‹ Les récits du châteauChapitre 9 sur 35 · TROISIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME SOIRÉE

Suite de l'histoire de StéclieD.

Quand l'heure des récits du dimanche eut sonné, M. de Nanteuil dit à ses auditeurs : a Vous êtes impatients de connaître la suite de l'histoire de Stéphen, je la reprends sans préambule.

Que devenait Stéphen tandis que toutes ses richesses s'abîmaient dans les flammes ? Blessé grièvement en défendant la ville, il gisait parmi les morts et les mourants ; il passa une partie de la nuit dans une pénible agonie , et il eût rendu le dernier soupir avant le retour de l'aurore, si une femme âgée, nommée Mariha, qui de sa maison l'avait vu combattre courageusement et tomber au moment de l'assaut général , ne s'était intéressée à son sort , au point de venir secrètement s'assurer de son état. Elle le trouva respirant encore 5 sa joie fut extrême ; elle lui fit boire un peu de vin, qui lui rendit quelque force.

<( Pouvez-vous me suivre? lui dit-elle 5 chez moi vous serez en sûreté. »

Stéphen se souleva difficilement , et . appuyé sur Martha, il put se réfugier dans Fasile qu'on lui offrait. Les soins ne lui manquèrent pas ; au bout de quelques jours il fut en état de marcher seul. 11 apprit alors les suites funestes du siège et la perte de tout ce qu'il possédait; cette nouvelle le frappa tellement, qu'il retomba dangereusement malade. Martha le sauva une seconde fois. Dès qu'il put supporter la conversation , elle lui dit : « Dans cette maison est caché un homme que vous ne serez pas fâché de revoir.

— Quel est-il ?

— C'est le gouverneur de la ville, M. Balmesada.

— Quoi î M. Balmesada? Il a échappé au fer ennemi I Dieu soir loué I cette ville pourra se relever de ses pertes.

— Il courut bien des périls , et ce n'est pas sans peine qu'il est parvenu jusqu'ici. Ma maison est un abri sûr. L'avide soldat l'a toujours respectée à cause de sa chétive apparence , et , jusqu'à ce qu'une heureuse révolution chasse nos vainqueurs , vous et lui vous vivrez paisiblement dans cet asile.

— Puis-je savoir, Madame, quel motif a pu vous porter à me retirer du miheu des morts? Je suis ruiné, et vous n'avez de moi aucune récompense à attendre.

— Je ne fais pas le bien pour de l'argent , je ne

suis pas riche, je puis cependant me montrer généreuse envers les malheureux. J'aime ma patrie et ceux qui la servent avec chaleur et dévouement. La manière dont vous vous êtes conduit m'a remplie d'estime et d'admiration pour vous: je savais que vous étiez étranger, et pourtant vous avez été le plus redoutable adversaire de nos ennemis. Quand vous tombâtes percé de plusieurs balles , je veillais sur vous, et j'attendis la nuit pour vous porter secours, dans le cas où vous respireriez encore. J'ai été assez favorisée pour vous trouver en vie; je suis suffisamment récompensée, car j'ai conservé à ma patrie un défenseur de plus.

(( Le salut de M. Balmesada m'a causé plus de peine que le vôtre. La ville était au pouvoir des ennemis depuis deux jours lorsque j'appris que notre gouverneur n'avait pas eu le temps de fuir, et que, retiré chez un ami, il était à chaque moment en danger d'être arrêté. Sa mort était certaine alors, car c'était lui qui avait toujours combattu les prétentions de nos voisins, et qui s'était constamment montré leur implacable ennemi. J'allai trouver son ami, à qui je fis part de mes projets; il les approuva, et il fut convenu que, pendant la nuit, je viendrais prendre M. Balmesada pour le conduire chez moi. Je fus exacte, et le gouverneur, habillé en femme, me suivit à travers les rues silencieuses. Nous nous flattions d'arriver sans accident à ma maison, qui n'était

