CINQUIÈME SOIRÉE
Les remords. — La passion du jeu.
M. et M""^ de Versan, dont M"'^ de Nanteuil avait annoncé la prochaine arrivée en terminant son récit , étaient en effet descendus au château le samedi suivant. Ayant appris comment était employée la soirée du jour du Seigneur, ils ne voulurent point qu'on interrompît les jouissances à cause d'eux : ils vinrent en augmenter le charme par leur présence. Tous les yeux étaient fixés sur M. de Versan, qui ne se fit pas prier pour raconter une histoire.
(( Mes enfants, dit-il à ses neveux et à sa nièce, vous me paraissez désirer vivement que je vous fasse connaître quelques-unes de mes aventures de voyage 5 écoutez-moi donc, car je suis prêt à vous satisfaire.
11 est un vieux proverbe qui dit : Soyez vertueux, et vous serez heureux ; un autre ajoute : Le remords est le frère du vol ; et un troisième
nous avertit que le bien mal acquis ne profite jamais. Voilà toute la morale de l'histoire suivante.
Vous savez , mes amis , que j'ai fait deux fois le tour du monde, que j'ai visité l'une après l'autre toutes les nations de l'Europe, et que mon premier voyage fut entrepris à l'âge de vingt-cinq ans. J'étais maître d une fortune considérable que m'avaient laissée mes parents enlevés trop tôt à mon amour 5 las de l'employer dans les plaisirs bruyants de Paris que j'habitais, je résolus de chercher au dehors des jouissances plus nobles, plus durables, et de visiter la Suisse et l'Italie. Mon projet fut bientôt connu de mes amis ; beaucoup de compagnons s'offrirent à moi . mais je les écartai, car je ne voulais point m' associer à quelqu'un de ces jeunes gens légers qui font un voyage comme ils vont au bal , pour se distraire et non pour étudier. Vous trouverez peut-être que j'étais bien sérieux à vingt-cinq ans, peut-être plus qu'aujourd'hui; c'était la conséquence de l'éducation ferme et sage que m'avait fait donner mon père; je ne m'ensuis jamais mal trouvé. Mais revenons à notre voyage.
Après avoir éloigné mes élégants amis, je cherchai un compagnon qui partageât mes goûts et ma manière de voir. La première personne à qui je m'adressai fut un jeune musicien plein de talents, qui demeurait dans la même maison que moi. J'avais eu occasion de le rencontrer souvent
dans le monde , et peu à peu nous nous étions iniimement liés. 11 se nommait Adrien. Élevé en Italie , il ignorait le lieu de sa naissance et ne conservait qu'un faible souvenir de sa mère et de son père , qu'il avait du perdre dans les premières années de son enfance. Toute sa famille se composait de sa sœur Maria et d'une femme âgée appelée Marina , vivant toutes deux non loin de Florence , dans une jolie campagne. C'était lui qui soutenait cette famille par son talent, car sa réputation comme pianiste était fort bien établie , quoiqu'il n'eût encore que dix-neuf ans. Il était doux, affable et d'une modestie bien rare chez les artistes de nos jours. Son instruction était solide et variée ; il était bon poëte , et chaque mois il ne manquait pas d'envoyer une pièce de vers à sa sœur^ pour laquelle il avait l'affection la plus vive. Je savais que son intention était de retourner en Italie , où son nom commençait à se répandre; je lui proposai de faire route ensemble.
« J'accepte avec joie, me dit-il, mais je ne pourrai partir que dans deux mois, car j'ai contracté ici quelques engagements que je veux remplir avec exactitude. Si vous êtes pressé de quitter Paris, allez visiter seul la Suisse, j'irai vous rejoindre quand je serai libre, et nous pénétrerons ensemble dans le pays des beaux-arts.
— J'aimerais à avoir un compagnon pour la Suisse.
— Et que n'engagez-voijs ce pauvre baron de Juliers, dont vous m" avez tant parlé , à partir avec vous? L'époque de son pèlerinage approche, ce me semble. Il doit connaître parfaitement la Suisse.
