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— Hélas! non, mes pauvres amis! Il ne me reste plus que mon or et mes pluurs... Ceux-ci, voyez, je les verse avec vous ; et à quoi vous servirait l’autre ? ”
Elle versait, en effet, de grosses larmes en disant ces mots, et quelques-uns, la voyant désolée, baisaient ses mains avec respect. Mais beaucoup d’autres doutaient, laisssient briller dans leurs yeux la flamme de la faim et de l’envie, et s’éloignaient en secouant la tête.
Aussi, malgré sa résignation, sa vaillance, Aline avait le cœur brisé lorsqu'elle rentra au château. Elle prit avec respect et serra avec effusion les mains de son vieux tuteur, qui était venu à su rencontre.
‘ Eh bien, ma fille ? demanda celui-ci, en la voyant si pâle et si inquiète.
— Eh bien, bon oncie, nous n’avons plus d’espoir qu’en Dieu! Les cœurs de nos pauvres soldats sont trop abattus pour songer à la résistance; leurs bras sont trop affaiblis pour soulever encore la lance et le
bouclier. Hélas! ce ne sont plus des combattants: ce sont des affamés, des malades... Laïssons là les armes, mon oncle; elles nous sont désormais inutiles. Prenons la croix! elle nous servira mieux.
— De tout mon cœur, mon onfant: dis-moi ce qe tu penses faire ?
— Que demain, au lever du jour, les vénérables religieux d’Ostrog sortent de leur monastère; qu'ils portent avec eux la châsse de leur Saint, les bannières de leur confrérie et le corps sacré du Sauveur, et que cette solennelle procession parcoure les remparts de
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la ville. Tous nous la suivrons: femmes, vieillards, citoyens, soldats. Nous chanterons le Sulve Regina ; c'était, m’a-t-on dit, l’invocation favorite de ma mère à la mère du Christ. Toutes deux sont au ciel; elles nous entendront peut-être. Elles nous enverront le salut, si le salut ici-bas nous est réservé... Ou bien. si les Tartares s’irritent de cette pieuse cérémonie, s'ils nous font tomber sous leurs flèches, au pied de la bannière de nos saints et de la croix du Sauveur, eh bien! nous aurons une mort sainte du moins, ne pouvant pas avoir une mort glorieuse, et le repos gagné en paradis nous soustraira aux horreurs de l’assaut et aux langueurs de la faim.
— Sois bénie, ma gentille enfant, pour ta bonne pensée, dit le vieillard ému, en mettant un baiser sur ce front jeune et blanc. Le jour de l'assaut, tu as combattu comme une héroïne; maintenant, tu veux mourir comme une sainte... Que ta volonté s’accomplisse; notre dernière proression se fera demain.”
Et le seigneur Constantin sortit, pou: envoyer un message aux églises et au cloître.
Le lendemain, le ciel se montra bleu, le soleil se leva clair: il semblait que Dieu eût voulu sourire à cette fête. Du haut des clochers, des voix de cloches, graves ou argentines, traînantes ou aiguës, s’appelaient, s’unissaient en volées sonores et joyeuses. On eût: dit qu’elles sonnaient l’aurore de quelque belle fête de l'Église, et non le glas peut-être de ces assiégés qui allaient mourir. Tes Tartares surpris, quittant
précipitamment leurs tentes, se demandaient si c’étaient 1à des préparatifs de sortie ou de bataille. Bientôt ils purent voir de quelles armes les chrétiens d’Ostrog allaient se servir contre eux.
D'abord parut, à un angle des remparts, une haute croix d’argent, brillant, sur le ciel pur, comme une étoile matinale. Celui qui la portait, était un vieux seigneur revêtu d’une cuirasse brillante gravée aux armes des comtes d’Ostrog; sa tête était nue, sec cheveux blancs flottaient sur son front ridé, et il n’avait sur lui ni dague, ni lance, pour bien montrer que,
| | désormais, son seul espoir était le. croix. Sur ses pas se pressaient les enfants de la ville, tous chance-
, lants et pâles, pauvres petits ! maïs les regards élevés, les lèvres souriantes, parce que la fête était belle, et que le ciel était bleu. Ensuite, les moines bernardins du couvent d’Ostrog, dans leurs capuces noirs et leurs longues tuniques brunes, portaient sur leurs épaules la châsse de leur Saint, toute dorée, incrustée et niellée, qui s'élevait comme un dôme et reluisait comme un soleil. Après eux, les bannières des confréries, de velours rouge, de satin bleu, de brocard d’or, brodées et peintes, semées de lis et d'étoiles, g’avançaient, portées par les mains pieuses des femmes, des soldats, des citoyens d’Ostrog.
