‹ Les récits du châteauChapitre 16 sur 35 · SEPTIEME SOIRÉE · texte numérisé non relu

SEPTIEME SOIRÉE

La charité récoipeniéî

Georges, Ernesi et Anna s'étaient réunis de bonne heure dans le salon pour écouter la légende de l'hôtesse. M. de Versan. retenu dans la pièce voisine par une conversation animée qu'il avait avec M. Lecointe et M. de fauteuil, oubliait que ses neveux et sa nièce l'attendaient impatiemment. Anna surtout ne pouvait cacher son mécontentement et son dépit. « En vérité, disait-elle, c'est cruel de nous laisser ainsi dans l'attente. N'est-ce pas . Ernest ?

ER\EST

Je ne suis pas moins impatient que loi, ma chère Anna ; mais comment faire cesser l'enlrelien qui a lieu dans la chambre voisine ?

GEORGES

Ce n'est pas à nous à tioubler nos amis. Il est probable qu'il s'agit entre eux de choses sérieuses.

DU Cil VIE Al. 147

ANNA

Mais alors on ne promet pas de légende de bonne heure. Je suis sûre qu'ils causent de bagatelles.

ERNEST

Sij^osais, j'irais les interrompre sans pitié.

GEORGES

Je ne te le conseille pas.

ANNA

Kh bien! moi je vais affronter le danger. Sans faire grand bruit, je rappellerai à mon oncle qu'il a une légende à nous raconter... Ahl voici maman et ma tante.

MADAME DE NANTEUIL

Les récits ne sont donc pas encore commencés ?

ANNA

Hélas I non. Nous attendons que mon oncle ait cessé de discuter dans la pièce voisine.

MADAME DE VERSAN.

En ce cas, vous attendrez longtemps. Une fois ([U'il a engagé une conversation . elle ne finit pas. Je vais, mes chers cnfanls, lui rappeler sa promesse de dimanche passé. »

W^^ de Vcrsan sortit et rentra bientôt après, suivie de son mari, de son beau-frère et de M. Lecointe.

« Je suis vraiment bien coupable , s'écria M. de Versan en embrassant sa nièce , de vous avoir ainsi oubliés. Mais consolez-vous, je n'irai point me coucher que ma légende ne vous soit entièrement contée. Asseyons-nous commodément , et je vous rapporte exactement le récit de mon hôtesse.

La bonne femme parla ainsi : « Monsieur le Français, ce pays est fécond en souvenirs. Quand mon grand -père était de ce monde, il avait coutume de me faire asseoir chaque jour auprès de lui pour m'instruire des événements les plus extraordinaires qui s'étaient passés en ces lieux. Je voudrais me rappeler tout ce qu'il m'a dit , vous seriez dans l'admiration, et parfois je vous donnerais la chair de poule ; mais il est inutile d'avoir recours à des récits trop sombres quand on en connaît d'autres ^ aussi vous m'écoulerez , je l'espère, avec plaisir et sans effroi.

Il y avait autrefois, à deux lieues de ce village , un riche seigneur appelé le comte de Grivel, qui habitait un château dune admirable construction. C'était un homme d'une avarice extrême quand il s'agissait de secourir les malheureux, (iénéreux, magnifique <'nvors les autres seigneurs de la contrée, il n'aurait pas accordé un verre d'eau, un

morceau de pain au voyageur fatigué. La porto de sou grand manoir ne s'ouvrait qu'aux puissants et restait constamment fermée pour l'infortuné qni , le soir, venait implorer le lit de Thospitalité. Aussi était-ii généralement méprisé.

A une demi-lieue de son château s'élevait uae modeste maison habitée par rhonncle laboureur Villy et sa famille. Cette maison était le refuge des pauvres voyageurs que le château du comte de Grivel n'accueillait pas. Là, ils étaient toujours bien reçus; on leur offrait une nourriture abondante, mais simple, et on leur préparait, sans qu'ils en eussent fait la demande , un lit peu élégant, mais très-propre. Viily était la providence dcFindigent; Dieu, sans l'avoir f;dt riche, lui avait accordé l'aisance, des prairies fertiles, des champs féconds et quelques bois bien touffus. Lorsqu'un paysan dépourvu de blé lui disait : «Villy, voici l'hiver, je manque de pain pour nourrir ma famille,» Villy répondait : <^ iMon ami, viens avec moi à la grange , tu prendras de mon blé ce dont tu auras besoin. Tu me rendras cela lorsque tu auras fait meilleure récolte. »

Lorsque la veuve était sans bois pour se chauffer dans la froide saison, il lui envoyait un peu de bois, un peu de houille pour la réjouir.