— Je n'y songeais nullement. Je ne puis, en effet, choisir un meilleur guide que le baron. Sa tristesse ne m'effraie pas, je cours chez lui. »
En achevant ces mots , je quittai Adrien. M. de Juliers, chez qui je me rendis, était un homme fort riche et toujours plongé dans de tristes et profondes réflexions. Je l'avais connu chez mon père, et je l'avais toujours vu le même, mélancolique et soucieux. Il voyait peu la société , où il ne trouvait ni plaisir ni remède à la douleur cachée qui le rongeait. Sa vie était un mystère pour tout le monde , et la malignité se plaisait à critiquer amèrement celles de ses actions dont elle pouvait s'emparer. On le disait avare parce qu'il ne faisait point étalage de ses grandes richesses ; mais il ne l'était pas , car la moitié de ses revenus était versée dans le sein de l'indigence. Il s'inquiétait peu des bruits étranges et ridicules qu'on faisait courir sur son compte ; sa conduite ne changeait en rien ; le même chagrin continuait à ronger son cœur. De jour en jour, cependant, il s'isolait davantage, ses peines semblaient augmenter avec l'âge; il avait alors quarante-huit ans, mais les rides profondes de son visage, la maigreur de son corps , les cheveux blancs qui
se multipliaient sur sa tête dégarnie, son œil terne et souffrant , sa marche lente et pénible , accusaient au moins soixante ans. 11 avait trois résidences : le printemps et l'été , il habitait en Suisse ^ il passait l'automne dans un château qu'il possédait à quelques lieues de Tours , et Thiver dans une de ses maisons à Paris.
C'est vers cette dernière demeure que je me dirigeai après avoir quitté Adrien. J'étais sûr d'être bien accueilH ^ le baron de Juliers avait pour moi beaucoup d'amitié, et, une fois par semaine au moins, je le visitais lorsqu'il était à Paris. Je le trouvai assis dans un large fauteuil , devant son feu, et absorbé dans ses réflexions.
« C'est vous , Ernest de Versan ? me dit-il en me tendant la main. Je ne vous ai pas vu cette semaine. Sans doute les plaisirs d'hiver de Paris vous ont donné beaucoup d'occupation, car ils touchent à leur terme. Les beaux jours nous reviennent ; que ferez-vous ce printemps ?
— Je voyagerai , M. le baron.
— Vous voyagerez? Vous n'avez à dissiper aucun chagrin, je suppose?
— Aucun. Mais voyager c'est étudier.
— Vous avez raison. Où allez-vous?
— En Suisse.
— En Suisse I Un bien beau pays , mon cher Ernest. »
Le baron soupira
« M. de Jiiliers, repris-je aussitôt, j'aurais été bien heureux de pouvoir vous y accompagner 5 je sais que vous ne tarderez pas à visiter ce pays de votre prédilection.
— En effet, ce matin j'ai regardé longtemps le ciel ; en le voyant si beau , je songeais à ce voyage. Nous partirons ensemble , si cela peut vous plaire; mais je pose des conditions. Il faudra souvent vous passer de moi dans vos excursions champêtres, et ne point vous occuper de ma manière de vivre. Vous savez que j'ai de la tristesse dans le cœur, vainement je cherche à la cacher; si vous voulez que nous ne nous séparions pas, vous n'y ferez nulle attention. Vous m'entendrez parfois soupirer , ne vous en inquiétez pas , ne m'en demandez pas la cause. J'ai confiance en vous , quoique vous soyez bien jeune 5 si vous n'étiez pas le fils de l'ami qui me fut le plus cher, je ne voyagerais certainement pas avec vous.
— Soyez sur , M. de Juliers , que je respecterai votre chagrin. Mais promettez-moi que, si un jour il vous pèse trop, c'est à moi que vous en ferez part. Je suis bien jeune, vous Tavez dit, mais je me crois de force à garder un secret, à consoler un ami.