Toute cette pompe était mêlée de flambeaux, d’encensoirs, de bouquets, de guirlandes, et une belle statue de la Vierge, portée sur les épaules de jeunes filles voilées, semblait une blanche et l‘gère appari-
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tion, venant du ciel, le sourire aux lèvres et les mains étendues. Puis, après ce nuage de voiles blancs, de lis, de parfums et de fleurs, s’avançait, comme dans un nuage d’or semé de rubis et de brillants, le clergé de l’église. Portant dans se$ mains les reliquaires, les buires, les crosses, les calices, il marchait, d’un pas lent et grave, devant le dais de velours pourpre sous lequel rayonnait le splendide ostensoir.
À quelque distance du daiïs, une femme marchait seule, les mains jointes, le front incliné, vêtue de blanc avec une ceinture noie, en signe d’innocence et de deuil. Après elle, rien ne paraissait: elle était la dernière de la procession, comme la dernière de sa famille.
A l’apparition de la croix d’argent brillant comme une étoile, les Tartares étonnés avaient quitté leurs tentes, et s'étaient rapprochés des murs. A la vue de la châsse d’or massif, des encensoirs de vermeil, des vases sacrés enrichis de pierreries, leurs petits yeux s’allumèrent, leurs mains farouches s’étendirent, et saisissant leurs arcs, ils se retournèrent vers leur jeune chef, en s’écriant :
‘“ Faut-il tirer ?
— Bandez vos arcs, répondit celui-ci. Mais attendez mon signal, dans une ou deux minutes.”
En ce moment, à l’angle du rempart, se montra le dais de pourpre abritant la sainte hostie. Toute la foule des fidèles, devant la mort qui planait sur leurs têtes, s’unit dans un seul chant, dans un seul cri. Les
accents graves des moines et des vieillards, les voix argentines des enfants, les notes sonores des jeunes filles, formèrent un chœur mélodieux et sublime, et, devant le carnage et la mort, à la face du ciel et des hommes, chantèrent le Save Regina. Les Tartares, prêts à tirer, se sentirent de nouveau surpris: ce n’était point là un cri de guerre. Puis ils regardèrent leur jeune chef; mais Abdul-3Beg avait pâli.
Suivi du vieux captif qui ne le quittait pas, il s'était avancé tout au pied des remparts. L'aspect de cette pompe religieuse ne l’avait nullement impressionné d’abord ; il avait vu passer, sans émotion, les bannières à franges d’or, les moines à cheveux blancs, le gracieux cortège des jeunes filles. Fièrement campé sur son bel arabe à poil blanc, le visage jeune et radieux sous son aigrette, il avait suivi ce cortège, ginon d’un regard d’envie, du moins avec une expres-
sion d’ironie et de pitié... Seulement, au moment où
les voix s’élevèrent, où le premier mot de l’hymne sacré monta vibrant dans les airs, un tressaillement étrange passa sur sa figure résolue ; il laissa toinber la bride de son cheval, et se pencha pour écouter. Un autre mot lui parvint encore, plus sonore, rlus doux, celui de Regina, reine.
Abdv:-Beg tressaillit de nouveau, et passa la main sur son front, comme s’il eût voulu raviver dans sa mémoire quelque lointain souvenir. Ses joues devinrent pâles, ses regards s’allumèrent, ses lèvres commencèrent à s’agiter, cherchant à formuler un son, un
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son envolé depuis longtemps, mais qui se reformait, . et commençait à poindre et à éveiller la pensée... En ce moment, par un mouvement instinctif, les mains du jeune chef se joignirent, et le chœur défilant sur les remparts n’avait pas achevé le premier verset de l'hymne, que le vieux Hrehory entendait Abdul-Beg murmurer d’une voix tremblante et incertaine: ‘ Ad
te clamamus, exules filii Evz.”