Villy avait reçu de la reconnaissance publicpie le nom de Villy le Charitable; le comte son voisin était désigné sous celui de Grivel l'Orgueilleux.

Un soii* qu'il faisait un orage plus violent que celui qui vous a forcé de rester ici , un voyageur vint frapper à la porte du manoir du comte de Grivel. Il y avait en ce moment festin dans la grande salle, où se trouvaient réunis les seigneurs les plus riches de la contrée. On célébrait Tanniversaire de la naissance du comte. Un serviteur dit au voyageur qu'il n'y avait pas de place pour lui au banquet, et qu'il eut à poursuivre sa route sans retarder.

« Ouvrez, répliqua l'inconnu, ou malheur vous aviendra I

— Je ne puis, mon maître a défendu qu'un pauvTC mît le pied dans son château.

— Va lui annoncer mon arrivée , et préviens-le que je suis tout-puissant. S'il ne me donne l'hospitalité, il s'en repentira. »

Le serviteur intimidé courut avertir son maître.

f( Comment I s'écria le comte exaspéré par le récit de son serviteur , un manant ose me menacer I Qu'il entre et que je prononce sa condamnation... ^)

On ouvrit donc au voyageur mystérieux. Quand il fut arrivé dans la salle du festin , le comte se leva menaçant, et lui dit : a Qui es-tu, audacieux esclave ?

-- Plus puissant que toi , » répondit avec calme rétranger.

In rire univeisel accueillit cette réponse. Mais

au même instant un grand bruit retentit clans la chambre , un rayon céleste éclaira la face du voyageur qui , tendant la main vers l'assemblée, s'écria d'une voix plus forte que le tonnerre : « Vous avez ri du malheureux , vous lui avez refusé Ihospitalité, soyez punis... »

Et tous les convives s'aperçurent aussitôt que leur bras gauche était paralysé. Le comte de Grivel sentit la colère 1" enflammer, il s" élança de sa place pour aller frapper l'inconnu de son épée ; mais cette épée avait disparu avec le mystérieux voyageur.

Quelques minutes après , Villy entendait frapper légèrement à sa porte; il était alors assis avec toute sa famille autour du feu qui brillait en pétillant dans une large cheminée ; il racontait, comme je le fais, dinstructives légendes à ses enfants : aussitôt il interrompit son récit pour ouvrir à celui qui venait lui demander Thospitalité. C'était le même voyageur qui avait puni les convives du comte de Grivel -, Villy le reçut avec sa bienveillance accoutumée.

« Entrez, je vous en prie, lui dit-il; Torage vous a mouillé : voici un bon feu , séchez vos vêtements en attendant que nous vous préparions le repas, »

Avant de s'asseoir, le voyageur présenta une épée au laboureur et lui dit: « Prenez-la , placezla dans le lieu le plus secret de votre maison 5

elle sera le premier litre de votre puissance future. ))

Villy ne comprit pas ces paroles. 11 accepta répée néanmoins, et courut la cacher dans l'endroit le plus obscur de sa maison. Quand il revint, le voyageur causait amicalement avec les enfants du laboureur. Il s'était aperçu que Tun d eux était paralysé du bras gauche : il dit à son père : « Villy, cet enfant sera guéri avant mon départ.

— Ehl mon cher hôte, je crois à tout le bien qu'on m'annonce, mais jai de la peine à espérer que mon fils puisse jamais faire usage de son bras.

— Il en sera autrement, je vous le promets.

— Soyez mille fois béni si vous nous procurez une telle joie. Songeons maintenant au repas ; le voici sur la table : prenez la place d'honneur et mangeons gaiement, mon cher hôte, après avoir adressé notre prière au Seigneur. )>

Le modeste festin commença, et Télranger prit sa part de la joie qui régna constamment. Lorsqu'il fut terminé, on apprêta les lits, et l'hôte de Villy lut conduit vers le plus beau.