pas très-éloignée. lorsqu'à l'entrée d'un carrefour nous nous trouvâmes en présence de quatre soldats La rencontre n'était pas agréable-, je ne laissai pas d'en paraître flattée. Aux questions qui me furent faites, je répondis avec assurance et bonheur; M. Balmesada voulut m'imiter, mais à sa voix on le reconnut pour un homme , et l'on voulut s'assurer de sa personne. En ce péril extrême , il ne perdit pas courage , il prit deux pistolets cachés sous ses vêtements , et , les lâchant à la fois , il tua deux soldats. Leurs camarades s'élancèrent furieux contre lui , et le frappèrent rudement : il leur résista vigoureusement , et , dans cette lutte inégale, remporta une victoire complète : ses agresseurs tombèrent sans vie à ses pieds. Après cet exploit, auquel je ne pus qu'assister, nous fûmes bientôt en sûreté dans cette maison. M. Balmesada était blessé, je le soignai en morne temps que vous, et sa guérison est presque achevée. 11 a voulu que je vous prévinsse de sa présence ici. Vous dînerez ensemble. Ne vous échauffez pas trop à causer, parlez bas à cause de l'état de votre santé et pour ne pas éveiller les tigres qui nous tiennent captifs. >>

Stéplion sortit de sa première entrevue avec M. Balmesada, rempli d'idées ambitieuses tout à fait nonvf'lles, et décidé à jouer un rôle politique dans le pays où il avait éîé négociant. Le gouverneur, en lui faisant part de ses projets, lui

avait avoué que son iiUeiition, au retour de la paix, était de se déclarer chef de l'État, et qu'il comptait sur lui dans cette entreprise audacieuse.

(c Je profiterai, pensa Stéphen, de cette circonstance pour m'élever moi-même. Je trouverai moyen de réparer largement toutes mes infortunes. Je veux aux richesses joindre la gloire et les honneurs..))

Chaque soir, le gouverneur et son compagnon eurent des entretiens secrets , où ils réglaient le sort de l'État et arrêtaient le rôle qu'ils auraient à jouer. Martha voyait avec peine leurs conférences se prolonger bien avant dans la nuit. « Vous vous trahirez vous-mêmes, disait-elle. On ne pille plus dans la ville, le calme est rétabli, on ne cherche qu'à s'emparer des hommes puissants du gouvernement déchu. Le public sait que Marlha ne veille pas toute la nuit , les ennemis finiront aussi par le savoir, et il aviendra qu'en apercevant lu lumière de votre lampe , on frappera soudainement à notre porte. )>

Cet avertissement fut négligé ; les conférences et les travaux nocturnes continuèrent, et l'événement prouva bientôt que les craintes de Martha étaient fondées.

Une nuit que M. Balmesada et Stéphen étaient plongés dans leurs grands travaux, Martha, tout effi'ayée, ouvrit subitement leur porte en leur disant : a Votre imprudence vous perd. On frappe

à la porte. Entendez-vous?... votre lumière vous a trahis. Que faire ?

— Ouvrez, Martha . reprit le gouverneur; nous nous battrons comme des lions avant de mourir.

— Oui... avant de mourir, répéta Stéphen, à qui le souvenir de sa famille arracha un soupir.

— Non , non, dit Martha revenue de son effroi, vous ne mourrez pas, il est trop tôt encore.

Brûlez vos papiers brûlez vite le bruit

augmente... des cris se font entendre.... Est-ce fait?

— Tout est anéanti , répondit M. Balmesada. Éteignez maintenant la lampe.

— Gardez -vous -en bien. Prenez vos armes. Montez dans un petit grenier dont voici la porte secrète, et soyez immobiles. »

Stéphen et Balmesada obéirent , et la porte secrète se referma sur eux. Marlha, restée seule. disposa lestement toutes choses à sa façon, bouleversa les lits, plaça près de la lampe un rouet, une table à ouvrage , et ouvTit ensuite sa petite fenêtre.

(( Que me veut-on à cette heure ? cria-t-cUe.

— Ouvrez, lui répondirent plusieurs soldats; ouvrez vite, ou nous brisons la porte.

— Moins de bruit, s'il vous plaît. Quand on veut rendre visite on se montre plus poli. »

Mailha ferma sa fenêtre et descendit ouvrir à une patrouille composée de huit soldats.

« Pourquoi de la lumière si lard dans votre chambre haute? lui dit le sergent de la petite troupe.

