‹ Les récits du châteauChapitre 14 sur 35 · SIXIÈME SOIRÉE · texte numérisé non relu

SIXIÈME SOIRÉE

Avarice el prodigalité.

M. de Versan reprit ainsi le fil de sa narration le dimanche suivant: « Un an après mon voyage en Orient, j'étais en Angleterre. J'ai toujours aiiné à visiter pédestremcnt quelques parties des pays que je parcourais^ un soir que je me promenais dans les environs de Manchester, avec Tespoir de découvrir la retraite de M. Thomas Spincery, je fus surpris par un orage épouvantable , qui me contraignit de me réfugier dans une modeste auberge , située à quelque distance d'un village assez considérable. La maîtresse de la maison me reçut très-poliment, me fit asseoir auprès d'un grand feu et s'éloigna de moi pour répondre aux impertinentes questions que lui adressait le seul homme qui fût dans laubcrge à mon arrivée. Avant de vous rapporter la conversation de 1 hôtesse et de rinconnu , je crois devoir vous donner une idée du costume de ce dernier.

C'était un homme de cinquante-cinq ans eu-

viron , suii accoutrement était un modèle de désordre et de malpropreté : un chapeau à larges bords cachait une partie de sa longue chevelure que le perruquier ne soignait pas souvent ; son habit rapiéceté était presque diaphane , tant il avait servi ; un mauvais pantalon de toile grise lui descendait à peine au-dessous du genou: il n'avait point de bas, et ses souliers, raccommodés vingt fois pour le moins , étaient retenus à ses pieds par quatre longs bouts de corde fortement serrés autour de ses jambes. Il tenait en main un bâton noueux qu'il agitait souvent en parlant, pour donner plus d'autorité à ses discours. Sa voix était aiguë, mais un peu tremblotante, car il était fort ému quand j'entrai dansTauberge. Il disait à l'hôtesse : « Madame , feu votre mère ne rançonnait pas les honnêtes gens comme vous le faites. Vous devriez avoir plus d'égards pour une vieille pratique. Je paie bien , ce me semble.

— Père Thomas, vos plaintes sont vraiment risibles.

— Risibles, Madame I

— Sans doute. Pourquoi donc revenez-vous ici chaque jour? Oii Ton est mal nourri, où l'on est rançonné , on ne se montre plus. Vous êtes une trop chétive pratique pour qu'on vous regrette. Vous paye/, bien, je le conçois-, qui ne pourrait donner comptant trois sous de France pour son déjeunei' .'

— Trois sous de France , déboursés par moi ciiaque jour, vous procurent cinquante-quatre francs soixante-quinze cenlimes par année , monnaie française. Vous avez le tiers du bénéfice , un sou par déjeuner^ un sou, remarquez-le bien; au bout de Tan, dix-huit francs vingt-cinq centimes. Si tous les sujets de la Grande-Bretagne consommaient chez vous autant que moi , vous seriez bientôt plus riche que le roi lui-même.

— Vous comptez parfaitement ; mais laissez-moi en paix, je vous prie.

— Vous craignez mes justes reproches ] vous tremblez que je ne dévoile votre avidité devant ce jeune étranger qui vous arrive... »

11 me montrait en parlant ainsi. 11 ne cessa de murmurer tant que l'hôtesse se tint auprès de moi. Quand elle se fut rapprochée de lui, il s'éciia d'une voix menaçante : « Que la malédiction du Ciel retombe sur ceux qui dépouillent lindigentl Ahl Messieurs de la chambre des communes, tandis que vous pérorez , on nous ruine I Bientôt il ne me sera plus possible de manger: le pain, la bière et l'eau augmentent chaque année.

— Vous ne vous ruinerez pourtant pas en nour-^ riture , père Thomas.

~ Parce que je serai prudent, économe; parce que je finirai par ne plus dépenser que deux sous à déjeuner. Je vous quitte , Madame. Serrez précieusement le restant de mon pain et prenez garde

qu'il ne tombe sous la dent des villageois avides ou de votre chien si vorace... Mais il fait un orage affreux. Mes pauvres souliers I c'est encore de la boue que vous allez ramasser I Les mauvais temps ne finiront donc jamais dans ce pays maudit... Il faut bien attendre... Bonjour, Monsieur, continua le vieil avare en s'adressant à moi. Vous êtes Français^ votre langue me le fait deviner.

— Vous ne vous trompez pas.

— On m'a rapporté qu'on vivait à bas prix dans votre pays.

— Le prix des vivres varie chez nous selon les provinces. Mais , en général , on peut à bon compte y trouver de la nourriture.

— Que ne suis-je né en France I Je finirai peutêtre par y aller passer mes vieux jours. Ici on meurt de faim. L'argent ne reste pas longtemps dans la poche. Vous êtes riche, sans doute, jeune voyageur: votre habillement est celui de rhomme opulent?