Le lendemain, le laboureur fut dans le plus grand élonnement lorsque, s'approchant de Talcôve de son hôte, il s aperçut que ce dernier avait disparu. Les portes étaient pourtant restées bien closes : aucun bruit ne s'était lait entendre la nuit; il lui fut impossible d'expliquer ce singulier évé-

nement. La surprise augmenta quand sa femme accourut à lui toute joyeuse, et lui dit : • Mon cher Villy, notre second fils est guéri, il agite son bras gauche avec autant de facilité que son bras droit. ))

Cette nouvelle agréable remplit Villy de reconnaissance : il se mit à genoux pour remercier le Ciel, et, en se relevant, il dit à ses enfants qui étaient accourus auprès de lui : « Mes amis , vous le voyez, l'hospitalité est toujours récompensée par le Seigneur. Je ne sais quel hôte merveilleux nous avons logé , mais ce doit être un homme bien puissant ^ il se peut même que ce soit un esprit céleste. Ne dites rien de tout cela dans la contrée, car les gens ignorants pourraient nous nuire en nous accusant faussement d'avoir des rapports avec les sorciers. »

Les enfants promirent de garder le secret, et l'aventure de la nuit resta en etfet cachée à tout le monde. Mais il n'en fut pas ainsi du malheur arrivé au comte de Grivel et à ses convives : la nouvelle s'en répandit promptement dans le pays et devint le sujet de toutes les conversations. On plaignit quelques seigneurs qui n'étaient pas trop détestés , mais chacun applaudit à la punition du comte.

(( 11 a enfin trouvé son maître, disaient les bonnes gens. La leçon qu'il a reçue lui profitera sans doute ^ il se montrera plus généreux envers les pauvres voyageurs. »

11 n'en fut rien cependant. Le comte de Grivel, bien loin de devenir plus humain, plus charitable, manifesta une haine implacable contre les malheureux. Celui qui osait s'approcher de son château était cruellement maltraité et chassé avec ignominie. On raconte même que plusieurs étrangers, qui ignoraient sa cruauté, furent mis à mort pour avoir demandé avec trop d'instance une retraite pour la nuit. Les habitants des campagnes le redoutaient ; bientôt ils ne prononcèrent plus son nom sans trembler : mais dans le fond de leur cœur ils le maudissaient , ils appelaient sur lui la vengeance du Ciel.

Un soir que ce seigneur redouté se chauffait tranquillement au coin de son feu , il entendit une voix plaintive s'écrier au delà du fossé qui entourait son château : a Ouvrez . je vous en supplie, comte de Grivel, ouvrez au pauvre pèlerin 5 il fait nuit, le vent souffle avec violence, et la neige couvre les champs. Ayez pitié de moi....

— 11 faut être bien audacieux, dit le comte, pour oser troubler ainsi mon repos et m'interpeller de la sorte. Qu'on m'amène le misérable qui prend mon manoir pour une hôtellerie , il paiera cher son insolence. »

Ces paroles furent entendues par des serviteurs trop fidèles qui revinrent bientôt avec un jeune j)èlerin au visage pâle etsoulïrant.

u Audacieux I lui cria le comte en le voyant

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entrer, ne sais-tu pas qu'il n'y a pas de i*etraite ici pour les gueux, de ton espèce? Ignores-tu donc que je punis sévèrement celui qui ne craint pas de m'importuner de sa misère ?

— On me l'avait dit , mais je n'ai pas voulu le croire -, je suis venu m' assurer si les bruits fâcheux qui couraient sur votre compte étaient vrais ou supposés.

— Je vais te prouver qu'on ne t'a pas trompé. Serviteurs , emparez-vous de cet incrédule , et mettez son corps en lambeaux à coups de fouet. »

Les serviteurs voulurent s'avancer pour prendre l'inconnu , mais il leur fut impossible de bouger ; ils se sentirent comme cloués sur la terre. Alors le pèlerin dit au comte de Grivel : a La leçon que tu as déjà reçue ne t'a pas profité ; puisse une seconde punition te rappeler à ton devoir. Tu perds la moitié de ton château en ce moment où tu refuses de recevoir les malheureux. »

A ces mots , le manoir trembla sur ses bases , et toute une aile s'écroula avec un fracas épouvantable.