— Mon cher Monsieui', répliqua Marlha, apprenez-moi, je vous prie auparavant, pourquoi vous venez troubler le travail d'une pauvre vieille femme. Ma question vaut la vôtre ; car enfin j'ai le droit , ce me semble , de gagner mon pain en travaillant jour et nuit , et il ne vous est pas permis d'inquiéter , à cette heure , les honnêtes gens.

— Vous nous trompez , bonne dame -, vous ne travaillez pas seule: il y a chez vous des coupables , des conspirateurs.

— Des conspirateurs! Mais pour qui me prenez-vous, mes braves gens? Certes, le lieu serait beau pour conspirer! Allons, examinez, cherchez; vous trouverez dans cette maison Martha seule et des vivres dans une armoire.

— C'est bien, c'est bien , vieille bavarde, cria un soldat à longues moustaches. Pas d'histoires , s'il te plaît. Conduis-nous dans toutes tes chambres.

— C'est facile ; la tournée ne sera pas longue : quatre chambres et un cabinet forment mon logement. Avez-vous bien tout retourné ici ?

— Pourquoi ces deux matelas dont tu ne fais pas usage? reprit le soldat aux longues moustaches.

— Pourquoi? ne puis-je donc pas posséder deux matelas inoccupés? J'ai eu des enfants, Messieurs. Hélas! ils sont morts, ainsi que leur père , qui fut un noble soldat , je vous assure. Lui , n'aurait pas tourmenté une pauvre veuve , croyezmoi. Voilà tout ce qui me reste de lui , la misère a dévoré mes autres richesses.

— Ne pleurez pas, bonne dame, dit le sergent. Nous ne vous, prendrons pas vos matelas. Nous avons ramassé mieux que cela dans la ville. Montons dans votre chambre haute maintenant.

— Bien volontiers... Qu apercevez-vous ici? un rouet , une petite table à travail et une lampe qui se meurt.

— D*où venait donc le bruit que nous avons entendu ? demanda le vieux militaire.

— C'était mon rouet qui tournait.

— Mais on parlait, répéta le même soldat.

— Vous vous trompez , je chantonnais. Désirez-vous visiter la cave? ce ne sera pas trèsagréable pour vous , il ne s'y trouve à présent qu'un assez petit vin.

— C'est inutile. Nous sommes las d'en boire du bon... Partons, soldats. »

En prononçant ces mots, le sergent regarda Martha en face, d'un œil scrutateur. Marlha resta impassible et souriante. Le sergent sourit aussi eu jetant les yeux sur la porte secrète. Marlha

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tressaillit; il la rassura en disant: « Soyez prudente. Nous reviendrons peut-être...

— Sans doute, nous reviendrons, répéta le vieux militaire ^ car nous ferons notre rapport : je soupçonne qu'il y aura un de ces jours quelque chose à prendre ici. »

Martha sourit encore, et conduisit poliment les soldats à la porte. Elle revint ensuite vers ses hôtes, qui avaient tout entendu.

« Je n'ai pas besoin , leur dit-elle , de vous engager à fuir sans délai. Le sergent vous a découverts ; mais c'est un homme humain , qui a voulu vous donner le temps de vous échapper. Il reviendra , car il y sera contraint par son compagnon le vieux soldat à longues moustaches. Il vous est facile d'arriver sans péril dans la campagne, nous en sommes voisins. Écoutez -moi, le moment d'agir estvenu.Cest assez de conférences : rassemblez une armée et revenez délivrer la ville. Voilà ce que vous conseille de faire une pauvre vieille femme qui s'entend mieux aux choses du ménage qu'aux affaires d'État, mais qui donne parfois dexcellents avis: vous en avez déjà une preuve. Ne perdez pas le temps , mangez sans façon ce morceau de viande froide, puisez quelque force dans cette précieuse bouteille de vin , et partez...»

Tandis que M. Balmesada et Stéphen se hâtaient de prendre quelque nourriture, Martha se plaça à la fenêtre de la chambre haute pour écouter au

dehors. Un quart d'heure après, elle s'en retira précipitamment et s'écria:

(( Je les entends au loin. Ils reviennent, disparaissez. »

Stépheu et sou compagnon abandonnèrent la table et s'enfuirent par la voie que leur avait indiquée Martha.