— Je vous remercie , Ernest ; mais n'espérez jamais consoler le baron de Juliers ; les hommes , ceux que j'estime le plus, ne peuvent rien à mes maux. .Nen parlons donc plus, songeons à notre
voyage. Nous quitterons Paris dans huit jours. Hélas I vous aurez en moi un bien mauvais compagnon , mais vous l'aurez voulu. »
Nous partîmes pour la Suisse huit jours après ce court entretien, vers le milieu du mois de mai. Je trouvai dans le baron un compagnon beaucoup plus agréable que je ne Tavais espéré. 11 fut vraiment aimable dès que nous fûmes éloignés de la capitale, et je ne m'aperçus presque pas de cette profonde tristesse que j'avais constamment remarquée en lui. Mais ce rayon de satisfaction , qui avait brillé quelque temps , disparut à notre arrivée à Genève. Il redevint plus mélancolique qu'auparavant et plus abattu , plus soucieux que jamais. Nous nous installâmes chez un riche marchand qui, chaque année, mettait un appartement à la disposition du baron. Je fus témoin de l'affection que tout le monde lui portait et des soins dont il était Tobjet.
« Il est si boni me disait un jour la femme du marchand; nous voudrions bien le guérir de la peine qui le mine sourdement. Depuis sept ans qu'il vient ici chaque année , nous ne l'avons jamais vu gai. 11 a souri parfois; mais son sourire a toujours été rempli d'amertume. Être si riche, et vivre si misérablement I II nous revient chaque printemps, plus affligé, plus sombre et plus souffrant. Si cela continue , il mourra bientôt. Tachez de le bien distraire, M. de Versan. Il pa-
raît vous aimer beaucoup. Vos paroles lui seront plus douces que les nôtres. »
Distraire M. de Juliers, ce n'était pas chose facile 5 aussi je le tentai faiblement. Il fut assez complaisant pour visiter avec moi les lieux les plus fameux de la Suisse , et ses renseignements sur d'autres que j'allai voir seul me furent d'une grande utilité. Vers la fin du mois de juin je fus rappelé à Genève par la nouvelle que je reçus d'une maladie soudaine qui l'avait atteint. Le chagrin portait, hélas I ses fruits amers ^ je trouvai mon infortuné compagnon dans l'état le plus alarmant. Mes soins et ceux de la famille du marchand furent inutiles; il alla de mal en pire et déclina rapidement vers le tombeau.
Adrien arriva sur ces entrefaites 'Je le présentai au malade, qui, à sa vue, éprouva une vive émotion. 11 le regarda avec attention, et me dit à voix basse , en me pressant fortement la main : u Ernest , ce jeune homme restera- t-il avec nous?
— Aussi longtemps que vous le désirerez, lui répondis-je. Quand vous serez mieux , nous partirons ensemble pour l'Italie , où il veut aller embrasser sa famille.
— Qui est-il ?
— C'est un jeune pianiste distingué, nommé Adrien.
— Que j'éprouve de plaisir à le voiri son visage me rappelle celui d'un frère qui n'est plus.
Dt ClIATEVr. 101
Priez-le de me faire un peu de musique. Je crois que cela me soulagerait. )>
Le soir même , un piano était placé dans une chambre voisine de celle dn malade. Adrien le loucha et chanta, et je vis le malade se soulever pour l'écouter. La douleur abandonna son visage , ses yeux exprimèrent la satisfaction , et sur ses lèvres le sourire parut. Lorsque Adrien cessa de se faire entendre, sa figure redevint triste, ses lèvres furent livides, et sa tèle retomba tristement sur Toreiller.
Le lendemain matin , il me dit : « Je suis beaucoup mieux, mon cher Ernest. Entendrai-je votre ami aujourd'hui ? il m'a fait tant de bien hier soir ! mon sommeil a été paisible, et mes rêves moins lugubres. »
Adrien chanta chaque soir, et chaque soir le malade sourit: nous le vîmes revenir à la vie, et bientôt il put se lever et marcher.
« M. Adrien, dit-il un jour au jeune pianiste, je vous dois la santé: le son de votre voix m'a été bienfaisant, il ma donné un peu d'espoir.
— Si vous entendiez ma sœur , vous éprouveriez un tout autre plaisir.
