‹ Les récits du châteauChapitre 10 sur 35 · QUATRIEME SOIREE · texte numérisé non relu

QUATRIEME SOIREE

Providence et résignation.

« Il s'est passé bien des choses cette semaine , dit M'^e (Je Nanteuil à ses enfants assemblés. Vous avez assisté à Tinstallation de notre nouveau fermier. Vous avez été témoins de la joie, de la reconnaissance de ce brave homme. Mais vous souvenez-vous de ce qu'il nous disait en parlant de sa courte captivité? « J'espérais toujours, nous a-t-il répété. Je me sentais innocent et je savais que Dieu ne m'abandonnerait pas. La Providence est puissante, jamais elle n'a failli aux malheureux. »

Ces paroles , en me frappant , m'ont rappelé une histoire que je tiens de ma mère. Je vous ai promis de la raconter à la soirée du dimanche ; je m'exécute avec plaisir, et j'intitule mon histoire: Providence et résignation .

Dans une petite ville de province , célèbre par son grand commerce, vivaient , au sein d'une agréable

aisance , M. Robert et ses enfants Jules et Cécile, âgés Tua de vingt-un ans, l'autre de dix-sept. M. Robert était Thomme le plus probe qui existât ^ sa vie avait toujours été noble et pure , et jusqu'ici ou Tavait cité comme un modèle d'honneur. Il méritait l'estime générale à tous égards, et cette estime faisait son bonheur et sa joie.

Cependant il n'est si belle réputation que l'infortune ne ternisse quelquefois pour lui donner ensuite plus d'éclat II en fut ainsi de celle de M. Robert.

Il était employé dans la première maison de commerce de la ville , et ses appointements , s'élevant à cinq mille francs par an, indiquaient assez quels services il rendait et de quelle considération il jouissait chez M. Lucas, son patron. C'était sur lui que reposaient toutes choses en l'absence du maître , c'était lui qui surveillait la correspondance et tenait la caisse. Jules, sonfds, employé sous ses ordres, était destiné à le remplacer un jour.

M. Lucas avait une confiance entière en M. Robert \ il lui demandait les comptes , mais sans les vérifier. II arriva une année que ses bénéfices diminuèrent sensiblement: puis un déficit considérable survenu dans sa caisse , pendant l'absence de l'honnête employé , le rendit injuste. Il en parla hautement à M. Robert et lui fit entendre qu'il le soupçonnait de lui avoir déiobé trente-deux mille francs.

M. Robert repoussa le soupçon avec indignation, et répondit: « Monsieur, je reconnais avec vous que trente-deux mille francs ont disparu de la caisse, je ne sais comment 5 j'en suis responsable , et ils vous seront restitués de mes propres deniers. »

Ces paroles confirmèrent M. Lucas dans son premier jugement 5 il ne craignit plus d'accuser ouvertement son employé. La malignité s'empara de toute cette affaire^ les ennemis cachés de M. Robert, enchantés de pouvoir abaisser une vertu qu'on avait élevée bien haut , s'acharnèrent à la perte du censeur tacite de leur conduite; entre autres remarques perfides , ils firent observer que, depuis trois mois seulement, M. Robert avait fait Tacquisition d'une assez belle maison de campagne qu'il habitait parce qu'elle était proche de la ville. Il n'en fallut pas davantage pour achever d'irriter M. Lucas. 11 fit un tel bruit, que l'affaire alla jusqu'aux oreilles de la justice, qui tout de suite s'en empara. M. Robert accusé se défendit en homme qui a la conscience de sa probité , mais il fut jugé coupable. On ne le condamna pas à la prison , en faveur de ses antécédents , mais à la restitution de la somme volée. Il écrivit alors ces mots à M. Lucas.

u Je vous ai toujours loyalement servi , et vous m'avez traité avec la plus grande cruauté. Je vous offrais de vendre ce que je possédais , vous deviez

garder le silence en acceptant, vous deviez m'épargner l'infamie de passer pour un voleur, et avoir pitié de deux enfants non moins innocents que leur père. Vous m'avez fait un crime d'avoir acheté une maison et quelques terres valant en tout une trentaine de mille francs ^ auparavant il fallait vous rappeler qu'il y a seize ans que je travaille pour les acquérir : ce fut l'économie qui me les donna , et non le vol dont vous m'aviez chargé. De tout ce qui s'est passé vous serez un jour plus affligé que moi, car j'ai trop de confiance en la Providence pour ne pas espérer que vous découvrirez tôt ou tard la vérité. Ces reproches que je vous fais sont les seuls que je vous adresserai. Votre conduite à mon égard vous est toute pardonnée . car, dans cette affaire douloureuse, je sais que vous avez plutôt écouté votre colère et des amis perfides que votre cœur et vos souvenirs. »