Ils étaient à peine sortis de la ville, que la maison qui leur avait servi de refuge fut envahie par une troupe de soldats beaucoup plus nombreuse que la première. Toutes les pièces furent parcourues avec une scrupuleuse attention ; le petit grenier ne fut pas épargné cette fois , et la cave elle-même reçut une minutieuse visite.

Martha fut imperturbable. On chercha vainement à l'effrayer ; elle réussit à persuader au soldat aux longues moustaches qu'il s'était trompé. La troupe s'éloigna. Le sergent, qui faisait partie de cette seconde visite, où il ne donnait plus d'ordres, dit à voix basse à Martha, en la quittant: « Vous aviez deux hommes chez vous, mais je n'ai pas voulu les perdre.

— Vous êtes un brave homme. Si vous avez jamais besoin d'un refuge, vous le trouverez ici. >»

Ainsi délivrée, Martha se mit à genoux pour rendre grâces à Dieu de la protection qu'il lui avait accordée. Elle pria aussi pour les deux fugitifs que les dangers environnaient de toutes parts dans leur marche nocturne.

Les sentinelles placées dans les campagnes tirèrent souvent sur eux , et ce ne fut qu'après avoir échappé plusieurs fois à la mort qu'ils parvinrent en lieu sûr. Ils apprirent alors que les débris de l'armée vaincue commençaient à se réorganiser 5 celte nouvelle leur causa une grande joie. M. Balmesada se fit connaître , et réunit facilement autour de lui une foule de volontaires. Peu à peu une armée se forma, et devint respectable par sa jonction avec celle qui avait succombé précédemment. Quand le gouverneur se vit en état de tenir la campagne , il s'avança contre la ville , qu'il assiégea. Les ennemis qui d'abord l'avaient méprisé, et lui avaient laissé le temps de faire ses préparatifs, se réveillèrent trop tard pour le combattre ^ la ville fut emportée d'assaut, et la plupart d'entre [eux perdirent la vie. Ce triomphe porta bien haut le nom de Balmesada. Cet homme habile et rusé profita de l'enthousiasme qu'il avait excité, et, par ses intrigues, réussit à se faire nommer dictateur ou chef suprême de l'État. Stéphen partagea sa bonne fortune, et obtint un des emplois les plus brillants du pays -, il ne put s'en contenter, il voulut monter plus haut et tenir le premier rang après Balmesada, mais il fallait renverser des hommes puissants, entourés de la faveur populaire 5 il osa l'entreprendre et succomba. Le peuple, qui avait vu avec peine son élévation, à cause de sa qualité d'étranger, oublia les services

qu'il lui avait rendus , se souleva contre lui et le fit condamner à la prison; Balmesada aurait voulu le sauver, mais son autorité commençait à baisser : il craignait de s'attirer la haine des habitants , et abandonna son ami pour veiller à la conservation de son pouvoir.

Stéphen , poursuivi , avait besoin d'un refuge ; il courut chez Martha. Cette femme bienfaisante lui dit en le voyant : « Je sais tout. Vous avez eu trop d'ambition, M. Stéphen; soyez toujours le bienvenu. Vous trouverez ici un compagnon;... le voici : c'est le sergent qui n'a point voulu vous perdre. Après la défaite de ses compagnons, il s'est souvenu de ce que je lui avais dit, et il m'a demandé une retraite. Il me quitte demain , car j'ai obtenu de Balmesada liberté entière pour lui et pour deux de ses amis .. Mais songeons à vous maintenant. Restez- vous ici ?

— Jusqu'à la nuit seulement. Le peuple n'ignore pas ce que vous avez déjà fait pour moi.

— Il pourrait vous inquiéter, et Balmesada, déjà tremblant sur son trône éphémère, ne serait pas assez fort pour vous protéger. Et qui sait si lui-même, avant peu, n'aura pas besoin de Martha ? Où voulez-vous aller ?

— Hors de celle contrée.