— Vous avez donc une sœui' .'
— Oui, monsieur le baron, une saur bienaimée , qui chante comme les anges.
— Est-elle plus jeune (jue vous?
~ IMusjeune d'un an seulement. Venez en Ita-
lie avec nous : son chant et ses soins vous rétabliront entièrement... )>
M. de Juliers ne répondit rien, il était retombé dans ses profondes réflexions. Quelques heures après , il me fit appeler , et me dit : « Nous irons à Florence , mon cher Ernest... Cest là , peut-être , que finiront mes maux... Je crois que Dieu, qui sait toute ma peine, me réserve encore des jours heureux. L'espérance a parlé à mon cœur endolori, et mou cœur a été consolé, et ses blessures se sont un peu fermées... »
A partir de ce jour le baron fut moins triste, il ne s'isola plus et nous accompagna dans toutes nos promenades.
Je remarquai qu'il aimait à s'entretenir avec Adrien, à linterroger sur sa vie d'artiste. Il le pria un jour de lui donner des détails sur son enfance.
(c Mon histoire n'est pas longue , lui répondit Adrien : dans l'âge le plus tendre je perdis ma famille. Conduits en Suisse, ma sœur et moi, par un de nos serviteurs , nous fumes abandonnés par lui dans une maison située sur les bords du lac de Genève. Marina , qui est devenue notre seconde mère, en était la maîtresse. Elle était absente quand on nous délaissa chez elle ^ à son retour , elle eut pitié de nos pleurs, et résolut de nous élever comme si nous eussions été ses enfants. Une bourse pleine de louis et deux diamants d'un grand prix , placés sur la cheminée par le serviteur
coupable, Taidèrent à subvenir à nos besoins. Je n'avais que six ans et demi lorsqu'elle quitta la Suisse pour aller demeurer à Florence , où elle avait une petite succession à recueillir. Elle en fit le sacrifice à notre éducation , et me mit bientôt en état de faire honneur -à ses bienfaits. Sous la direction d'un maître habile , je devins assez bon musicien ; je gagnai quelque argent que j'employai à bâtir une agréable maisonnette, où Marina et ma sœur demeurent depuis deux ans. Mais, quoi que je fasse, je ne pourrai jamais m'acquitter de la dette que j'ai contractée envers Texcellente Marina. »
M. de Juliers avait écouté ce récit avec un intérêt bien vif, j'aperçus même des larmes dans ses yeux. Dès lors il se montra plus empressé auprès d'Adrien , et quand il se trouvait seul avec moi , il prenait plaisir à faire tomber la conversation sur ce jeune artiste. Je soupçonnai quelque mystère ; mais toute ma pénétration fut en défaut; toutes les suppositions que je créai à ce sujet, furent toutes aussi peu fondées les unes que les autres.
Sur ces entrefaites, Adrien reçut une lettre de sa sœur, et me chargea d'en donner connaissance au baron . car il y était question de lui. Je dis à M. de Juliers , en fabordant : « Voici Maria qui nous déclare la guerre parce que nous sommes encore en Suisse ; si vous me le permettez , mon cher baron ^ je vous lirai la lettre qu'elle écrit à son frère, w
loi LES RÉCITS
Un sourire fut la réponse de M. de Juliers: je lus ces mots :
« Pourquoi tarder si longtemps . mon cher Adrien ? Tes compagnons, dont tu me parles avec éloges dans ta dernière lettre, hésiteraient-ils à venir rendre une petite visite à Maria et à Marina , notre bonne mère? Ils seraient pourtant bien acr'ucillis . je t'assure. M. Ernest de Versan , dont tes lettres de Paris font si souvent mention . pourrait rêver en paix dans mon jardin et travailler délicieusement sous mon joli berceau, où j'ai placé une table et des livres. Et ce pauvre malade , M. de Juliers, qu'il serait bien, assis sur notre banc de mousse! Chaque jour, en l'attendant, je ratisse et je sable nos allées, afin qu'elles lui soient plus douces