‹ Les récits du châteauChapitre 4 sur 35 · PREMIERE SOIRÉE · texte numérisé non relu

PREMIERE SOIRÉE

im. —. L'inondation.

Le lendemain, à sept heures précises du soir, toute la famille de M. de Nanteuil était rassemblée autour d'un bon feu . dans une chambre bien close. M. le curé se fit attendre, et cependant il avait promis d'être exact, car il devait parler le premier : aussi Anna lui adressa-t-elle bien des reproches lorsque enfin il arriva. 11 les écouta en souriant, puis répondit: «Je suis sur, ma chère enfant, que vous me pardonnerez mon retard, quand vous saurez que mon temps a été employé au service d'un malheureux. Je m'explique en peu de mots: au sortir des vêpres. j*enîendis une voix me crier faiblement : « Monsieur le curé , ayez compassion d'un infortuné I... » Je me retournai et j'aperçus un jeune homme de dix-huit ans environ , qui se traînait à peine ; ses vêtements étaient i)ropres, mais en désordre; une grande pâleur couvrait son visage , et des larmes lou-

laient dans ses yeux. Je lui tendis aussitôt les mains, mais il n'osa les prendre pour appui , il se précipita à mes genoux i je le relevai , et, lui prenant le bras, je le conduisis au presbytère, où nous attendait le dîner. Quand son appétit fut un peu calmé, je lui demandai quelle infortune le jetait si jeune sur les grandes routes, et il me raconta ainsi son histoire :

(( Mon père est un honnête fermier , dont les travaux pénibles et constants ont été , pendant de longues années , récompensés par le succès -, mais depuis quelque temps le bonheur l'a délaissé : ses récoltes ont été mauvaises , ses bestiaux ont péri frappés par les maladies , et il lui a été impossible de payer ses redevances. Son propriétaire n'a point voulu attendre ^ il la fait mettre en prison et a exigé la vente du peu de bien que nous possédions. Ma pauvre mère se trouve dans la plus affreuse position : seule , sans secours , elle reste chargée de plusieurs enfants hors d'état de gagner leur vie. Je suis Jean , leur aîné : envoyé bien jeune à Clermont dans une maison de commerce , j avais réussi à amasser quelque argent que je mettais soigneusement en réserve pour l'employer un jour utilement. Et quel usage plus doux pouvais-je en faire que de le donner à mes malheureux parents ! Aussi , à peine instruit des infortunes de ma famille, je me mis en route avec la permission du négociant chez lequel je travaille, après avoir

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seiré dans un petit sac et dans ma poche la plus sîire toutes mes économies. Je marchai , les deux premiers jours, avec une ardeur extraordinaire, sans éprouver le moindre accident. Hier, mes forces diminuèrent, et, vers trois heures du soir, j'entrai dans une hôtellerie modeste pour prendre un peu de nourriture et de repos; après avoir mangé, je m'endormis, appuyé sur une table. Je pensais pouvoir sommeiller en sûreté, je me trompais: un homme, jeune encore, s'était assis, quelques instants après mon arrivée , en face de moi, à la même table , et avait engagé une conversation où je ne cachai rien de mes affaires. Je parlai de la somme d'argent que je portais , et je fus cruellement puni de mon imprudence, car à mon réveil mon précieux trésor avait disparu J'accusai Tinconnu, qui seul connaissait mon secret, mais sans espoir d'obtenir une restitution , puisqu'il s'était enfui. L'hôtellier ne put que me plaindre, et je le quittai le désespoir dans le cœur. Que faire maintenant ? que m'importe de n'être plus qu'à sept lieues de ma famille, comment la soulagerais-je? je suis aussi pauvre qu'elle .. »

Kn achevant ces mots, Jean se mit à pleurer amèrement, et j'eus beaucoup de peine à le consoler ; il me fallut lui parler longtemps, voilà pouiquoi je suis venu si lard. Vous n'auriez pas voulu , mes enfants , que je laissasse chez moi un allligé ; vous m'auriez reproché ma conduite , et

avec raison. Èles-vous encoie fâchée contre moi . M'^^ Anna?