— Je suis à l'aise, en effet.

— Vous êtes bienheureux. Il fut un temps où , moi aussi , je roulais sur Tor. Jours fortunés , qu'étcs-vous devenus I L'îîge dairain est venu pour moil pauvre victime! tout le monde s'est acharné à ma perte; et un frère inhumain m'a réduit à la misère.

— Permettoz-moi une question , M. Tlun^as. Ce frère , dont vous vous plaignez , ne s'appelait-il

pas SiDiiicery, et ce nom ii'est-il point aussi le vôtre ? je le soupçonne.

— Oui, Monsieur, je suis Thomas Spincery. Sauriez-vous par hasard où est mon frère? Vous aurait-il chargé de me remettre la fortune qu'il m'a volée ?

— Je ne suis pas chargé d'une commission aussi douce. La nouvelle que je vous apporte est triste, car votre frère est mort.

— MortI enêtes-vous bien sûr?

— Je l'ai vu expirer.

— Suis-je son héritier? où est l'argent qu'il m'a pris ?

— Le jeu l'a sans doute dévoré. Voici la lettre qu'il vous a écrite avant de se donner la mort, et que j'ai promis de vous porter moi-même.

— C'est encore heureux qu'il ait ignoré mon adresse; il était capable, le misérable, de me faire payer un port de lettre , môme après avoir cessé d'exister. Voyons ce qu'il nous dit :

(( Mon cher Thomas, un joueur habile s'est (( chargé de te venger. Il m'a gagné tout ce que (( je t'avais volé... »

« La vengeance est behe, en vérilé. Il faudrait plaider longtemps pour me faire rembourser par ce joueur. Continuons:

« Ma mort ne peut te rendre plus riche ; aussi «• j'espère que tu ne t'en réjouiras pas. »

« Certainement sa mort ne chassera pas la pau-

lâo

vreté de mon logis. Cependant j'ai droit à la possession de ce qu'a pu laisser mon frère après sa mort. Il devait être magnifiquement monté en habillements. Il avait une montre d'or , sans doute , quelques diamants, j'en suis certain , car il aimait le luxe. Pourriez-vous m'apprendre , monsieur le Français, ce que tout cela est devenu?

— Je l'ignore.

— J'en écrirai un mol au gouverneur des Grandes- Indes. Je ne veux point mourir sans avoir en ma possession les dépouilles de mon frère. Au reste , ne nous échauffons pas; peut-être trouverai-jeun mot à ce sujet à la fm de cette lettre ; achevons-en la lecture :

« Si la fortune te sourit de nouveau , sois assez " généreux pour faire élever un polit monument « à ma mémoire. Adieu! Dans quelques minutes <' j'aurai cessé d'exister.

« J. Spixcery. »

« Peut-on pousser plus loin la hardiesse? s'écria le vieil avare en froissant la lettre de son frère dans ses mains. Me demander un monument I C'est une dérision, une dernière infamie à ajouter à toutes celles qu'il a commises envers moi. Si je redeviens millionnaire , John Spincery , je ferai élever une potence aux lieux où tu es né , j'y graverai Ion nom , ce sera le seul trophée que je dresserai poiu* la gloire. C'en est donc fait!... Plus

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d'ospoîr de rien recouvrer de ce qu'il m'a enlevé î Le tout est entre les mains d'un joueur! 0 mon Dieu ! . . ))

Le vieux Thomas resta comme anéanti un instant , puis s'élança furieux dans la campa^^ne où il disparut.

« Un tel être , me dit Thôtesse en s'approcliant , ne soulève-t-il pas le cœur d'indignation? Est-il possible que l'homme tombe dans un semblable abrutissement ? Ne devait-il pas pleurer su»^ le sort de son malheureux frère I mais l'avar^^ n'a pas d'entrailles , il est plus cruel que le tigre , plus insensible que le roc... »

L'hôtesse s'assit auprès du feu pour parler plus à Taise. Elle reprit aussitôt :

(( C'est un homme bien méprisable que ce M. Thomas Spincery, toute sa vie a été souillée par Favarice et par les crimes quelle enfante; croiriez-vous , Monsieur, qu'il a laissé mourir sa vieille nourrice de misère ? Écoutez, sil vous plaît : c'est toute une histoire à raconter. Thomas Spincery et John son frère que vous avez connu en voyageant , avaient pour parents les plus honnêtes gens de la terre > Ils habitaient à une dizaine de lieues d'ici et vivaient , dans le silence et dans la pratique des bonnes œuvres, du finit de leurs longs travaux , car ils avaient été marchands à Manchester. Malheureusement ils avaient deux fils qui ne leur ressemblaient guère , et qui , par

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