‹ Les Récits du bon curé [microforme]Chapitre 26 sur 38 · LE BON PELESRIN (LÉGENDE PROVENÇALE · texte numérisé non relu

LE BON PELESRIN (LÉGENDE PROVENÇALE

Maître Archimbaud avait au moins cent ans. Il avait été en son temps un rude homme de guerre, et avait fait parler delui. Maïe maintenant, affaibli, épuisé du vieillesse, il gardait le lit depuis longtemps et ne pouvait plus bouger.

Le vieil Archimbaud avait trois fils. Ur matin il appela l’aîné et lui dit:

“Viens çà, mon fils’ en tournant et en rêvant dans mon lit, car cloué sur un lit-on à le temps de compter, je me suis rappelé que dens une bataille, me trouvant un jour en danger de mort, je pruxis à Dieu de faire le pèlerinage de Rome... Hélas ! je suis vieux comme les nierres, et je ne puis aller en guerre !.. Je voudrais bien que tu ailles à ma place faire ce pèlerinage; car je ne voudrais vas mourir sans accomplir mon vœu.”

L'aîné répondit:

‘“ Que diable allez-vous vous mettre en tête un pèlerinage à Romel... père, maugez, buvez, et tournez dans votre lit tant que vous voudrez... nous avons bien d’autres affaires.”

Le lendemain matin, maître Archimbaud appelle son fils cadet :

“ Cadet, lui dit-il, écoute: en révassant et en comptant, car cloué sur un lit on a lc temps de rêver, je me suissouvenu que dans une bataille, me trouvant en danger de mort, je m’engageai envers Dieu à faire le grand vèlerinage de Rome... Hélas ! je suis vieux com'’ne les Lierres, et je ne puis aller en guerre! Je vor.drais bien que tu aïlles à ma place accomplir ce pèlerinage.”

Le cadet répondit:

‘‘ Père, dans une quinzaïne va venir le beau temps: il faudra sarcler, tailler les vignes, piocher. Notreaîné doit conduire le bétail en montagne ; le plus jeune est un enfant... Qui commandera les ouvriers, si je m’en vais à Rome traîner la jambe sur les chemins ?.… Père, mangez, dormez et laissez-nous un peu tranquilles.”

Le lendemain matin, le bon maître Archimbaud appela le plus jeune :

‘ Esprit, mon enfant, approche, dit-il. J’ai promis au bon D'eu de faire un pèlerinage à Rome. . Mais je suis vieux comme les pierres, et je ne puis aller en guer*e !.. Je t’enverrais bien à ma place, cher enfant! mais tu es un peu jeune, tu ne sais pas le chemin, c’est bien loin, mon Dieu! et si tu venais à t’égarer.,

— Mon père, j'irai, répondit Esprit.

— Je 1e veux pas que tu y ailles, s’écria la mère... Ce vieux radcteur, avec sa guerre, avec sa Rome, nous donne le frisson... C’est bien assez de l’entendre tous-

ser, cracher et râler toute l’année... Maintenant il enverrait ce bel innocent se perdre !.…

— Mère, dii l’adolescent, la volonté d’un père est un ordre de Dieu. Quand Dieu commande, il faut partir.”

ÆEt Esprit, sans en dire plus, alla remplir une gourde de vin, mit quelques oignons et un pain dans sa besace, chaussa ses souliers neufs, coupa dans les taïllis un bon bâton de chêne, mit son manteau sur l’épaule, embrassa son vieux père qui lui donna force conseils, fit ses adieux à tous ses parents et partit.

Mais, avant de se mettre en route, il alla dévote-

ment entendre la messe; et voici qu’en sortant de l’église, il rencontra sur le seuil un beau jeune homme qui lui dit:

‘Mon ami, n’allez-vous pas à Rome ?

— Oui, répondit Esprit.

— Moi aussi... Si cela vous va, cher collègue, nous pourrions faire route ensemble.

— Volontiers, mon bel ami.”

Or ce beau jeune homme était un ange que Dieu envoyait.

Esprit et l’ange prirent donc le chemin de Rome. Et puis, gaiement, tantôt au soleil, tantôt à la pluie, demandant leur pain et chantant des cantiques, la gourde au bout du bâton, ils arrivèrent enfin à Rome.

Quand ils se furent reposés, ils firent leurs dévotions à la grande église de Saint-Pierre, visitèrent, sans rien oublier. toutes les basiliques, les chapelles, oratoires et lieux saints ; baisèrent les reliques des apôtres Pierre et Paul, des vierges, des martyrs et de la vraie croix ; enfin, avant de repartir, ils allèrent voir le Pape, qui leur donna sa bénédiction.

Après cela, Esprit et son compagnon allèrent se coucher sous le porche de Saint-Pierre, et Esprit s’endormit.

Or voici qu’en dormant le pèlerin vit en songe ses frères et sa mère qui brûlaient en enfer, et se vit luimême avec son père dans la gloire éternelle du paradis de Dieu.

“Ah! mon Dieul s’'écria-t-il, je voudrais bien sauver de ce feu ma mère et mes frères |

— Tes frères, c’est impossible, lui fut-il répondu ; car ils oni désobéi à l’ordre de Dieu; mais ta mère peut-être, si tu peux avant de mourir lui faire faire trois actes de charité.”

Et Esprit se réveilla. L’ange avait disparu. Il eut beau l’attendre, le chercher, le demander, il ne le trouva plus, et fut obligé de s’en retourner tout seul.

Alors il alla au bord de la mer, ramassa des coquilles, en garnit son habit et son chapeau, et puis tout doucement, par sentiers et par grands chemins, par monts et par vaux, il regagna son pays en mendiant et priant Dieu.

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