Après avoir écrit cette lettre, il dit à Jules et à Cécile consternés: u Mes enfants, ayons de la résignation. On nous a tout enlevé ici, l'honneiu' et notre modeste fortune; partons au plus tôt, allons dans l'obscurité recommencer une autre carrière. Je ne suis pas coupable, vous le savez aussi bien que moi ; que cette pensée nous console et nous soutienne. Ce n'est plus dans les hommes qu'il faut mettre notre espoir ^ ils viennent de nous prouver combien ils sont changeants et sujets à

l'erreur 5 c'est à Dieu seul qu'il faut recourir , c'est en lui seul que nous aurons confiance. »

Paris fut la ville où se retira M. Robert avec ses enfants. Ce fut dans un des quartiers les plus obscurs qu'il choisit une pauvre chambre avant de s'occuper des moyens de subsister. 11 se présenta dans plusieurs maisons , soit pour tenir les livres , soit pour faire la correspondance : partout il fut repoussé , car il ne pouvait envoyer prendre des certificats honorables qu'on lui demandait dans la maison de commerce d'où il sortait. 11 descendit à des places plus humbles, il ne fut pas plus heureux : partout on voulait un honnête homme , et il n'avait pour recommandation qu'un jugement qui le rendait indigne de tout emploi. Son fils ne réussit pas mieux ; il partageait la disgrâce de son père. Cécile, Cécile seule fut écoutée. Elle trouva de l'ouvrage , et du matin au soir elle put travailler sans relâche pour donner à manger à son père et à son frère. Mais bientôt elle succomba à la fatigue et tomba malade. La misère alors , la hideuse misère s'installa dans la chambre des trois malheureux et les étreignit dans ses serres cruelles. Jules succomba au chagrin , et il ne resta debout que le père , déjà blanchi par la peine qu'il étouffait en son cœur , et par les privations qui ridaient son front en ruinant sa santé. Le jour même où son fils tomba malade sur le grabat , il apprit qu'on demandait quelques hommes pour travailler

à la terre. Il courut otïrir ses bras, et il fut accepté , car il ne fallait ici que des malheureux , qu'on traiterait sans façon , qu'on ferait suer tout le jour pour Tappât d'un léger salaire.

Du travail , quelque dur qu'il fût , c'était un peu de pain, c'était la vie pour M. Robert; aussi se réjouit-il des maux qu'il allait supporter. Il revint satisfait vers ses enfants, à qui son dévouement arracha bien des larmes.

Le lendemain , avant l'aurore , il traînait une lourde brouette , il piochait à l'ardeur du soleil. II ne rentra chez lui qu'à la chute du jour. Mais il avait gagné quelques sous ce jour-là; au bout de la semaine , il rapportait une petite somme d'argent , il pouvait désormais procurer du soulagement à ses enfants. Jules , rétabh en peu de temps , voulut travailler avec son père \ il n'y avait plus de place ; tout était pris ; il y avait eu concurrence : les malheureux sont si nombreux sur la terre I

<« Que faire? dit-il alors en se frappant la poitrine. Laisserai-je mon père travailler seul! on ne veut même pas que je prenne sa brouette , que je pioche pour lui^ on le trouve encore bon.... Ils attendent sans doute qu'il meure avant de me prendre à leur service I Cependant , l'infortuné I conune il a vieilli î il n'a que quarante-cinq ans , et tout son corps est voîilé , et ses cheveux tombent, et ceux qui restent blanchissent I A cette vue il ne veut pas que je pleure I il veut que je sois

résigné comme lui, que j'espère comme lui! 0 mon Dieu , hâtez la fin de nos maux , je vous en supplie. Je sens le désespoir grandir en mon cœur; venez à mon secours , venez nous tirer de l'abîme où nous périssons... »

Sa sœur malade Tentendit ; elle se souleva sur son lit^ et dit d'une voix faible : « Jules, mon frère, notre père a raison : espérons , espérons sans cesse. Je me sens mieux , dans quelques jours je pourrai me lever, je pourrai travailler, et notre père se reposera. J'ai fait un rêve bien doux cette nuit. Je ne voyais plus autour de moi , comme dans mes songes précédents, des fantômes, des spectres hideux, mais des anges venus du ciel qui nous consolaient, qui nous promettaient un riant avenir : l'un d'eux nous transportait dans notre maison des champs , et nous y retrouvions nos amis et notre félicité d'autrefois. Va, mon frère, les rêves ne sont pas tous trompeurs-, ils sont souvent le présage d'un temps plus beau... >•

Jules réfléchissait, il ne répondit rien; un projet l'occupait; il sortit le jour même pour l'exécuter. Quand son père rentra le soir , une forte somme d'argent était étalée sur la table.