— C'est prudent à vous. Écoutez-moi. Au delà de notre frontière, vous rencontrerez un Français qui vous accueillera fraternellement. C'est un an-

cien négociant, un peu moins malheureux que vous. Il vit dans la retraite avec sa fille unique, et se nomme Pedro Ferrono. Il a déjà rendu service à plusieurs de vos compatriotes. Il vous aidera de tout son pouvoir, surtout après avoir lu la lettre que je vous confierai pour lui. Croyezmoi , M. Stéphen , retournez dans votre patrie et vivez-y en paix; vous devez être guéri de toutes les chimères de l'ambition, et vous, sergent, ne songez point , en rentrant dans votre pays , à devenir général, restez simple sergent, soyez tout au plus officier, prenez ensuite votre congé , et allez mourir dans vos campagnes. >»

Martha donna ensuite à Stéphen tous les renseignements dont il avait besoin pour son voyage , et quand il fit nuit , le fugitif quitta la ville et se dirigea vers la frontière , dont il n'était éloigné que de quarante lieues. Quoique connaissant parfaitement les chemins, il s'égara plus d'une fois pendant l'obscurité, mais sans courir de grands dangers , car les fermiers qu'il rencontra sur son chemin s'empressaient de lui rendre service et de le guider-, aussi acheva-t-il son voyage sans accident. Il était presque nuit quand il s'en vint frapper à la porte de la maison isolée qu'habitait M. Ferrono. On lui ouvrit aussitôt, et il ne vit qu'une jeune fille, de la plus grande beauté et d'une modestie angélique. 11 hésitait à entrer , elle le pria de ne rien craindre, et lui préparant un siège auprès

du feu , elle lui annonça que son père ne tarderait pas à revenir de la ville voisine , où il était allé voir quelques connaissances.

« En attendant, ajouta-t-elle, vous prendrez un peu de nourriture, car vous devez avoir faim. »

Stéphen accepta. A linstant la table fut couverte de mets simples mais appétissants. La conversation s'engagea ensuite entre Stéphen et la jeune fdle.

(t Vous demeurez seule ici avec votre père? demanda le voyageur.

— Oui, Monsieur. Ma mère est morte depuis cinq ans.

— Vous plaisez-vous dans ce pays ?

— J'y suis née, je l'habite volontiers, il me serait plus agréable si mon père pouvait l'aimer. Mais il est Français , il regrette sa belle patrie , où il a laissé des amis.

— Votre père a été négociant?

— Et il n'a pas été toujours heureux dans ses entreprises. Après avoir beaucoup gagné, il a beaucoup perdu, et n'a pu conserver qu'une faible partie de ses grandes richesses : ce ne sont pas ces pertes qu'il déplore, c'est la France qu'il redemande. L'ambition est pour jamais chassée de son cœur.

— Que ne retourne-t-il donc dans sa patrie ?

— Chaque jour il en forme le projet, et chaque jour passe sans qu'il l'exécute. Il veut et ne veut plus. 11 redoute peut-être un dernier accident qui

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le priverait du peu de bien qui lui reste. Il faudrait une ferme résolution pour Tenlraîner ; je désire qu'il en soit ainsi , afin qu'il soit enfin consolé.

— Je ferai , soyez-en persuadée , Mademoiselle , tous mes elforts pour le décider à m'accompagner.

— Puissiez-vous réussir, Monsieur ; vous l'aurez sauvé de la tristesse et de l'ennui. Je ne le verrai plus gémir en secret. Cela fait tant souffrir son enfant I Mais le voici qui ouvre: n'oubliez pas votre promesse. »

Un vieillard de soixante ans environ s'avança vers Stépben, en lui tendant une main amie.

a Soyez un hôte bénil » lui dit-il.

Stépben salua le vieillard , et lui remit la lettre de Martha.

«» Vous vous appelez Stépben Dermond ! s'écria Ferrono avec une vive émotion , après avoir parcouru cette lettre. Seriez-vous le parent, le fils peut-être de Fébx. Dermond, propriétaire en Normandie ?

— Je suis son fils.

— Dieu soit mille fois loué ! Il envoie sous mon toit le fils de mon meilleur ami , de celui que je ne cesse de regretter. M'a-t-il oublié ? A-t-il jamais parlé de moi à ses enfants ?

— Souvent il nous a entretenus d'un ami appelé Maugis^ ce n'est pas votre nom.

