‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 24 sur 38 · TITI · texte numérisé non relu

TITI

Elle était nombreuse, farouche, bien résolue, bien aguerrie, la horde qui, par cette fraîche journée de septembre, s’avançait vers les murs d’Ostrog. Sur le fond clair de l’horizon se découpaient les croissants d’or, les queues de cheval, les fers de lances, les longs arcs grêles, les pointes d’acier au sommet des turbans. Les petits chevaux maigres ouvraient leurs naseaux tout grands, pour aspirer l’air du matin chargé des senteurs des plantes sauvages; leurs longues queues touffues traînaïient sur le gazon, et leurs pieds aux larges fers laissaient un sillon dans les hautes herbes. Les cavaliers, en turbans blancs ou verts, en vestes fourrées, en larges pantalons flottants, se campaient sur leurs étriers, se redressaient sur leurs selles de cuir ou de velours. Les carquois pleins de flèches se dressaient sur leurs épaules, les sabres à poignée: étin-

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190 ABDUL-BEG celante se balançaient à leur côté; et ils allaient, ils avangaient ainsi; ne rêvant que massacre, dévastations, conquêtes, en cette belle matinée de paix, au sein de cette belle nature de Diev

Ce n’était point le chef suprême des Tartaies qui guidait, cette fois, son armée. Le Khan, vieillard de quutre-vingt-dix ans, sorte de patriarche barbare, s’éteignait doucement, dans les jouissances du pouvoir et le repos de la vieillesse ; mais il avait donné à ses fidèles croyants, pour les commander, son lieutenant, son plus cher favori. Et les barbares, respectueux et soumis, avaient juré à cet ami de leur seigneur inviolable respect et profonde obéissance.

Ce nouveau chef était jeune encore; maïs il s'était acquis déjà, parmi la horde, une haute réputation de vaillance et d’intrépidité. Nul mieux que lui ne domptait un cheval sauvage, ne bandaït un arc gigantesque, ne faisait voler d’un coup de sabre le bras ou la tête d’un ennemi. En le voyant chevaucher à l’ombre du brillant étendard, une aïgrette de diamants brillant à son turban vert, un riche sabre de Damas au poing, et un sourire dédaigneux relevant sa moustache noire, ses soldats le contemplaient avec fierté, avec orgueil, menaçant et insultant les chrétiens sur leur passage, et leur prédisant de loin la ruine et la mort.

Donc le chef tartare, Abdul-Beg, vint établir ses tentes au bord de la Zwytenka, à l’endroit où la rivière coule, large et profonde, au pied d’un rocher à

pic. C'était sur cé rocher, dominant l’autre rive, que s'élevait le château des comtes avec ses tours massives, ses noires meurtrières, ses murs épais échappés à l'incendie, nid d’aigle habité par une colombe orpheline, défiant de l’âpre sommet du mont, la rage des assaillants. |

Abdul-Beg comprit, d’un coup d’œil, que la ville et le château d’Ostrog etaient, en cet état, à l’abri d’un coup de main, et que l’on ne pourrait les réduire qu’en en faisant le siège. La famine dompte les plus braves, là où les armes ont échoué. En conséquence il donna ses ordres, afin d’établir le blocus; et, avant la fin du jour, les habitants d’Ostrog, du haut de leurs murs et de leurs tourelles, virent s’él:ver autour de leur ville, au pied de leurs remparts, un cercle immense de petites tentes coniques, barrière infranchissable qui se plaçait entre eux et 15 steppe, entre eux et la liberté. Et plus tard, à la nuit tombante, les feux rouges des bivouacs s’allumèrent çà et 1à dans la plaine, lueurs de sinistre présage, violentes fournaises d'enfer, devant la flamme desquelles ils pouvaient voir leurs ennemis préparer leurs armes de barbares, et agiter par myriades leurs silhouettes de démons.