Ah! vraiment non; je vous sais un gré infini d'avoir été si bon envers ce malheureux jeune homme. Mais vous ne nous avez point dit quelle somme d'argent on lui a prise.

M. LECOINTE

Il a perdu cent écus.

AWA

Celle perte est réparable si nous le voulons = J'ai en ma possession quinze francs , je vous les offre : maman m'a promis un chapeau pour cette semaine, j'en puis faire facilement le sacrifice, car je n'en ai pas besoin; je vous offre encore les quinze francs qu'il peut coûter: en tout, cest trente francs retrouvés.

ERN EST

Jai un beau louis d'or, le voici, monsieur le curé: je l'ai tiré de ma poche en vous écoutant. georc.es.

Ma bourse contient trente francs, je les donne de tout cœur au pauvre Jean.

M. LECOINTE

Chers enfants, soyez mille fois bénis. J'accepte vos dons , ils grossiront la petite somme d'argeni dont j'ai pu disposer moi-même ; toutefois j'ai besoin de l'assentiment de vos parents.

12 LES RLCIÏS

MADAME DE \A\TEL1L

Mes fils et ma fille ont offert ce qui leur appartenait, et j'en suis toute joyeuse; bien plus, je veux les imiter : je donne ceni francs à Jean, et j'impose à M. de Xanteuil une semblable contribution. Un brave soldat se laisse rançonner volontiers quand il s'agit de secourir un infortuné.

M. DE \A\TEUIL.

Vous avez dit vrai , ma chère amie. Je promettrai donc aussi à mon tour quelque chose. Je ne connais pas le maître du père de Jean , cependant je me fais fort de réconcilier le propriétaire et le fermier. Dimanche je vous rendrai compte de mes démarches.

MADAME DE \A\TEUIL.

Maintenant viens que je t'embrasse, aimable Anna ; tu as sacrifié ton joli chapeau, je t'en accorde un autre. Je me souviendrai aussi de la conduite de Georges et d'Ernest, quoiqu'ils n'aient fait que leur devoir.

M. LECOIXTE.

Tout le monde s'exécute ici de si bonne grâce, que je suis tout honteux de ne pas remplir ma promesse d'hier. Vous attendez une histoire : elle sera courte, car le temps s'est écoulé rapidement. Mais que vous importe? tout ce qui vient de se passer nous a causé à tous, j'en suis certain, plus de plaisir que la plus belle histoire; et même

je crois m'apercevoir que vous désirez que j'aille porter à Jean toutes les bonnes nouvellesqueje sais.

ERNEST

Sans doute. Allons-y tous, vous nous dédommagerez dimanche prochain.

M. LECOIATE.

Tout cela peut se faire sans dérangement. Jean connaîtra bientôt son bonheur, je vais Tintroduire ici pour qu'il vous témoigne lui-même toute sa reconnaissance. Il m'a accompagné chez vous. Il attend son sort dans la pièce voisine. »

M. Lecointe sortit à ces mots et rentra un instant après avec Jean. Ce bon jeune homme courut se jeter aux pieds de ses bienfaiteurs, qui n'étaient pas peu étonnés de sa brusque apparition.

(( Savez-vous, monsieur le curé, que c'est fort mal d'avoir agi de la sorte , s'écria la jeune Anna ; vous n'avez pas vu dans quelle situation vous nous auriez jetés si nous avions été sans pitié. M. Jean eut été cent fois plus malheureux qu'auparavant.

M. LECOOTE.

Je connaissais trop votre bon cœur. D'ailleurs je me suis parfaitement souvenu que madame votre mère m'avait souvent recommandé de lui amener sur-le-champ les malheureux qui auraient besoin de son secours.

AÎVIVA.

