CHAPITRE Vlll
rapporter à l'abbé de Saint-Chef, qui, dans la vue de terminer le différend, leur offrit pour prieur frère Eligius. A la vue de ce religieux simple, modeste, d'une douceur et d'une culture que trahissaient l'élégance de sa parole et la courtoisie de ses manières, toute contestation cessa. D'une voix commune il fut élu. »
« L'humilité d'Eligius n'eut pas manqué d'opposer à ce pacifique arrangement de sérieux obstacles, si la pieuse curiosité d'Ulric n'eût trouvé, dans cette élection qui l'honorait, un moyen de rapprochement avec le vieux reclus de Stremiacum , auquel le ramenaient constamment ses souvenirs. Il s'empressa de le visiter, dès le premier jour de son arrivée à Saint-Hyppolite. Le saint reclus, à qui frère Eligius avait fait annoncer de Saint- Chef sa conversion, fut bien réjoui de sa venue. Aucun colloque personnel ne s'engagea entre eux. Il ne fut question que du bon Dieu , de la paix si douce de la vie religieuse , des vertus qui la font fleurir, de l'éternelle récompense qui lui est promise; et cependant, à dater de cette heure, le reclus, dont la santé paraissait épuisée, sembla reverdir. Il y avait dans ses souvenirs plus de vie ,
24 G RECLUSERIES
dans ses hymnes plus d'ardeur, ses prières devenaient plus longues, ses extases plus fréquentes, ses paroles plus vives et plus embrasées. Nul ne savait ce qui s'était passé dans sa belle âme ; mais tous admiraient comment cette nature mélancolique avait pris au dehors un subit accroissement de bonheur, d'expansion et de joie naïve. A Saint-Hyppolite, frère Eligius fit maintes recherches pour savoir le nom primitif du reclus , son pays , sa naissance; mais le mystère le plus profond recouvrait toute cette vie. Du moins Eligius était heureux de voir la réputation de Théobald universellement établie à Stremiacum et à Saint-Hyppolite. Ce bonheur dura peu. »
t< Les jours du reclus étaient comptés et le terme en approchait. Une fièvre brûlante eut bientôt abattu ses forces, et le moment vint où, ne pouvant se servir lui-même , il eut besoin du ministère de ses frères. La règle le disait : « Si le religieux reclus tombe malade, on brisera » le sceau de la cellule : lui , ne sortira pas de la » recluserie, mais les frères le serviront céans. » Le prieur vint donc, brisa le sceau de la cellule, fit tomber la muraille de séparation, et, s'approchant de la dure couche où reposait
CHÀPITBE VIII. 247
le reclus, il lui demanda sa bénédiction. D'une voix tremblante, le reclus bénit Eligius qui, se relevant, fixait ses yeux sur le vieillard avec une incroyable émotion. Il lui devait après Dieu sa conversion. »
« Cette imposante figure où se dessinaient, nobles et majestueux , comme les traces de longues douleurs, deux sillons creusés par les larmes, il la contemplait avec une vénération mêlée d'une indicible et filiale tendresse; elle parlait vivement à son cœur et pourtant ne disait rien de précis à ses souvenirs. De temps à autre , le reclus jetait sur Eligius des regards mourants qu'accompagnaient un soupir étouffé, une larme. Le bon prieur était heureux de cet accueil , mais il ne voyait dans ces démonstrations affectueuses que les signes de la reconnaissance du malade, auquel il prodiguait de tendres soins. »
" Ainsi se passèrent plusieurs jours. Le mal empira , le prieur redoubla ses soins , Théobald,ses remercîments. De temps en temps le vieux reclus éprouvait de terribles angoisses, au point que le délire s'emparait de lui. Alors il laissait échapper des mots entrecoupés , des paroles sans suite. Quelquefois , il