— Détrompez-vous , mon ami. Le nom que je

porte n'est pas le mien. Je suis Maugis. Je me suis fait appeler Ferrono pour vivre en paix dans ce pays étranger. 0 mon fils! venez dans mes bras, venez . et parlez-moi longtemps de Félix , de votre famille et de vous. »

Stéphen céda volontiers aux désirs de M. Maugis , et , après de longs détails sur sa famille , raconta ses propres infortunes. Le vieillard, qui l'avait écouté avec attendrissement , lui dit , quand il se fut arrêté : <( Je fus comme vous entraîné par l'ambition au delà des mers. Je payai cher ma folie, car, après tous mes travaux, je vis et je mourrai dans une espèce dexil. Vous, vous reverrez une patrie, une famille; vous serez moins à plaindre que moi. Ahl maintenant que j'apprends qu'un ami chéri m'est resté fidèle , mon pays m'est devenu plus doux : je sens que , vous parti, ces lieux me seront plus odieux^ et cependant j'aurai toujours auprès de moi ma Sophie , mon ange gardien. Sans elle, hélas! je serais mort depuis longtemps de tristesse.

— Que ne rentrez-vous dans votre patrie ?

— Mon fils , rase et les malheurs m'ont rendu craintif, timide, peureux même. Je redoute une longue traversée. Et puis , exposer aux dangers cette enfant , le seul trésor que je possède , le ponrrai-je jamais ? me résoudiai-je à lui faire courir les hasards d'un périlleux voyage ?

— Je serai votre compagnon , son défenseur :

nul malheur, soyez-en sûr, ne vous atteindra. Votre fille chérie n'aime pas ces lieux où vous souffrez , et une fois au moins elle a dû vous dire , comme à moi , qu'elle habiterait la France avec plaisir.

— Elle me le répète chaque jour. La pauvre enfant sacrifierait tout pour moi, ses désirs, ses goûts , sa félicité.

— Oui , mon père , pour vous rien ne me coûterait; mais, croyez-moi, quitter ces lieux ne serait pas pour moi un sacrifice. J'aime aussi cette France dont vous m'avez tant parlé : ne suis-je pas Française ?

— Sans doute, ma fille; écoute, nous reverrons peut-être cette patrie tant regrettée. M. Stéphen, vous m'avez donné du courage, delà vigueur. Oui, je puis être encore heureux, je le sens.... Dans deux mois ma résolution sera fixée.

— Mais alors je serai parti.

— Parti ! dans deux mois I vous ne me causerez pas ce chagrin. Je comprends que vous ayez un violent désir de voir ceux que vous avez quittés depuis treize à quatorze ans , mais ne faut-il pas faire quelque chose pour l'ami de votre pèrel Ce père affectueux ne vous reprochera pas d'avoir retardé votre arrivée de deux mois pour passer quelquesjours auprès de son vieux compatriote. »

Stéphen promit de rester deux mois; il était depuis quinze jours chez M. Maugis, lorsqu'il reçut

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une lettre de M. Balmesada et cinquante mille francs que lÉtat, qui! avait servi, lai envoyait à litre dindemuité. M. Balmesada l'engageait fortement à revenir auprès de lui , l'assurant qu il le pouvait en toute sûreté , car ses ennemis étaient en disgrâce. Stéphen, tout à fait désenchanté de la gloire , écrivit à son ami pour le remercier de ses offres et l'instruire de la résolution prise par lui de vivre désormais loin du tumulte et de la faveur populaire. Quand sa lettre fat partie , il dit à M. Alaugis, avec lequel il avait eu, depuis peu de jours, des entretiens fort intéressants pour son bonheur :

« Sans votre aimable fille, je n'eusse pas résisté à des tentations nouvelles. Vous m'avez guéri de toute folie ambition en me permettant d'unir à mon sort celui de votre Sophie. Si vous saviez de quel bonheur vous avez comblé mon cœur , et de quel baume salutaire vous avez recouvert toutes les blessures de mon àme, en prononçant ce oui tant désiré, et sur lequel un père ne revient plusl Je n'aurai rien perdu en quittant ma patrie, j'aurai trouvé un trésor plus précieux que toutes les richesses delà terre, rs'ous hâterons, n'est-ce pas.' notre départ. Votre résolution est bien prise maintenant. Votre fille souhaite comme moi que nous abandonnions promptement ces lieux.