© Maisle chant continuait; et le jeune barbare, pâle, surpris, en répétait tous les mots d'avance.
Quand on eut dit Amen, il fit un geste brusque, et se frappa le front.
“Oh! tout cela, je le sais. Autrefois, je me le rappelle, j’ét is à genoux dans la steppe, au pied d’un grand arbre, et ces mots-là, je les disais, je les disais en pleurant.. Mais qui donc me les avait appris ? Qui les récitait avant moi? Oui, je crois entendre encore une voix, faible et douce, et puis... une main glacée sur ma tête, un baiser sur mon front... Ah! je le sais maintenant... C'était une femme... C'était ma mère! Ma mère! répéta-t-il dans la langue de son enfance, oubliée depuis vingt ans, et dons il n’avait retenu au fond du cœur que ces deux mots.
— Votre mère? répéta Hrehory, au comble de la surprise. Votre mère parlait notre langue? votre mère priait notre Dieu? Qui était-elle? qu’est-elle devenue ?
| — Je la vois en ce moment, toute b:anche et immobile. Je la croyais endormie. elle était morte assu-
rément.. Et je me le rappelle maintenant: elle portait des robes de velours, des chaînes d’or, un voile blanc, et tout le monde lui disait: “Comtesse.” Et moi, oh! moi... je ne m’appelais pas Abdul-Beg alors. Mais quel était mon nom?... Je l’ai oublié... Je ne portais pas de turban, alors, mais une petite toque à plume. Il y avait des vieillards à barbe blanche, vêtus comme toi, Hrehory, qui ine baiïsaient la main, et me disaient : ‘ Seigneur.” Et puis un homme... oui, je le vois. un homme avec un casque orillant et un panache rouge. Il me faisait sauter sur ses genoux, et me disait: ‘Mon fils!” Mais mon nom, mon vrai nom, qui pourra le rappeler à ma mémoire? Ah! poursuivit le jeune horame au bout d’un moment, relevant ses regards joyeux avec une sorte d’extase, quand je tendais les bras à ma mère, elle me serrait contre sor cœur et me disait: ‘ Mon Kazio!”
— Mon Kazio!.. Et vous seriez mon inaître ? dit le vieillard ému, prêt à s’agenouiller, et cherchant à retrouver sous ce turban vert, cette épaisse moustache, les traits bien connus de ses seigneurs, les comtes d'Ostrog.
— Ton maître? Je ne sais pas si je le suis... Je me rappelle seulement que des hommes, des Tartares comme ceux que je commande maintenant, nous ont emmenés dans la steppe, et que ma mère est morte. Là, elle a été enterrée au pied d’un chêne, et une autre femme, qui nous accompagnait, est restée étendue à terre, se roulant et jetant des cris.
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— Oui, en vérité, ce serait Horpyna, murmura Hrehory tout tremblant, Horpyna, la nourrice de votre sœur... :
— Ah! vieillard, ne dis pas le nom... Que je le retrouve en mon cœur... moi seul! De ma sœur... de ma sœur Aline... celle qu’on ne retrouvait plus, pour qui ma mère est morte... Pauvre mère! Oh! situ l’as connue, vieillard, parle-moi d'elle. Dis-moi comment elle s'appelait, quelle était sa demeure, et le lieu où je suis né... Depuis vingt ans que je vis sous les yeux du Khan, toutes ces choses se sont effacées de ma mémoire.
— Elle s'appelait la comtesse Constance Ostrogska, et voici son château, le château où elle est entrée heureuse femme, où elle a été heureuse mère, répliqua Hrehory, étendant les mains vers les remparts.
— Quoi! c’est là! c’est là qu’elle vivait, que je suis né! Et j'allais livrer la ville aux flammes, à la désolation, au deuil ! J'ai déjà fait couler le sang de mes frères... Oh! béni soit ce chant sacré qui m'a réveillé à temps! Sans lui je serais devenu fratricide, je serais resté barbare; sans lui, je ne me serais jamais rappelé le beau visage de ma mère, et mon nom, mon doux nom d’enfant !... O Hrehory, remercie ton Dieu qui a sauvé ta ville! Je me mettrai entre elle et la ruine, entre elle et mon armée, quand même il me faudrait mourir.
