‹ Les récits du châteauChapitre 33 sur 35 · A\AA · texte numérisé non relu

A\AA

Ne parlez pas de cela, bonne mère, je vous en prie.

M. DE NWTEUIL.

Parlons de l'égoïsme, que je déteste de tout mon cœur. Je me souviens d une histoire authentique que me raconta souvent mon père, qui, comme moi, n'a jamais eu de sympathie pour les égoïstes. Je commence par quelques réflexions : régoïsme est le vice de noiie siècle. Chacun pour soi: telle est la maxime générale, et malheureu-

sèment trop bien mise en pratique. L'égoïste n'a ni famille . ni patrie , ni amis : il rapporte tout à lui, il ne voit que lui au monde 5 il se croirait perdu s'il lui fallait rendre le moindre service à ses semblables.

M. Duronel était un de ces hommes. Il possédait une grande fortune , il tenait un rang distingué ; mais il faisait en sorte de disparaître quand il y avait danger : il se ménageait toujours des ressources ; et, toutes les fois qu'il faisait quelque bien, il avait soin d'examiner auparavant si sa bienfaisance ne lui nuirait pas auprès de telle ou telle personne, auprès de tel ou tel parti. 11 n'avait pas d'opinion, il adoptait les principes de ceux qui le laissaient en repos : il souffrait qu'on persécutât son voisin , pourvu qu'on ne le tourmentât pas lui-même, et il se serait bien gardé de courir au secours d'un malheureux attaqué par les brigands , quand bien même sa présence aurait pu être utile au voyageur. On l'avait laissé passer , c'était tout ce qu'il désirait. Derrière lui tous les crimes pouvaient être commis impunément.

Cet homme aimait cependant sa fille Eugénie et son fils Charles. Pour eux seulement il se fût gêné, il eut même supporté quelques contrariétés.

Son fils lui reprochait un jour sa manière d'agir.

« Vous n'avez pas d'amis , mon père , lui disail-il.

— Lt je n'ai pas d'ennemis. Que me font des

DU CUATEAU. 247

amis qui m'obséderaient constamment^ qui auraient recours tantôt à ma bourse , tantôt à ma protection? Je vivrais pour eux et non pour moi. Je ne demande rien aux autres , je veux qu on ne me demande rien.

— Avec ce principe, les choses ne peuvent qu'aller fort mal en ce monde. De tout temps le pauvre a eu besoin du riche, le faible du puissant. Otez Taffeciion , la générosité de la terre , et vous n'y trouverez que crimes, que désordres... Vous n'avez besoin de personnel...

— De personne, grâce à Dieu.

— Pour le moment , c'est vrai. Mais pouvezvous répondre de l'avenir ?

— Certainement. Quai-je à craindre? Je n'ai l'ait de mal à personne 5 je n'ai pas dennemis. C'est le principal. Je pourrai toujours me suffire. Toimême, mon fils, tu peux, si tu le veux, être comme moi au-dessus de toute crainte, de toute inquiétude.

— Je ne suis pas de votre avis. Dans quelques jours je vais à Londres pour mon commerce , et là, comme ailleurs, j'aurai besoin d'amis.

— C'est une idée. Sois loyal, paie bien, fais-toi bien payer, c'est tout ce qu'il faut ; rien de plus. Regarde- moi , je suis parvenu sans le secours de l'amitié. J'ai commencé par être commerçant, fin, rusé, mais probe : j'ai réussi : si j'ai fait quelques concessions, elles n'ont jamais été désintéressées ; si j'ai rendu quelques services, j'en retenais d'à-

vance les bénéfices. Dans tout j'ai porté l'esprit de calcul, et dans tout j'ai gagné beaucoup. Quand je me suis vu riche, jai voulu avoir un emploi honorable, lucratif, mais nullement périlleux : je l'ai obtenu, et je ne le quitterai qu'en mourant. Mille gouvernements pourront passer, je l'aurai encore, parce que je ne me mets jamais en évidence : je ferme ma bouche quand les autres crient, j'écoule quand les autres parlent.

— Mais vous vous êtes servi de l'intrigue I

— Sans doute : elle m'était utile pour arriver. Mais cette intrigue ne m'a rien coûté , elle ne m'a nullement compromis ^ encore une fois , je n'ai travaillé que pour moi.

