‹ Les récits du châteauChapitre 13 sur 35 · M. DE VERSA · texte numérisé non relu

M. DE VERSA

Allons , puisqu'on m'écoute avec tant de bienveillance, je ne dois pas reculer devant une nouvelle histoire. Transportons -nous sur la mer des Indes; c'est là que la scène va se passer. Adrien et moi nous nous rendions à Pondichéry , sur un vaisseau français appelé le Feloce. Alors il ne justifiait pas son titre, car il était retenu en pleine mer par un calme qui nous contrariait fort. L'équipage et les passagers , ne trouvant rien de mieux à faire, passaient le temps à jouer et à boire. Le capitaine , nommé Fucigny , était un joueur acharné, aussi avait-il mis promptement les caries à la mode. Quatre des plus riches passagers formaient le cercle où il passait les jours elles nuits, et des sommes d'argent considérables se perdaient et se gagnaient entre ces cinq hommes. Adrien , qui jusque-là était resté , ainsi que moi , indiiïérent à Tardeur que montraient pour le jeu nos compagnons de voyage, goûta insensiblement les funestes plaisirs auxquels on se livrait sous nos yeux-, j'essayai vainement de le retenir sur le bord de l'abîme où il voulait se précipiter.

114 LES EÉCITS

0 Je suis prudent, me dit-il ; si je perds, ce sera peu de chose, soyez-en bien persuadé.

— On commence, lui répondis-je, par perdre de légères sommes d'argent , et l'on finit par se ruiner.

— Me ruiner est chose impossible ; je ne puis sacrifier que l'argent que j'ai sur moi, et certes cet argent n'est point toute ma fortune.

— Mais ne réfléchissez-vous pas que le goût du jeu, que vous allez prendre ici, vous suivra partout, et reviendra avec vous en Europe pour vous jeter dans le malheur?

— Vous vous effrayez à tort , mon cher Ernest, je ne veux pas contracler l'habitude du jeu , je ne prétends que me distraire; savez-vous que c'est un peu monotone de regarder sans cesse le ciel et la mer, les bras croisés? Au lieu de me sermonner, mon cher ami , suivez mon exemple : voici votre place à cette table , à côté de moi. ))

A ces mois Adrien , encouragé par les joueurs, se mêla au cercle du capitaine. Il avait pour adversaires des hommes habiles , exercés 5 aussi ne tarda-t-il pas à s'apercevoir de sa faute: quand le jeu fut suspendu pour quelque temps, il avait laissé entre les mains de ses compagnons une somme de sept mille francs. Je crus le moment favorable pour lui faire de nouvelles remontrances, il les interrompit n\ disant: (c Ernest, votre leçon est inutile. Ne vous fâchez pas si je ne veux point

entendre parler de sagesse , de modération , de prudence. J"ai perdu sept mille francs , c'est trop peu de chose pour s'affliger^ mais comme je ne vois pas pourquoi je les abandonnerais à mes adversaires sans avoir lutté courageusement auparavant , je vais essayer de les faire revenir à leur premier possesseur. )>

Adrien ressentait un dépit violent, mais il le cachait par amour-propre. Il se remit au jeu avec un calme apparent. La fortune sembla vouloir lui sourire , il avait regagné quatre mille francs à l'entrée de la nuit 5 au lieu de se livrer alors au sommeil , il continua de jouer , et j'appris le lendemain qu'il avait perdu en tout onze mille francs : c'était tout ce qu'il possédait en ce moment. Je ne lui fis aucun reproche, mais je remarquai avec peine que, loin d'être guéri de la passion qui s'était emparée de lui si subitement, il brûlait du désir insensé de s'y livrer avec une fureur nouvelle. Un grand changement s'était déjà opéré en lui : son visage, d'ordinaire si pur, si riant, avait pâli et respirait l'inquiétude , le souci et quelquefois la colère. Ses yeux étaient hagards, incertains , ils paraissaient craindre de rencontrer les miens. 11 ne me confia point son malheur, il espéra sans doute me le cacher en le réparant. Après quelques heures de repos, les joueurs se réunirent, et le jeu recommença avec une grande activité. On voyait qu'il y avait des pertes à répa-

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rer et des gains considérables à accumuler. Ceux qui avaient gagne étaient gais, affables ; leurs victimes, en s'efforçant de les imiter, laissaient apercevoir un mécontentement que de nouvelles pertes pouvaient changer en fureur et en désespoir. Je suivais en silence les progrès du mal , et tout le jour j'assistai à un spectacle bien affligeant. Je ne vis point de colère , d'emportement -, je n'entendis point d'injures, de menaces : tout se passa dans un silence lugubre ; la tristesse , l'abattement des personnes qui se ruinaient, avaient quelque chose de solennel qui m'épouvantait. La résignation qu'elles affectaient tenait du désespoir, et je pressentais que leur douleur muette serait suivie dune explosion terrible de transports furieux , de cris de rage, et de coups mortels.