Vous avez toujours raison, et décidément vous avez trop bonne opinion de vos ouailles. Mais,

quoi que vous disiez, nous ne serons jamais aussi humains que vous. Ma mère et mon père sont pourtant bien bons.

ERXEST.

Je suis sur que M. Lecointe a fait vœu de ne jamais laisser passer un malheureux sans le soulager, car il s'acquitte de ce devoir avec une rigoureuse exactitude.

M. LECOINTE

Je fais ce que doit faire tout chrétien. Vous dites, mon jeune ami, que j"ai promis de ne jamais laisser passer un malheureux sans le soulager, et vous avez dit vrai.

AXXA.

Tout cela m'annonce une histoire.

M. LECOI.XTE.

Vous devinez juste. Cette histoire est celle de ma jeunesse. Elle peut en valoir une autre ; si vous le souhaitez, je vous la conterai après avoir reconduit Jean au presbytère.

M. DE XAXTEUIL.

Je m'oppose à ce que Jean nous quille. 11 n'est pas de trop ici : qu'il profite avec nous du récit que vous voulez bien nous accorder.

M. LFCOIXTE.

Je me soumets et je connnence :

Mes parents jouissaient d'une grande aisance et n'avaient que moi d'enfant. Ils habitaient le nord de la Fiance, et tous les ans ils avaienl cou-

tiime de faire un voyage dans le midi , où demeurait leur famille. Us ne s'éloignèrent pas de chez eux lannée de ma naissance -, ils attendirent que je pusse me soutenir sur mes jambes avant d'aller nvoffrir aux caresses et aux embrassements de leurs amis. Quand ils me crurent en état de supporter les fatigues d'un long voyage, ils partirent gaiement, occupés de la douce réception et des divertissements qu'on leur préparait. Je sembiais partager leur joie, et, dans mon langage enfantin , intelligible pour ma mère seulement , j'exprimais une satisfaction qui n'augmentait pas peu leur contentement. Nous arrivâmes heureusement jusque sur les bords de la Loire, mais là devait commencer une longue série d'infortunes. U arriva que, par une nuit d'orage, le fleuve déborda et se répandit avec une eff^royable rapidité dans la campagne où nous étions arrêtés. Notre maison fut envahie par les flots; mon père, éveillé soudainement et instruit du danger qui nous menaçait, me jeta dans la barque d^un pécheur et courut ensuite au secours de ma mère. Hélas I je ne devais plus le revoir! A peine se fut-il éloigné , qu'un horrible craquement se fit entendre et que la maison s'abîma dans les eaux. Le pêcheur parvint au milieu de Tobscurité à sauver quelques personnes, mais il se retira sans les auteurs de mes jours.

Le lendemain, je pleurais dans la cabane de

mon sauveur , sans trop connaître la perte cruelle que j'avais faite, lorsque entra une femme jeune encore qui me prit entre ses bras et s'efforça de me consoler. Après avoir causé quelques instants avec le pécheur , elle sortit pour me placer dans Tun des deux paniers que supportait son âne, et pour poser dans l'autre une cassette qui avait appartenu à mes parents, puis elle se mit en marche vers une petite ferme assez éloignée. Là je trouvai une nouvelle famille, et bientôt je ne redemandai plus ceux à qui je devais la vie et dont j'étais trop jeune pour conserver longtemps le souvenir.

Mon enfance se passa dans les jeux, sur les coteaux , dans les vallons. A six ans , je m'assis chaque jour sur les bancs de l'école du village , et sans trop de peine j'appris à lire et à écrire. Plus tard je me rendis utile , par de petits travaux champêtres, à ceux qui prenaient soin de moi, jusqu'à ce qu'enfin je pusse remuer la terre, semer, planter, puis moissonner. Tandis que les guerres couvraient de deuil la France et le reste de l'Europe . je grandissais, heureux sous de frais ombrages : je m'abritais sous un toit paisible, je mangeais gaiement le pain que j'avais gagné à la sueur de mon front. J'avais alors quinze ans -, je jouissais d'une santé vigoureuse, et vivre toujours comme j'avais vécu jusque-là était le seul vœu que j'eusse à former. On ne m'avait jamais parlé de ma famille . qu'on ne connaissait pas , car la cassette n'avait