— Vous condamnez donc votre frère , qui , pendant la révolution française, a souvent exposé sa vie pour sauver plusieurs saints minisires du Seigneur , que la rage des méchants poursuivait en tous lieux I

— Si je le condamne I peux-tu en douter? Étaitce son affaire à lui ? Dans les temps malheureux, il faut rester chez soi, voir par la fenêtre ce qui a lieu dans la rue, et ne rien dire ^ laisser périr des inconnus et songer à son propre salut.

— Mais, mon père-, vous ne raisonnez ni en chrétien , ni en ami de la patrie et de Thumanité.

— Je raisonne en sage , et , ce qui le prouve , c'est que j'ai fait fortune, c'est que je suis haut placé, tandis que mon frère vit médiocrement,

sans avoir jamais pu obtenir la plus petite place.

— Vous auriez pu l'aider.

— Oui, mais je me comprometlais. Ton oncle est un exulté 5 on n'aime pas à s'avancer pour de telles personnes.

— Je vous avoue que la conduite de mon oncle m'a toujours paru admirable. Ce qu'il a fait pendant la révolution française, je le ferais avec ardeur, si les crimes qui se commirent alors osaient jamais se reproduire.

~ Tu serais un insensé. Je verrais avec peine ta conduite. Au reste, tu es jeune, mon cher Charles; l'âge te mûrira, tu changeras avec Texpérience , et un jour tu penseras comme moi.

— Jamais , mon père , jamais. »

Un mois après cette conversation , une des personnes les plus notables de la ville vint trouver M. Duronel , pour implorer sa pitié en faveur de plusieurs nobles proscrits réduits à la plus affreuse misère.

(c Je ne puis rien , fut la réponse de M. Duronel.

— Quoi, vous abandonneriez ces infortunés! Parmi eux il y a plusieurs prêtres vénérables, courbés sous le poids des années et des fatigues endurées au service de leurs frères; ils méritent quenousautres chrétiens nous leur venions en aide avec la joie lapins vive.

— J'en suis désolé, maisjai dit mon dernier mot.

— En tète de cette liste, votre nom eût produit le plus grand bien.

— C'est très-possible , mais je me compromettrais. Ces exilés dont vous me parlez sont dignes de tout notre amour, de tout notre respect, mais ils sont mal vus du gouvernement , je ne dois pas les connaître.

— Il ne s'agit ici que d'un acte de charité chrétienne.

— Les méchants pourraient y voir autre chose, de la politique , des intentions hostiles , enfin on en causerait.

— On vous bénirait.

— Les bénédictions de quelques honnêtes gens me coûteraient cher. Ainsi donc. Monsieur, ne parlons plus de cette affaire. Une autre fois, si vous avez besoin de moi, je serai tout disposé à vous être agréable. ^)

L'honnête solliciteur se retira peu édifié. La fille de M. Duronel, qui avait assisté à cet entretien, dit à son père :

• Vous avez été sans pitié : à votre place, j'aurais bien vite donné toute ma bourse. Si vous me le permettez, j'enverrai ma modeste offrande.

— Je te le défends, mon enfant, tu ne sais pas à quoi tu m'exposerais. On dirait : « Eugénie a donné quelque argent par le conseil de son père, qui a voulu favoriser en secret les exilés : » ce bruit parviendrait à des oreilles puissantes et qui ne perdent rien ; et un beau matin je recevrais Tordre de partir pour nia maison de campagne : je serais destitué . il n'en faut pas douter

— Je vous plains alors, mon père, s'il ne vous est pas permis de faire un peu de bien en ce monde ; mais , à mon avis, vos craintes sont exagérées.

— Ma fille, n'insiste pas. Je sais mieux que vous tous ce que j'ai à faire. Cette visite m'a tout bouleversé. Qu'ai-je besoin d'être dérangé pour des gens que je ne connais pas? Ils sont exilés, et que m'importe? ils n'avaient qu'à se conduire comme moi avec sagesse , avec prudence ; ils ne devaient pas contredire leur gouvernement , mais obéir sans réflexion avec un entier aveuglement à la volonté de leur maître. Certes, si l'on se mettait sur le pied d'obliger tout le monde, on n'en finirait pas : il ne vous serait plus permis de respirer un moment tranquille.

— Allons I allons! calmez-vous, mon père.