— Oh! non, seigneur, ne mourez pas si vous êtes mon maître. Il y a, dans ces murs, un cœur bien
tendre, un cœur de vierge et de sœur tout prêt à vous aimer... Pensez à notre Aline, seigneur: il faut vous conserver pour elle, et sauver la ville en même temps. Écoutez les avis du vieux Hrehory, Abdul.. seigneur Kazimir, veux-je dire. Il a servi quarante ans, et connaît bien des ruses de guerre. Faites sonner la retraite, et uous verrons après.”
Abdul-Beg, en effet, déclara aussitôt à ses principaux officiers que cette démonstration pieuse des assiégés devait servir à masquer une attaque ou une sortie, et que l’armée devait, en conséquence, attendre bien à l’abri derrière ses retranchements. Les Tartares, quoiqu’à regret, rentrèrent dans leurs tranchées et dans leurs tentes, et la procession fit le tour des murs sans qu'un seul trait eût été;lancé.
Le soir même, Abdul-Beg se montra à ses lieutenants très préoccupé et très sombre. Il venait d’apprendre, dit-il, qu’une forte armée polonaise s’avançait pour porter secours aux assiégés, et il y avait tout à craindre pour ses vaillants soldats, s'ils devaient se mesurer contre des forces régulières. Le plus sûr était donc de songer au départ, dût-on même, pour se dédommager de cet insuccès, tenter une expédition vers le Nord, contre les monastères et les châteaux des riches plaines de Moscovie. 2
Ce fut ainsi que le jeune chef parla à son conseil. Aussi, le lendemain matin, lorsque les habitants d'Ostrog, à leur réveil, jetèrent un regard désespéré sur la steppe, ils la virent, à leur étonnement im-
mense, ouverte, libre, déserte comme autrefois. Plus d’étendards verts, de croissants d’or et de tentes tartares ; les derniers des petits chevaux maïgres et des cavaliers à visages jaunes disparaissaient à cette heure bien loin derrière les nuages roses de l'Orient.
Quelques jours plus tard, deux cavaliers, dont l’extérieur annonçait qu’ils venaient de faire un long voyage. se présentaient devant les murs d’Ostrog, et demandaient à être conduits au château. La comtesse Aline, en les apercevant, jeta un cri de joie et de surprise à la vue de son vieil écuyer Hrehory, qu’elle croyait massacré depuis longtemps. Mais elle demeura interdite à l’aspect du beau jeune homme au turban vert qui accompagnait le vieillard, et qui, en l’appelant ‘ma sœur,” lui prit la main, et la couvrit de baisers et de larmes.
Alors Kazimir raconta ses souvenirs d’enfant, son départ, sa captivité, la mort de sa mère dans la steppe, et son adoption par le Khan tartare. Horpyna le reconnut, et chacun retrouva en lui, à ses traits énergiques, à sa voix douce et sonore, le véritable descendant des seigneurs du castel. Aline alors plia le genou devant lui, lui disant :
“ Reprenez, d mon seigneur, mon frère, ce domaine, ces trésors, cette épée, qui ne sont point faits pour moi. Mes faibles mains n'auraient pu supporter un fardeau si lourd: j'aurais dû le céder à un maître... J'aime bien mieux le rendre à mon frère que le donner
à un époux.”
Et aussitôt on remit au jeune héritier la couronne des comtes et les clefs de la forteresse. Mais il n’accepta ni les unes ni les autres avant d’avoir remercié, à la chapelle, la Vierge qui l’avait rendu à sa famille et à son pays. Il déposa même à ses pieds son turban. vert, sa riche aigrette, et ordonna plus tard d’en détacher les brillants pour en former une inscription pieuse.
Et désormais, sur une bande de drap d’or, gracieusement enroulée aux pieds de la statue, rayonnèrent, en lettres de diamants, ces mots: Sulve Regina, la première invocation du fils, la dernière prière de la mère!
ÉrrexNe Manor.