offert aîîcun renseignement à cet égard \ j'ignorais révénement affreux qui m'avait enlevé à mes parents, et je devais vivie naturellement sans tristesse , sans regrets. La fermière était ma mère ; son mari , mon père , et leur fils André, mon frère chéri.... ))

Jean fit ici un mouvement involontaire que M""^ de Nanteuil seule remarqua. Mais n'en devinant pas la cause, elle se garda bien d'interrompre M. Lecointe, qui continuait ainsi son histoire.

((Un jour qu'après mes travaux rustiques, je prenais quelque repos , assis au bord d'un petit chemin , avant de me rendre à la ferme , j'entendis un bruit qu'il me fut impossible de définir, puis un cri de femme fort aigu. Pressentant un accident arrivé à des voyageurs, je m'élance sur la route, et à cent pas je découvre une voiture brisée et une dame , très-proprement vêtue , s'efforçant vainement de se relever de sa chute. Je cours à elle , et aidant au postillon à la retirer de la profonde ornière où elle était tombée , je la conduisis auprès d'un monticule contre lequel elle s'appuya en soupirant. Je la crus blessée, elle me rassura et me dit :

« Vous voyez , mon ami , que je ne puis continuer ma route -, pourriez-vous m'indiquer un lieu où je trouverais un refuge pour la nuit ?

— La ferme de mon père est peu éloignée , lui ropondis-je. Ne craignez pas de vous appuyer sur

moQ bras, je vous y conduirai. Soyez sûre qu'on vous recevra de bon cœur. Rien ne vous manquera , et demain vous pourrez continuer votre voyage, car ce soir même j'irai prier le charron du village voisin de venir raccommoder votre voiture. »

La riche dame jeta sur moi un regard triste mais doux , et , s' appuyant sur mon bras rustique , suivit le sentier qui aboutissait à la ferme.

Elle me fit , en cheminant , de longues questions auxquelles je répondis à son gré. Lorsqu'elle sut mon âge, elle dit avec amertume : «Mon fils aurait aussi quinze ans aujourd'hui... Il serait fort et beau comme vous... Il pourrait porter secours aux voyageurs, et il serait Tappui, la consolation de sa pauvre mère. )>

Elle se tut et ne dit plus mot jusqu'à notre ferme, où tout fut mis sens dessus dessous pour lui faire honneur. Je la quittai quand je la vis en bonnes mains , pour aller chercher le charron , qu attendait avec impatience le postillon. A mon retour j'aperçus la fermière qui semblait épier mon arrivée. Quand elle me vit , elle accourut à moi , et me serrant en pleurant dans ses bras . elle s'écria : u Juhen^ veux-tu me quitter? faut-il que je ne t'appelle plus mon fils ?

— Je ne vous comprends pas , ma mère. Vous quitter I moi! oh jamais!

— Et cependant ma conscience m'ordonne de te

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rendre à qui tu appartiens. Mon pauvre Julien, tu n'es pas mon fils , André n'est pas ton frère...

— Je ne suis pas voire fils I André n'est pas mon frère I

— Hélas! non. Écoute, Julien, écoule : cette belle dame que tu as conduiie à la ferme nous a raconté qu'il y ajuste quinze ans, elle perdit son enfant et son mari dans une inondation de la Loire. Elle ne dut elle-même son salut qu'au courage d'un jeune paysan qui , la voyant près de disparaître sous les eaux , retarda un instant sa fuite pour l'arracher à une mort certaine. Ce fils, qu'elle croyait perdu, c'est toi, Julien^ j'en ai toutes les preuves. Elle ignore encore son bonheur, cetle pauvre mère ; et si je lui ai tout caché jusqu'ici, c'est, mon cher Julien, l'affection que je te porte qui en est la cause. J'ai voulu retarder une expHcation qui doit t'arracher de mes bras... Mais il faut bien faire ce sacrifice. Viens embrasser la mère... »