« D'où vient cet argent? s'écria M. Robert étonné.

— C'est votre fils qui vous le donne; dans un an vous en toucherez autant : il y a six cents francs. Mon père, je me suis vendu, je suis soldat.

— Non , mon fils, je n'accepterai jamais le prix d'un semblable dévouement.

— Il le faut; je ne puis reculer; j'ai signé , j'ai reçu de l'argent. Serai-je donc si malheureux de servir mon pays I vous ne vivrez pas seul durant mon absence : Cécile restera auprès de vous pour vous soigner, vous parler quelquefois de moi.

— Pauvre Jules! » répéta M. Robert en versant des larmes : et il tomba dans les bras de son fils.

Quelques jours après, Cécile pouvait marcher, elle était en état de recevoir les adieux de Jules partant pour rejoindre le régiment dans lequel il était incorporé. M. Robert quittait ses pénibles travaux pour entreprendre un petit commerce.

« Mon fils , disait-il , ne sera pas longtemps loin de nous. Je vais gagner de l'argent ; dès que j'aurai amassé la somme nécessaire, je le rappellerai auprès de moi. )>

A Paris il n'est si petite industrie qui ne fasse vivre son inventeur. M. Robert le savait, il devint parfumeur. Ne croyez pas qu'il eût boutique magnifique, magasin bien monté; il s'yprit plus modestement : avant de rien entreprendre, il avait consulté soigneusement l'état de sa bourse. S'étant fourni, à un prix-très modéré, de savon parfumé, d'eau de Cologne et d'autres objets de toilette et d'un débit presque certain , il renferma le tout dans une boîte portative, et se mit à visiter le peu de persomies qu'il connaissait. II commença par les

portiers, qui le recommandèrent à quelques jeunes gens ; ceux-ci à d'autres ^ il vendit passablement les premiers mois , il vendit mieux les suivants , puis finit par se créer une clientèle suffisante pour le faire vivre lui et sa fille. Cécile , pendant que son père allait çà et là dans la grande ville, Cécile travaillait, cousait, brodait avec ardeur, et ses gains étaient mis soigneusement de côté pour son frère. C'était déjà beaucoup qu'un tel changement de position; M. Robert ne cessait de remercier le Ciel , qui lui ménageait de plus doux dédommagements à ses maux passés.

Le temps, qui endormait ses peines, augmentait au contraire les regrets et les remords de ceux qui avaient causé ses infortunes. Plus l'honnèle employé se cachait aux yeux de ses concitoyens , plus ceux-ci s'occupaient de lui ; on n'en avait jamais tant parlé. Condamné, il fut plaint; ses ennemis eux-mêmes cessèrent de le calomnier, peu à peu il y eut revirement dans l'opinion publique, et l'on commença à sentir qu'un homme qui avait vécu probe pendant de si longues années n'avait pu devenir soudain un homme infâme ^ on comprit encore qu'il avait bien pu, après seize ans de travail, acheter quelques terres pour ses enfants, car sa vie avait toujours été réglée, son intérieur n'avait cessé un seul jour d'être modeste.

M. Lucas avait été le premier à déplorer sa précipitation, qui avait jeté dans la misère le plus

précieux, le plus fidèle de ses employés. La lettre de M. Robert l'avait vivement touché, et dès ce moment il avait pris la résolution de réparer le mal qu'il avait fait. Il n'osa publier tout de suite ses desseins; il crut devoir agir lentement, oubliant que plus il tarderait, plus il deviendrait criminel. Il y avait déjà un an qu'il avait perdu M. Robert, lorsqu'il s'aperçut de nouvelles soustractions. Il ne douta point que le coupable ne fût l'auteur du vol précédent ; en conséquence , il résolut de le saisir et de préparer ainsi une éclatante réparation à son premier caissier. Jusqu'à ce jour il ne s'était nullement méfié d'une personne attachée à sa maison, parce qu'elle savait cacher parfaitement, sous le voile de l'hypocrisie, ses sentiments et ses actions ; il commença de la soupçonner. Il s'informa secrètement de sa conduite , et il apprit qu'elle était fort peu régulière. Dès lors il se tint sur ses gardes, et vit arriver enfin le moment où il surprit le coupable sur le fait : il le mit entre les mains de la justice. Toute la ville s'émut à cette nouvelle et attendit impatiemment le résultat de cette affaire. L'accusé, pressé de questions, avoua tout et se déclara l'auteur des soustractions commises dans la caisse, principalement du vol de trente-deux mille francs. Il fut condamné, et M. Robert réhabilité par le même jugement. La joie fut grande dans toute la ville; M. Lucas la partageait, mais il ne voulut pas s'y

livrer publiquement avant d'avoir réparé ses torts et trouvé la victime de sa précipitation. Il courut à Paris dans l'espoir de Vy rencontrer : toutes ses recherches furent vaines ; obligé de s'adresser à la police , il assura une assez forte somme d'argent aux agents qui découvriraient la retraite de M. Robert. On promit de le lui envoyer avant un mois.