Le pèlerin avait fui ; il reparaissait un moment après à la porte de Villy. Ce bon laboureur sommeillait quand une voix forte s'écria au dehors : « Villy , ouvre ta porte au pauvre voyageur. »

Villy se leva tout de suite , éveillé par la voix du pèlerin. Il ouvrit avec empressement , et dit à l'in-

connu : « Soyez le bienvenu ; je vais raviver mon feu déjà éteint , et ensuite nous ferons en sorte de vous traiter en ami.

— Villy, reprit le pèlerin, je ne te demande qu'un morceau de pain, car il faut que je marche toute la nuit.

— Mais la neige couvre la terre.

— La route n'en est que plus douce à suivre.

— Mais il fait grand vent.

— 11 n'y a pas d'abîme dans ce pays, Taquilon ne pourra me perdre. Il souffle derrière moi ; il me rendi'a plus léger.

— Mais il fait un froid bien vif.

— Le mouvement m'échauffera.

— Vous me faites de la peine , mon pauvre voyageur; vous souffrirez beaucoup cette nuit. Écoutez : vous vous rendez sans doute à Manchester?

— Tu Las dit.

— Eh bien I demain je dois y aller mener une voiture de blé; nous ferons route ensemble.

— Villy, lu es un bon chrétien, mais je ne puis accepter ton offre charitable. Accorde-moi seu- Icmenl un morceau de pain.

— Le voici.

— Maintenant il faut que je le donne un conseil. Je me suis aperçu que celle maison n'était pas solide.

— (le n'est que trop vrai.

— Il serait peut-être temps de songer à en bâtir une autre.

— Je ne demanderais pas mieux, mais Targent est un peu rare cette année , l'an prochain nous verrons; si la récolte est bonne , j'élèverai dans le champ voisin une maison plus grande que celle-ci.

— Pourquoi plus grande ?

— 11 me sera plus facile d'y loger les voyageurs qui me font l'honneur de venir me demander l'hospitalité. Celle-ci était trop petite parfois.

— Villy, je serai ton architecte. Je me charge de tous les frais. Demain au lever de l'aurore, lu verras la moitié d'un château s'élever pour toi dans le champ voisin.

— La moitié d'un château pour moi! Vous plaisantez , mon cher voyageur.

— Je te dis la vérité. Souviens-toi de ton hôte qui a guéri ton fds , c'est encore lui qui te parle. »

A ces mots le pèlerin disparut.

(( Je ne conçois rien à tout cela, s'écria Yilly. Je ne sais si je dois m'affïiger ou me réjouir de ce qui m'arrive. Au résumé, je pense que personne ne me veut de mal en ce monde ; j'ai toujours fait mon devoir; quai-je à craindre? En cas d'infortune j'aurai pour moi le Ciel et les honnêtes gens.

— Que dis-lu , Yilly ? s'écria la femme du laboureur, qui s'éveillait en ce moment.

— Femme, je dis qu'il se passe ici des choses bien extraordinaires. Le pèlerin qui a sauvé notre

fils vient de m'apprendra que nous aurions demain à notre service la moitié d'un château.

— Tu as rêvé.

— Mais regarde-moi : ai-je l'air de rêver?

— Quand j'aurai >'u, je croirai.

' — Tu es incrédule , ma chère femme. Nous avons pourtant des preuves de la puissance de notre hùte mystérieux .

— Il se peut, mais qu'importe, il m'est bien permis de douter d'une pareille surprise. Au reste, si le château nous arrive, nous l'habiterons, et certes, je m'en réjouirai , car je ne dors plus aussi bien qu'autrefois dans cette maison menacée de ruine. »

Villy se remit au ht. Mais il ne put fermer l'œil, le château l'occupa toute la nuit. Quand il fit jour, il accourut à sa fenêtre.

(( Femme I femme I s'écria-t-il d'une voix émue , nous l'avons cette moitié du château. Si je ne me trompe , le bâtiment ressemble à l'une des ailes du manoir du comte de Grivel. C'est bien cela , rien n'y manque , son extrémité est flanquée de deux tours magnifiques. Ohl ohl c'est trop beaul femme I femme I .Nous n'oserons jamais habiter une semblable demeure.