Les joueurs que la fortune continuait de favoriser avaient cessé d'être affables, gais, riants: la sombre tristesse des perdants les avait rendus soucieux, inquiets ; ils gagnaient comme à regret : ils prévoyaient peut-être comme moi l'approche dun orage dont ils pourraient être les victimes à leur tour. Adrien, dont le sort m'intéressait vivement, ne fit ni perte ni gain; c'est tout ce qu'il obtint jusqu'à la nuit, après .s'être fatigué l'esprit et le corps pendant toute la journée. Le capitaine Fucigny fut moins heureux : il se vit enlever de fortes sommes d'argent : un passager partagea son mallicni- : sa délaile lui coûta vingt-cinq mille

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flancs. Je crus que la nuit mettrait un terme à toutes ces folies ; il n'en fut rien , le jeu se ranima dans le silence des ténèbres qui enveloppaient le vaisseau. Voyant Adrien s'obstiner à ne point se séparer de ses dangereux compagnons, j'allai me coucher. Je dormais profondément lorsqu'un bruit affreux me réveilla soudain vers le milieu de la nuit ; je nVhabillai précipitamment et courus avec réquipage épouvanté vers la chambre du capitaine , d où partaient les cris menaçants qui nous avaient effrayés. Là, un bien triste spectacle s'offrit à nos regards. Tous les joueurs étaient debout, les uns furieux, les autres calmes, mais portant le désespoir sur leur visage. Le passager qui avait perdu vingt-cinq mille francs pendant le jour, tenait à la gorge un de ses adversaires , en lui criant :

« Tu mérites la mort, infâme I lu m'as volé , lu nous a trompés tous. Avoue-le , ou je te tue.... »

Tandis que les matelots s'efforçaient de séparer ces deux hommes, je m'approchai d'Adrien qui restait à l'écart , morne et pensif. Je lui tendis hi main ; il me la serra fortement , et me dit d'une voix sourde :

« ErnestI que nevousai-je écouté, je ne serais pas en ce moment réduit au désespoir.

— Consolez-vous , mon cher Adrien , lui répondis-je , sortons d'ici ; venez me confier vos peines.»

Il me suivit. Quand nous fûmes seuls , je Tinterrogeai sur ce qui éluit ari'ivé , il médit : « Pendant

la nuit nos pertes ont augmenté, le passager anglais, M. Spincery, a perdu tout ce qu'il possédait : se voyant ruiné , la patience lui a échappé , son flegme a fait place à la fureur, et vous avez vu comment il traitait le plus favorisé des joueurs. Le capitaine s'est aussi emporté un instant , puis rabattement s'est emparé de lui^ il est devenu rêveur... Et moi , mon cher Ernest, je suis encore plus malheureux qu'eux tous , car j'ai sacrifié le portrait de ma sœur enrichi de diamants. Si vous m'aimez , vous me le rendrez en me prêtant la somme d'argent dont j'ai besoin pour le racheter. Il est sans prix pour moi, mais les joueurs l'ont estimé huit mille francs.

— C'est tout ce que je possède-, les voici cependant. Dieu veuille , mon ami , que votre malheur vous profite I

— Je suis guéri , Ernest ; n'en doutez pas. m En ce moment , notre domestique nous avertit

que la lutte avait cessé dans la chambre du capitaine, et que le calme régnait partout.

« Ce calme est trompeur, me dit Adrien, le reste de la nuit ne se passera pas sans qu'il arrive quelque affreux événement.

— Vous voyez tout en noir maintenant , mon ami.

— Le jeu rend triste, c'est vrai; toutefois mes craintes ne sont pas le fruit d'une imagination brûlante, égarée. J'ai vu des visages si terribles il y a quelques instants !

— Au moins ce n'est pas vous qui troublerez mon sommeil?