Tandis que ces choses se passaient , M. Robert et sa fille continuaient à vivre laborieusement dans leur retraite ignorée. Depuis un mois ils redoublaient d'activité, car Jules leur ayant annoncé qu'il avait obtenu un congé, ils voulaient le recevoir dignement. Que le jour où ils purent le serrer dans leurs bras fut un beau jour pour eux! que d'agréables choses ils lui dirent! que de projets charmants ils osaient former pour lui I

" Dans un an tu seras libre de revenir ici , lui disait M. Robert. Mon petit commerce devientflorissant , j'aurai besoin d'un compagnon, tu m'aideras ; nous formerons un modeste établissement, et, grâce à Dieu, j'espère que nous réussirons. Cela te conviendra mieux que l'état militaire.

— Certes, il vaut mieux vivre auprès de vous qu'au milieu des camps, mais j'aime aussi la carrière des armes. Vous voyez que je n'ai pas perdu de temps, je suis sergent; j'aurais obtenu dans peu un grade plus élevé, si je n'eusse demandé mon congé. Je pouvais attendre, mais au moment de partir pour le camp , où devait avoir lieu une

revue générale, j appris qu on passerait par notre ville, qu'on y séjournerait même ; vous comprenez combien j'aurais souffert dans un pays d'où nous exilent à jamais de si cruels souvenirs, et je suis venu vous embrasser. «

L'arrivée de Jules n'interrompit point le petit commerce de parfumerie ^ M. Robert ne travailla qu'avec plus de courage. Jamais ses pratiques ne l'avaient vu si exact, si pressé, si affable ; à toutes les questions qu'on lui faisait , il répondait : « Mon fils est arrivé I »

Il traversait un soir la rue Saint- Jacques pour se rendre chez lui, lorsqu'il fut accosté soudain par un inconnu qui le suivait depuis quelque temps, et qui lui cria sèchement :

«M. Charles Robert I... »

L'honnête parfumeur s'arrêta surpris.

« Je ne me suis pas trompé, ajouta l'inconnu, c'est bien vous que je cherche. Vous demeurez toujours rue Saint- Victor?

— Oui, Monsieur. Qu'y a-t-il pour votre service ?

— J'aurai l'honneur de vous le dire demain : j'ai quelque chose d'assez important à vous communiquer.

— Vous me rencontrerez toujours chez moi le matin jusqu'à neuf heures ; ne venez pas plus tard, je suis en course.

— C'est bien, Monsieur, je serai très-exact. »

L'inconnu salua profondément M. Robert et disparut. Arrivé chez lui , M, Robert conta à ses enfants ce qui venait de lui arriver. Leur étonnement égala le sien. Quel était cet homme ? Que voulait-il? Ils formèrent une foule de conjectures; mais comme elles n'étaient vraisemblables ni les unes ni les autres , ils finirent par ne plus s'en occuper.

Le lendemain nos trois solitaires étaient à déjeuner, quand on frappa légèrement à la porte. Cécile ouvrit , et l'inconnu de la veille se présenta fort poliment :

« M. Robert, dit- il, j'ai ordre de vous emmener, vous et vos enfants. Voici cet ordre.

— Il est en règle , Monsieur, reprit l'honnête parfumeur. Mais où allons-nous? pourquoi nous arrête-t-on ?

— Je dois me taire. Soyez tranquille , il ne vous arrivera que du bien \ faites toilette , si cela vous plaît , mais hàtez-vous.

— Obéissons, mes enfants, j'augure bien de tout ce mystère ; mettons nos plus beaux vêtements, car nous partons sans doute pour quelque fête. »

La toilette fut bientôt faite , et l'on descendit. Une chaise de poste était en bas devant la porte ; l'exempt de police, car c'en était un, y fit monter M. Robert ; il se plaça ensuite sur le siège de derrière, et dit au postillon de partir. Le fouet claqua.

et la voiture entraîna avec la rapidité de l'éclair nos voyageurs agités de diverses pensées.

« Omon père, disait Cécile, est-ce qu'un nouveau malheur nous menacerait ?

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