248 RECLUSERIES.
semblait commencer une importante révélation : « Ecoutez, Eligius, promettez-moi le secret , » et puis il s'interrompait brusquement, ou bien il continuait en disant des choses indifférentes ou vides de sens... Eligius avait beau le presser de questions, rien ne remettait le saint reclus sur la trace de ses pensées, à peine dessinées, qu'il complétait parfois de la manière la plus incohérente et la plus étrange. »
« Déjà frère Théobald avait reçu le viatique des mourants; un jour, et ce devait être le dernier de sa vie, un jour un grand affaissement le saisit, il se fait coucher sur le cilice et se prépare à passer de ce monde de douleurs et de corruption à un monde meilleur. Frère Eligius était là un crucifix à la main, encourageant de ses paroles le saint agonisant. Le délire ne tarda point à venir avec un nouvel accès de fièvre. Eligius commence alors les. prières connues dans l'Eglise et le cloître, sous le nom de recommandation de l'a me. Pendant que, les yeux pleins de larmes, il récitait ces touchantes oraisons, Théobald balbutiait une foule de mots, proférait à haute voix quelques paroles auxquelles le prieur ne
cil IP1TRE VIII. 249
prêtait aucune attention. Une fois cependant , il crut entendre distinctement les noms d'Ulric, d'Isaure! Interrompant sa lecture : « Que «dites -vous, Théobald? Ulric! c'est moi qui « suis Ulric; Isaure! qui donc vous a dit le «nom d'Isaure? êtes-vous Rodolphe?... » Et le reclus répétait machinalement, comme un homme profondément endormi : « Ulric, Isaure, Antioche, croisade, Godefpoi ! »
« Eligius ne doute plus alors qu'il n'ait retrouvé son ami dans Théobald; il embrasse cette figure tout inondée d'une froide sueur, et, se tenant penché sur le cou du malade, il s'écrie avec des sanglots : « Oh ! c'est bien « Rodolphe ! Rodolphe , éveille-toi ! Mon Rodol- «phe, au moins reconnais ton Ulric! » Et le vieux reclus ne répondait point à cette voix , ni à ces pleurs , ni à ces caresses ; le froid de la mort semblait l'avoir saisi et, tout autour, les frères fondaient en larmes. Eligius cherchait à retenir le dernier souffle, prêt à s'échapper des lèvres de son frère d'armes. Pour cela, il répétait avec lui ces mots, en les complétant, afin de frapper, s'il était possible encore , l'imagination du mourant : « Ulric,, c'est «moi! Isaure, elle s'est fait reclure à Tolose,
250 RECLUSERIES.
«à Notre - Dame - du - Pont ; elle se nommait « Richilde , et maintenant elle est au ciel. Go- « defroi, il est entré vainqueur à Jérusalem. « 0 Rodolphe ! Rodolphe ! Mon Dieu ! donnez- « lui encore quelques heures d'intelligence et «de vie, vous aurez rempli de joie le cœur « de vos deux serviteurs. » Et il reprenait toujours : «Ulric, Tolose, Richilde... »
« A ces noms , le reclus étend violemment sa main, comme pour repousser de sa couche funèbre un souvenir dangereux, ses yeux se rouvrent, quelque chose d'indigné se . trahit dans ses regards : « Tolose ! Richilde ! qui donc a « prononcé ces mots? »
« — C'est moi, moi, Ulric! reconnaissezmoi. »
« — Vous, Ulric î... Ulric!... est-ce vrai? est-ce vrai ? »
« — Oui, c'est moi ! »
« Ah ! cher Ulric , un ange m'avait dit que «mes yeux vous reverraient avant la mort. « C'est vous , Dieu soit béni ! »
— « Isaure... est morte en odeur de sainteté , « il y a deux mois , sous le nom de Richilde , « comme vous recluse , à Tolose , à Notre- « Dame-du-Pont. »
CH LPITRE \ m. 251
« — Quoi, Richilde était Isaure!... Deo grattas! t> el puis, jetant un regard sur Ulric, h h soupir vers la croix, il expire! »
« A l'instant même Ulric vit s'élever de la couche funèbre un globe ardent comme la flamme ; une croix d'azur le couronnait au sommet. »
« Ici , reprit notre aimable lecteur, manque au manuscrit une page entière , que sans doute le chroniqueur avait consacrée aux vives émotions d'Ulric, ou plutôt de frère Eligius. Vos cœurs suppléeront abondamment au silence du manuscrit; j'achève le récit : »
« Les efforts que l'on fit pour arracher Eligius du lit funèbre, où gisait le corps froid de Théobald, furent vains. Lui-même creusa dans le jardin de la recluserie la tombe du saint pénitent, y plaça solennellement sa chère dépouille; et puis, quand les religieux voulurent le ramener à Saint-Hyppolite , il leur raconta la longue histoire de sa jeunesse : son étroite amitié avec Rodolphe , leur sanglante querelle , la généreuse disparition d'Isaurc , la nuit passée avec Théobald à la fenestrelle du reclusoir, sa propre conversion en l'abbaye de Saint- Chef; après quoi, d'une main leur montrant le
252 RECLUSEU1KS.
ciel , de l'autre la tombe de son vieil ami , il jura de ne quitter cette tombe qu'au jour où la mort les réunirait, là-haut, l'un à l'autre. »
« Et il se fit reclure dans la cellule de Théobald. »
«Tant d'émotions, tant de bonheur, tant de regrets brisèrent bientôt le cœur aimant et sensible du nouveau reclus. Il en eut pour quelques mois, pendant lesquels il languit sur le tombeau de Théobald , et bientôt leurs cendres furent mêlées dans le même sépulcre. »
« Pendant que se faisait la cérémonie des funérailles, un petit enfant interrompit tout à coup par ses cris le silence du sacrifice; il montrait le ciel du regard et de la main : toute la foule vit alors s'élever dans les airs un globe lumineux; ce globe était rose et recouvert d'un crêpe léger, et, quand ce globe eut pénétré les nuées , le ciel sembla s'entrouvrir et deux autres globes apparurent : l'un était blanc comme l'albâtre , un beau lis le couronnait au sommet ; l'autre était ardent comme la flamme, une croix d'azur le couronnait au sommet, et, le globe blanc comme l'albâtre se plaçant au milieu des deux autres , tous trois s'envolèrent et disparurent dans les