pauvre enfant, suffoqué par les pleurs, fut enlevé de terre par ses gardiens, et soigneusement déposé dans la litière.

‘“ Et de celle-ci, que ferons-nous? demanda l’un des Tartares, montrant Horpyna, qui se roulait à terre dans les convulsions du désespoir.

— Bah! elle écume, elle agonise: il faut la laisser mourir ici. Nous ne pouvons pas traîner de malades avec nous.”

Tout étant ainsi réglé, les cavaliers enfonrchèrent

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