— Qu'est-ce donc , Villy? dit la femme en se frottant les yeux.

— C'est le château...

DTI CHATEAU. 150

— Qu'il soit le bienvenu. Ce soir, nous y coucherons. »

En effet, le soir même M"^ Viily avait transporté son lit et son ménage dans la maison qu'on lui avait bâtie si miraculeusement. Ce grand événement fit du bruit dans le pays ; on trouva tout naturel que Villy, qui recevait les voyageurs sous son toit , fût logé à l'aise , et que le comte de Grivel, dont Tinhumanité était maudite, fût privé d'une partie de sa splendide demeure. Celte aventure merveilleuse se répandit jusqu'à Manchester ; une foule de curieux accoururent, et c'est à partir de cette époque qu'il y eut des amateurs de nouveautés et d'antiquités à Manchester. Quelques mauvaises langues parlèrent de sortilège, mais elles furent bientôt contraintes de garder le silence en présence de la réputation intacte du catholique Villy, car alors l'Angleterre avait le bonheur d'être soumise à la vraie Église de Jésus- Christ. Disons-le en passant , monsieur le Français , les temps sont bien changés : dans ce pays on ne rencontre de femme catholique que moi seule; mais je reviens à mon histoire. Le comte de Grivel, comme vous le pensez bien , fut exaspéré du malheur qui lui était arrivé et de la récompense accordée à Villy , son voisin. Il voulut qu'on démolît l'aile du château élevée sur le champ de l'honnête laboureur; il plaida en conséquence, et perdit son procès.

Cette grande affaire continuait d'occuper le pays , quand un événement bien plus extraordinaire attira raltenlion de toute l'Angleterre.

C'était encore au soir. La belle saison était revenue, il avait fait tout le jour une chaleur étouflante : les villageois se promenaient dans la campagne pour y respirer un peu le frais.

a Xe nous approchons pas trop , dit Tun d'eux, du manoir du comte Grivel le Méchant, nous pourrions nous en repentir , car il est plus cruel que jamais.

— Vous croyez ? dit un petit enfant , qui soudain parut au milieu des villageois.

— 11 nous en a donné des preuves il y a peu de jours; il a fait battre jusqu'au sang deux enfants qui , pour jouer , s'étaient rendus dans la jolie prairie qui avoisine le château.

— Bientôt il ne sera plus à craindre; je vais le trouver.

— Vous, petit enfant, mais vous n'avez donc pas peur de mourir? Vous ne serez pas plus épargné que les autres.

— Peut-être. Restez ici , avant une heure vous saurez qui a été vaincu de lui ou de moi. »

L'enfant inconnu se dirigea vers le château, et , d'une voix douce et frôle, pria un des gardions daller dire au comte de Grivel qu'il voulait lui parler.

« Ls-lu fuu? répondit le gardien; le comte de

DU CHATEAU. I6l

Crivel se déranger pour toi, lui qui ne se déplacerait pas pour faire plaisir au roi d'Angleterre I

— Faites ce que je vous commande.

— Enfant, sois donc moins hardi.

— Ne vous inquiétez pas touchant mon sort ; je sais ce que je dis, ce que je fais.

— Je l'obéis, car je suis curieux, de connaître ce qui arrivera. >>

Le comte de Grivcl, averti, ne tarda pas à paraître, il riait aux éclats. Quand il fut près de l'enfant, il lui dit en plaisantant :

« Viens-tu par hasard me demander quelque correction ?

— Je viens voir si tu es aussi inhumain que par le passé. Je suis orphelin , seras-tu assez charitable pour avoir pitié de moi ?

— Je te ferai llageller jusqu'au sang, si cela te sourit.

— Comte de Grivcl, il est temps cependant que tu rentres en toi-même; le Ciel a vu se combler la mesure de tes crimes ^ et il te prépare un châtiment bien terrible , si tu n'es disposé à réparer tes fautes passées.