— Soyez tranquille, Siéphen. Cette propriété est déjà vendue; celle qui l'avoisine le sera demain. Nous partirons dans quolquesjours.

— Et dans peu de mois nous serons et France ; vous, dans les bras de votre ami ; moi, dans les bras dun père, auprès d'une mère tendrement aimée et d'un frère chéri. Allons, mon père, instruire Sophie de notre prochain départ. Elle se promène en ce moment dans la campagne. Ensemble visitons, par une dernière soirée d'été , ces lieux admirables , que nous saluerons bientôt d'un dernier regard. »

Venons attendre maintenant Stéphen dans la maison paternelle, et apprenons succinctement ce qui s'y est passé depuis son départ. Le même calme n'avait cessé d'y régner ; et le bonheur y eiit été toujours parfait si la pensée d'un fils , d'un frère absent, ne Tavait un peu altéré. A Tépoque du mariage d'Emile , une jolie maison s'était élevée à côté de celle de M. Dermond. Emile et sa jeune femme l'habitèrent-, car vous savez que le frère de Stéphen avait pi'omis de ne jamais s'éloigner de ses parents. Il avait promis aussi de faire fructifier , sous ses yeux, les terres de sa famille ; il avait encore tenu sa promesse, et , sans se tourmenter beaucoup, il était parvenu à arrondir trèsheureusement ses propriétés et celles de son père. Quand M. Dénié, l'associé de Stéphen , s'était présenté chez M. Dermond, on avait appris avec plaisir les succès obtenus par l'audacieux voyageur; mais on avait été d'avis unanime avec M. Dénié , qiril avait agi imprudemment en s'ob-

stinant à rester en Amérique. Aussi , lorsqu'on sut, par les feuilles publiques, que la guerre avait porté la flamme et la désolation dans la ville quil habitait, on ne douta pas de sa ruuie, qui fut confirmée par des lettres particulières. On attendit longtemps des nouvelles de Stéphen, mais il n'en parvint aucune, et on le pleura comme mort; car on n'ignorait pas qu'il eût pris une part active dans la guerre. La tristesse et le deuil régnaient donc dans la maison de M. Dermond et dans celle d" Emile. Souvent on parlait de Sléphen, et Ton pleurait amèrement. Un soir, c'était vers la fin de l'automne, que toute la famille réunie causait dans le salon et s'entretenait de la perte cruelle qu'elle pensait avoir faite , on annonça le facteur de la poste, apportant une lettre de Stéphen. Elle venait du Havre et renfermait ces mois :

« A ma famille bien-aimée.

« Vous reverrez tous , dans peu de temps, votre fils, votre frère. Après de nombreux naufrages, il touche enfin au port. 11 vous reviendra riche de cinquante mille francs seulement ^ mais il s'en console, et vous vous en consolerez aussi, en apprenant qu'il a découvert le trésor le plus précieux , une femme vertueuse , et qu'il fera présent à son père dun don qu'il désire depuis longtemps. Oui, mon père, je vous ramène M. Maugis , votre ami. que j'ai rencontré en Amérique. Vous ne

VOUS séparerez plus, car il devient membre de notre famille, puisque c'est Sophie, sa fille chérie, que j'ai choisie pour épouse. Tous, vous approuverez mon choix; et vous surtout, ô ma mère, vous l'aimerez comme votre fille, comme vous aimez la femme de mon frère. Réjouissonsnous donc, ô mes amis! confondons nos transports, nos joies, et bénissons le Ciel qui, après m'avoir puni de ma folle ambition, me conduit enfin auprès de vous. Emile, mon cher frère, je serai désormais ton compagnon inséparable. Je ne quitterai plus nos champs ; ensemble , nous passerons encore de longs jours pleins de paix

et de félicité. A vous tous pour toujours

M. Maugis et Sophie vous saluent et vous embrassent.

(( Stéphen Dermond. »

Cette lettre inattendue causa un saisissement général de joie. Chacun voulut la lire, la relire plusieurs fois , et quand tous se furent convaincus qu'elle était de Stéphen, ce ne fut qu'un cri d'allégresse , que transports , que pleurs d'attendrissement.