pour marcher. Je veille aussi sur mes fleurs , dont la fraîcheur et la beauté seront pour lui pleines de charmes. Qu'il vienne, et il ne sera plus triste. Nous le rendrons à la joie , au bonheur: il oubliera toutes ses peines dans notre maisonnette. Elle est si jolie, notre maisonnette I on y est si bien I les jours qu'on y passe sont si purs, si tranquilles, si parfumés! C'est à toi, mon cher Adi'ien . que nous devons toute celle félicité dont nous jouissons ici. Que tu as dii souffrir pour nous procurer tant de bien-être! Tu reviens avec beaucoup d'argent, nous dis-tu : bon frère! tuas fait l'économe ; tu as évité les plaisirs à cause de nous. Que je voudrais te serrei* dans mes bras
DU en AÏE VU. 105
pour te remercier de ta tendresse, de ton amonr pour nous I
« On parle ici beaucoup de toi , on t'attend à Florence avec une impatience extrême; les journaux de Paris t'ont rendu justice, et chacun se plaît à répéter les éloges qu'ils te donnent. Adieu , mon cher Adrien -, tu sais que la gloire et Tamitié lappellent auprès de nous , hûte-toi d'arriver. Marina, qui t'embrasse de tout son cœur, se propose d'aller chaque matin t'attendre avec moi sur la grande route. Surtout amène-nous les deux compagnons; si tu viens seul , je te bouderai pendant trois heures.
« Ta sœur Maria, n
M. de Juliers me demanda cette lettre; il la parcourut plusieurs fois de suite avec attendrissement, et me dit en la remettant :
(( Partons demain , mon cher Ernest , le bonheur m'attend en Italie. »
Nous partîmes le lendemain , et quelques jours après nous entrâmes dans Florence. Nous ne nous y arrêtâmes que pour changer de chevaux, car il nous lardait d'arriver à la maisonnette de Maria , située à deux lieues et demie de la ville. Il était dix heures du matin, quand Adrien s'écria, à la vue d'un petit jardin que nous avions à notre di'oite :
« C'est lii I voici tout no'.re domaine. >>
Le postillon retint ses clievauic , et nous descendîmes.
« Je ne vois personne , ajouta le jeune pianiste ; où est ma sœur, où est Marina^ Elles sont pourtant prévenues de notre arrivée , à moins qu'elles n'aient pas reçu ma lettre. Allons au-devant d'elles. »
.\ous pénétrâmes dans le plus joli petit jardin du monde.
« Voici , dit Adrien , voici le berceau où Ernest trouvera la solitude , une table et des livres • voici le banc de mousse préparé pour M. de Juliers, et les allées bien sablées, bien ratissées , qu'il pourra suivre sans se blesser les pieds. Mais nous examinerons toutes ces choses plus tard , entrons chez nous. ))
Nous étions arrivés à la porte d'une gracieuse maisonnette verte , assise sur le penchant d'une colline peu élevée. Nous entrâmes sans façon ; personne n'était là pour nous recevoir. Il nous fut facile de voir qu'on nous attendait , car un déjeuner simple , mais abondant , était tout servi.
<c Je ne comprends rien à cela, répétait Adrien. Marina et ma sœur sont allées au-devant de nous, je n'en puis douter. Quelle roule ont-elles prise ? nous ne nous sonmies pourtant pas trompés de chemin. Asseyons-nous, Messieurs, et pour les aitendi'e paiiemineut , mettons-nous à table et déjeunons. » '
A peine Adrien avait-il achevé ces mots , qu'une jeune fille s'élançait dans la chambre, dans les bras de son frère. C'était Maria , Maria parée de toutes les grâces de son sexe. Elle nous fit d'aimables reproches , et nous dit :
a Quelle route avez-vous donc suivie , Messieurs ?
— La route ordinaire , répondit Adrien.
— Oh I alors nous vous aurions attendus longtemps et vainement sur la route nouvelle. Tu ne savais donc pas , mon frère , qu'on avait récemment tracé un chemin plus riant et plus court que l'ancien ?
— Je l'ignorais entièrement.