— Je ne crains ni le ciel, ni la terre, ni les enfers! »

Un bruit effroyable se fil entendre lorsque ces affreuses paroles eurent été prononcées; de longs gémissements sorlirent des bois voisins, d'épouvantables fantômes s'élevèrent dans les airs . et une

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voix lamentable prononça ces mots, que répétèrent au loin les échos des collines : « Comte de Grivel , tu es perdu î regarde derrière toi ; ton château s'écroule... »

Au même instant l'antique manoir ne fut plus qu'un monceau de ruines.

La voix lugubre continua: « Demain, Yilly verra ces ruines se changer pour lui en un château superbe 5 car Yilly , le bon laboureur , héritera de ta puissance. Tu n'es plus rien maintenant sur la terre , tu vas périr. »

La voix garda le silence, et l'enfant, qui Lavait écoutée avec respect , disparut soudain. Alors on vit des tourbillons de flammes s'élever de toutes parts des entrailles de la terre-, une plaine de feu s'étendit autour du manoir renversé , et de son sein s'élança un monstre hideux. Le comte de Grivel , à sa vue , sentit son courage l'abandonner ; il cessa d'être impie , il se jeta à genoux , et dit à Dieu : (c Seigneur, ayez pitié de moi, j'ai regret de mes fautes! que votre main me châtie, mais qu'elle ne me livre point aux flammes de l'enfer. »

Cette prière , faite avec ferveur, fut écoutée favorablement par le Seigneur : le monstre hideux l'entra dans les entrailles de la terre , tout redevint calme dans la campagne. L'enfant qui déjà s'était présenté au comte reparut, la joie peinte sur le visage ; il prit la main du coupable repentant , et lui dit : «« Comte de (irivel , ton repentir a été vrai ,

et il t'en sera tenu compte ; tu mourras cependant, mais tonàme ne souffrira pas les peines éternelles.»

Le comte leva vers le ciel des regards pleins de larmes \ il s'écria : « Merci , mon Dieu ! ...» et il expira doucement

Le lendemain, Villy possédait un magnifique château. Les seigneurs de la contrée le virent avec peine , et ils se réunirent pour le détruire et mettre à mort le vertueux laboureur. Mais le roi d'Angleterre , ayant appris tout ce qui s'était passé , vint lui-même arrêter leurs desseins pervers ; Yilly fut confirmé dans la possession de son château et fut gratifié de la moitié des biens du comte de Grivel , l'autre moitié fut donnée aux pauvres.

Voilà , mon cher hôte , toute la légende de Grivel le Méchant ; elle nous apprend que si nous voulons être agréables au Seigneur, nous devons faire le bien , nous montrer humains , charitables et prompts à exercer tous les devoirs de l'hospitalité. Vous me demanderez peut-être si l'on voit encore la place où fut le château du comte, et si la magnifique demeure de Villy existe encore. Je vous l'épondrai que les siècles ont fait tout disparaître: on en chercherait vainement la moindre trace. J'ajouterai que cette légende était une histoire bien simple dans son principe : le comte de Grivel était méchant et cruel ; pour le punir de ses actions coupables, le roi d'Angleterre aura donné son château et la moitié de ses richesses à un honnête

laboureur , dont la vie s'écoulait dans la pratique des bonnes œuvres; l'imagination se sera plu à embellir ce fait si naturel, qui se sera converti en événement merveilleux en passant de bouche en bouche. Voilà du moins ma pensée , monsieur le Français. Maintenant je crois que vous n'avez rien de mieux à faire que de vous mettre à table ; après votre repas, je vous conterai une autre légende, si cela peut vous être agréable.

— Contez tout de suite, répliquai-je, je suis trop satisfait de votre premier récit pour n'en pas désirer un second au plus tôt. »

L'hôtesse toussa légèrement, et me narra la légende du fermier et de ses fdles.

Mon cher oncle, est-ce que vous n'imiterez pas cette excellente femme ? nous serions bien joyeux , mes frères et moi , de connaître le plus tôt possible cette légende du fermier et de ses filles. Quand nous la conterez-vous? vous voulez nous quitter demain !

M. DE VERSAX.

Je l'ai écrite dans ma jeunesse sur mon album, je vous la laisserai ^ (jcorges vous en fera la lecture à votre prochaine soirée. »

En effet , lorsque la huitième soirée fut arrivée, Georges fit la lecture de la légende suivante.

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