« Mon fils et mon ami! s'écria M. Dermond, je ne mourrai pas sans les revoir! Oh! qu'ils tardent à venir! qui pourra faire disparaître la distance qui nous sépare encore !

— Mon père , dit Emile , soyez tranquille. Je

pars demain pour le HiWne, et les fugitifs seront ici dans trois jours. »

Emile tint parole. Avant l'expiration des deux jours, une chaise de poste s'arrêtait dans la cour de M. Dermond. Stéphen et M. Maugis couraient se jeter au cou d'un père , d'un ami, et la douce et belle Sophie était attirée dans les bras de ^jme Dermond , qui l'appelait sa fille , et dans ceux de la femme d'Emile , qui lui prodiguait le nom de sœur.

Nous nous arrêterons ici , mes enfants -, nous laisserons l'honorable famille de Stéphen jouir sans témoins de tout son bonheur ; nous saurons seulement que , deux semaines après cette louchante réunion, Stéphen conduisait la belle Sophie au pied des autels. Le mariage fut célébré avec magnificence ; mais celte magnificence ne consista point dans un étalage de luxe inutile : ce furent les pauvres qui recueillirent les largesses de M. Dermond : cent malheureux villageois reçurent des secours: trois jeunes filles, désignées par le curé de la paroisse, furent dotées, et plusieurs enfants habillés. D'autres dons furent encore répandus de toutes parts. C'est ainsi que M. Dermond et ses enfants surent témoigner à Dieu leur reconnaissance. Je n^ajouterai pas que Stéphen ne s'éloigna plus de ses parents. Il fit bâtir une maison à cùt('' de celle d'Emile , et vécut avec sa famille dans une union que rien n'a jamais troublée.

ERNEST

Voilà une histoire qui m'a plu infiniment.

GEORGES

Moi, je trouve qu'on a un peu trop blâmé Stéphen. Il était ambitieux , je l'avoue ; mais enfin il lui était permis de tenter fortune. Les repioches qu'on lui adresse retombent sur moi, car je quitterai un jour ma famille, et j'ai le désir de me distinguer dans la carrière des armes.

M. LECOINTE

Ne confondez pas , mon ami , Tambition avec la noble émulation du devoir. On peut désirer modérément la fortune pour en faire un bon usage, comme le disait à Stéphen le jardinier de M. Dermond ; mais on ne doit pas la rechercher avec avidité pour satisfaire uniquement sa vanité et ses passions. Vous quitterez votre famille , mon cher Georges, mais ce sera pour servir votre patrie et votre roi , pour remplir un devoir sacré imposé à tous les bons citoyens. Vous vous distinguerez par vos belles actions , et vous le devez encore , parce cjue le Seigneur ne veut pas que nous laissions dans l'inutilité les qualités dont il nous a doués. Croyez donc bien qu'il y a une grande différence entre servir ses frères, son prince, son pays, et servir ses seuls intérêts; et, parce que l'ambition, l'avidité, ont été justement blfimées

dans Sléphen, ne pensez pas qu'on ait voulu attaquer le zèle , les nobles désirs de gloire du guerrier et de tous ceux qui servent l'État et Thumanilé. Monsieur votre père . vous le savez , a fait de grandes et belles actions : il a aimé la gloire et les honneurs réservés à nos braves, et cependant, vous le voyez , il vit sans ambition dans le repos du sage : c'est ce qu'il a toujours souhaité , même au milieu des camps et des cris de la victoire.

M. DE XANTEUIL.

Savez- vous, mon cher pasteur, que vous ne ménagez guère mon amour-propre. Je ne crois pas avoir rien fait de si grand . de si beau. Je me suis battu pour mou pays, cela était tout naturel.

M. LECOIXTE.

Ainsi, je maintiens mes paroles. J'ajouterai même que vous avez combattu vaillamment pour la religion, et ce n'est pas le litre le moins beau de votre gloire. Au reste, je suis de votre avis, je ne vois dans tout cela rien que de très-naturel ; c'est un devoir tout pur. Vous avez agi , je me plais à le dire, non pas en ambitieux, mais en chrétien. Puisse Georges suivre un jour votre exemple! »

A ces mots, M. Lecointe se leva et prit congé de la famille de M. de Nanieuil.

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