— Non vraiment , c'est assez de vous enlever votre bourse , vous pouvez dormir en paix à côté de moi. Pendant que vous rêverez , je penserai ; car, malgré la fatigue que j'éprouve, je ne suis pas disposé à me livrer au sommeil.

— En ce cas, je vous tiendrai compagnie; mes yeux ne veulent plus se fermer ; mais , puisque nous sommes deux , nous ferons mieux de parler au lieu de penser.

— Soit. 11 est si doux de veiller au milieu des mers I êtes-vous prêt à écouter quelque récit ?

— Je suis tout oreille.

— Je commence :

Bondorini était un des plus riches seigneurs de l'Italie. Jeune, spirituel, aimable, on le recherchait de tous côtés , et ses jours s'écoulaient dans la joie et les plaisirs permis à tout honnête homme. A vingt-deux ans, il songea au mariage, et une jeune fdle napolitaine de la plus grande beauté fut celle qu'il choisit pour être sa compagne. Tout fut bientôt réglé de part et d'autre , et Bondorini partit pour son château afm de tout préparer pour la réception de sa fiancée. Ses amis, les seigneurs voisins , apprenant son arrivée , accoururent le féliciter ; il les retint chez lui , et voulut les traiter une dernière fois en jeune homme.

« C'est une excellente idée que vous avez là ,

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lui dit un de ses amis, nommé Caraccioli. Avant que vous soyez lié par les nœuds de Thyménée , il faut que ce château soit pour la dernière fois témoin de toutes nos folies. Nous voici dix. avides de plaisirs; épuisons la coupe de toutes les voluptés, nous nous séparerons ensuite. »

Tous les seigneurs applaudirent à ces paroles : Caraccioli continua : « Dans combien de temps doit se rendre ici la famille de votre fiancée ?

— Dans neuf jours, répondit Bondorini.

— Neuf jours I c'est un peu trop tôt, mais qu'importe, on peut s'amuser pendant neuf jours ; je puis même vous ruiner tous. )>

Caraccioli était un joueur passionné ; deux fois sa grande fortune avait été compromise par le jeu; deux fois le jeu l'avait rétablie. Plusieurs fois il avait tenté d'inspirer ses goûts funestes à Bondorini , mais inutilement ; lorqu'il apprit le mariage futur de son hôte, il en conçut un dépit violent, car sa mauvaise conduile avait été cause qu'on lui avait refusé précédemment la main de la jeune fille accordée à Bondorini ; il cacha soigneusement son mécontentement , et résolut de perdre son rival préféré.

Cependant les divertissements avaient commencé dans le château , et peu à peu les télés des jeunes seigneurs s'échauffèrent. Il fallait varier les plaisirs. Caraccioli , dans un moment d'exaltation g('Méi'alo. proposa de jouer. Tous accep-

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tèreiit, Bondorini seul fit quelques difficultés; ses amis rentraînèrent , il fut assez faible pour céder. 11 gagna beaucoup ce jour-là, et le lendemain il fut le premier à s'asseoir devant la table funeste du jeu: il espérait gagner encore. Mais Caraccioli, qui avait juré sa ruine, larréta tout à coup au milieu de son triomphe, et lui enleva d'abord les fruits de sa victoire du jour précédent , puis une somme d'argent considérable. Bondorini, mécontent , s'obstina ; son infernal ennemi tressaillit de joie et se mit à battre en brèche la fortune de sa malheureuse victime; il ne lui fallut que quatre jours pour en ravir la moitié. Que fera Bondorini ? s'arrétera-t-il ? « Je ne puis, s'écria-t-il , brûlant de fièvre et se frappant la poitrine. Quelle honte pour moi d'avouer mes pertes à la famille qui me donne la plus riche héritière du royaume de .Naples? voudra-t-elle d'un gentilhomme à demi ruiné par le jeu ? oh non , non I cela ue sera jamais. Il me faut toute ma fortune ou la morti .. »

L'infortuné venait de prononcer son arrêt i il revint s'asseoir en face de son ennemi , et il perdit toujours : ses maisons, ses terres, ses bois, tout vint s'engouffrer dans l'abîme où il était tombé lui-même. La veille du jour où sa fiancée devait le rejoindre, il ne possédait plus que son château I

(' Le jouez-vous.' lui dit froidement Caraccioli.

