I-ES RÉCITS
l'oublierai jamais, grâce à leur manière d'agir à mon égard. Le premier me fil travailler à ses tonneaux pendant une demi-journée, et, sous prétexte que j étais un paresseux , il me renvoya précisément à l'heure du dîner, heure bien précieuse pour moi , et que j'attendais avec une impatience extrême. Le procédé était un peu dur, mais que dire . que faire ? Le lonnelier avait cinq pieds six pouces; et moi j'avais... je n'ose le dire... Il fallut donc me taire et aller chercher à dîner plus loin. Hélas I on fit partout la sourde oreille, mes prières ne furent point entendues, on refusa mes services, et je fus contraint de me passer de dîner, puis de souper, puis enfin de lit pour dormir. Je passai la nuit dans les champs. Au lever de l'aurore j'étais debout. Ma mauvaise étoile me conduisit directement chez un cordonnier. C'était un Allemand. Il m'entendait peu; mais, à ma mine pâle et allongée, il comprit que j'avais une faim dévorante. 11 eut la bonté de me donner un plat de pommes de terre et un gros morceau de pain noir que je fis disparaître en un clin d'cril. Cela me ranima , et je songeai à voyager au loin. Mais, au moment de saluer mon hôte et de partir, je fus pris par le collet et placé sans façon sur un tabouret recouvert de cuir î...
(( Mon petit ami, me dit le cordonnier en mauvais fiançais, vous ne pas me quitter ainsi. Je ne nourris personne pour rien. Donc, vous travaillerez aujourd'hui chez moi. »
11 me mit en main un vieux soulier que j'eus ordre de découdre. Ce travail me souriait peu, aussi je fns d'une lenteur désespérante. Le cordonnier s'impatienta , et finit par me frapper vigoureusement avec son lire-pied. La correction me sembla cruelle 5 j'en craignis une seconde, et profitant d'un moment d'absence de mon nouveau maître, je m'élançai hors de la boutique et pris la clef des champs. C'est le soir de ce même jour que je rencontrai le petit Savoyard dont les paroles engageantes changèrent toutes mes résolutions. Je n'osais revenir au château , il m'offrit d'aller demander ma grâce, j'acceptai, et il partit. Au bout de six heures, bien avant dans la nuit , vous veniez , mon cher père , me chercher vous-même ; et, sans avoir reçu de vous aucun reproche, je reprenais dans votre voiture la route de votre maison, que je ne me suis pins avisé de quitter depuis , car , ainsi que Robert, j'étais guéri de la manie des voyages.
GEORGES
Tu oublies de nous dire que le petit Savoyard ne partit point sans une forte récompense : tu vidas toute ta bourse entre ses mains.
ERAEST.
J'ai été tufiisamment payé de mon léger sacrifice par la joie et la reconnaissance qu'il témoigna. Il m'avait rendu, d'ailleurs, un service que je ne pouvais oublier sans ingratitude. »
ONZIÉiAlE SOIRÉE.
M. DuTocel, ou l'épiste puni.
ERIVEST.
(( Nous sommes malheureux aujourd'hui Rien ne nous a réussi. Ce malin, noire mère était sur le point de nous conter une histoire , quand plusieurs personnes sont survenues tout à coup. Celle aprèsmidi, nous devions, après vêpres, aller faire un dîner champêtre, à une lieue dici , sur la colline où notre père a élevé un si joli pavillon : la société arrivée soudainement nous en a empêchés. Enfm , ce soir , nous ne pourrons avoir qu'un récit bien court , parce que la compagnie a quitté tard le château.
GEORGES
Mais il me semble que nos malheurs ont été compensés par les visites qu ont reçues nos parents.
ANNA
Je ne le crois pas 5 il y avait parmi les personnes de la société quelqu'un que mon père ne voit Jamais avec plaisir. Il ne faut qu'une figure sinistre pour assombrir un tableau.
ERNEST
Anna vient de dire toute la vérité. Mon père n'était pas gai, tant s'en fallait; sa mauvaise humeur a même failli de se trahir plusieurs fois. Oh ! Anna et moi, nous examinions bien notre père.
MADAME DE NANTEUIL
Vous avez été fort habiles pour découvrir des traces de mécontentement sur le visage de M. de Nanteuil. Je lai vu constamment joyeux et plein d'amabilité. M. Lecointe, qui nous a fait Ihonneur de dîner avec nous , est , je crois, de mon avis.
M. LECOINTE
Vous me permettrez. Madame, de ne point partager aujourd'hui votre sentiment, car M. de Nanteuil ne m'a point paru aussi riant cette aprèsmidi qu'à l'ordinaire. Je croyais avoir été seul à m en apercevoir; mais Anna et Ernest ont été très-clairvoyants.
M. DE NANTEUIL
En effet, j'ai été de mauvaise humeur toute la journée ; mais en homme qui respecte les autres , et qui se respecte lui-même, j'ai fait tous mes efforts pour ne point la laisser paraître. Je puis vous en faire connaître la cause. Les personnes qui sont venues au château me sont très-chères, à l'exception d'une seule. Je veux parler de M. de Plassance , que je vois du reste fort peu. Vous me dispenserez de vous en dire le motif.
GEORGES
INous le savons tous. M. de Plassance est connu dans toute la contrée pour un égoïste. Je ne suis point médisant; je ne parlerais pas ainsi, je vous prie de le croire , s'il navait pas repoussé publiquement un malheureux qui recourait à lui. Il eut peur, dit-il, de se compromettre.
M. DE \A\TELIL.
N'insistons pas plus longtemps sur ce sujet, car , tout en disant que nous ne médisons pas , nous pourrions peu à peu tomber dans le plus affreux des défauts.
M. LECOI\TE.
Ces paroles sont celles d'un chrétien. M. de Plassance , on peut le dire rapidement , repousse les malheureux , mais il ne doit pas faire la matière de notre conversation. M. de Xanteuil ne l'affectionne pas, mais il ne le hait point : le Seigneur lui saura gré des efforts qu'il fait sur lui-même pour le recevoir avec honnêteté, avec affabilité mênic. 11 faut avoir de l'indulgence pour le pécheur, mais non pour le péché: ainsi, condamnons l'égoïsme et plaignons l'égoïste. Je prierai même M. de Nanteuil , qui a vu et qui voit encore le monde , de nous faire le portrait du vice le plus commun de nos jours et le plus répandu dans la société.
ANNA
Voyez, mon père, on vous met sur la voie des histoires.
ERNEST
Vous ne pouvez vous récuser, votre tour de parler est arrivé.
GEORGES
Vous ne nous opposerez plus votre toux opiniâtre , elle a cédé aux. tisanes et aux soins de ma mère.
MADAME DE rvWTELIL.
Et aux vôtres, mes enfants. Je crois que nous n'aurons rien à craindre de toutes les maladies tant que vous serez auprès de nous ; vous savez nous soigner avec tant de zèle , une affeclion si vive et une patience si grande! J'ai bonne mémoire, vous le voyez , je me rappelle ce que vous avez fait pour moi il y a un an.