— Ne crains rien , ma mauvaise humeur ne durera pas longtemps 5 je serais bien bon de me faire de la peine pour si peu de chose , cela n'est pas dans mes habitudes. Je vais me promener à la campagne, et passer tranquillement mon aprèsmidi au dehors en attendant le dnier. »

M. Duronel sortit et s'en alla errer à pas lents dans les champs. Quand, après quelques heures de promenade, il rentra dans la ville, il entendit prononcer ces paroles sur son passage : « Voici M. Duronel , il a l'air d'ignorer que le feu est à sa maison.

— Conmient , le feu est à ma maison î Et personne n'est accouru me le dire I . .

— Vous De vous inquiétez pas des autres , on ne s'inquiète pas de vous.^) lui répondit-on sèchement. »

L'infortuné ne put entendre ce reproche sans gémir. 11 courut chez lui , mais il arriva trop tard, les flammes enveloppaient toute la maison: il était impossible de rien sauver.

« Et ma fillel s'écria-t-il, désespéré, ne la voyant pas auprès de lui.

— Elle est en sûreté chez sa tante . Ini répondit un de ses domestiques. Pour la sauver seulement on a montré du zèle, car tout le monde la chérit. Mais quand il s'est agi d'éteindre le feu pour sauver la maison, chacun s'est retiré. Nous avons supplié en vain , on a nettement refusé de nous aider. « 11 faut que je retourne à mon travail, disait l'un. — Je n'ai pas de temps à perdre, reprenait lautre: M. Duronel est assez riche pour supporter ce petit malheur... »

« Les égoïstes I murmura M. Duronel, ils m'auraient donc laissé brûler aussi I car à ces propos il est facile de voir qu'ils ne m'aiment pas... ))

11 se rendit ensuilc auprès de sa fille , que le saisissement avait rendue malade. Une fièvre cruelle s'était emparée d'elle , et bientôt ses jours furent en danger. M. Duronel ne négligea rien pour la retenir, mais elle lui échappa. Dieu l'enleva de ce monde. Jugez de la douleur que dut éprouver son malheureux père! il no cessa de la pleurer nuit of jour. Il in'''i'il;iit «i'i'trc plaint , <'ar il était bien

malheureux , et cependant le public fut indifférent à sa peine. Un seul ami vint le consoler. M. Duronel lui ouvrit son cœur et lui dit : a J'ai mérité toute Finfortune qui m'accable. J'aurais encore mon enfant si je n'avais pas été si cruel envers les autres, si égoïste. Si Tincendie avait été comprimé dès son principe, ma fille vivrait encore. Ce qui Ta tuée, c'est l'imminence du péril qu'elle a couru , c'est l'indifférence du public pour arracher aux flammes ma propriété. 0 mon ami, je suis puni d'une manière bien horrible I.. Dans mon chagrin je ne vois que vous de consolateur. On passe devant moi sans m'accorder une larme , un regret. .. »

Quelque temps après la perte de sa fille , il reçut une lettre de Londres ; en jetant un coup d'œil sur l'adresse, il remarqua que l'écriture n'était point celle de son fils. Il brisa le cachet en tremblant, et lut cette affreuse nouvelle :

« Monsieur, j'ai de bien tristes nouvelles à vous apprendre. Xous avons eu ici, il y a peu de jours, une sédition assez grave. Quelques hommes du peuple se sont soulevés contre les étrangers et les ont insultés publiquement. Des insultes ils en sont venus aux outrages et aux violences. Monsieur votre fils passait en ce moment avec quelques-uns de ses amis sur une des places où s'étaient rassemblés les muiins, et la foule s'est ruée sur lui et sur ses compagnons de la manière la plus indigne. Une lutte sanglante s'est engagée; mais la

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fureur et la force étaient du côté de la populace ; et les étrangers ont dû songer à chercher leur salut dans la faite. Ils ont essayé vainement de se réfugier dans les maisons voisines , on les a repoussés sans pitié , car alors chacun craignait pour soi. Votre fils, frappé déjà de plusieurs coups, fat d'abord assez heureux pour échapper à ses bourreaux. Il s'enfuit dans une rue étroite, et, quand les forces l'eurent abandonné , il s'arrêta devant la porte d'un riche particulier dont il implora la pitié. Mais ce riche était un infâme égoïste, et il répondit à l'infortuné jeune homme : « Allez plus loin, je courrais peut-être quelques risques en vous recevant dans ma maison.

— Mais je ne suis plus poursuivi. Personne ne me verra entrer chez vous. Je vous en prie, la mort me menace ; je perds tout mon sang et mes forces. Ayez pitié de moi...