— Marina me l'avait bien dit , je n'ai pas voulu l'écouter , j'ai eu tort ; nous vous avons attendus pendant plus de deux heures ; ne vous voyant pas, nous sommes revenues , très-irritées contre vous.
— Mais vous pardonnerez à notre ignorance , dit M. de Juliers.
— Si nous vous pardonnerons! je suis seule coupable , n'est-ce pas , Marina ?
— Sans doute , ma fille , vous n'avez point voulu me croire , » répondit une femme très-agée qu'Adrien avait reçue dans ses bras lorsqu'elle était entrée dans la maisonnette.
Ce petit débat en resta là -, nous avions des affaires plus pressées à terminer. J'avais un appétit aiguisé par l'air du matin , et je m'occupai à faire
honneur aux. mets préparés par Maria et sa compagne. Adrien se conduisit aussi bien que moi ; quant à M. de Juliers , il se nourrissait de la vue de Maria , qui avait une ressemblance assez grande avec son frère^ Il se passait en son àme quelque chose d'élrange, de mystérieux, d'agréable: il voulait parler, il prononçait quelques mots, puis s'arrêtait soudain. J'eus bien de la peine à le rappeler à son sang-froid et à lui faire manger quelque chose. A part les distraciions du baron . le déjeuner fut très-gai . très-riant. Quand il fut terminé , nous nous rendimes tous sous le berceau , et là les projets furent mis sur le lapis.
« Voyons, Messieurs, dit Maria, comment emploierons-nous ici notre temps ? II est bon que je connaisse vos intentions ot que vous me donniez vos ordres.
— Mon enfant , reprit le baron d'un ton solennel, si vous me le permettez, je réglerai moimême les plaisirs de celte saison. Ernest et votre frère visiteront ensemble toute 1" Italie; vous, Malinaetmoi, nous irons droit à Paris. J'ajouterai que jamais nous ne nous séparerons. Ces paroles vous surprennent , je m'en aperçois ; mais vous serez bien plus étonnés d'apprendre que celui qui vous pai'le est le frère de votre mère , votre seul parent , l'oncle qui vous pleure depuis bien des années... Venez dans mes bras, mes cliei-s enfants; je suis niainlen.-mi le p'us heureux d<'S hommes! •
DU C HATE Al. 109
Noire étonnement fat grand, coiiime vous pou. vez le croire ; il y eut un moment d'hésitation , puis Adrien et sa sœur tombèrent dans les bras de M. de Juliers, qui, donnant enfin un libre cours à des émotions longtemps comprimées , répandit des larmes abondantes. Lorsque ses pleurs se furent arrêtés, il dit à son neveu et à sa nièce , dont il serrait toujours tendrement les mains entre les siennes :
«Mes cliers enfants, le serviteur coupable qui vous a abandonnés doit être oublié. Ne songeons qa à jouir de notre bonheur -, en vous voyant pour la première fois, mon cher Adrien, j'ai reconnu les traits de votre père , mort en Améiique 5 il m'a fallu bien de la force pour attendre jusqu'à ce jour avant de me faire connaître. En entrant ici, je voulais encore retarder le moment où je devais tout déclarer ; mais ta vue , douce Maria , ta vue m'a fait changer d'avis , et vous savez tout. 0 mes enfants î que vos embrassements me font de bien î je le désirais depuis tant d'années I Nous ne nous quitterons plus, et Marina, la bienfaisante Marina, partagera nos joies et notre félicité. Vous étiez heureux, vous êtes riches maintenant; puisse ia fortune ne point altérer votre bonheur 1 Votre père vous a laissé de grands biens , et mes lichesses sont à vous. Allons , ma chère Maria , il Test permis de former de grands projets. Quant à loi, mon Adrien, il faut que tu renonces à FIo-
rence, caria France est ta pairie, c'est pour elle seule que ta gloire doit grandir... »
Vous concevez facilement qae cette heureuse reconnaissance apporta des changements dans la vie d'Adrien et de sa sœur. Au bout d'un mois passé dans la maisonnette , M. de Juliers , sa nièce et Marina partirent pour Paris; Adrien resta en Italie avec moi. Nous parcourûmes ensemble ce beau pays avant d'aller rejoindre le baron; huit mois après , nous entreprîmes un voyage autour du monde, et c'est à notre retour que je connus enfin le mystère de cette histoire.