La bonne fermière m'entraîna , et s'écria en entrant dans sa chambre et en me présentant à l'étrangère : « Madame , ne pleurez pas votre fils , le voilà... Regardez cette cassette verte, elle a été sauvée avec lui des eaux par un pauvre pêcheur. )>

Elle raconta alors tous les détails que vous savez déjà , et s'interrompit plus d'une fois pour donner un libre cours à ses larmes. Ma mère me serrait

convulsivement entre ses bras, on eût dit qu'elle craignait, en écoutant le triste récit de la fermière, que je ne lui fusse ravi de nouveau. Elle s'appliqua ensuite à consoler la fermière , et elle y réussit avec beaucoup de peine. Avant de nous livrer tous au sommeil, nous causâmes longtemps, et plus d'un beau projet fut arrélé. Je voulais qu'André m'accompagnât pour ne plus me quitter, mais sa mère s'y opposa ; elle promit seulement de l'envoyer chaque année passer un mois auprès de nous. Ma mère avait perdu la plus grande partie de sa fortune , mais elle en avait assez pour faire quelque bien : elle envoya sur-le-champ plusieurs milliers de francs au pécheur à qui je devais mon salut , et contraignit le fermier d'accepter une somme plus considérable.

Le lendemain je quittai la contrée où j'avais coulé des jours si fortunés , pour retourner au lieu de ma naissance. Je restai deux mois auprès de ma mère , qui ne pouvait se résoudre à se séparer de son fils ; je fus ensuite conduit au collège de la ville voisine , car mon instruction était peu avancée , et je n'avais pas de temps à perdre.

Trois années s'écoulèrent avec rapidité. Les succès que j'obtins dans mes premières classes firent l'orgueil de ma mère, et furent l'origine de notre perle. Elle rcva pour moi l'avenir le plus brillant et voulut ressaisii* les richesses qu'elle

n'avait plus , afin de préparer plus sûrement mon avancement dans le monde. Seule , elle s'était contentée des débris de sa fortune ; en me retrouvant, elle se crut pauvre, vendit ses biens, et dans l'espoir de les accroître , elle en plaça successivement le produit dans une foule d'entreprises qui la ruinèrent entièrement. Le chagrin la rendit malade, et, quelques mois après, elle s'éteignit dans mes bras.

Je restais donc seul sur la terre. Je pensai à mes travaux champêtres d'autrefois, à ma seconde mère , à André , qui n'était pas venu me voir cette année , qui n'avait pas même répondu aux lettres que je lui avais écrites, et je me mis en route pour la ferme où le malheureux était toujours bien reçu. Je la revis après bien des fatigues , et, par une belle soirée d'été, le cœur palpitant d'espérance, je frappai doucement îi la porte, j'appelai André et sa famille ; d'autres voix me répondirent, d'autres personnes m'ouvrirent, en me disant: « Le fermier dont vous parlez est mort il y a six mois, sa femme Ta suivi quelques jours après au tombeau. André a quitté le pays, et nous ignorons où il est. »

Et la porte se ferma. Je ne pus obtenir l'hospitalité. Harassé de fatigue, je me couchai sous un arbre voisin. Le lendemain, je partis avant l'aurore sans trop savoir où porter mes pas. Un marchand forain, que je rencontiai heureusement.