— Éloignez-vous , reprit le coupable Anglais. On saurait toujours que je vous ai admis chez moi, et le peuple de ce quartier me verrait dans la suite d'un mauvais œil... Dieu vous protège I Allez plus loin... »

(( Votre fils infortuné ne prononça plus une seule parole , il tomba par terre , et , quelques instants après , expira sous les coups multipliés du peuple revenu sur ses traces. »

M. Duronel tomba à la renverse après avoir lu celte lettre. Ses serviteurs accoururent et le transportèrent dans son lit. Un délire affreux s'empara

de lui. Quand il revint à la raison quelques jours après, il vit son fds à son chevet.

« Charles , mon enfant! . . tu n'es donc pas mort ? s'écria le malade en se dressant sur son lit. La populace de Londres t'a donc épargné...

— Mon père, vous le voyez , je suis sauvé. Je n'ai reçu qu'une légère blessure. La personne qui vous a envoyé la lettre que voici était dans l'erreur; elle m'a pris pour un autre, car il n'est que trop vrai quun de mes amis a été égorgé par des assassins de Londres, et par la faute d'un riche Anglais qui lui a refusé l'entrée de sa maison. J'aurais éprouvé le même sort si je m'étais adressé à un pareil égoïste. Je connaissais heureusement un homme de cœur dans le quartier où je fus attaqué : j'ai été lui demander un abri , et il m'a reçu avec empressement dans ses bras , dans sa maison. lia su braver la populace qui voulait ma tête, et j'ai été épargné. Croyez-vous qu'il ait été blâmé de sa généreuse conduite ? Ohl non , tous les honnêtes gens l'ont comblé d'éloges , et ceux même qui m'avaient poursuivi lui ont su gré de son courage , dès qu'ils furent revenus à des sentiments plus humains. Quant à celui qui a repoussé mon pauvre ami, il est flétri, et Tindignation publique a voué son nom au mépris.

— J'ai reçu , mon cher fils , de cruelles leçons. J'en profiterai, sois-en sûr. J'ai été égoïste, mais je suis pour jamais corrigé du plus odieux de tous les défiuits. Que je suis heureux de trouver en toi

im enfant dévoué, plein d'affection I Si tu avais écouté mes funestes principes , je ne rencontrerais pas en toi un ami qui adoucira mes maux et pleurera avec moi ma pauvre Eugénie... »

>I. Duronel recouvra bientôt la santé, mais il fut longtemps avant de se consoler de la perte cruelle qu'il avait faite. Devenu généreux, noble et charitable , il se vit entouré de 1" affection générale, et il goûta le bonheur d'être aimé.

M. LECOIXTE.

Si l'égoïste savait toute la félicité dont il se prive, il se hâterait d'agir en tout avec une indépendance digne d'un vrai chrétien. Quand notre prochain a besoin de nous , nous devons le secourir sans nous inquiéter de ce qu'on pourra dire. Il faut faire le bien en vue de Dieu et non dans notre intérêt. L'homme qui redoute le blâme, la critique , qui recule devant une bonne action, est un lâche. Toutefois je dirai qu'il faut de la prudence quand il s'agit des affaires de son pays ; un jeune homme, surtout, doit se montrer prudent et s'éloigner de toute discussion qui ne le regarde pas. 11 évitera de se jeter imprudemment dans telle ou telle opinion, il se conduira sagement, d'après les préceptes de notre saint Évangile, écoutant avec respect les conseils des personnes plus instruites que lui... Je ne moraliserai pas davantage aujourd'hui, mes enfants, car dimanche prochain je me propose de vous donner une longue Ircon.

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DOUZIÈxME SOIRÉE.

DaD^ers du mauvais eiemple.

La dernière soirée d'iiiver était arrivée. C'était pour la dernière fois qu'on se réunissait dans le salon , autour du feu , pour écouter les récits de ^l. Lecointe et de M. de Nanteuil. Georges parlait dans quelques jours, il était triste; Ernest gardait le silence, et Anna avait des larmes dans les yeux.