Le lendemain, dès l’aurore, les tambours à la voix grêle appelèrent les musulmans à leur poste de combat. En un quart d'heure, trente mille hommes furent prêts, trente mills arcs se tendirent, et trente mille flèches, nuage terrible, siffiant comme une tempête, obscurcissant l’air comme un tourbillon, s’abattirent

nent

sur les murs d’Ostrog et sur leurs défenseurs. Et ceux-ci faiblissaient, tombaient sous ces dards à la pointe acérée et puissante, ouvrant les crânes comme des coins d'acier. Ce qu’ils attendaient, ce qu'ils désiraient vraiment, c'était l'assaut, la lutte corps à corps, homme à homme, poitrine contre poitrine, le combat où la bravoure et la force pourraient triompher. Cr la bravoure ne leur manquait pas, et la force ne manque jamais à ceux qui combattent pour la liberté, pour la patrie.

Le moment de l’assaut arriva enfin: on vit, le troisième jour, à une heuïe matinale, l’aigrette de diamants du jeune chef scintiller .au soleil, puis son cheval caracoler autour des retranchements, et sa main s'élever, avec un geste impérieux, désignant aux soldats les remparts de la vieille ville. Puis les tambours battirent, les étendards s’agitèrent sur le ciel bleu, et la horde tartare, tout entière, s’ébranla menaçante, comblant les fossés, envahissant les parapets, couvrant les retranchements, inondant les échelles, et ne s’arrêtant qu’au sommet des remparts, devant un mur d’airain et des poitrines d’acier.

Alors, au sommet des murs, commença un horrible carnage. Les cimeterres turcs se heurtaient aux sabres polonais ; les haches d’armes brisaient la pointe d’acier des turbans et s’enfonçaient dans les crânes; les yatagans jetaient des éclairs et faisaient voler des têtes de chrétiens; le choc des massues faisait jaillir les cervelles et gémir les cuirasses. Les bras se cherchaient,

le sang se mêlait, les poitrines s’entre-choquuient, les yeux lançaient des éclairs. Puis, de temps à autre, s'élevait une grande clameur, suivie du bruit sourd de corps meurtris tombant dans les fossés, du choc retentissant d’armures heurtées les unes contre les autres. C'était quelque échelle d'assaut, précipitée du rempart, qui tournoyait un moment dans l’air, puis s’abattait dans le fossé, entraînant avec elle une grappe immense d'êtres humains, qui jetaient au ciel une dernière imprécation, avant d'être broyés dans leur chute suprême.

Après trois heures de combat, Abdul-Bez rappela ses troupes, qui laissèrent sur les remparts, dans les fossés, deux à trois mille morts. C'était une goutte d’eau de moins dans le fleuve, une branche de moins aux buissons. Néanmoins le jeune chef résolut de ne plus exposer ses soldats à un aussi sanglant carnage. Il 8e borna à continuer le siège, à interrompre surtout toutes les communications que les assiégés pouvaient avoir avec le dehors par le moyen de la rivière. Il en fit garder les bords par ses troupes, la fit sillonner par des bateaux ; et bientôt les habitants d’Ostrog, acculés dans leur dernier asile, ne reçurent plus du dehors ni provisions, ni renforts, ni nouvelles, et ne virent plus, au delà des murs, sur le gazon de la plaine, que ce cercle menaçant de petites tentes grises, qui semblait chaque jour se resserrer autour d’eux.

Bientôt le pain manqua, et avec le pain, l’espoir, la résignation, le courage. Et le seigneur Constantin se

194 ABDUL-BEG dit qu’il n’y avait qu’un remède au mal de l’inaction: c'était une entreprise hardie, une vaillance désespérée. I' ordonna donc une scrtie; et, un soir que la lune était voilée, deux cents soldats intrépides se glissèrent silenc'eusement au bas dés remparts, pour essayer de franchir le cordon ennemi, de pénétrer jusqu’au prochain village, et d’y trouver des renforts, des armes et des provisions. Aline les encouragea au départ, et le vieux chapelain du castel levr donna sa bénédiction; mais cette bénédiction devait être la dernière.