22 LtS RÉCITS

me lira de peine en m'oiïranl de raccompagner dans ses courses. J'acceptai joyeusement . et j'allai portant de village en village la balle remplie de divers objets de luxe campagnard. J'arrivai ainsi en Auvergne. Ici la petite fortune qui s'était montrée à moi m'abandonna tout à coup : car le marchand forain, voyant que les affaires languissaient, me donna honnêtement mon congé. En le quittant, je n'étais pas plusjiche que le jour où je fis sa connaissance^ mais, sans perdre courage, je songeai à trouver de l'occupation , et tout de suite je me dirigeai vers Clermont, dont je n'étais éloigné que de quinze lieues environ. Après en avoir parcouru sept assez rapidement , la fatigue m'abattit . et je ne fis que me traîner sur la roule ; il me fallut quatre heures pour arriver au village voisin de celui dont je suis curé, c'est-à-dire pour faire deux, lieues. 11 était nuit ; n'osant frapper aux portes, que je trouvai toutes fermées, je fis comme Jean, je m'adressai au pasteur qui sortait de l'église. C'était un bon vieillard qui m'accueillit le sourire sur les lèvres. Il m'interrogea beaucoup pendant que je dévorais mon souper: je lui plus, et, le lendemain à mon réveil, il m'offrit d'achever mon éducation. Je n'ai pas besoin de vous dire que sa proposition me fut infiniment agréable. Il m'installa donc chez lui, où je demeurai plusieurs années sous sa direction toute paternelle : j'allai ensuite terminer mes études ecclésiastiques à

DL Cil AT E Al. 23

Clermonl. Aussitôt après avoir été élevé au sacerdoce , je devins le vicaire de mon bienfaiteur , qui , plusieurs années après, tomba malade sans espoir de guérison. Voici les dernières paroles qu'il m'adressa sur son lit de mort : « Mon fils, vous serez mon successeur, monseigneur Tévèque m'en a donné la promesse. Vous hériterez aussi du peu de bien que je possède ; je vous le laisse comme un gage de mon affection , et pour qu'il vous aide à acquitter les petites dettes que vous avez contractées envers la charité chrétienne; c'est elle qui vous a élevé , qui vous a nourri , qui vous a consolé; promettez-moi que vous ne serez pas un ingrat, et que vous irez au-devant de chaque malheureux qu'elle placera sur votre chemin. »

Je le promis avec joie; le bon vieillard m'embrassa tendrement et rendit paisiblement l'esprit entre mes bras.

Il y a de longues années que ces paroles ont été prononcées, et je tâche chaque jour d'accomplir ma promesse... A tout infortuné que je soulage, je répète les avis de mon vénérable prédécesseur, et j'espère que Jean fera aussi un jour aux autres ce que l'on a fait aujourd'hui pour lui. »

M. Lecointe s'arrêta. Georges et Ernest le remercièrent de son récit , et Anna lui dit : a Vous avez oublié, M. le curé, de nous apprendre si vous aviez revu André.

M. LECOI\TE.

Il a été perdu pour moi. J'ai fait , il y a peu d'années, un nouveau voyage sur les bords de la Loire , dans l'espoir de le découvrir , mais je n'ai pu obtenir sur lui aucun renseignement satisfaisant. Ce serait pourtant une joie bien douce à ma vieillesse s'il m'était donné de l'embrasser encore une fois.

GEORGES

Il ne faut désespérer de rien. Votre frère est sans doute allé chercher fortune au delà des mers. Quand je serai marin , je m'infoiMuerai de lui en tous lieux , et , si je le découvre , je ne manquerai pas de vous le ramener.

ER.XEST.

Il n'est peut-être pas si loin de nous qu'on le pense.

ANNA

Ernest a raison , et un beau matin je le rencontrerai peut-être en cueillant des fleurs dans la campagne.

M. LECOIXTE.

Dieu le veuille I si vous étiez assez heureuse pour me le signaler, vous pourriez compter sur toute ma reconnaissance et sur une multitude de contes et d'histoires. En attendant que ce doux rêve se réalise, dormez bien, mes jeunes amis. >)

M. Lecointe salua M. el M""^ de Nanleuil, et s'en revint lentement avec Jean à son modeste presbytère.

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