M""" de Nanteuil essaya de dissiper le chagrin de ses enfants, elle leur dit: u Mes amis, il ne faut pas trop s'affliger d'un départ devenu nécessaire. Georges ne nous quittera pas pour toujours; nous le conduirons ensemble à Paris , et si nous revenons sans lui au château , sa pensée nous y suivra, son souvenir restera dans notre cœur; il recevra nos lettres, nous lirons en commun celles qu'il nous écrira chaque semaine , et nous nous entretiendrons sans cesse de lui. Nous ne partirons que jeudi , songez à employer gaiement les premiers jours de la semaine : celui-ci a été

employé saintement, et cette soirée sera consacrée à d'utiles réflexions. Les histoires ne manqueront pas cependant, et M. Lecointe, en promettant des conseils à Georges, a promis en même temps plusieurs exemples. »

M. Lecointe entra en ce moment avec M. de \anteuil5 il s'assit auprès de Georges, et, lui prenant affectueusement la main, il lui dit :

(( J'ai le droit , mon jeune ami , de vous donner quelques avis: j'ai été voire maître, je suis votre pasteur, je suis âgé, et Texpérience m'a beaucoup appris. Vous êtes jeune, on cherchera à vous entraîner. Soyez toujours sur vos gardes, et ne laissez sur vous aucune prise à l'ennemi. Vous avez reçu ici d'excellentes leçons , les bons exemples ne vous ont pas manqué : vous seriez bien coupable si vous vous abandonniez à de trompeuses illusions. Que la vertu et la religion parlent sans cesse à votre cœur. Si les succès vous accompagnent, comme j'ai tout lieu de l'espérer, n'en concevez pas d'orgueil ; remerciez humblement le Seigneur, et rapportez toute gloire à lui. Rien ne mène l'homme plus vite à sa perte que l'amourpropre , que la vanité. Rien n'est plus méprisable que celui dont l'esprit est plein de pensées superbes et de suffisance I Le monde lui-même en rit ; il met la vanité au nombre des ridicules qu'il persiffle le plus. Un fat n'est aimé de personne ; un orgueilleux na que des ennemis. Agissez en tout

avec calme et simplicité. Ne faites pas beaucoup de bruit pour rien , car vous seriez bientôt humilié. Je vais vous citer à ce propos un petit conte grec qui m'a toujours paru très-instructif.

Le grand Salomon , après avoir fait élever au Seigneur un temple magnifique, construisit pour lui-même un superbe palais, où il se pkit à rassembler une multitude d'oiseaux divers, auxquels il avait accordé le don de la parole. On voyait avec surprise l'immense volière où ce roi fameux avait réuni tous ces prisonniers ailés ^ un passereau s'y faisait remarquer par sa hardiesse et sa vanité. Vieux, il était babillard à Texcès. Il est vrai qu'il est permis à un oiseau de jaser , mais il ne doit jamais se montrer querelleur. Or le passereau l'était : sans cesse il se mettait de mauvaise humeur contre sa timide compagne , qui le regardait comme le plus redoutable et le plus savant des oiseaux. Salomon aimait à entendre les reproches de l'on et les réponses craintives de l'autre.

Un jour le passereau s'emporta outre mesure, tempêta , menaça , et mit l'alarme à dix pouces autour de lui. « Oui , disait-il à sa tremblante compagne, vous êtes une méchante que je saurai punir à la fm d'une manière exemplaire... Prenez garde que mon courroux ne soit funeste à tout l'univers. Vous me ferez perdre patience -, dans ma colère je renverserai ce beau palais, et vous res-

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icrez ensevelie sous ses ruines. Vous ne connaissez pas mes forces ; certes il vous importe de ne pas en voiries teniloles effets.. . »

Sa pauvre compagne le crut et ne dit mot. Mais Salomon avait tout entendu ; il appela le passereau, le mit sur son petit doigt et lui dit: <( Puissant oiseau, je serais aise de savoir comment vous pourriez anéantir mon palais magnifique! j'ignorais que vous fussiez si puissant I donnez-moi des preuves terribles , je vous prie, de votre courroux si terrible... »

J.,e passereau répondit tout honteux :

« Vous m'avez écouté, grand roi, et je suis bien humilié. J'avoue ma faiblesse et mon impuissance; mais, je vous en supplie, laissez-moi faire le fort avec ma compagne. ))

Salomon sourit et permit à l'oiseau de se retirer , mais à condition qu'il serait un peu moins bruyant à l'avenir.