Pis un des combattants dévoués ne revit les murs de la fortererse; ils furent tous égorgés par les bar-

bares, ou dispersés dans les charaps environnants. Le vieil écnver Hrehory, qui les conduisait, fut blessé et frit prisonnier, et les homes Ce l’escorte le conduisirent vivant à Abdul-Beg, pour que le jeune chef se donnât !? plaisir de faire voler sa tête.

Cependant les barbares, qui se réjouissaient d'avance de vuir cette chevelure blanche et cette figure vénérable ensanglantérs par le tranchant du cimeterre, n’cbtinrent qu’un désappointement. Aodul-Beg parut ému de respect et de pitié à la vue de ce noble visage de vivillard, qui lui rappelait la contenance ct la dignité du Khan, son protecteur, et s'adressant au prisonnier, il lui demanda :

‘ Quel âge as-tu, vieillard ?

— Soixante-quinze ans, lui répondit le brave. J'ai sur le corps dix blessures, j'ai assisté à près de cent combats: c'est te dire que je ne crains pas la mort, et que j'ai bien employé ma vie.

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— Tu es tron vieux pour ane je te tue, dit alors Abdul-Beg, en s’inclinant. Je pourrais avoir un grandpère blanc comme toi, brave et majestueux comme toi, et je ne voudrais pas qu’il mourût de la main d’un jerne homme... Mais il y a parmi les tiens des soldats jeunes et vaillants: c’est ceux-là que j'attends pour ieur faire sentir le fil de mon cimeterre.. Vieux guerrier, tu resteras dans ma tente; car, là surtout, je pourrai ts protéger. Tu soigneras mon cheval, tu fourbi.as mes armes, et quand notre conquête sera faite et ta ville brûlée, tu me suivras encore à la cour du vieux Khan.”

Ainsi Hrehory dut se résigner à la captivité, à l’inaction, à la honte. Souvent la rougour lui montait au front, en pensant qu'il était serviteur d’un barnare, captif d’un musulman, et il se demandait parfois s’il ne vaudrait pas mieux échapper par la mort à cette ignominie... Mais la conscience du chrétien se réveillait bien vite, et Hreuory se résignait à vivre, s’efforcant de trouver sa croix plus légère en l’unissant à celle de son Dieu.

Un matin, la jeune comtesse Aline sortit de son castel, et traversa à pied les rues Ge la ville assiégée, Peuvre petite comtesse ! elle avait bien souffert pendant ces derniers jours. Son front joyeux s’était courbé, ses conleurs roses effacées; ses mains devenaient

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transparentes, et ses gestes languissants. C’est qu’elle n’avait rien gardé pour elle, l’héritière des comtes d’Ostrog. Son blé, son vin, sa venaison, ses fruits, elle avait tout donné à ses compagnons de détresse. De sa richesse passée, il ne lui restait plus rien, rien que ses robes de damas, ses diadèmes d’or, ses parures de perles, jouets brillants, luxe inutile, qui n’était plus maintenant qu’une amère dérision.

Hélas ! les secours de la comtesse avaient été épuisés bien vite. Quand la pauvre jeune héritière se montra au milieu de la foule, elle ne vit partout que des visages pâles, des regards abattus, des gestes suppliants.

“Je n'ai plus de pain pour mon vieux père, murmurait un bourgeois s’agenouillant à ses côtés.

— Je n’ai plus de lait pour mon petit enfant, s’écriait une jeune mère, en frappant sa poitrine amaigrie.

— Nous avions tendu des pièges aux rats; inais là où il n’y a plus de grain ni de pain, les rats s’enfuient, Aisaient quelques malheureux. d’un air découragé.

— Les corbeaux s’assemblent bien là-haut, parce qu'ils flairent nos cadavres; mais il faudrait leur tirer des flèches. Hélas! ces flèches sont les dernières, et ce n’est.pas pour les corbeaux que nous les réservons, disaient les soldats d’un air sombre, mais encore résolus et braves.

— Damoiselle, donnez-nous du pain, donnez-nous de l’hydromel.. N'en reste-t-il donc plus dans vos greniers, dans vos caves ?

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