— Oui , je le joue I et que ton amc soit damnée I Combien vaut-il ])our toi ?

— Cent mille écus.

— Il en vaut le double, mais qu'importe... je te le livre... »

Le lendemain le château était désert ; les fêtes avaient fini, et tous les jeunes seigneurs avaient disparu...

Le gardien du château restait seul. Assis sur le banc de pierre voisin du pont-levis , il pleurait amèrement. Bientôt un grand bruit se fit entendre, des voitures roulaient sur la route et se dirigeaient vers la demeure de Bondorini. Elles s'arrêtèrent à la porte . et plusieurs personnes eu descendirent toutes joyeuses.. La jeune fiancée, car c'était elle, demanda le maître du château. Le gardien ne répondit pas : il se fit suivre en silence. Arrivé près de la grande salle dhonneur, il s'arrêta et dit à ceux qui l'accompagnaient : «Vous êtes venus trop tard ; le fiancé n'est plus...» En prononçant ces mots , il ouvrit la porte , et un spectacle affreux s'offrit aux regards: Bondorini et Caraccioli étaient étendus morts l'un près de l'autre...

Bondorini avait perdu le château quil avait joué : ne voulant pas survivre à sa ruine complète , il s'était emparé de deux pistolets, et se tournant vers Ihomme qui lavait perdu, il s'était écrié: <( Infâme, tu ne jouiras pas de ton triomphe! » Et d'un coup de pistolet il l'avait étendu mort à ses pieds ; au même instant , un second coup se faisait

entendre, et Tinfortuné Bondorini tombait sans vie à côté de celui qu'il avait tué... «

Adrien s'arrêta. ♦< Dans quels affreux malheurs ne nous entraînent point la passion du jeu , dis-je à mon ami. Bondorini perd en une semaine toute sa fortune , toute une vie de félicité -, ce jeune et imprudent seigneur n'est pas le seul que le jeu ait perdu ; les exemples sont nombreux, et plusieurs fois, à Paris, j'ai été témoin des scènes les plus tristes. J'en ai vu trop pour succomber jamais à la plus terrible de nos passions... »

Je fus interrompu dans mes réflexions par la détonation d'une arme à feu. Quelques instants après, un matelot s'écria : « M. Spincery s'est

brûlé la cervelle! » Nous accourûmes sur le

théâtre du crime , et nous vhnes le malheureux Anglais baigné dans son sang : après s'être donné un coup de poignard dans la poitrine , il s'était tiré

un coup de pistolet Il respirait encore; un

jeune médecin , qui se trouvait parmi les passa* gers 5 voulut lui prodiguer des secours ; il le repoussa en disant, : « C'est inutile. Je ne puis en revenir... » Il ne put en dire davantage et expira.

Le capitaine dit alors avec amertume : a II fallait une victime cette nuit; je voulais mourir, maintenant je repousse le suicide: ce que je vois me rattache à la vie; je saurai profiler de cet exemple épouvantable. »

M. Spincery avait laissé deux lettres sur la

table : Tu ne s'adressait à son frère . M. Tliomas Spincery; l'autre au capitaine, qui la lut à haute voix en présence de l'équipage réuni. Elle ne renfermait que ces mots : <■ Je forme un dernier vœu avant de me donner la mort : s'il est quelqu'un parmi les passagers qui se propose d'aller un jour en Angleterre, je le supplie de porter à mon frère la lettre que j'ai écrite pour lui. Je ne sais le lieu où il réside aujourd'hui , mais . après quelques recherches , on pourra le rencontrer dans la campagne de Manchester. Adieu, capitaine: adieu, mes compagnons de voyage: que mon malheur vous profite , et puisse un bon vent vous mener au port où je n'ai pu arriver...

« SpIXCEUV. ))

Mon intention , à mon retour de lAsie . était de parcourir l'Angleterre : je demandai la lettre qui nous était recommandée . en promettant de la remettre moi-même au frère du suicide. Dimanche prochain, mes chers auditeurs, je vous dirai si j'ai réussi à rencontrer .M. Thomas Spincery. A mon récit, j'ajouterai, ce soii", que nous arrivâmes à Pondichéry sans autre désastre, et que, pendant la traversée, tout le monde s'abstint de jouei-. Quant à mon ami Adrien . il fut coriigé pour toujours de la passion qui s'était emparée de lui si soudainement, »

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