M. de Juliers vint me trouver un jour; il était plus joyeux qu'à Tordinaire. Il me prit affectueusement la main , et me dit : « Mon ami , j'ai tout avoué à mon neveu et à ma nièce, et ils ne m'en aimeront pas moins. Hélas! j'ai bien expié ma faute, et quinze années de remords méritaient bien un pardon I »
Ce début me surprit beaucoup ; le baron s'en aperçut , et continua ainsi : a Ces paroles vous ont étonné, vous le serez bien davantage en écoutant ce que je vais vous dire. Ma confiance en vous est si grande, Ernest, que je ne veux rien vous cacher, que je ns crains pas de vous dévoiler un crime, cause de mes longues souffrances. Vous m'avez vu longtemps malheureux , fuyant les plaisirs , le monde et mes amis ; mais vous ne saviez pas que j'étais le plus coupable des hommes... Il
y a environ seize ans , j'appris que mon frère , qui était capitaine de vaisseau , venait de mourir à New-York , où résidaient alors sa femme et ses deux enfants en bas âge ; trois mois plus tard , je recevais une lettre de ma sœur, m'annonçant sa prochaine arrivée. Elle revenait habiter la France, après avoir vendu tous les biens qu'elle possédait en Amérique. Mais elle ne devait revoir sa patrie que pour y mourir bientôt ; car , à peine débarquée , elle succomba à une maladie de langueur, .rétais accouru auprès d'elle avant qu'elle expirât, et, mourante, elle nVavait confié ses enfants et toute sa fortune. Quand je lui eus rendu les derniers devoirs, un horrible dessein me fut suggéré par Tavidité. J'avais fait de grandes pertes au jeu, je me trouvais pour le moment dans une position très-dilficiie , je résolus de m'emparer de l'immense fortune de mon frère. Rien n'était plus aisé , elle était toute entre mes mains , confiée à ma seule délicatesse. Mon neveu et ma nièce , au sort desquels nul ne s'intéressait , me gênaient beaucoup; je donnai ordre à un serviteur trop zélé de les égarer, et ils furent déposés secrètement dans la maison de Marina. Vous savez ce qu'ils devinrent. Personne ne soupçonnait leur existence , on ignorait par conséquent ma conduite à leur égard, aussi je n'en fus jamais inquiété par les hommes. Mais ma conscience s'était chargée de me punir. Pendant plusieurs années , j'essayai
d'étouffer les remords qui m'agitaient, mes efforts furent inutiles; ils grandissaient chaque jour, ils devenaient plus cruels à chaque instant , ils triomphèrent de moi, et je fus leur esclave. La tristesse, le désespoir, habitèrent dès lors dans mou cœur: je ne connus plus le bonheur, je fuyais la société et les jouissances de la vie. Pendant sept années j'ai vécu ainsi, allant en Suisse au reloui- (le chaque printemps, pour y chercher vainement mes victimes, qui n'y étaient plus. Enfin le Ciel a eu pitié de mes maux , mes regrets l'ont touché , et il m'a rendu le bonheur et la paix, en me rendant Adrien et Maria. Je n'oublierai jamais, mon ami , qu'après Dieu c'est à vous que je dois ma félicité. Sans vous , aurais-je rencontré Adrien? Il était temps que je le visse; sans sa présence et ses chants, je mourais de tristesse dans la dernière maladie que je fis en Suisse. Nous n'avons point d'ennemis plus cruels que les remords, car ils empoisonnent notre vie et nous mènent au tombeau par d'affreuses tortures et par un long martyre. ))
J'ai vu très-souvent le baron de Juliers depuis reite confidence qu'il me fit, et le contentement brillait toujours sur son visage -, il avait expié son (lime, et Dieu lui accorda d'heureux jours.
J'ai fourni mon histoire, mes chers auditeurs, c'est à un autre à prendre la parole.