M. DE NAXTEUIL.

Ce conte me rappelle plusieurs fanfarons sur le compte desquels on plaisantait beaucoup à Tarmée. A les entendre, ils étaient capables de mettre en fuite à eux. seuls toute une armée; ils étaient d'une grande vaillance à l'exercice; ils caracolaient admirableinent un jour de revue; ils étaient fiers, supeibes, solides et à toute épreuve; mais aussitôt qne le canon faisait entendre ses lugubres

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roulements , ils devenaient soucieux. : lorsqu'on se trouvait en présence de Tennemi, ils tremblaient ; quand la lutte avait commencé , ils étaient sans feu, sans vigueur, et au premier échec ils prenaient honteusement la fuite. Un vrai brave est modeste, il ne brille qu au champ d'honneur. J'ai toujours remarqué qu'un fat ne résistait jamais à l'adversité, qu'il reculait presque toujours devant les obstacles les plus légers. L'homme de cœur, l'homme simple et sans vanité, est, au contraire, d'une fermeté que rien ne peut ébranler.

M. LE C OINTE

Ce que vient de dire M. de Nanteuil est trèsvrai : le soldat courageux, c'est le soldat franc; l'ofTicier intrépide, cest celui qui songe, non pas à sa toilette et à sa bonne mine , mais à la gloire de sa patrie. Les chrétiens les plus fervents ont toujours été ceux qui pratiquaient le bien sans ostentation, dans le silence et le recueillement. Vous éviterez donc , mon cher Georges , de paraître meilleur et plus digne d'estime que les autres. S'il arrive qu'on ne rende pas justice à vos qualités ; si vous vous apercevez que vos efforts pour arriver ont été vains, n'en tombez pas dans l'abattement -, armez-vous contre les diOicullés , et vous finirez par les vaincre. Rien ne peut résister à l'homme patient -, vingt fois il sera renversé , et viugt fois il se redressera plus fort et plus terrible, .le connais

plusieurs personnes qui n'ont jamais eu le courage de chercher à se relever des pertes qu'elles avaient éprouvées. Elles se plaignaient à tout le monde, mais chacun les écoutait sans émotion, car leur indolence n'intéressait point en leur faveur ; j'en ai vu d'autres, au contraire, qui, dans leurs revers , déployaient une fermeté , une activité vraiment admirables -, aussi toutes leurs connaissances accouraient à leur aide, et ils réparaient leurs malheurs. Mais je fais un peu trop de morale 5 je me rappelle encore un conte grec , qui vient fort à propos , et qui me suggérera quelques réflexions utiles.

Un Grec de Mytilène , nommé Zaphiri , était riche et puissant , il était de plus très-savant et entouré de tout ce qui peut rendre un homme heureux. Il avait un fils et une fille encore jeunes, dont la vive affection ajoutait de nouveaux charmes à sa félicité. Mais rien n'est stable sur la terre ; Zaphiri en fit la triste expérience , car il lui arriva de perdre ses richesses, et il eut la douleur de voir son mérite méconnu et sa gloire flétrie. Pauvre, il se vit méprisé par ceux qui jadis l'avaient déclaré légal de Socrate et de Platon. Il ne put supporter son infortune , et il tomba dans un sombre désespoir. En vain quelques amis fidèles cherchèrent à ranimer son courage , il leur répondit toujours par ces paroles d'Euripide: « En malheur qui naît avec nous cesse d'èlre un malheur, car

le cœur s'y habitue ; mais il est dur de devenir le jouet de la misère quand on a vécu au sein de la prospérité, i)

Un jour qu'il était plongé dans une tristesse plus profonde qu'à l'ordinaire , il s'écria : « 0 Fortune I Fortune ! est - ce ainsi que tu m'abandonnes? ))

La Fortune parut aussitôt.

« Mon fils, lui dit-elle, pourquoi m'accusestu ? les hommes se plaignent de moi , quand ils prennent plaisir à me traiter indignement et à faire abus de mes bienfaits. Le guerrier que j'ai arraché aux périls des combats , que j'ai comblé de gloire et d'honneurs, se rit de moi lorsqu'il a tout obtenu ; il me délaisse , car il croit n'avoir plus besoin de mon secours ; ou bien il me traite en esclave; il prétend m'enchaîner à son char, et , par sa conduite coupable , il m'oblige à m'éloigner de lui et à le précipiter dans le malheur.

(( Ce mortel avide , aux vœux duquel jai accordé des monceaux d'or, devient avare, inhumain, cruel. 11 m'enferme, me cache à tous les regards, et je finis par lui échapper avec l'aide d'un voleur qui , lui aussi , est indigne de me conserver longtemps.

« Vois ce marchand insatiable; rien ne peut le satisfaire. 11 me traîne en tous lieux ; il m'emporte avec lui sur les flots inconstants. La tempête s'é-

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